La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 60 sur 61

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La toute dernière fois

59 … qu’elle a serré son fils dans ses bras

59

… qu’elle a serré son fils dans ses bras

 

Ce n’est pas qu’il n’est plus là…

Mais elle n’ose plus.

Il a grandi…

 

La dernière fois qu’elle l’a pris dans ses bras, c’est quand il a eu peur, avant son opération. Elle a voulu lui transmettre son courage, son amour, un peu de force, lui signifier « Tout va bien se passer ». Et tout s’est bien passé. Il avait vingt ans. Il était devenu grand. Trop grand pour les câlins de quand il était petit. Elle s’est dit « Tout a une fin »… Souvent elle repense à ce moment-là, dans la chambre d’hôpital, à son odeur de Bétadine qui masquait celle de sa peau. Elle s’était sentie un peu gauche, c’est idiot. Cela faisait des années qu’elle ne l’avait pas étreint ainsi. Entre-temps, il était devenu un homme, son enfant un adulte, son tout petit un grand. L’adolescence, avec son cortège de changements, était passée par là.

La nostalgie la gagne souvent. Quand elle repense à sa naissance et à leur premier peau à peau, quand elle se le rappelle nourrisson, blotti contre elle dans une proximité presque animale, quand elle repense à toutes ces fois où elle s’est dit « Le temps passe trop vite, il grandit trop vite ». Quand il a soufflé ses dix bougies et qu’elle l’a senti presque prêt à s’émanciper. Quand il était jeune ado, avant la puberté, et qu’il réclamait encore des câlins le soir, qu’elle glissait sa main sur sa peau chaude et douce, encore parfaitement imberbe mais plus pour longtemps et qu’elle se disait « Ça ne durera pas ». Qu’il réclamait du temps pour tous les deux, des jeux, des films sur le canapé.

Une petite distance, normale, celle de la pudeur, s’est installée entre eux petit à petit. C’est le cycle de la vie. Mais ça pince le cœur, surtout quand il n’y a pas de petit derrière, que le grand est aussi le petit parce qu’il est tout seul, et que ces derniers moments de proximité étaient les tout derniers. C’était comme devoir renoncer à tout un pan de sa maternité. Son statut de mère évoluait avec la croissance de son fils. Elle était sans doute moins indispensable, puisqu’il était autonome ; moins présente, puisqu’il prenait ses distances avec la maison et sortait fréquenter ses pairs. Un jour, elle allait être encore moins une mère. Quand il partirait de la maison, qu’il serait adulte, ou presque.

Et c’est cela, en effet, qui est arrivé. Elle est toujours mère, mais d’un adulte, et ce n’est tellement pas la même chose… Alors parfois elle se surprend à vouloir devenir grand-mère, pour renouer avec ces temps bienheureux où l’on pouponne, où l’on cajole, où l’on câline un tout petit qui n’attend que ça. Où l’on lit des histoires, où l’on apprend à cultiver le potager, où l’on fait des gâteaux, où l’on va se promener une petite main dans une grande main, où l’on fredonne des comptines, des chansons, et qu’on rit de ses mots rigolos.

Les enfants qui sont devenus grands ont emporté toutes les joies de l’enfance avec eux. Elles reviennent quand ils deviennent parents à leur tour. Et à la vision de sa maison qui revivra (elle l’espère), elle ne peut s’empêcher de penser à la chanson Quatre murs et un toit : Les petits-enfants espérés apparaissent, /dans le frigo, on remet des glaces. / La cabane du jardin trouve une deuxième jeunesse, / c'est le consulat que rouvrent les gosses. /Le grenier sans bataille livre ses trésors, / ses panoplies de cow-boys aux petits ambassadeurs,/qui colonisent pour la dernière fois/ la modeste terre promise, quatre murs et un toit.

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