La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 49 sur 61

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La toute dernière fois

48 … qu’elle a eu un fou rire

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… qu’elle a eu un fou rire

 

C’est parti de rien.

D’ailleurs elle ne se souvient plus de l’étincelle. Elle se rappelle beaucoup mieux les conséquences…

 

C’était lors d’une réunion de travail hyper importante. Typiquement le genre qu’il ne faut pas rater, et où elle ne devait pas se rater. Elle devait faire montre d’un sérieux et d’un professionnalisme hors pair, pour décrocher cet énorme contrat dont son patron lui rebattait les oreilles depuis des mois. Il lui avait mis une pression terrible et n’avait eu de cesse de lui seriner qu’elle jouait, quelque part, la suite de sa carrière. Elle avait donc planché des jours et des jours, et parfois quelques heures de la nuit pour élaborer, étoffer, ajuster, peaufiner cette publicité qui devait faire un carton et emporter le marché face aux boîtes concurrentes. C’était donc une affaire très sérieuse, et elle s’était investie à la hauteur du défi qu’on lui avait confié.

Le jour venu, elle avait mis son plus beau tailleur, ses plus belles chaussures et son plus beau sourire. En vérité, elle avait un trac monstrueux. C’est d’ailleurs peut-être pour cela que… Heureusement, quand le fou rire a surgi, elle venait de finir sa présentation. L’essentiel avait été fait. Mais bon… quand elle a explosé de rire à la suite d’une remarque qu’elle a oubliée depuis, elle a rapidement senti que ce n’était pas du goût de tout le monde. Craquage en live, catastrophe atomique. Cela n’arrive jamais au bon moment, ces choses-là. Son patron oscillait entre ébahissement et réprimande dans le regard. Le client semblait interdit, son conseiller, vaguement amusé. Ses collègues paraissaient hésiter entre envie de rire aussi (c’est quand même contagieux) et consternation totale, comme si sa bourde allait faire couler la boîte. « Je suis désolée, c’est nerveux », a-t-elle dit pour s’excuser (comme si cela pouvait suffire…), et elle est sortie dans le couloir pour se calmer. Elle a inspiré-expiré, longuement, a essuyé ses yeux embués de larmes couleur mascara qui dégouline, et a attendu un certain temps. En fait, elle était tentée de se terrer dans son bureau, et de s’asseoir sous la table transformée en abri antiatomique. Mais cette attitude l’aurait certainement desservie : ne pas saluer le client aurait été le coup de grâce qu’elle se serait assénée à elle-même. Elle est donc revenue en salle de réunion, tête basse, s’est rassise à sa place en proférant des excuses, puis n’a plus rien dit, jusqu’au moment de la poignée de main finale. « Dans mon bureau, tout de suite » lui a lancé son patron dès le départ du client et de son conseiller.

« Une honte… inadmissible… image de la société… contrat raté… ». Elle a passé un sale quart d’heure.

Le lendemain, son patron l’a fait revenir dans son bureau. Elle s’attendait à recevoir un avertissement, voire pire… En fait, le client avait choisi son projet de pub. Elle avait envie de sauter au plafond, mais l’air sévère de son chef l’en a empêchée. « Je vous aurais félicitée s’il n’y avait eu ce triste fou rire… » a-t-il dit. Elle a baissé la tête. Ce n’était qu’une demi-victoire, et elle avait comme un goût amer.

Quelques jours plus tard, elle a reçu un bouquet de fleurs au bureau. Interloquée, elle a décacheté la petite enveloppe qui se trouvait là. J’ai adoré votre rire… Je ne m’en remets pas. Accepteriez-vous de dîner avec moi ? Signé le conseiller du client. Depuis, ils vivent ensemble. Comme quoi, le fou rire peut avoir de drôles de conséquences…

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