La toute dernière fois

Laure Manel · Chapitre 47 sur 61

Pages du PDF

La toute dernière fois

46 … qu’elle leur dira au revoir

46

… qu’elle leur dira au revoir

 

C’est pour bientôt.

Elle s’y prépare depuis qu’elle a su plus que les autres qu’elle allait mourir. Depuis ce jour où elle s’est mise à vivre très fort.

 

Sa fin approche, elle le sait. Elle le sait si bien qu’elle en a fixé la date elle-même. C’est dans trois jours. La maladie a gagné, ça fait longtemps déjà. Après de multiples batailles, son corps a rendu les armes : elle n’avait plus envie de lutter. Elle a préféré laisser faire. À quoi bon… Les traitements n’avaient pas fonctionné, ou pas assez. Ils avaient tout tenté. Mais son corps est un rebelle et ses cellules sont cannibales. Elles la mangent de l’intérieur, toujours plus voraces et plus fortes. Alors, elle a quitté l’hôpital pour de bon. Avec pour seuls traitements les anti-douleurs et pour seul credo de vivre intensément le temps qu’il lui restait. Quelques semaines, lui avait-on dit. Quelques mois au maximum.

Le premier jour du reste de sa vie, elle s’est réfugiée chez ses parents, où elle a retrouvé sa chambre d’ado. Cela ne faisait pas si longtemps qu’elle l’avait quittée. Ils l’ont accueillie comme le trésor qui leur serait bientôt volé, avec mille précautions, mille égards et toujours les yeux brillants. Elle ne voulait pas qu’ils soient tristes. Ni eux, ni ses frères et sœurs, ni ses amis. Personne. Elle les souhaitait solides, assez pour qu’ils la soutiennent et lui transmettent de leur courage et de leur force. « Après tout, disait-elle souvent, j’aurais pu mourir dans un accident de voiture. Nous avons la chance de vivre tous ces derniers moments ensemble et nous pourrons nous dire au revoir ». Alors, il fallait profiter de la vie tant qu’elle était encore là. Elle a donc vécu plus fort que jamais, regardé fort, goûté fort, aimé fort. Comme pour défier la mort, elle a fait le plein de beau, de bon, de palpitant. Elle a fait des réserves de bonheur, des provisions de joies. Elle est allée à la mer, elle a marché en forêt, elle a couru dans les prés, elle a nagé, elle a respiré tous les parfums de la nature. Elle a partagé de bons films, des repas, des jeux avec ses proches. Elle a vécu son dernier hiver, enfoncée mollement dans de moelleux plaids auprès de la cheminée, avec un thé et un bon livre, ou parfois le carnet où elle écrivait des textes et des poèmes. Ses forces s’amenuisaient, elle ne savait pas si elle verrait le printemps. Elle vivait sans doute sa dernière saison. Avec lucidité, mais sans amertume. Elle prenait tout ce que la vie lui offrait encore. Puis, quand la douleur a été trop difficile à confiner par les médicaments et malgré l’augmentation des doses, quand elle a éprouvé des difficultés à respirer, elle a su que le sursis se réduisait comme une chandelle, et que la concrétisation de ses volontés ne tarderait pas. Elle leur en a fait part. Ils ont pleuré ensemble.

Dans deux jours, ils l’emmèneront là où elle a choisi de finir sa vie. Là où elle vivra son dernier jour, plus précisément. Ils seront avec elle. Ils lui diront tout ce qui est important avant qu’elle parte. Elle leur souhaitera le meilleur pour la suite. Ils se diront au revoir.

Et elle s’éteindra sans souffrances, sereinement et dignement. Comme elle l’a choisi.

OceanofPDF.com