La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 7 sur 36

Pages du PDF

La Vie conjugale

Chapitre 7

7

 

 

Gurdweil arriva à son rendez-vous du Herrenhof avec une demi-heure de retard. Thea l’attendait dans un coin retiré de la salle en compagnie du Dr Astel et de Perczik. Ils étaient lancés dans une conversation animée qui lui donna, quand il entra, l’impression désagréable d’une conspiration dirigée contre lui. La présence de Perczik, en particulier, renforça ses soupçons.

Le Dr Astel l’accueillit avec une fausse cordialité :

« Hé ! Gurdweil, tu commences à t’écarter du droit chemin ! Depuis quand les dames doivent-elles attendre leur cavalier ? »

Gurdweil ne releva pas la saillie. Il s’adressa à Thea d’un air conciliant :

« Ce n’est pas ma faute si je suis en retard. J’ai été retenu. » Tout en parlant, Gurdweil remarqua un sourire se dessiner sur le visage de Perczik et il s’imagina en être la cause directe.

« Ce n’est rien, Rudolfus, tu n’es pas très en retard, dit Thea. Autrement, je serais vraiment en colère. Mais assieds-toi ! Pourquoi restes-tu debout ? »

Gurdweil prit la chaise d’une table voisine et s’installa à côté de Thea.

« Tiens, Perczik, bonjour ! lança Gurdweil jouant la surprise comme s’il venait à peine de l’apercevoir. Comment va l’“avant-garde” aujourd’hui ? Ramassez-vous toujours des dollars à la pelle ?

– Quel est le rapport ? rétorqua vivement ce dernier qui, signe d’embarras, se caressait du pouce et de l’index les commissures des lèvres. Mais tu es d’humeur massacrante, semble-t-il…

– Moi, d’humeur massacrante ? Pas du tout ! Au contraire !…

– Perczik ne se fait plus payer en dollars mais en livres africaines… », intervint Astel.

Perczik fit la grimace et se tint coi.

Gurdweil but le café bouillant que le garçon venait de servir et le Dr Astel reprit le fil de leur conversation interrompue, qui portait sur le rôle du hasard dans la vie. Il était avocat et son métier consistait à discourir. Il aimait s’entendre parler et ne manquait aucune occasion qui s’offrait à lui, surtout quand il se trouvait parmi des femmes.

« Ce n’est que la conséquence d’un entendement limité, chère madame, déclara Astel sur le ton assuré et pontifiant d’un spécialiste. Il ne nous est donné de percevoir que l’aspect externe et visible des choses, et cela aussi, sous la forme de fragments, de bribes incomplètes, tandis que le lien interne, le fil conducteur nous échappe. Le résultat ? C’est que les phénomènes que nous appelons hasard s’insèrent eux aussi dans la chaîne des causes et des effets, et c’est à ce titre qu’ils sont absolument inévitables. Il semble souvent, par exemple, qu’un hasard A qui arrive à X et un hasard B qui arrive à Y sont permutables et que Y puisse arriver à A. Il n’en est rien ! Ces choses obéissent à une loi d’airain. De la même manière que les éléments chimiques ne se combinent pas entre eux n’importe comment, le fait que deux corps se rencontrent et s’unissent sur cette terre n’a rien d’une coïncidence, sauf pour nous, à cause des limites de notre perception. »

Thea s’enquit avec un sourire :

« Ainsi vous pensez que, si nous nous sommes rencontrés, c’est le fruit d’une nécessité interne ?

– Parfaitement. J’en suis convaincu. »

La pensée d’une lointaine possibilité, trop vague à définir, les effleura tous deux en même temps, mais elle disparut aussi vite qu’elle était apparue, avant même qu’ils aient pu se la formuler.

La baronne se contenta de remarquer : « Ce sont des choses invérifiables. On peut les interpréter comme on veut. » Et, se tournant vers Gurdweil, elle demanda : « Et toi, Rudi, tu ne dis rien ?

