La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 18 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 18

18

 

 

Le journal se consuma si rapidement que le petit bois n’eut pas le temps de prendre. Une épaisse colonne de fumée noire s’échappa du poêle en faïence blanche et se répandit dans la pénombre de la pièce. À genoux, Gurdweil s’efforçait vainement d’attiser le feu en y soufflant dessus.

« Ah ! Quel incapable tu fais ! gronda Thea qui tournait en rond dans la chambre, tout habillée, le chapeau sur la tête, comme si elle était dans la rue. Il faut des masses de papier !

– J’ai mis le charbon un peu trop tôt et il a étouffé le feu », s’excusa Gurdweil qui se releva pour chercher d’autres vieux journaux.

Par la fenêtre, on apercevait de gros flocons de neige tomber dru et voler comme des plumes. La vue de la neige faisait sentir d’autant plus cruellement l’absence de chauffage dans la pièce. Gurdweil explora la table de chevet et le fond de l’armoire, mais sans grand succès. Par extraordinaire, tout le papier de la maison semblait avoir disparu.

« Tu n’as pas vu de vieux journaux, Thea ? Il devrait pourtant y en avoir des quantités.

– Je n’ai rien vu ! répliqua avec impatience Thea sans cesser de déambuler. Dépêche-toi, veux-tu ? On gèle de froid ! Et pourquoi n’allumes-tu pas la lampe ?

– Une minute. Je voudrais d’abord allumer le poêle. Mais il me faut du papier…

– Prends tes manuscrits, ricana Thea. Au moins ils serviront à quelque chose. »

Gurdweil se tut. Il grimpa sur une chaise, tendit le bras pour fouiller le haut de l’armoire.

« Tu ne pourrais pas t’activer un peu ! le rabroua Thea. Allume d’abord la lampe pour voir ce que tu fais, tête de mule ! »

Il redescendit de sa chaise et alluma la lampe. Puis après avoir été quérir des journaux auprès de sa logeuse, il revint s’agenouiller devant le poêle. Il lui fallait tout recommencer, et d’abord vider le poêle de son charbon et du petit bois. Thea continua à tourner en rond, tout en jetant de temps à autre un regard en coin à son mari qui lui tournait le dos, et en l’accablant de ses instructions. Quand le feu prit enfin, elle ordonna : « Maintenant, Rudolfus, dépêche-toi d’aller faire les courses ! De quoi avons-nous besoin ? Nous avons encore du café et du sucre. Achète des marrons, un demi-kilo, n’oublie pas ! Et du riz, tu entends ? Et de la cannelle. Rapporte la bouteille de lait. Et achète des sardines, mais des bonnes ! Pas comme la dernière fois ! Bon, je crois que c’est tout. Ah oui, des cigarettes, j’ai failli oublier. Prends des Khédives, cinquante, n’oublie pas ! Allez vite ! » Gurdweil s’emmitoufla dans son vieux manteau et sortit. À son retour, une demi-heure après, croulant sous les paquets et couvert de neige, il trouva sa femme comme il l’avait laissée : vêtue de son manteau et de son chapeau. Avant qu’il ait eu le temps de poser ses paquets et de secouer la neige de son manteau, elle se jeta sur lui : « Mais qu’as-tu donc fabriqué avec le poêle ? Il ne chauffe pas du tout ! Ne reste pas planté là, fais quelque chose ! »

Encore tout habillé, Gurdweil se pencha sur le poêle et l’ouvrit. Un souffle brûlant sauta à son visage, qui tourna à l’écarlate. La neige de son chapeau se mit à ruisseler.

« Mais que veux-tu ? osa-t-il protester. Il marche très bien ! Il ne peut pas marcher mieux.

– Ça me fait une belle jambe qu’il marche ! Ce que je veux, c’est avoir chaud ! Débrouille-toi !

– Il prend un moment pour démarrer. Tu connais ce poêle autant que moi. Une fois qu’il chauffe, il chauffe très bien. »

Il jeta une autre pelletée de charbon dans le fourneau, le referma et se redressa. La neige fondue de ses vêtements formait à présent de petites flaques d’eau à ses pieds.

« Où sont les cigarettes ? »

Il sortit de sa poche deux boîtes bleu sombre et les tendit à Thea. Elle en ouvrit une et prit une cigarette qu’elle se colla aux lèvres.

« Tu as rapporté les côtelettes de porc ?

– Non, tu n’en as pas parlé.

– Idiot ! Il faut tout te dire ! Ce n’est pas Noël tous les jours et tu ne sais même pas prendre l’initiative d’acheter quelque chose de convenable ! Descends tout de suite chercher des côtelettes ! Et une petite bouteille de cognac, grouille-toi ! »

La mort dans l’âme, Gurdweil obéit et repartit. « Nous aurions pu nous passer de porc », pensa-t-il. Même si ses chaussures éculées ne laissaient pas encore pénétrer l’eau, il ressentait en permanence une telle impression d’humidité – peut-être à cause du froid – qu’il lui semblait patauger pieds nus dans la neige sale. Il détestait par-dessus tout les chaussures trouées. Des pieds mouillés, avait-il coutume de dire, sont la source de toutes les maladies. Priorité aux chaussures ! Des pantalons troués ne trempent pas dans l’eau, ce qui n’est pas le cas des chaussures ! Mais il n’avait pas encore trouvé le temps d’aller chez Vrubiczek faire réparer ses semelles. Il n’avait découvert que la veille qu’elles en avaient besoin.

