La Vie conjugale
Chapitre 15
15
Gurdweil erra longtemps sans but sur le quai François-Joseph, s’arrêtant parfois, pour tromper son oisiveté, à la devanture de magasins. Puis il traversa la rue pour marcher le long du canal. Penché sur le parapet, le col de son manteau relevé, il scruta la surface bourbeuse de l’eau ridée par le vent d’automne, d’où lui semblait monter le froid aigu de la ville. Deux policiers apparemment à l’exercice tanguaient dans une barque : l’un, le buste courbé, ramait vigoureusement d’une seule rame tandis que le second fouillait l’eau avec une longue perche. « Ils recherchent déjà le type qui se noiera demain ou dans un mois – imagina soudain Gurdweil en les observant de la berge. Quelqu’un qui n’a peut-être pas même encore l’idée de… » Près du pont Stephanie, à l’arrêt du tram, il reconnut la mère de Franzi Mitteldorfer. Bien qu’il eût souvent songé à le faire, il n’était jamais revenu rendre visite à la jeune femme qui s’était évanouie six mois plus tôt sur la Karlsplatz et qu’il avait raccompagnée chez elle.
Il s’approcha de la vieille dame, qui le reconnut aussitôt, et il lui demanda des nouvelles de sa fille et du bébé.
« Ah ! Quel malheur ! s’écria la femme en sanglots. Quel malheur ! Ne m’en parlez pas, mon cher monsieur ! Qui aurait pu l’imaginer il y a seulement deux mois ! Au début nous avons cru qu’il ne s’agissait que d’une crise de nerfs passagère. C’est une petite chose si délicate – vous l’avez bien vu, Herr Gurdweil. Elle a toujours été ainsi, très menue. Mais depuis la naissance du petit Fritzerl, ses nerfs l’ont complètement lâchée. »
Gurdweil sentit son cœur se serrer. Il comprit immédiatement la situation. Déjà, à l’époque, il avait eu l’impression que la jeune femme n’avait pas toute sa tête et il avait prévu une catastrophe.
« On a cru que cela passerait, reprit la vieille femme avec une profonde douleur. Nous avions décidé de l’envoyer à la campagne avec l’enfant, quoique les temps soient durs, comme vous savez. Mon gendre ne gagne pas beaucoup. Mais nous étions prêts à faire un effort. Mon gendre aime beaucoup Franzi. C’est un homme bon, il ne boit pas, ne joue pas et passe tout son temps libre à la maison. Nous pensions emprunter un peu d’argent à des amis et mettre au clou quelques bijoux. Non qu’on en ait beaucoup, mais enfin… Et voilà que le malheur est arrivé !
– Où se trouve-t-elle maintenant ? demanda Gurdweil, plein de compassion.
– Où elle est ? Là-bas ! dit la femme avec un geste vague derrière elle. Ils l’ont emmenée ! Prise de force ! Je ne les aurais jamais laissés faire de mon plein gré, comme vous pouvez imaginer ! Mais ils l’ont emmenée contre ma volonté ! Je n’ai pas pu les arrêter. Et maintenant, elle est là-bas depuis deux mois, la pauvre petite. »
Gurdweil devinait bien ce que « là-bas » signifiait, mais il voulut en savoir davantage.
« Mais pourquoi l’emmener ? A-t-elle commis un acte violent ?
