La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 53 sur 61

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La toute dernière fois

52 … qu’elle a eu la honte de sa vie

52

… qu’elle a eu la honte de sa vie

 

Parce que des « honte de sa vie », elle en a eu plusieurs. Elle cumule les maladresses, les impairs, les situations embarrassantes. Et cette fois-là, ce n’était pas la moins pire.

 

C’est une abonnée aux désastres. Du coup, elle a beaucoup de succès avec ses copines, qu’elle divertit divinement avec ses frasques. Quand elles ne sont pas présentes, elles ont droit à des anecdotes qui les amènent à regretter de ne pas pouvoir la suivre tout le temps. C’est toujours elle qui ressort des toilettes publiques avec la jupe coincée dans la culotte, qui a la courante quand il n’y a plus de papier dans celles du restaurant, qui glisse et tombe sur le trottoir, qui oublie de descendre au bout du téléski et se retrouve suspendue en l’air, qui… Elle cumule, quoi.

 

Et puis, c’est une fêtarde et en bonne fêtarde, elle boit trop quand les circonstances s’y prêtent. Ce qui ne lui réussit pas toujours, et ce qui a mené au désastre de ce soir-là qui mérite une place sur le podium des pires hontes de sa vie.

 

Elle s’était rendue, avec sa bande de copines, dans un bar karaoké hyper branché. Déco soignée, boissons chères et chanteurs de qualité. Elles étaient là pour s’amuser ; certaines, pour chanter, mais pas elle : elle fait partie de la famille des casseroles, et elle le sait… quand elle est sobre. Elle était un peu fatiguée, et elle n’a pas trop regardé à la dépense, enchaînant les consommations à grandes gorgées, sous les yeux amusés de ses amies. Désinhibée et n’ayant plus du tout conscience de ses problèmes de justesse vocale, elle a parié qu’elle était capable de chanter sur la scène. Elle a dit vouloir rendre hommage à leur délire et chanter Magnolias for ever de Claude François, hommage à leur scène fétiche dans le film Podium. Donc, debout elle a crié : « Magnolias… » et elles ont hurlé « For ever » (avec ou sans le eR américain qui va bien) en guise de réponse, et bras levés. La soirée s’annonçait bonne. Les pupilles frétillaient déjà du spectacle à venir. Comme il y avait de l’attente et pour se donner du courage (le trac montait malgré l’alcool), elle a savamment continué de boire… si bien que lorsqu’elle est enfin montée sur scène, elle était mûre à point, et ses amies curieuses de voir le résultat.

Son état ne pouvait tromper personne : elle était courbée vers l’avant, elle avait les yeux qui ne se posaient sur rien, semblait trouver le micro très lourd à porter mais indispensable à son maintien, et elle ne parvenait pas à se tenir debout correctement. Quant à sa voix… elle déraillait littéralement, passait des aigus aux suraigus, complètement à côté des notes… et du texte qui manifestement défilait trop vite. Les syllabes étaient allongées à l’excès (Tu lui ressemblEEEUh/Quand elle tremblEEEUh /Et dans ta vOIAAAx/ J'entends parfOIAAAs /Un peu sa vOIAAAx), et les mots en anglais ressemblaient à une vulgaire bouillie.

Ses amies, écroulées de rire au début de la prestation, ont rapidement figé leur sourire en constatant autour d’elles les airs désapprobateurs. Elles ne l’ont donc pas regardée se débattre trop longtemps et ont assez rapidement mis fin au massacre de la chanson. Il a fallu des huées de spectateurs offusqués pour qu’elle veuille bien lâcher le micro auquel elle s’agrippait en continuant de chanter.

 

Elle était bien trop saoule pour ressentir la honte qui lui incombait à ce moment-là. Mais quand, le lundi matin à son arrivée, son supérieur hiérarchique l’a félicitée pour sa prestation scénique, le concept de « grand moment de solitude » s’est rappelé à elle… très nettement.

 

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