Aussitôt remonté chez lui, il s’empressa de se déchausser. Non, ses pieds étaient tout à fait secs. Il approcha une chaise du poêle et allongea les jambes.

« Tu te chauffes les pieds comme un vieux, ironisa Thea, qui ôtait enfin son chapeau. Veux-tu que je te prépare aussi une bouillote ?

– Ça ne me ferait pas de mal, répliqua-t-il en riant. J’ai les orteils glacés. »

Peu à peu une agréable chaleur envahit la chambre.

À cause de l’abat-jour vert, la maigre lumière diffusée par la lampe à pétrole n’éclairait que le bas de la pièce, abandonnant le reste à l’obscurité, excepté un cercle orange brillant qui se découpait sur le plafond, juste au-dessus du manchon de la lampe.

Thea jeta à toute volée son manteau sur le canapé, puis elle se rapprocha du poêle et alluma une cigarette.

« Tu en veux une, mon lapin ? » Elle tendit le paquet à son mari.

Gurdweil mit une cigarette dans sa bouche. Plus que huit mois, se dit-il avec bonheur, ou peut-être sept. On ne savait jamais exactement. Et il serait là, un nouveau petit être humain, son sang et sa chair… Il regarda le ventre de Thea comme s’il était déjà possible de voir quelque chose.

Dès le moment où il avait appris qu’un embryon s’y développait, le ventre de sa femme lui était devenu sacré, la chose la plus précieuse au monde. Il lui semblait posséder une vie autonome, indépendante, qui exigeait les plus grands égards. S’il l’avait pu, il l’aurait emmené partout avec lui, ce ventre sacré, pour veiller à ce qu’il ne lui arrive aucun mal. Désormais, quand il pensait à son épouse, qu’elle fût présente ou non, il se concentrait exclusivement sur cette partie de son corps qui abritait cette merveilleuse créature, leur fruit et celui de la Mère Nature, cet enfant qui n’existait pas encore et pourtant existait déjà. Et, en même temps, il réfléchissait avec révérence au caractère sacré des femmes, choisies pour porter et donner naissance à l’humanité. Et pas seulement la compagne de l’homme, mais toutes les femelles de la création – toutes étaient sacrées.

Machinalement, il tendit la main pour caresser le ventre de Thea.

« Que crois-tu, ma chérie, un garçon ou une fille ? »

Thea le regarda, moqueuse, et dit d’un ton provocant :

« Rien du tout ! Et d’ailleurs je peux m’en débarrasser, si je veux. Qui m’en empêche ?

– Tu ne ferais pas une chose pareille, j’en suis sûr.

– Qu’en sais-tu ? Pourquoi en es-tu si certain ? Si je veux, je peux… Et si tu penses que c’est si agréable, tu n’as qu’à le porter, toi, les huit mois qui restent !

– Non, non ! s’exclama Gurdweil, mortellement pâle. C’est impossible ! Tu plaisantes. Tu ne parles pas sérieusement. Mais si tu le fais, alors… »

Gurdweil ne termina pas sa phrase. Il ne savait pas lui-même ce qui arriverait « alors ». Il se leva et ajouta : « Je t’en supplie, ne dis pas de sottises, ma chérie. Pourquoi raconter des choses que tu ne penses pas ? » Thea eut un méchant sourire. Puis, paraissant faire marche arrière, elle donna à son mari une tape sous le menton comme à un bébé et dit :

« Ne t’emballe pas, mon petit, peut-être après tout que je le garderai. On verra… » Et puis, un moment après : « Mes parents m’ont invitée ce soir. Toi aussi, mon lapin. Je n’en avais pas envie, alors j’ai refusé. Poldi passera peut-être ici, vers 9 heures et demie. Es-tu content que j’aie refusé ?

– Oui, on ira une autre fois. Demain. Ce soir, je préfère rester seul avec toi chez nous. »

L’ennui s’empara brusquement de Thea. La soirée s’annonçait longue et vide. Impossible d’aller nulle part. Cinémas et cafés fermés, aucune chance de rencontrer quiconque. Chacun était en famille ou bien invité chez des amis.

Thea prit la chaise que son mari venait d’abandonner et obligea celui-ci à s’asseoir sur ses genoux.

« Viens ici, mon lapin ! À qui veux-tu qu’il ressemble, à toi ou à moi ? demanda-t-elle d’un ton faussement sérieux.

– Ça m’est égal, dit Gurdweil en lui embrassant les cheveux. Aucune différence. S’il te ressemble, il sera plus fort et cela vaut mieux. Sinon, peu importe. Après tout, je ne suis ni malade ni chétif, même si je suis petit de taille. »

Thea rit. « Ça non, tu n’es pas très grand. Et on ne peut guère te le reprocher. Va me chercher mon livre. Et pose la lampe ici, sur la table de chevet. »

Gurdweil, en chaussettes, exécuta les ordres. Puis il prit ses chaussures qui séchaient près du poêle et les enfila.

« Dépêche-toi, lapin, fais chauffer le café, dit Thea sans même tourner la tête. J’en voudrais une tasse.