– Non, j’ai mal à la tête », marmonna Gurdweil soudain en proie à une humeur inexplicable qui lui ôtait toute envie de parler. Il aurait voulu être seul avec Thea, quelque part ailleurs, au calme, mais elle semblait ravie d’être là et ne montrait aucun désir de partir. Adossé à sa chaise, le visage tourné vers la fenêtre garnie à mi-hauteur d’un lourd rideau pelucheux couleur lie de vin, Gurdweil fumait, s’amusant à saisir, à travers la fente du rideau, la silhouette d’un passant. Les ombres des clients assis à l’intérieur du café s’imprimaient sur le mur de l’autre côté de la rue investi par le champ lumineux qui filtrait de la salle. Sans savoir pourquoi, il revit, avec un pincement de cœur, le regard mauvais de la vieille femme dont la photo l’avait surpris chez Heidelberger. Oui, toute l’affaire était étrange, y compris le fait de s’être laissé entraîner chez Heidelberger, alors qu’il avait obstinément décliné l’invitation de Vrubiczek, pourtant son ami…

Sur ces entrefaites, Ulrich et Lotte Bondheim étaient entrés, grisés par la fraîcheur capiteuse de l’air printanier. Les deux femmes se dévisagèrent un instant tandis que le Dr Astel procédait aux présentations. Gurdweil sentit clairement que Thea ne plaisait pas à Lotte, et la chose lui sembla tout à fait naturelle. Comme s’il l’avait toujours su.

Quand elle se fut assise à la place que lui céda le Dr Astel, Lotte dit : « J’ai beaucoup entendu parler de vous, baronne, et je suis heureuse de vous rencontrer. »

En même temps elle notait, satisfaite en son for intérieur : elle est mal habillée et ce n’est pas une beauté ! Son nez est trop court, et son menton trop long et trop bas. Ses petits yeux sans sourcils ont un air dur. Ce n’est pas la peine d’être baronne… Le pauvre Gurdweil aura avec elle ce qu’il mérite… »

Elle lui jeta un regard apitoyé.

« Et toi, Gurdweil, lança-t-elle, tu as abandonné tes vieux amis ? Tu as complètement disparu !

– Je suis venu ici plusieurs fois sans te trouver, répliqua-t-il pour se justifier. J’ai entendu dire que tu n’étais pas bien. Tu vas mieux ?

– Bien sûr ! Il le faut bien ! Si j’avais dû attendre que tu viennes me voir, j’aurais pu attendre longtemps !

– Je suis un peu responsable, dit la baronne souriante. J’accapare Rudolfus. Mais vous ne m’en voulez pas, n’est-ce pas, Fraülein ? »

Un accent vulgaire, nota Lotte derechef. Elle l’appelle Rudolfus… C’est tout ce qui manquait… Puis elle dit à voix haute :

« Non, non, baronne, il n’y a pas de raison ! Bien au contraire ! » ajoutant, cette fois à l’intention de Gurdweil : « Mais tu as l’air épuisé ! Je ne t’ai jamais vu aussi mauvaise mine. C’est peut-être toi qui es malade !

– M… moi ? Je suis en pleine forme. Comme un athlète !

– Je ne vois pas en quoi sa mine est inquiétante, dit la baronne.

– Oui, mais vous ne le connaissez que depuis quelques jours, si je ne m’abuse…

– Certes, mais quand je l’ai rencontré la première fois, il paraissait plus mal en point… »

Cette discussion à son sujet irritait Gurdweil. Derrière les paroles apparemment inoffensives se livrait un âpre combat dont il représentait lui, Gurdweil, le champ de bataille. Se décidant brusquement à y mettre fin, il dit :

« Qu’est-ce que cela peut faire, la tête que j’ai ! L’essentiel est que je me sens bien et fort. Le reste ne compte pas. Après tout, je ne suis pas un bébé que l’on pèse chaque semaine ! conclut-il avec un sourire forcé.

– Qui sait ? lança Lotte, provocante. Peut-être justement es-tu un bébé !… »

Le Dr Astel, occupé à bavarder avec Ulrich et Perczik, saisit au vol le mot « bébé » et voulut savoir :

« Quel bébé ? De quel bébé parlez-vous, mesdames ?

– D’un bébé…, s’empressa de répondre Gurdweil. La question étant de savoir s’il faut le peser deux fois par semaine ou si une seule fois suffit. Qu’en pensez-vous ?

– Humm… Si vous êtes pressé de vous instruire, je cours immédiatement donner un coup de fil… Sinon, remettons ça à plus tard… »

L’échange de propos manquait un peu d’envolée, mais il se révéla suffisant pour faire dévier la conversation dans une autre direction. « Bien sûr que nous sommes pressés ! » reprit Lotte en riant.