– Qu’allez-vous imaginer là, Herr Gurdweil ? protesta la vieille femme. Comment pouvez-vous penser pareille chose ? Une petite fille délicate et fragile comme elle, violente ? Sûrement pas ! Elle n’a jamais fait de mal à une mouche ! J’étais occupée à la cuisine et elle était encore au lit. Il devait être 10 heures du matin. Mon gendre était alors absent de la ville, parti deux jours pour ses affaires à Wienerneustadt. Je m’apprêtais à porter à Franzi son petit déjeuner quand elle a traversé la cuisine et le couloir en chemise de nuit. Il faut passer par la cuisine pour sortir de la chambre, voyez-vous. J’ai cru qu’elle se rendait aux toilettes sur le palier, qu’elle allait d’abord se mettre un châle ou un manteau et je n’ai rien dit. Au bout de quelques minutes, je me suis inquiétée. J’ai couru sur le palier, elle ne s’y trouvait pas et j’ai compris aussitôt qu’il était arrivé un malheur. J’ai descendu les escaliers quatre à quatre, je me suis précipitée dehors comme une folle et qu’est-ce que j’ai vu ? Un attroupement de gens au coin de Gumpendorfer Strasse. Je n’ai pas eu besoin de demander pour savoir qu’elle se trouvait là. Elle était bien là, en chemise de nuit, toute pâle et silencieuse au milieu d’une foule de curieux. Un policier était déjà arrivé et je n’ai rien pu faire. Il l’a emmenée droit au commissariat de police le plus proche et elle n’est pas revenue à la maison. »
La vieille femme éclata de nouveau en sanglots.
« Je suis rentrée chez nous lui chercher des vêtements. J’ai confié Fritzerl à la concierge, une âme charitable dont le mari est mort il y a un an. J’ai donc apporté ses vêtements au commissariat de police. La malheureuse enfant était assise sur une banquette, le regard complètement perdu. Je l’ai habillée, ou plutôt elle m’a laissée l’habiller, tant elle était apathique. Et quand j’ai eu terminé, tout ce qu’elle m’a dit, c’est : “Rentrons chez nous, maman. Victor (c’est le nom de mon gendre) sera fâché si je tarde trop. Il a faim.” Mais elle n’a pas bougé. Et elle n’a même pas mentionné Fritzerl. “Bien sûr, qu’on va rentrer, je lui ai dit, où irait-on sinon chez nous ?” Mais on ne l’a pas laissée partir. Le médecin du quartier devait d’abord l’examiner et ils l’ont emmenée chez lui. Après l’avoir vue, le docteur m’a dit : “Chère madame, j’ai le regret de vous informer que l’état nerveux de votre fille est préoccupant et qu’il exige un contrôle médical. Nous allons l’envoyer à l’hôpital général. Pour quelques jours, deux semaines tout au plus. Elle entrera dans le service du Pr Wagner-Jauregg, n’ayez crainte, chère madame, c’est le service des maladies nerveuses.” Vous pouvez imaginer ma terreur. Mon sang s’est glacé. Vous avez sûrement entendu vous aussi ce qu’on dit sur le compte de Wagner-Jauregg, le peu de cas qu’il fait de la vie humaine ! Je suis restée sans voix. J’ai dû pâlir car le docteur m’a fait asseoir et a demandé que l’on m’apporte un verre d’eau. Mais Franzi, elle, restait immobile, comme si tout ça ne la concernait pas. J’ai supplié, j’ai discuté, en vain ! “C’est un cas typique de dépression, a dit le docteur, de mélancolie accompagnée d’états d’angoisse et de tendances suicidaires. Elle demande une attention totale. Que ferez-vous, si une nuit elle saute par la fenêtre ? N’habitez-vous pas au troisième étage ? Pouvez-vous vous permettre d’employer deux infirmières pour la surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Comment ?” Et il a téléphoné à l’hôpital ; une demi-heure plus tard une ambulance est arrivée et l’a transportée dans le service de Wagner-Jauregg. Évidemment, je l’ai accompagnée. Elle n’a pas dit un mot tout le temps du trajet. Mais, à l’arrivée, quand j’ai voulu lui dire au revoir, elle a éclaté brusquement en sanglots : “Maman, où suis-je ? – Tu es à l’hôpital, ma fille, tu es malade.” J’ai cru m’évanouir en lui disant cela. Et elle s’est mise à hurler : “Je ne veux pas, maman, je ne veux pas ! Je ne suis pas malade ! Je veux rentrer à la maison, à la maison !” Et elle se débattait et envoyait des coups tout autour d’elle. Je me suis évanouie et, quand j’ai repris mes esprits, elle avait disparu. » La vieille s’essuya les yeux. Très ému, Gurdweil la regarda avec pitié.