– Et si tu attendais un peu plus tard, dans une heure ? Tu ne devrais pas boire trop de café noir, en ce moment. Ce n’est pas bon pour lui…

– Comment ? Comment ? s’insurgea Thea qui du coup se retourna. De quoi te mêles-tu ? Ce sont mes affaires ! Qu’est-ce que tu en sais ? Fais ce qu’on te dit ! »

Gurdweil partit donc à la cuisine mettre la vieille cafetière noircie sur le réchaud à gaz. « Quel horrible temps, pssss ! dit Frau Fisher, qui s’y trouvait en train de préparer quelque chose. Un vrai temps de Noël. Vous êtes un jeune homme, Herr Gurdweil, et vous vous en fichez. Mais moi, aïe aïe aïe ! Quand on est vieux, on sent la neige vous tomber dans le corps. Ni chauffage ni vêtements n’y peuvent rien. Mais si, mais si, Herr Gurdweil ! Ne croyez pas que j’invente. C’est mon cher défunt mari, le second, qui le disait. Un sage, pssss ! Et maintenant je la sens dans mon corps, ici » – elle indiqua son dos, bardé d’une épaisse veste de laine et d’un grand châle rouge – « et là » – elle montra sa cuisse – « … et tout ça en plus de mon estomac, bien sûr. »

Avec ses maigres cheveux grisonnants, collés à son crâne, la tête desséchée de la vieille femme paraissait minuscule comparée à son corps épais, gonflé. Elle faisait penser à une poule grasse et dodue qui aurait niché sa tête sous son aile.

« La seule chose qui me tient sur mes jambes, poursuivit-elle en chuchotant, c’est une bonne tasse de café. Il n’y a rien de mieux ! Sans café, je serais morte depuis longtemps. Une vieille femme seule. Pssss ! »

Entre-temps, le café de Gurdweil avait commencé à bouillir. Il se précipita sur la cafetière et la rapporta en hâte dans la chambre. Thea, toujours assise près du poêle, lisait en fumant.

« Verse-moi le café ! Non, ouvre d’abord le cognac ! »

Gurdweil obtempéra sans mot dire. Il savait pertinemment qu’elle n’aurait pas dû, dans son état, boire de café, et encore moins du cognac, mais il ne pouvait pas l’en empêcher. Après l’avoir servie, il s’allongea sur le canapé et alluma sa pipe.

« Tu ne prends rien, lapin ?

– Non, pas pour l’instant. Plus tard. »

Tout s’arrangerait, se dit Gurdweil, avec la venue du bébé. Thea n’avait pas vraiment mauvais fond… juste un peu capricieuse, comme toutes les femmes. Elle l’aimerait aussi, le bébé, quand il arriverait.

Gurdweil aimait bien fumer sa pipe, ainsi étendu sur le dos. Surtout au milieu de la nuit, quand Thea, endormie à côté sur le lit, lui appartenait à lui, à lui seul. Et si, par extraordinaire, ils ne s’étaient pas querellés avant, son bonheur était complet. Poussé par un réflexe d’autoprotection, il essaya de chasser les autres pensées de son esprit. Après tout, il ne s’agissait peut-être que d’un tas de mensonges et de calomnies… Il n’y avait pas de témoins, n’est-ce pas ? Quant à ses propres doutes et soupçons, on ne pouvait certainement pas se fonder sur eux… Et, en dernière analyse, ne se répétait-il pas souvent que c’était une affaire de caractère et qu’elle n’était pas responsable ?… on ne change pas le caractère des gens. Et, d’ailleurs, était-elle sa propriété privée ? Avait-on le droit d’asservir quiconque en aucune manière que ce fût ? Chacun était libre de faire ce qu’il voulait, et personne n’avait le droit de dominer quelqu’un d’autre. Et de quoi pouvait-il se plaindre ? De quoi ? Alors qu’il n’y avait rien de précis pour l’accuser… Toutes les femmes convoitaient les hommes… C’était le propre de leur nature, un trait impossible à corriger. Et si elles ne suivaient pas leurs instincts, c’est qu’elles étaient laides, hypocrites ou tout simplement parce qu’elles n’osaient pas. Pourquoi Thea aurait-elle fait exception à la règle ? Elle avait au moins l’avantage d’agir franchement et ouvertement.

Cet enchaînement d’idées avait le don de calmer Gurdweil, surtout quand Thea se trouvait à la maison, réfutation vivante des doutes et des calomnies. Toutes ces spéculations sont futiles, se disait-il avec satisfaction, une perte de temps. Tout cela n’a aucune importance. Surtout maintenant, maintenant…

Il tira une bouffée de sa pipe avec un infini plaisir. La fumée chaude de ce mauvais tabac qui lui brûlait la langue et lui chatouillait la gorge lui semblait le plus grand des délices. Et, pour intensifier sa volupté, il se colla le fourneau de la pipe aux narines et huma l’odeur forte et âpre de la nicotine, comme si elle avait le pouvoir d’un parfum revigorant.

En toute honnêteté, se rassura-t-il, il ne pouvait pas se plaindre. Au contraire, il avait beaucoup de raisons de satisfaction. Que demander de plus ? Même son travail avançait bien, ces dernières semaines. Oui, on pouvait dire qu’il portait ses fruits. Vrai, c’était encore très loin de la perfection. Il ne le savait que trop. Mais quand même ! Il espérait être maintenant sur la bonne voie. L’essentiel n’était-il pas, au fond, d’exprimer ses sentiments et son univers de la manière la plus simple, la plus immédiate et la plus discrète possible ? Il sentait clairement qu’il approchait du but à pas de géant. Que souhaiter de plus ? Et voilà qu’aujourd’hui il était en vacances, il avait l’après-midi libre, le lendemain et le surlendemain aussi !

« Tu ferais bien de te mettre à préparer le dîner, lapin », dit Thea.