La baronne eut un léger sourire de triomphe. Elle avait subitement la certitude absolue que Lotte était follement amoureuse de Gurdweil, mais en même temps il était clair qu’elle, Thea, avait le dessus. « Pas mal du tout, pensa-t-elle. Elle a du caractère, la petite Juive, comme dirait le cousin Rudi. Nous verrons qui est la plus forte ! »

Elle sortit un paquet de cigarettes de son sac à main, en offrit une à Lotte. Son regard dominateur rencontra celui de la jeune femme d’où avait disparu toute hostilité. « La colère doit certainement l’embellir, pensa Thea. Les couleurs vives la flattent… Nous la taquinerons un peu à l’occasion, cette gamine… »

Lotte fouilla maladroitement dans le paquet de Thea avant d’en sortir, la main tremblante, une cigarette. Elle demanda : « Fumez-vous beaucoup, baronne ? » (Elle n’omettait jamais le titre, qu’elle prononçait en allongeant ironiquement les syllabes.)

« Non ! Entre quarante et cinquante par jour…

– Dans ce cas, vous devez être une personne excessivement nerveuse.

– En êtes-vous si sûre, ma chère ? Vous me permettez cette familiarité, j’espère ? Je sens que nous allons devenir de grandes amies. Non, je ne suis pas du tout nerveuse. Au contraire ! Fumer me donne du plaisir, et je ne vois aucune raison de me priver de quelque plaisir que ce soit… Mais les gens aux nerfs fragiles devraient s’abstenir de fumer, je suis bien d’accord avec vous. »

Lotte la fusilla du regard et ne répondit pas.

Le Dr Astel suggéra d’aller dans une cave. Perczik se leva immédiatement et prit congé, prétextant qu’il se faisait tard et que sa femme l’attendait à la maison…

« As-tu assez d’argent sur toi ? demanda Gurdweil sans détour. Parce que, moi, je suis raide comme un passe-lacet.

– Ne te soucie pas de ça ! dit le Dr Astel. Tout ira bien. Heureusement pour nous, nous pouvons nous permettre de ne pas compter… Ce qui me rappelle l’histoire de mon ami Bloch… »

Et, renversé sur son siège, il entama d’une voix calme et posée son récit :

« Il y a un an, je me trouvais pour quelques jours à Berlin, ou habite le Bloch en question. À mon arrivée, je lui écrivis un billet et lui fixai rendez-vous pour le lendemain matin dans un café. Je dois vous prévenir que notre homme est loin d’être pauvre. Son père possède une banque à Berlin et lui verse une mensualité convenable. Bref, je rencontrai Bloch comme convenu et passai une heure avec lui au café. Ensuite, il m’invita à déjeuner, non pas chez lui parce qu’il ne vivait pas en bons termes avec sa femme, mais au restaurant. Arrivés devant le restaurant, mon Bloch s’arrête brusquement, sort son portefeuille et se met à compter plusieurs fois son argent. Il avait environ deux cent cinquante marks, je me souviens. “Pourquoi comptes-tu ton argent ? lui demandai-je étonné. – Par prudence, me répondit-il, je compte toujours mon argent avant d’entrer dans un lieu où il faut payer.” Et de me raconter l’histoire drôle qui lui était arrivée alors qu’il avait quinze ans et qu’il était encore élève au lycée. (À cette époque ils habitaient à Dresde ; où il était né et où il avait vécu jusqu’à l’âge de dix-huit ans, ses parents s’étant alors fixés à Berlin.) Il y avait une jeune fille de son âge, élève à l’école des filles, qu’il voyait presque tous les jours en se rendant au lycée et qui occupa ses pensées pendant une bonne moitié de l’année, sans qu’il trouve jamais le courage de l’aborder. Et pourtant, un dimanche après-midi au début de l’été, rencontrant un ami dans la rue, il s’arrêta pour lui parler. Quelques minutes plus tard, la jeune fille vint vers eux et son ami fit les présentations. Il s’avéra que la demoiselle était la cousine de son ami, que tous les deux avaient projeté de faire une excursion à la campagne, mais que son ami était obligé de rester en ville ce jour-là et qu’il ne pouvait tenir sa promesse. La jeune fille invita alors Bloch, qui ne fut, vous l’imaginez, que trop heureux d’accepter. Quand ils furent assis dans le tram et que le conducteur vint prendre leurs billets, Bloch s’aperçut qu’il n’avait pas plus d’un mark sur lui, ce qui suffirait à peine pour deux aller-retour. Que faire ? La jeune fille voudrait sûrement boire quelque chose par une telle chaleur et peut-être même manger ! Et il avait honte de lui dire qu’il n’avait pas d’argent. Elle, pendant ce temps, voyant une de ses amies à l’arrêt du tram, s’était penchée par la fenêtre pour l’inviter à se joindre à eux, ce que l’autre s’était empressée de faire. Bloch avait aussi payé pour elle, par politesse… Et il ne lui restait plus en poche que vingt-cinq pfennigs, le prix de son billet de retour. »