« Et croyez-vous qu’elle est restée là-bas ? poursuivit la malheureuse d’un ton amer. Trois jours seulement ! Pas plus de trois jours ! “Il n’y a pas de place ici ! ont-ils dit. Ce n’est qu’un lieu de transit pour quelques jours et d’ici on vous envoie ailleurs. On ne peut jamais savoir à l’avance avec cette maladie, ça peut prendre parfois deux mois, parfois six mois, et ici il n’y a pas de place.” J’ai protesté, pleuré, supplié, j’ai même parlé au professeur, à Wagner-Jauregg en personne. Et il m’a dit : “Nous verrons. Si c’est possible, je la garderai volontiers. Mais si la direction dit qu’il n’y a pas de place, ils savent de quoi ils parlent et mon intervention sera inutile. Entre parenthèses, les conditions là-bas sont meilleures qu’ici. Notre bâtiment est vétuste, là-bas tout est neuf et adapté aux besoins des malades. Il n’y a que le nom qui fasse peur. Pur préjugé !” Et quand je suis venue la voir le matin suivant, on m’a dit qu’elle avait déjà été transférée à l’hôpital psychiatrique du Steinhof. Et elle y est toujours. »
Gurdweil gardait le silence. Après un moment, il s’enquit :
« Et comment va-t-elle maintenant ? Un peu mieux ?
– Je n’en sais rien ! Qui peut le savoir ? Le médecin m’a dit, il y a une semaine, qu’elle allait mieux et que, si son état continuait à s’améliorer, elle pourrait rentrer à la maison dans deux mois. Je ne peux pas me rendre compte. Au début, elle refusait la nourriture. Elle prétendait qu’elle voulait mourir de faim. On a dû l’alimenter artificiellement. Elle était indifférente à tout. Vous vous imaginez, elle refusait même de me voir ! Elle ne demandait pas de nouvelles de son enfant, elle s’enfermait dans le silence. À présent, elle parle un peu et mange ce que je lui apporte. Une fois, au commencement, je lui ai amené le bébé, je croyais lui faire plaisir, mais elle ne l’a même pas regardé. Depuis je ne l’ai plus ramené. Mon gendre y va une fois par semaine ; il est trop occupé pour y aller plus souvent. L’autre jour elle m’a demandé de lui apporter des oranges. Maintenant, elle m’attend, l’infirmière m’a confié qu’elle guettait mon arrivée par la fenêtre. Dernièrement, elle a même posé des questions à l’infirmière sur le bébé. Mais elle ne demande qu’à rentrer à la maison et nos séparations sont déchirantes, à vous briser le cœur. Elle refuse de me laisser partir, elle me supplie de la ramener. Elle court après moi jusqu’à la porte en pleurant. Quand je sors de là, je suis malade pendant deux jours. Je ne peux pas supporter de voir ma petite souffrir !
– Dans quel pavillon est-elle ? J’aimerais aller la voir.
– Au début elle était au 9, mais la semaine dernière, ils l’ont mise au numéro 7. L’infirmière a dit que c’est pour des cas plus légers. Je ne vois pas la différence. Je ne vois partout que de pauvres malades. »
Gurdweil décida impromptu de se rendre à Steinhof. La vieille femme lui conseilla de se présenter là-bas comme un parent de sa fille, sans quoi on ne lui permettrait pas d’entrer. Il devait téléphoner au bureau. Alors qu’il s’y apprêtait, Gurdweil jugea préférable de faire appeler par quelqu’un d’autre, Ulrich par exemple. Et, comme il arrive parfois, au moment où il pensait à lui, Gurdweil tomba justement devant la cabine du téléphone public sur son ami.
Ulrich avait perdu son travail quelques semaines plus tôt et occupait ses loisirs à musarder dans la ville, à fréquenter les cafés et, à l’occasion, à écrire des poèmes. Pour l’instant, il vivait aux crochets de son oncle et n’avait pas de problèmes matériels. Il était toujours habillé avec élégance et, en général, d’excellente humeur.
« Tu ne vas pas au bureau ? Pourquoi ?