Gurdweil consulta sa montre :

« Mais il est encore tôt, il n’est que 7 heures ! Attendons un peu. Évidemment, ajouta-t-il, battant aussitôt en retraite, si tu as faim, nous pouvons manger tout de suite. »

Thea se replongea dans son livre sans répondre. Gurdweil alla à la fenêtre et écarta le rideau. Dehors, il neigeait toujours à gros flocons dans un silence duveteux. La ruelle était déserte. La neige tombait sans que rien n’entrave sa chute, mollement, secrètement. Gurdweil retrouva son vieux désir d’enfant de se vautrer dans cette neige douce et profonde. Ce souvenir fit resurgir en sa mémoire une autre image de lui, petit, le corps enseveli sous une montagne d’édredons. Cette image sans réalité flotta un instant devant ses yeux avant de céder la place à une autre scène. Gurdweil vit une vaste plaine enneigée sur laquelle tombait avec un bruit mat un sac rempli de graines, de farine ou bien de sel. Un sac suivi d’innombrables sacs qui s’enfonçaient dans la neige. Cette scène lui causa un plaisir indicible et amena un sourire sur ses lèvres. À cet instant, deux hommes sortirent de l’hôtel en face et prirent la direction de la gare. Ils marchaient vite et Gurdweil en déduisit qu’ils se dépêchaient probablement pour attraper le train, et qu’après un trajet d’une demi-heure ou d’une heure ils descendraient dans un village recouvert de neige et de silence et rentreraient chez eux où les attendaient femme et enfants autour d’un somptueux sapin de Noël, une odeur appétissante de cuisine et un chat paresseux. Le corps agréablement réchauffé, Gurdweil s’approcha de sa femme et posa la main droite sur le dos de sa chaise. Thea lui jeta un regard interrogatif.

« Tu sais, dit-il, j’aimerais bien un chat. À défaut d’un chien, au moins un chat… Avec un chat, la chambre paraîtrait moins vide… »

Thea éclata bruyamment de rire. « J’ai l’impression que tu as des envies de vieille fille !

– Non, balbutia Gurdweil hésitant, je pensais… surtout plus tard… les enfants aiment bien les animaux domestiques…

– Quels enfants ?

– Tu sais… plus tard… le bébé…

– Il n’y a pas de bébé ! coupa sèchement Thea. Il n’y a encore rien de certain ! » Depuis sa première rencontre avec Gurdweil, elle avait toujours eu un besoin fou de le blesser, de le rendre misérable par tous les moyens. Et leur vie commune, loin d’atténuer ce penchant, n’avait contribué qu’à le renforcer. La soumission et la résignation permanentes de son époux ne faisaient que le provoquer davantage. Elle le méprisait de souffrir en silence et inventait toutes sortes de cruautés pour le tourmenter. Pourquoi se retenait-il de crier, de perdre son sang-froid, de la jeter dans les escaliers, pourquoi ne la chassait-il pas ? Peut-être alors l’aurait-elle aimé un peu, autant que sa nature lui permettait d’aimer. Car, dans une certaine mesure, elle lui restait attachée, même à présent. Il lui était nécessaire, elle ne pouvait pas imaginer la vie sans lui. Mais qu’il acceptât tout sans protester l’irritait profondément. Elle ne pouvait pas croire, un seul moment, qu’il fût lâche. Elle savait pertinemment qu’il ne l’était pas. Pourquoi donc montrait-il tant de patience à son égard ? Elle se sentait même offensée par ce comportement. Elle savait bien, pourtant, qu’il accusait chacun de ses coups et que son silence ne cachait pas un manque de sensibilité. Dès l’instant où son instinct de femme lui avait fait découvrir ses points vulnérables, elle les avait visés directement – mais Gurdweil avait tout encaissé en silence.

« Tu n’es pas aussi mauvaise, dit-il en la fixant droit dans les yeux, non, tu n’es pas aussi mauvaise… Et ce bébé, tu l’aimeras comme moi et même plus que moi, je le sais…

– Tu ne sais rien du tout ! Quant au bébé, nous verrons ! Ça dépend de moi seule ! Je te l’ai déjà dit, ça ne te regarde pas ! »

Mais Gurdweil était sûr qu’elle aurait le bébé. Si rien de fâcheux n’arrivait, elle aurait le bébé. Et aucune menace de Thea n’aurait raison de sa bonne humeur.

Il changea de sujet : « Qu’en dis-tu, je prends le temps de me raser d’abord ou je remets ça à demain ? Si tu as faim et que tu veux manger de suite, alors bien sûr… » Il caressa à rebrousse-poil sa barbe de deux jours, produisant un léger crissement.

Thea, qui désirait poursuivre sa lecture, lui donna la permission d’aller se raser.

« Dans ce cas, j’ai besoin de lumière. Je n’y vois rien.

– Et que veux-tu que j’y fasse ?

– Si tu pouvais, avança-t-il prudemment, t’asseoir ici, sur le canapé, et mettre la lampe sur la table, nous y verrions assez tous les deux.

– Non ! Déplace la table si ça t’arrange. La lampe reste ici ! »

Gurdweil installa donc la table en longueur entre le lit et le canapé et s’assit de l’autre côté, près de la porte. Le petit miroir qu’il posa en face de lui était trop éloigné de la lumière pour y distinguer son visage, aussi se rasa-t-il au jugé. Comme toujours le raclement du rasoir lui procura un plaisir étrange, inexplicable, qu’il fit durer plus que nécessaire.

« Pourquoi traînasses-tu autant, lapin ? s’enquit sa femme sur le ton du reproche, mais sans lever la tête.