Le Dr Astel appela le garçon et commanda de l’eau-de-vie. Puis il poursuivit son récit :

« Arrivés à destination, ils n’étaient pas sitôt descendus du tram que les deux filles voulurent des glaces. Ils entrèrent chez un glacier et achetèrent deux cornets. Bloch prétendit qu’il n’aimait pas la glace et ne commanda rien. Quand elles eurent fini, elles voulurent en reprendre. Les glaces étaient délicieuses, s’écrièrent-elles, pourquoi donc Bloch refusait-il d’y goûter ? Comment pouvait-on ne pas aimer la glace ? C’était la meilleure chose au monde, etc. Désespéré, Bloch avait l’impression d’être assis sur un nid de vipères et de scorpions, et il se creusait vainement la cervelle pour trouver une issue. Soudain il eut une idée. Il avisa au-dehors deux jeunes gens qui passaient par là, s’excusa auprès des deux filles en disant qu’il devait les laisser un moment pour aller parler à des amis qu’il venait d’apercevoir dans la rue, se leva, sortit et s’enfuit à toutes jambes… Et depuis ce jour-là, conclut le Dr Astel, il n’entre jamais dans un café ou un restaurant sans compter auparavant son argent, même s’il en a toujours plus qu’il n’en faut.

– Et les jeunes filles ? demanda Thea.

– Il ne les revit point. Il prenait maintenant un autre chemin pour aller à l’école et vivait dans la peur de les rencontrer. Quinze ans ont passé, les filles sont devenues des épouses et des mères, mais la même peur le saisit chaque fois qu’il va à Dresde, où il évite de se rendre. Et les glaces ? Le mot seul suffit à lui donner la nausée. Qu’une femme exprime le désir d’en manger et elle perd aussitôt tout charme à ses yeux. Il s’esquive sous n’importe quel prétexte et disparaît de sa vie. Il n’épousa sa femme qu’après s’être assuré qu’elle détestait les glaces autant que lui. Ce Bloch, conclut Astel, est un étrange individu. Je pourrais vous parler de ses particularités et de ses excentricités pendant des jours et des jours.

– C’est un malade, dit Gurdweil, un véritable névrosé.

– Et maintenant, les enfants, allons-y ! » ordonna le Dr Astel. Après avoir décidé d’aller à l’Opernkeller, ils se levèrent et quittèrent le café.

Il était 10 heures et demie. Le vacarme des rues s’atténuait comme s’il disparaissait dans des trous béants. La chaussée étirait devant eux son ventre d’asphalte lisse et scintillant dans la nuit. L’ombre des passants s’y reflétait, comme dans un miroir déformant, tantôt réduite à la taille de nains, tantôt démesurément allongée et fine. La lumière vermeille qui s’écoulait à flots des cafés luxueux était si violente qu’elle vous faisait fermer les yeux de douleur à l’entrée. Les portes à tambour avalaient les clients d’un côté pour les dégorger de l’autre, en tournoyant comme d’étranges machines. Les portiers en livrée rutilante s’inclinaient en balayant l’air de leurs bras, comme pour ouvrir de lourds battants. Des airs de jazz, de fox-trots et de tangos voletaient autour de vous comme d’invisibles chauves-souris vous laissant légèrement ahuris, bras et jambes marquant machinalement la cadence. Dans ce décor, les policiers solitaires qui faisaient leur ronde avaient l’air inutiles, désemparés et pitoyables. Le groupe avançait à petite allure au milieu de la rue : le Dr Astel et Lotte en tête ; derrière eux, à une distance de vingt pas, Gurdweil, Thea et Ulrich. Thea devisait avec Ulrich, tandis que Gurdweil était perdu dans ses pensées. Son imagination vagabondait.

