La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 24 sur 61

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La toute dernière fois

23 … qu’elle s’est trouvée jolie

23

… qu’elle s’est trouvée jolie

 

C’était il y a une bonne quinzaine d’années.

Un vague héritage du passé.

Depuis, elle ne s’aime pas.

 

Elle se souvient de cette photo de vacances. C’est la dernière fois qu’elle s’est trouvée jolie. Elle avait quarante ans. Quand elle était jeune, elle était jolie tout court, même si sa mère ne le lui disait jamais de peur qu’elle se prenne le melon et fasse sa midinette. Avec la puberté, ça s’était gâté… moins fine, des formes pas forcément là où c’est le mieux… Elle se disait qu’elle était un peu l’antithèse de ce qui plaisait aux garçons (gros seins et petites fesses). Mais elle restait plutôt jolie, son visage aidant. C’était peut-être grâce à ses yeux bleus d’un bleu banal-certes-mais-bleu, son ovale tirant vers le rond selon les époques mais plutôt harmonieux, son nez fin, sa peau plutôt hâlée en été, ses longs cheveux naturellement blonds… un tout pas désagréable à regarder. Apparemment. Assez pour plaire quand même aux garçons, et même à certains hommes. Pas trop pour ne pas se sentir plus tard séduisante, séductrice, femme à hommes… Elle n’en a ni joué ni (encore moins) abusé.

Après ses grossesses, à mesure que les kilos prenaient le pouvoir sur son corps, elle s’est trouvé de plus en plus de défauts, de complexes, et elle s’est trouvée de plus en plus moche. Parfois, devant la glace, elle parvenait à retrouver quelques restes de sa beauté d’avant, mais sur les photos, en général, elle ne voyait que le gras. Le gras qui prenait le dessus, alors même qu’elle luttait contre depuis des décennies et que d’ailleurs c’était là la raison, puisqu’à force de régimes et de yoyos, elle avait pris tout le poids qu’elle n’aurait pas pris. D’année en année, se montrer devenait de plus en plus difficile. Être en maillot de bain la gênait, puis la révulsait… Jusqu’à cette photo, la dernière où elle s’est trouvée encore un peu jolie. Si on s’en tenait au visage, on ne voyait pas trop ses défauts. Le reste prenait bien trop de place. Elle avait du mal à réaliser que c’était son vrai corps, car au fond, dans la glace elle ne se voyait pas si grosse. Est-ce que les gens la voyaient comme elle était sur les photos ou comme elle était dans la glace ? Et puis un jour, même la glace n’a plus menti. Et elle n’a plus eu qu’une envie : ne plus se regarder, ne plus être sur les photos. Comme un profond rejet d’elle-même, comme une négation de ce qu’elle était devenue. Comme si chaque confrontation à son image lui rappelait l’échec de toutes ses tentatives, sa honte et sa nullité.

À cinquante-cinq ans, elle a presque fait le deuil de celle qu’elle était. Elle a été jolie (les photos de mariage en attestent), ce n’est déjà pas si mal.

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