La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 7 sur 61

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La toute dernière fois

6 … qu’elle a passé une IRM

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… qu’elle a passé une IRM

 

C’était juste la dernière d’une longue série.

C’est presque devenu une habitude.

C’était juste une vérification de plus.

 

Après tout, il n’y avait pas de raison de s’inquiéter. Ni de se réjouir, évidemment. Ce truc, là, il faut le surveiller. Juste par précaution. « Surveiller », ça veut dire observer et mesurer. Être sûr que ça n’a pas grossi, qu’il n’y a pas de nouvelle ramification, que ça évolue bien. On n’en est plus à espérer que ça diminue. Depuis la fin du traitement, c’est assez stationnaire. Il faut juste s’assurer que « tout va bien ». Et c’est le cas. Enfin, à peu près. On lui avait dit : « ça se nécrosera, la tumeur ne sera plus qu’un tissu fibreux, cicatriciel ». Mais en fait non : elle toujours bien vascularisée. Est-ce que ça veut dire qu’un jour elle se réveillera et croîtra ? Il faut juste croiser les doigts. Avoir confiance : ça n’arrivera pas.

Entre deux IRM, elle ignore presque sa locataire. Pas de politesse entre elles, juste une distance respectable. Elle n’a surtout pas envie de la nourrir. Dix ans comme ça… Mais quand arrive la date du contrôle, tout à coup, il y a des petites douleurs. Juste parce qu’elle y pense plus. C’est comme ça… ça fait partie des mystères : ce qui se passe dans le cerveau retentit dans le corps. Quand une vague inquiétude arrive et supplante l’indifférence, la tumeur en profite pour se rappeler à elle, comme pour lui rire au nez : « Ah ah, tu vois, je suis toujours là »… Et à chaque fois, c’est la même chose : le verdict rassure, et les petites douleurs nerveuses repartent comme elles sont venues. Tout s’endort.

N’empêche que c’est toujours bizarre, ce moment du jour J, où elle se retrouve dans le petit vestiaire. Elle se déshabille, enfile la tenue blanche transparente et attache les trois boutons en plastique. Attend celle ou celui qui viendra la piquer pour la future injection de produit de contraste. Cette personne lui pose toujours les mêmes questions, celles qui mettraient au jour une contre-indication à passer dans la boîte : pas enceinte ? pas de métal ? pas d’éclat dans les yeux… ? Puis elles vont ensemble dans la salle d’examen, où trône l’imposante machine. Elle s’allonge, les bras étendus au-dessus de sa tête, avec dans l’une des mains la petite poire à presser en cas de problème. On lui met un casque sur les oreilles. Ce n’est pas pour écouter de la musique, c’est juste pour atténuer le bruit. Puis elle glisse dans la machine, comme une momie qui entrerait par le haut d’un sarcophage. Très vite, ça commence. Des sons aussi étranges que variés lui indiquent qu’on est en train de la découper en trois dimensions. La tumeur est l’objet d’innombrables clichés en longueur, largeur et profondeur dans le but de la mesurer. Elle imagine toujours ces photos en lamelles comme des tranches au couteau, comme si on tailladait ce truc, et chaque son est aussi comme un coup de poing pour réduire à néant la bête… Et en même temps, malgré le bruit et les questions, il y a toujours ce moment où elle pourrait presque s’endormir, parce que pour une fois elle se pose dans sa journée. La porte s’ouvre et deux mains invisibles viennent injecter le produit dans la veine, ce qui provoque comme une petite ébullition froide. Les mains repartent et quittent la pièce, et les sons reprennent de plus belle. Alors elle visualise le produit inonder son corps, comme s’il était fluorescent, et s’infiltrer dans la tumeur pour mieux la révéler. Elle sait que le radiologue observe tout sur ses ordinateurs derrière la vitre. Après, il viendra la voir pour lui rendre son verdict.

Cette fois-ci, justement, devant ses inquiétudes, il ne s’est pas contenté de lui dire trois mots dans le petit vestiaire où elle s’est rhabillée. Il l’a conviée dans la pièce où se trouvent les ordinateurs et lui a montré le presque film en noir et blanc que forment les tranches de tumeur mises bout à bout et dans tous les sens ; et pour lui prouver que non, ça n’a pas grossi, contrairement à ce qu’elle pourrait croire, il lui montre les images des deux IRM précédentes pour preuve par la comparaison. Elle le croit. Il est gentil, ce radiologue, il explique, il prend le temps. Elle loue autant l’humanité de ce médecin que la modernité de cette machine. Alors elle est repartie, plutôt rassurée, en se disant : rendez-vous dans un an. 

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