« Les gens se précipitent dans les lieux de plaisir, de divertissement et de débauche, poussés non pas toujours par un désir avide de jouissance, mais plus souvent par un besoin de fuite. La plupart de ces gens sont malheureux, fatigués de vivre et incapables de se supporter davantage… Les soucis quotidiens, l’ennui ou simplement la peur, une peur obscure dont ils ne sont même pas conscients, qui les prive de leur sécurité, les poursuit inlassablement et les empêche d’examiner avec franchise et courage ce qui se passe en eux et autour d’eux… Le phénomène du déracinement a même empiré depuis la guerre, au point que tous ces gens donnent parfois l’impression de regretter en réalité d’avoir survécu… Peut-être a-t-on besoin d’une nouvelle religion, une religion capable d’arrêter ces masses fuyantes, de les ramener à elles-mêmes, à la proximité de la nature et à une saine simplicité… »

Une douce mélancolie envahissait Gurdweil sans vraiment l’émouvoir, une mélancolie qui lui donnait un certain plaisir et ressemblait davantage à une sorte de bonheur subtil. C’était agréable, après tout, de pouvoir se promener ainsi par une belle soirée de printemps, en compagnie d’amis proches et fidèles et bons, oui, bons malgré eux, et de parcourir les rues sans but. Le contact du bras de Thea passé sous le sien donnait à Gurdweil un solide sentiment de sécurité, comme s’il mettait enfin pied sur la terre ferme après des mois d’errance en mer sur un bateau à la dérive. Puis il entendit Thea dire à Ulrich : « Oui, c’est un bel homme… Il peut plaire aux femmes… Mais Lotte n’a pas l’air d’en être vraiment entichée… » Il comprit aussitôt de qui ils parlaient et il éprouva comme un écho atténué du malaise qui l’avait frappé tout à l’heure en entrant dans le café. Non ! Lui, Gurdweil, ne trouvait pas, en toute objectivité, le Dr Astel beau. Ce grand nez trop long et trop lourd pour ce visage étroit et qui semblait tirer vers le bas une tête chauve comme un œuf : on ne pouvait pas appeler ça beau… ! Et ces petits yeux incolores, deux fentes obliques pareilles aux yeux bridés d’un Mongol, et qui paraissaient toujours avoir une expression différente de celle du reste du visage, pouvait-on sérieusement prétendre qu’ils étaient attirants ? Mais les femmes avaient un autre goût. En général, il trouvait grâce à leurs yeux. Ses vêtements élégants confectionnés par l’un des meilleurs tailleurs de la ville devaient incontestablement l’aider. Les femmes aiment ce genre de chose. En tout cas, l’impression qu’un homme fait sur les femmes ne prouve rien, ni à son avantage ni à son désavantage. Au contraire, on peut même dire qu’elle est plutôt à son désavantage…

Entre-temps, ils étaient arrivés à destination. Ils descendirent quelques marches pour pénétrer dans une grande salle basse de plafond, meublée en style rustique et bondée. Il en firent le tour avant de trouver une place dans un coin ; ils s’assirent à une table carrée, en chêne marron massif.

« J’imagine que vous n’avez rien, mesdames, contre un vin de Malaga ? lança le Dr Astel sur un ton enjoué. Il est aussi épais et moelleux qu’une soirée d’été à Vienne…

– En ce qui me concerne, répliqua la baronne, je n’ai pas spécialement besoin de vin doux. Je bois de l’alcool avec autant de plaisir… Plus il est fort, mieux c’est ! » Mais elle aimait aussi le malaga. C’était un bon vin. Elle se tourna vers Lotte : « Et vous, ma chère, que prendrez-vous ?

– Moi ? dit Lotte, fermement décidée à l’insulter, moi, ma chère baronne, je bois rarement… S’il m’arrive de boire un peu à l’occasion, c’est pour me montrer sociable mais sans y trouver le moindre plaisir… Boire n’est pas très féminin, à mon avis. »

Thea, qui avait prévu ce genre de réaction de la part de Lotte, fut très amusée.