– J’aurai terminé d’ici une minute », répliqua Gurdweil.

Il remit la table à sa place, se rinça la figure et entreprit de préparer le dîner. Il ouvrit la boîte de sardines et la vida dans une assiette. Puis il fit cuire le riz avec l’aide de Thea – et ils s’attablèrent. Thea mangea sans appétit jusqu’à ce qu’elle se rappelle l’existence du cognac.

« Où est le cognac ? Pourquoi le caches-tu, espèce d’idiot ? »

Gurdweil se leva de mauvais gré pour aller chercher l’alcool.

« Je ne cache rien, grommela-t-il. Je l’avais simplement oublié. »

Il s’en versa aussi un verre.

« Nous n’avons pas vu Perczik depuis un bon moment, remarqua soudain Thea. Il ne vient plus au café. As-tu de ses nouvelles ?

– Pourquoi en aurais-je ? Quel besoin as-tu de Perczik ?

– Je me demandais, c’est tout. On ne le voit plus. On m’a raconté une longue histoire à son propos. Ulrich m’a dit que tu savais tout.

– Ça n’a aucun intérêt. Le fils de Vrubiczek lui a flanqué une raclée et il est au lit. Je l’avais mis en garde, cette canaille. Je l’avais averti, mais il ne m’a pas écouté. Il a récolté ce qu’il méritait.

– Eh bien, c’est du joli ! s’esclaffa Thea. Il a dû lui flanquer une sacrée rouste ! Et sa femme ?

– La femme de qui ?

– Du jeune Vrubiczek !

– Ils se sont réconciliés.

– Et toi, lapin, il a fallu que tu te mêles des affaires de tout le monde ?

– Comment ça, me mêler ? Tout ce que j’ai fait, c’est de le prévenir dans son propre intérêt. Johann m’a demandé de lui parler. Il peut s’estimer content de s’en être tiré à si bon compte. Il a de la veine. Ça aurait pu être pire.

– Tu crois qu’il le traînera en justice ?

– Non, je ne pense pas qu’il soit aussi stupide. Il ne voudra pas d’un scandale public. En outre, il a probablement peur de sa femme. Il a dû lui raconter une histoire en bois.

– Comment l’affaire s’est-elle ébruitée ?

– Johann m’a tout avoué et je l’ai répété à Ulrich. Aucune raison de laisser ce salaud de Perczik s’en tirer comme ça !

– Quand est-ce arrivé ?

– Il y a quinze jours environ.

– Le soir ?

– Oui. Johann a suivi sa femme à son rendez-vous avec Perczik. Au moment où ils s’enfonçaient dans une allée sombre, il leur est tombé dessus. Sa femme a pris ses jambes à son cou. »

Manifestement, l’histoire enchantait Thea. Elle exigea d’autres détails, rit beaucoup, voulut savoir exactement le fin mot. Mais Gurdweil en avait assez de cette affaire, et il finit par déclarer qu’il n’en savait pas plus. Après le repas qui avait duré plus que d’habitude, il alla réchauffer du café qu’ils burent ensuite accompagné de cognac. Thea, d’excellente humeur, s’était tout à fait résignée à cette soirée qui s’annonçait ennuyeuse et vide. Cigarette au bec, elle gambadait dans la chambre, pinçant et griffant son mari chaque fois qu’elle passait devant lui.

« Si tu veux, proposa soudain Gurdweil, je vais te lire un passage du Nouveau Testament.

– Magnifique ! Une merveilleuse idée ! »

Il débarrassa la table, sortit un petit livre à la reliure noire typique et, d’une voix basse et douce, se mit à lire le récit de la Nativité dans l’Évangile selon saint Matthieu. Il lut pendant une bonne demi-heure, tandis que sa femme assise en face de lui, le menton entre les mains, fumait cigarette sur cigarette. À la fin de sa lecture, il demeura immobile. Un étrange silence s’abattit sur la pièce dont la partie supérieure était toujours plongée dans la pénombre. Un sentiment voisin de la honte envahit Gurdweil sans qu’il sût pourquoi. Ce qu’il venait de lire lui parut subitement fort naïf, insipide et dénué de la moindre inspiration poétique, ne laissant qu’un arrière-goût désagréable de chewing-gum trop mastiqué…

« Autrefois, murmura-t-il comme pour lui seul, tout cela me fascinait et me terrifiait à la fois. Je veux dire, tout ce qui se passe de l’autre côté de la frontière qui sépare les Juifs des Chrétiens. J’étais encore un enfant, bien entendu. Les femmes que je voyais aller à l’église le dimanche ou les jours de fête m’attiraient, je ne sais pourquoi. Et même l’église, près de notre maison, ne cessait de me tenter. Le monde semblait se diviser en deux catégories séparées, aussi radicalement différentes que les chats et les chiens. Dans un petit village, au contraire d’une ville, la religion continue à jouer un rôle important. Les frontières sont bien définies : les Juifs sont des Juifs et les Chrétiens des Chrétiens. On ne peut pas les confondre. Surtout dans les bourgades de Galicie et de Pologne. Mes parents n’étaient pas des juifs orthodoxes, mais ils n’avaient néanmoins aucun contact avec les chrétiens. Bref, ceux-ci me fascinaient par leur étrangeté. Plus tard, ému et excité, je tournais autour de l’église les jours de fête. Le chant des chœurs, sombre et menaçant, se déversait dans l’air limpide de l’été comme une coulée noire de goudron. Je savais déjà tout de l’Inquisition, des croisades, de la persécution des Juifs et je vivais dans la peur d’être emmené de force à l’intérieur et obligé de faire quelque chose de terrible. Ce qui ne m’empêchait pas de traîner devant l’église. Au fond de moi je désirais secrètement que la chose se produise. Qu’ils me prennent, pensais-je, et me forcent (je ne savais pas trop à quoi !), ça ne leur servirait à rien. Je souffrirais toutes les tortures du monde, mais je ne plierais pas à leur volonté. Un jour, je m’enhardis à m’approcher de la porte et regardai à l’intérieur. Je ne vis rien, excepté une obscurité épaisse que pointillaient les flammes vacillantes des cierges. J’aperçus aussi des fidèles agenouillés. Depuis ce jour, quand je pense aux chrétiens, je vois toujours devant moi quelque chose d’obscur et des cierges tremblotants…

