La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 56 sur 61

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La toute dernière fois

55 … qu’il a fait une promesse

55

… qu’il a fait une promesse

 

Il ne l’a pas tenue.

Il s’est déçu lui-même, avant de décevoir.

Donc il n’aurait pas dû.

 

On ne devrait faire que les promesses qu’on est sûr de tenir. Il le savait déjà, pourtant : il avait promis (juré !) fidélité à sa femme, et il l’avait trompée… plusieurs fois.

Il lançait trop souvent des paroles en l’air. Elle le lui disait, mais il continuait. Il n’arrivait décidément pas à rester droit dans ses bottes, à faire honneur à ses propres paroles. Il voulait trop faire plaisir, dire ce que son interlocuteur/trice voulait entendre, être remercié d’avance pour toutes ses bonnes actions à venir… mais très souvent il ne tenait pas parole. Il décevait les autres.

Décevoir sa femme, il en avait l’habitude, et il n’en souffrait pas plus que ça.

Décevoir sa maîtresse, c’était sensiblement la même chose : il ne lui avait promis de quitter sa femme que pour la garder, et avait toujours su que cette promesse-là était du vent auquel elle avait la faiblesse de croire. Mais décevoir ses enfants… Il comprenait de plus en plus ce que c’était. Il voyait dans leurs yeux un regard désabusé, résigné d’avance. Ils ne le croyaient plus. Il se sentait père déchu. Il n’était plus le héros de leur enfance, qui faisait briller leurs yeux en leur promettant monts et merveilles. Des monts, ils n’avaient vu que les collines qui annoncent le début du relief. Les repas au restaurant se transformaient en virée au fast-food ; les séjours à l’étranger de quinze jours en week-end à Royan ; les nuits à l’hôtel en nuits sous la tente ; le chien en poisson rouge ; les habits de marque en vêtements de grande surface… Il voyait grand pour eux, mais il faisait toujours petit. La faute à une vision peu réaliste de sa vie et de son porte-monnaie dont la réalité était souvent incompatible avec l’ambition de ses projets. Il était globalement à côté de la plaque, mais se refusait à ne pas leur donner matière à rêver. Tout ce qu’il voulait, c’était voir briller leurs yeux.

 

Son avant-dernière promesse, c’était de ne plus en faire sans être sûr de les tenir (vous suivez ?). Comme il était malin, il s’était dit qu’il réfléchirait à deux fois avant d’en prononcer une (moins de promesses = moins de risques de ne pas les tenir), et même : il s’était dit qu’il éviterait d’annoncer ses projets en annonçant solennellement « on fera ça, c’est promis ! ». Il pourrait toujours dire « on fera ça », mais sans promettre… on ne pourrait plus lui reprocher de ne pas avoir tenu parole. Mais bon… employer le futur, c’est déjà promettre un peu, au moins s’engager à concrétiser. Depuis cette promesse, il avait réussi à ruser en ne proposant plus rien. C’était confortable. Mais c’était sans compter sur ses enfants à qui on n’allait pas la faire longtemps… Ils n’étaient pas dupes de la supercherie. Donc, un soir, ils l’ont acculé à l’aveu de sa lâcheté et l’ont forcé à promettre de faire ce qu’ils souhaitaient. Il s’est trouvé bête ; il n’avait plus vraiment le choix. Leur demande n’était pas n’importe laquelle : ils voulaient qu’il se réconcilie avec ses beaux-parents... Il savait d’avance qu’il n’y arriverait pas (même en y mettant toute la bonne volonté du monde) mais il n’avait d’autre choix que de dire « promis ». Encore heureux qu’ils ne l’aient pas fait lever la main droite en jurant ! Cette dernière promesse, faite malgré lui, il la regrettait déjà. Pour la première fois, il se décevait lui-même. Pas seulement à l’idée que ses enfants le seraient aussi, infiniment. Surtout parce que cette fois, il se sentait nul et indigne de tous. 

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