« Pourquoi donc ? s’étonna Ulrich. Certes, une femme s’enivre, ce n’est pas beau, mais un verre ou deux ne nuisent ni à sa féminité ni à son pouvoir de séduction. Au contraire, cela active un peu la circulation du sang et rend une belle femme encore plus belle et désirable. »

Le garçon déboucha la bouteille couverte de poussière et le Dr Astel remplit les verres de ses invités. Il commanda immédiatement une deuxième bouteille. Ils trinquèrent et burent. Très vite le vin capiteux alluma un feu dans leurs corps, les visages s’empourprèrent, les voix se firent plus fortes, plus vives et plus audacieuses.

Deux hommes passèrent devant leur table et saluèrent la baronne d’une manière trop familière au goût de Gurdweil. Ils s’installèrent tout près, à l’une des tables qui venaient de se libérer. Gurdweil les regarda avec suspicion. Ces hommes appartenaient au passé de Thea, un passé inconnu où il n’avait pas part mais qu’il haïssait, sans l’admettre. Elle ne lui avait rien dit jusqu’ici de son passé et il ne lui avait rien demandé, de peur d’entendre peut-être des choses pénibles qu’il valait mieux laisser dans l’ombre. Mais tout homme qu’elle avait connu avant lui éveillait d’avance son antipathie et un profond sentiment d’hostilité qu’il préférait ne pas examiner de trop près.

Il avala un verre de malaga et alluma une cigarette. Il ne cessait pas d’espionner les deux étrangers.

L’effet du vin sur Lotte ne se fit pas attendre. Assise à gauche de Gurdweil, elle passa son bras autour du cou de ce dernier, un bras nu jusqu’à l’aisselle, un bras lisse, blanc et joliment fait, qu’un léger duvet voilait du coude au poignet, et lui chuchota à l’oreille, haletante, des bribes de phrases : « Elle ne… tu verras… tu comprendras à la fin… elle ne t’aime pas… une femme sent ces choses tout de suite… elle n’a pas de cœur… tu verras plus tard… »

Mais Gurdweil n’avait cure de ce qu’elle disait. Il intercepta soudain un sourire des deux hommes à Thea. Il lui sembla qu’ils lui faisaient des signes avec leurs verres et même des clins d’œil. Une grosse boule brûlante se forma dans sa gorge et lui monta brusquement à la tête. Il fut pris de sueurs froides. Il repoussa sa chaise et se jeta devant leur table avant que quiconque ait compris ce qui se passait.

« Où vous croyez-vous ? dit-il d’une voix rauque et tremblante. Voulez-vous avoir la bonté de cesser sur-le-champ votre manège grossier !

– Q… qu… oi ? s’écrièrent en chœur les deux hommes en se levant d’un bond. Déguerpis ! Ça ne te regarde pas ! » Thea se précipita pour retenir Gurdweil qui, le bras levé, s’apprêtait à les frapper.

« Laisse-les tranquilles, Rudolfus ! ordonna-t-elle d’un ton sans réplique. Cherches-tu la bagarre ? Tu es ivre ! Ces hommes sont mes amis ! »

Le Dr Astel et Ulrich accoururent, eux aussi, en renfort. Mais leurs tentatives de médiation ne firent que décupler la fureur de Gurdweil. Il se débattit pour se libérer de l’étreinte de ses amis, tout en hurlant, le visage congestionné :

« Je ne suis pas ivre, je vous dis ! Je ne suis pas du tout ivre ! Mais quelle grossière insolence que de faire des signes en public à une femme convenable ! Je n’ai jamais vu pareille goujaterie ! » Obéissant à un signe de Thea, les deux hommes se rassirent avec un sourire méprisant.

On ramena Gurdweil, lui aussi, à sa place. De sa chaise, il continua à jeter des regards venimeux en direction de ses deux ennemis, qui buvaient leur vin, riant et plaisantant comme si de rien n’était. Sa colère ne s’était pas encore apaisée. Elle bouillonnait au fond de lui comme un épais poison sans trouver d’exutoire. Il regrettait amèrement de ne pas avoir pu les frapper pour leur apprendre, à ces scélérats, les bonnes manières. Il se versa un nouveau verre de vin et le but d’un trait.

« Quel démon t’a saisi, Gurdweil ? demanda gentiment le Dr Astel qui n’aimait pas les scènes. Je dois avouer que tu m’as surpris. Tu m’as vraiment surpris ! Je ne t’aurais jamais cru capable de ça ! »

Lotte n’arrêtait pas de répéter en chuchotant : « Ça n’en vaut pas la peine… tu verras… tu le regretteras… »

« Comment osent-ils dévisager ainsi les gens ! Quelle grossièreté ! Je ne suis pas ivre, mais vous êtes des lâches ! Oui, une paire de lâches !