– Et tu n’as jamais pénétré à l’intérieur ? demanda Thea. Si tu étais entré, toute la magie se serait évanouie.

– Pas là-bas, dit Gurdweil. Plus tard, bien sûr, j’ai visité des tas d’églises dans d’autres cités, mais pas là-bas. Si je devais retourner dans ma ville natale, je le ferais. Non que ça m’intéresse aujourd’hui, mais juste pour le geste.

– Pourquoi ne me racontes-tu jamais, demanda soudain Thea, la première fois où tu as fait l’amour à une femme ? Ça m’intéresserait.

– Je n’ai pas grand-chose à raconter ! répliqua Gurdweil en allumant une cigarette. Une affaire banale avec une domestique.

– Raconte quand même, mon lapin.

– J’avais quinze ans, commença tranquillement Gurdweil, mais tout le monde m’en donnait douze, tant j’étais maigre et petit. Très naïf aussi, ce qui vous rend toujours plus jeune. Je n’avais pas d’amis, ni à l’école ni ailleurs. Les garçons ne m’aimaient pas, ou du moins j’en avais l’impression, et, comme j’étais de nature timide et par-dessus le marché orgueilleux, je ne faisais aucun effort pour me rapprocher d’eux. Je ne participais ni à leurs jeux ni à leurs espiègleries, je restais à part, dans une sorte de cage invisible. À l’heure de la récréation, je les voyais parfois se chuchoter à l’oreille d’un air mystérieux, comme s’ils préparaient un mauvais coup. Il m’arrivait même par inadvertance de saisir au vol un phrase énigmatique dont, sans comprendre la signification, je devinais néanmoins qu’elle contenait un secret me concernant. Je m’épuisais des heures durant à me répéter ces phrases. Inutile de préciser qu’il ne m’est jamais venu à l’idée de demander ce qu’elles voulaient dire. Je sentais confusément que je me ridiculiserais en questionnant ces garçons.

« Pendant cette période, j’étais extrêmement nerveux et irritable. Je n’avais pas un moment de paix. Je cherchais partout le mystère ; chaque chose me semblait enveloppée d’énigmes. J’étais à la fois curieux et malade de tout ce qui se passait autour de moi. J’attendais une révélation, dans la tension et l’angoisse de la manquer. Je me rappelle en avoir perdu l’appétit et ma bonne mine au point que ma mère s’en inquiéta. Je sombrais dans une étrange apathie vis-à-vis des choses quotidiennes, je négligeais mes études, je n’avais même plus l’énergie de lire. Pourtant, il pouvait m’arriver de me prendre d’une passion subite pour un livre et de m’y plonger à m’en faire tourner la tête. Le soir, impossible de m’endormir. De temps à autre, j’avais de telles bouffées de chaleur que j’envoyais promener mes draps. Puis je tombais dans un sommeil agité de rêves bizarres et terrifiants pour me réveiller au matin épuisé et déprimé sans le moindre goût pour quoi que ce soit. J’errais souvent sans but dans les rues et des allées inconnues, à la recherche d’un objet indéfini jusqu’à ce que la nuit tombe et qu’il me faille rebrousser chemin. Un jour, à la même époque, j’ai été attaqué par une bande de jeunes Chrétiens. Je me suis battu désespérément, comme si je luttais pour ma vie. Mais j’étais seul et j’ai dû baisser les bras. En rentrant à la maison, meurtri et couvert de bleus, j’éprouvai une certaine satisfaction, une sorte de paix mentale. Une autre fois je fus touché par une pierre – ici, tu vois ? » Gurdweil indiqua sa tempe gauche. « J’ai encore une petite cicatrice. On la sent au toucher. Quand avec le temps ils se sont aperçus que je ne les craignais pas et que je savais me servir de mes poings, ils me laissèrent tranquille. Je me souviens aussi d’avoir trouvé un jour à la maison une grosse aiguille à repriser que je me suis planté un peu au-dessus du poignet après avoir retroussé ma manche. En l’enfonçant peu à peu dans la chair à un demi-centimètre de profondeur à deux ou trois endroits, j’ai ressenti un curieux plaisir et une espèce de revanche. Puis j’ai lavé le sang et collé du papier à cigarettes de mon père sur les blessures. Je ne l’ai fait que trois fois, d’ailleurs. J’ai arrêté parce que la vue du sang me soulevait le cœur et me donnait le vertige. J’ai jeté l’aiguille aux ordures et je me suis trouvé un moyen de torture moins sanglant qui consistait à frotter une allumette et à me brûler le bout du petit doigt – pourquoi le petit doigt, je ne sais pas – jusqu’à ce que je ne puisse plus endurer la douleur. Je plongeai alors mon doigt roussi dans l’encre, remède connu pour les brûlures.

