La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 55 sur 61

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La toute dernière fois

54 … qu’elle a entendu sa voix

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… qu’elle a entendu sa voix

 

C’était un appel ordinaire.

Trop, sans doute.

Comment aurait-elle pu savoir que c’était le dernier ?

 

Elle l’appelait souvent le dimanche. Pour qu’il lui fasse un résumé de sa semaine, pour qu’il lui raconte son week-end. Mais parfois à d’autres moments. Et lui aussi, il l’appelait de temps en temps. Pour une demande, un conseil, un petit bonjour. Ça sert à ça, une maman, même quand on est grand. Elle est forcément toujours là pour ses enfants. Même s’ils jouent les adultes et qu’ils s’assument, ou presque.

 

La dernière fois qu’elle l’a entendu, c’était il y a plusieurs mois. Il allait partir en vacances avec des amis. Était en pleins préparatifs. Un peu pressé, un peu pressant. Il devait finir sa valise, forcément. Elle l’a laissé couper court. Ne lui en a pas voulu… sur le moment. Elle lui a quand même renouvelé les conseils de prudence habituels, et sa petite demande d’un message à son arrivée. Comme toujours.

Elle n’a pas ajouté « je t’aime ». Parce qu’elle ne le disait pas souvent, parce qu’elle n’avait pas de raison de le dire à ce moment-là. Mais tous les jours depuis elle regrette de ne pas le lui avoir dit. Tente de se consoler à l’idée qu’il le savait et qu’il a emporté son amour avec lui. Il a été prudent… c’est ce que les gendarmes ont dit, après. Mais en moto, ça ne suffit pas toujours d’être prudent. Elle avait eu envie de rouer de coups de pied cet engin de malheur. Combien de fois elle avait essayé de le faire renoncer à son idée de passer le permis, puis d’en avoir une… Combien de fois elle s’était dit qu’il y avait plus de risques, et qu’elle ne pouvait imaginer que ses projections funestes deviennent réalité. Et pourtant si : comme dans ses sombres pensées, les gendarmes sont venus frapper à sa porte. Elle a vu leur mine déjà pleine de compassion, elle a compris très vite. Mais sans comprendre, en fait. Parce que la réalité de la perte est toujours pire que dans votre imagination. Parce qu’elle se rappelle à vous dans chaque parcelle de quotidien. Parce qu’il a toujours sa chambre d’ado en haut et qu’elle va y pleurer tous les jours. Il ne lui avait pas laissé de message, mais cela ne voulait rien dire. Ça aussi, c’était un peu une habitude. Il n’y pensait pas toujours… Elle ne l’avait pas appelé. À quoi bon... Et ils ont sonné à ce moment-là.

 

Quand elle repense à leur dernière conversation, elle a tous les regrets du monde parce qu’elle n’a pas eu le temps de lui dire toutes les choses qu’elle aurait voulu, en plus du « je t’aime » qui ne lui était pas venu à l’esprit à ce moment-là. Elle aurait voulu lui dire à quel point elle avait été fière de lui, à quel point il l’avait rendue heureuse, à quel point elle espérait avoir été une « assez bonne » mère pour lui… savoir ce qu’il en pensait, au final… Elle ne le saura jamais. Il est parti trop vite en emportant avec lui des questions sans réponses et des paroles sans oreilles. Elle essaie de lui transmettre tout cela quand elle va se recueillir sur sa tombe. Elle lui parle. Au fond de son cœur, il lui semble qu’il lui répond.

Elle pense aussi, presque perpétuellement, à toutes les dernières fois qu’il a vécues sans le savoir. Le dernier matin, le dernier Noël, le dernier baiser à sa petite amie, le dernier repas, la dernière fois qu’il a mis son casque sur la tête et qu’il a baissé la visière. Elle se repasse tout ça comme dans un film. Souvent aussi, elle imagine la vie qu’il aurait eue après. Il était à l’âge de tous les possibles. Il avait la vie devant lui. Mais il a trouvé la mort sur la route des vacances. Parce qu’en face on a préféré envoyer un texto que d’être prudent.

 

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