– Quoi, ils n’ont pas le droit de regarder par ici ? Tu ne peux pas les empêcher de regarder ! s’insurgea Thea.

– Regarder ! Tu appelles ça regarder ? Des gens civilisés ne regardent pas de cette manière une honnête femme ! »

Mais ce n’était plus qu’un faible écho de sa colère, qui s’était évanouie entre-temps pour faire place à une sorte de douloureuse tristesse. L’incident avait perdu brusquement de son importance, comme s’il ne le concernait plus du tout. Résigné, il baissa la tête.

Il n’entendait plus ce qu’on lui disait que comme un murmure étouffé venu d’une pièce voisine. Une soudaine pâleur décolora son visage et il eut envie de pleurer. Au même instant, une scène d’un autre lieu et d’un autre temps lui revint en mémoire. Sa mère était à côté de lui et lui posait une compresse froide sur les tempes. Il était malade, alité. Sans savoir pourquoi, il posa sa main sur le dos de sa mère, penchée à son chevet. Le premier contact, glacé, de la compresse, le fit claquer les dents, mais il se sentit peu à peu soulagé : son mal de tête disparaissait. Sa mère se redressa, mais resta près de lui. Elle lui sourit très tendrement et demanda : « Ça va mieux, mon bébé ? Tu seras bientôt sur pied ! » Mais Gurdweil ne dit rien. Tout à la contemplation du délicat visage de sa mère, à son teint pur et transparent, il ne voulait pas ouvrir la bouche. Il était heureux de sa présence et de son amour… Gurdweil revoyait la scène comme s’il était scindé en deux, une moitié de lui observant la seconde couchée et malade… Et le plus étrange c’est que l’apparence de Gurdweil enfant ne différait en rien de celle qu’il avait aujourd’hui. Il lui sembla aussi que le Gurdweil malade n’était pas rasé et il en éprouva un bref regret. La scène ne dura que trente secondes. Les événements ne s’étaient pas succédés, mais s’étaient regroupés, juxtaposés pour ainsi dire. Et soudain tout disparut. Sa main jouait distraitement avec le verre vide posé sur la table et sa tête ballait sur sa poitrine. Brusquement une terrible lourdeur lui envahit le crâne en même temps qu’une douleur sourde. Il leva le menton et posa sur Thea un regard perplexe et vitreux :

« Nous ne sommes pas des héros…, dit-il. Au moindre petit mal de tête, nous ne sommes pas des héros, pas vrai ? » Et, un instant après : « Ah ! Th… Thea, verse-moi un peu de vin ! Ma… man est par… tie… »

« Qu’est-ce que tu marmottes, mon lapin ? s’enquit Thea en riant. De quelle maman parles-tu ? » (« Lapin » était le surnom affectueux donné par Thea à Gurdweil, à cause de sa petite taille et de ses gestes vifs.)

« Non, rien ! se reprit Gurdweil. On s’en va bientôt, hein ?

– Attends encore un peu ! » répondit Thea qui ajouta dans un murmure : « Nous irons ensuite nous amuser tous les deux, n’est-ce pas ? » Et elle regarda en même temps Lotte comme si elle souhaitait que cette dernière comprenne à demi-mot.

« Oui, oui », répliqua machinalement Gurdweil sans entendre.

La chaleur qui régnait dans la cave, ajoutée à l’effet de la boisson, alourdissait leurs corps ankylosés de sommeil. Lotte s’affala contre le Dr Astel et posa sa tête sur son épaule, avec un sourire triste et résigné.

« Pourquoi êtes-vous tous tellement silencieux ? cria Astel. Allons, un peu d’animation, messieurs ! Gurdweil, Ulrich !

– Il n’y a aucune raison de s’exciter ! » dit Ulrich.

Le Dr Astel leva son verre et essaya d’apercevoir Lotte à travers l’épaisseur du liquide rouge sombre. Faute d’y arriver, il but le vin et leva de nouveau son verre à hauteur de ses yeux.