« À cette époque, la situation de mes parents s’était améliorée. Ma sœur, qui avait émigré en Amérique avec son mari, nous envoyait de l’argent chaque mois, suffisamment pour nous faire vivre. Nous n’étions que trois personnes à la maison : ma mère, mon père et moi, et nous nous contentions de peu. Avec l’argent que mon père arrivait aussi à gagner, nous pouvions joindre les deux bouts. Mais, cet hiver-là, ma mère tomba malade et dut s’aliter, la jambe droite paralysée de rhumatismes. Elle n’était pas gravement atteinte, mais elle ne pouvait pas bouger. Tout d’abord mon père pensa écrire à sa sœur qui habitait une ville voisine pour lui demander l’aide de sa fille. Nous occupions un grand appartement de plusieurs pièces dans notre vieille maison que, malgré sa “ruine”, mon père n’avait voulu vendre à aucun prix. “Je ne vendrai pas le toit qui couvre ma tête, déclarait-il. Un homme qui possède une maison reste un homme, alors que, s’il la vend, il devient un mendiant.” À présent que ma mère était malade, nous avions besoin d’une personne qui prenne soin du ménage et surtout de la cuisine. Après mûre réflexion, mes parents décidèrent d’engager une servante. »

Gurdweil alluma une autre cigarette.

« Zushka, la bonne, était une brunette rondouillarde de vingt-cinq ans, au teint mat. Elle avait le regard brillant et des dents bien blanches et acérées d’animal, mal couvertes par une lèvre supérieure trop courte, ce qui lui donnait l’air de sourire en permanence. Vive, malgré son corps lourd, elle était, selon ma mère, dure à l’ouvrage. Zushka connaissait beaucoup de chants polonais qu’elle fredonnait en travaillant. J’aimais écouter sa voix mélodieuse : ces airs populaires fort sentimentaux flottaient le long du couloir de la cuisine pour venir échouer dans ma chambre et m’émouvoir jusqu’aux larmes. J’ai longtemps ignoré que Zushka en était la source, tant la voix semblait extrêmement lointaine. Je l’appris plus tard, par hasard, mais cela ne changea rien. Tout ce qui comptait, c’était cette manière de chanter. Quant à la bonne, je n’y prêtais aucune attention. On peut même dire que je ne savais pas à quoi elle ressemblait exactement ; elle demeurait en ce qui me concernait une sorte d’abstraction : une domestique et c’est tout. Mais, au bout de quelques semaines, je pris conscience de sa présence. Subitement, elle est devenue réelle et la maison s’est remplie de Zushka. J’ignore si c’était intentionnel ou pas, mais partout où j’allais, je tombais sur elle. Quand j’étais dans ma chambre, elle surgissait toujours avec plumeau ou balai. C’était le moment qu’elle choisissait pour faire les carreaux, épousseter les meubles ou aérer le lit. De plus, elle me frôlait de si près que je pouvais quasiment sentir la chaleur de son corps et entendre sa respiration. Elle me fixait alors d’un sourire étrange comme si j’étais quelque chose de ridicule, jusqu’à ce que je perde contenance et que mon cœur se mette à battre la chamade. Elle m’intimidait un peu, sans que je sache pourquoi ; et, dès qu’elle s’en allait, je me ruais vers le miroir pour voir si j’avais une tache de crasse ou autre chose sur la figure. Ce manège dura plusieurs jours, peut-être une semaine.

« Un soir, il était presque minuit, étendu sur mon lit dans ma chambre, je lisais. Mes parents dormaient, trois pièces plus loin. Mon livre était si passionnant que je ne m’étais pas encore déshabillé. Je terminais ma lecture quand la porte s’ouvrit sans bruit et que Zushka apparut. Debout sur le seuil, elle me regarda et me dit en souriant : “Vous avez de si beaux livres, monsieur Rudolf… Comme je n’arrive pas à m’endormir, j’ai pensé : pourquoi ne pas demander un bon livre à monsieur Rudolf…” Elle me fit de nouveau son étrange sourire. Je m’aperçus seulement alors qu’elle ne portait que son jupon et son corset, et qu’elle avait les épaules nues. Cette découverte me donna immédiatement le vertige. Je sautai du lit en évitant de la regarder et, les jambes tremblantes, je m’approchai de la bibliothèque pour y choisir un livre. Zushka me suivit et se poussa contre moi, comme si elle manquait de place. Mes mains tremblaient et le livre tomba par terre. Zushka le ramassa. Je ne savais même pas de quel bouquin il s’agissait, j’avais pris le premier qui se présentait. Je n’osais pas parler, tout mon corps tremblait de fièvre. J’avais peur de me tourner vers elle. Je demeurai planté sur place. Si je bouge, pensais-je, il va se produire quelque chose de terrible, quelque chose d’inimaginable. Mais Zushka me prit la main, me ramena au lit où elle me fit asseoir comme un enfant. Elle resta debout à mes pieds, muette, et moi assis, étourdi, la tête baissée. Et puis soudain, elle lança : “Alors, as-tu déjà vu une femme nue, petit sot ? – Comment ?” bégayai-je, stupéfait. Sans réfléchir, je levai les yeux et vis qu’elle avait son corset défait et le haut du corps entièrement nu. Je détournai immédiatement mon regard. Je crus m’évanouir. Zuskha poussa un petit rire étouffé : “Si tu n’es pas un sot, tu en verras beaucoup plus, beaucoup plus, mon garçon…” Tout à coup elle fut à côté de moi sur le lit. Elle prit ma main et la posa sur sa poitrine. Je sentis sous mes doigts ses seins tièdes s’animer comme des créatures vivantes. Zushka était déjà étalée de tout son long sur moi, au point de m’étouffer. Puis elle blottit ma tête entre ses seins nus. Elle ne cessait de murmurer : “Mon petit garçon, n’aie pas peur, mon petit garçon”, tout en guidant ma main sur son corps complètement dévêtu. Au même instant, je sentis une main étrangère, brûlante comme un feu, frémir sur ma peau, sous mes vêtements… »

Gurdweil se tut. La respiration courte et haletante, il revivait l’événement de jadis. Il avait terminé son récit dans un murmure, les yeux fixés sur la table, comme honteux. Thea garda un moment le silence puis elle éclata d’un rire énorme, incontrôlable. Gurdweil la regarda d’abord éberlué, apparemment étonné de sa présence, avant de se mettre à rire lui aussi.

« Bravo ! Bravo !… s’exclama Thea ravie. Tiens, mon lapin. » Elle lui tendit une cigarette comme si elle lui décernait un prix. « Continue. Que s’est-il passé ensuite ?

– Ensuite ? Ensuite, j’ai été très malheureux. Je me suis endormi tout habillé et, en me réveillant le lendemain matin, j’ai eu l’impression qu’un malheur s’était abattu sur moi. Comme si j’avais perdu la chose la plus précieuse du monde et que cette perte fût irrémédiable. J’ai pleuré. J’ai pleuré longtemps. J’avais honte de sortir de ma chambre, je croyais que le monde entier lirait sur mon visage ce qui était arrivé… Et en arrivant dans la cuisine pour me laver, je n’ai pas pu regarder Zushka en face. C’est elle qui m’a demandé, comme si de rien n’était : “Avez-vous bien dormi, monsieur Rudolf ? Quelle journée magnifique !”… Après quoi, quand je suis entré dans la chambre à coucher de mes parents, j’ai rougi et j’ai baissé la tête. J’étais persuadé qu’ils savaient tout et qu’ils allaient me gronder. Qu’attendaient-ils ? Pourquoi me torturaient-ils ainsi ? Je ne pouvais supporter leur silence et j’attendais, le cœur battant, qu’ils commencent. Mais ils n’ont rien dit. Alors j’ai prétexté une migraine pour sécher l’école. J’avais peur de me montrer, d’exposer ma honte aux yeux de mes compagnons de classe. Longtemps après, je rougissais encore chaque fois que je me sentais dévisagé.

– Et il n’y a eu que cette fois-là ? s’enquit Thea, curieuse.

– Non, bien d’autres. Le même jour, Zushka revint dans l’après-midi. Et plus je m’habituais à la chose, moins j’avais de problème. J’ai même commencé à la retrouver dans la cuisine. J’y allais la nuit quand je savais mes parents endormis. Elle m’attirait beaucoup. Elle n’était pas du tout laide. Trois mois plus tard, quand elle est partie, je l’ai terriblement regrettée. Mais, peu après, j’ai quitté à mon tour la maison de mes parents. »

Thea se leva et s’étira. Elle s’approcha de la fenêtre et regarda dans la rue. Sous la lumière des réverbères, les flocons de neige, désormais plus légers, paraissaient s’envoler. En face, l’hôtel était plongé dans l’obscurité, à l’exception de deux fenêtres au quatrième étage et d’une autre au second. Il était manifestement tard. Dans la gare de chemin de fer toute proche, retentit soudain le bref sifflement d’un train, suivi d’un second et enfin d’un troisième plus long qui résonna comme un gémissement dans la paisible nuit enneigée. Thea vit en imagination passer une gare, la gare d’un petit village perdu où elle n’avait peut-être jamais mis les pieds ; au guichet un vieux prêtre attendait son tour pour acheter un billet. Elle s’arracha de la fenêtre et s’approcha de son mari, toujours assis dans la même position.

« Il fait froid. Ajoute un peu de charbon, lapin. »

Elle se pencha vers Gurdweil, lui gratta le nez en signe d’affection. Puis elle bâilla longuement et entreprit de se déshabiller.

« Viens ici, mon lapin, enlève-moi mes bas ! »

Gurdweil referma le poêle après y avoir jeté deux pelletées de charbon, puis alla ôter les bas de son épouse.

Étendue en travers du lit, Thea offrait ses jambes à son mari agenouillé devant elle. Gurdweil pressa ses lèvres sur les cuisses ouvertes.

« Dépêche-toi ! s’écria Thea. Il fait froid. » Et puis, songeant à voix haute, elle remarqua : « Ce doit être intéressant de séduire un jeune garçon…

– Comment ? » La même exclamation stupide que lors de sa fameuse soirée avec Zushka échappa à Gurdweil. « Comment ? »

« Déshabille-toi vite, mon lapin ! Je te permets de dormir avec moi cette nuit, dit Thea avant de glisser sous les draps. Apporte les cigarettes et les allumettes ! »

Gurdweil prit ses draps et ses couvertures, les plia sur une chaise et prépara son lit sur le canapé. Il étendit son manteau sur l’édredon rouge couvert de taches, de façon à ne pas souffrir du froid de la nuit. Puis il se déshabilla, éteignit la lampe et se glissa dans le lit de sa femme.

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