« Ah oui ! dit Ulrich en brandissant le sien. C’est ce que je dis toujours ! Gurdweil est témoin ! Pas vrai, Gurdweil ? Le monde est comme un vêtement unique pour une famille entière… Une grande famille où on trouve toutes les tailles, de l’enfant au berceau à l’homme mûr… Et le vêtement est trop long et trop large pour l’un, ha ha ha !, tandis qu’il est trop court et trop étroit pour un autre… ! »

Devant les yeux de Gurdweil passa l’image d’un énorme enfant vêtu d’une veste verte rayée, qui lui arrivait à peine à la taille et dont les coutures craquaient en de nombreux endroits, laissant voir des bouts de son tricot de corps. Gurdweil hocha la tête avec un sourire satisfait.

« Excellente métaphore, dit Astel d’un ton mi-sérieux, mi-ironique. J’en prends note pour plus tard. »

S’adressant en fait exclusivement à la baronne et gesticulant abondamment, Ulrich poursuivit sa démonstration d’une voix rauque :

« Ici vous vous heurtez, Fraülein, à un obstacle définitif ! La Raison, la Volonté, tout s’envole !… L’homme doit se satisfaire de ce qu’il a – et tenir sa langue ! Sinon, s’il refuse, eh bien, il est libre de s’agiter autant qu’il veut jusqu’à ce qu’il soit fatigué et s’arrête… Vous me direz : mais regardez Untel, il s’est battu et il a gagné, il a réussi à changer sa vie ! À cela, chère baronne, je répliquerai : la personne en question n’était qu’un pion obéissant aux ordres secrets d’un autre… Il donnait seulement l’apparence de contrôler ses actes. Et les apparences ne comptent pas !

– Pardonnez-moi, interrompit la baronne, mais votre philosophie est une philosophie d’hommes fatigués ! Les hommes jeunes, j’en suis sûre, qui ont du sang chaud dans les veines ne calculent pas, ils agissent ! À quoi servent tous ces calculs ? Au mieux, à écrire un livre destiné à des vieilles filles et à des hommes mous, impotents… Quel pauvre substitut ! La vie authentique, vibrante, n’a rien à voir avec le calcul ! Elle exige de la passion et de la force !

– Cette conception de la vie, intervint le Dr Astel, est le produit de notre génération. On sait le sol qui la nourrit. C’est la négation totale de toute la culture. Mais l’homme, à mon sens, n’est pas un animal. Ce sont précisément ces calculs que vous, madame, vous attribuez aux vieux et aux faibles, qui, pour moi, distinguent l’être humain du reste du monde animal. Et n’oubliez pas que les aéroplanes et les automobiles et tout le reste, qui sont la fierté de notre époque, sont aussi fondés sur des calculs !

– Assez parlé ! dit Lotte. Il est temps de rentrer. Je suis fatiguée. »

Le Dr Astel appela le garçon et paya l’addition. Il était minuit et demi quand ils sortirent. La rue s’étirait dans la nuit, tachetée par la lumière des réverbères. Un vent frais et vif soufflait entre les murs, faisant cliqueter les volets métalliques des magasins, cherchant à s’échapper comme un animal pris au piège. De temps à autre, une légère averse venait balayer les visages. Les robes des femmes se gonflaient comme les voiles de navires. La flamme des becs de gaz vacillait, dansait, mourait pour repartir de plus belle. On voyait les policiers se draper soudain de pèlerines imperméables orange qui les rendaient moins sérieux. De rares automobiles passaient, leurs garde-boue étincelant sous la pluie. Les lumières rouges, bleues et violettes des panneaux publicitaires clignotaient inutilement au-dessus de leurs têtes.

La vivacité du vent dégrisa un peu leurs cerveaux embrumés et les ramena à la réalité. Il était vain d’attendre un tram à cette heure. Ils étaient tous pressés de rentrer. Thea saisit Gurdweil par la main, comme si elle récupérait sa propriété, et cria à Lotte :

« Vous viendrez nous voir à la maison, ma chère, n’est-ce pas ? À partir de jeudi, Kleine Stadtgutgasse, mais vous connaissez, naturellement ! Et je suis sûre que nous nous verrons auparavant au café. Si vous êtes libre, je serais heureuse que vous assistiez à notre mariage… jeudi prochain, à 3 heures de l’après-midi, dans Seitenstettengasse… Venez ! »

Lotte ne répondit pas.

Thea et Gurdweil prirent la direction du Schottentor.

OceanofPDF.com