– Pour le Dr Kreindel, c’est parce que je ne me sens pas bien. Mais si tu veux la vérité : je n’en ai pas envie. Je dois aller à Steinhof. Tu viens avec moi ?
– De mon propre gré ? Pas question ! Il faudrait m’y traîner ! Qui dois-tu voir là-bas ?
– Une connaissance. Je viens seulement d’apprendre qu’elle s’y trouvait. Et toi, où vas-tu ?
– Au Herrenhof. Je n’ai pas encore lu le journal aujourd’hui. Pourquoi ne pas m’y rejoindre à ton retour ?
– Pas avant 5 heures. C’est loin.
– Ne t’en fais pas. Je serai encore là. »
Gurdweil acheta une plaque de chocolat et des oranges et monta dans le premier tram. Le trajet prit environ trois quarts d’heure ; il dut changer deux fois de ligne, rester debout coincé dans une foule de femmes du peuple chargées de paniers et de sacs de nourriture chaude destinés à leurs malades. L’établissement, très vaste et situé sur une colline, à l’extérieur de la ville, se voyait de loin : une vraie ville isolée, entourée d’une clôture grillagée, le dôme de son église brillant d’un éclat doré dans la grisaille du ciel.
Gurdweil sentait un malaise s’installer en lui, un malaise teinté de peur.
Le tram s’arrêta dans un dernier grincement de roues, le bruit de son moteur s’éteignit et un terrible silence tomba. Les voyageurs, ahuris, semblaient hésiter à descendre. Soudain un cri perçant, à glacer les sangs, déchira le silence, le cri animal et persistant d’une femme, et retentit au loin, au-delà de la grande vallée qui s’étendait au pied de l’établissement. Un frisson glacé parcourut Gurdweil et son cœur s’arrêta de battre. Puis le silence retomba, plus profond qu’auparavant. Une vieille femme s’exclama à la cantonade : « Pauvres malheureux ! Comme ils souffrent ! »
Gurdweil descendit avec le flot des visiteurs, fit halte un instant au bas du tram avant de s’approcher du portail. De l’autre côté de la grille, s’élevait à présent un rire fou, démoniaque, mêlé à la voix claire et haute d’une femme chantant un air joyeux d’opérette. Quoique Gurdweil ne comprît pas les paroles, il connaissait fort bien l’air : la ville entière le fredonnait. Mais l’entendre en ce lieu le déprima profondément, comme si, paradoxalement, cet air résumait à lui seul les souffrances et l’angoisse des malades, voire de l’humanité entière.
Un portier athlétique, à la moustache aussi terrifiante qu’une paire de cornes, lui montra le bâtiment des admissions, un bâtiment blanc qui faisait face au portail et où l’on retirait son laissez-passer. Une fois qu’il l’eut obtenu, Gurdweil ne se rendit pas directement au pavillon, mais se promena un peu dans les allées de gravier bien tenues, le long desquelles couraient des rails étroits qui servaient à convoyer la nourriture depuis les cuisines. Au milieu des arbres, des pelouses, et des plates-bandes fleuries se dressaient de beaux bâtiments blancs de deux ou trois étages, isolés les uns des autres et cernés de hauts grillages. L’automne était ici apparent. Les arbres se dénudaient et les feuilles mortes jaunissantes s’accumulaient au bord des allées. L’air était plus vif et froid. Ici et là Gurdweil croisait des infirmières en uniforme gris, des surveillants costauds, des malades accrochés aux bras des visiteurs. Tous avaient cette expression morne, hébétée, qui semblait la marque de ces lieux. « Voici le revers de la médaille, se dit Gurdweil. Trois quarts d’heure seulement de voyage en tram, et vous avez en face de vous le vrai visage de la vie, la vie dans toute sa nudité ! » Il avait le sentiment d’être dans un autre monde, un monde où les lois de la vie et de la mort n’étaient pas les mêmes, un lieu où les soucis et les intérêts du monde ordinaire perdaient leur signification. Une horloge sonna trois coups sourds qui lui rappelèrent qu’il devait entrer avant qu’il ne soit trop tard.
Une infirmière lui indiqua le chemin et il pressa la sonnette. Une grosse surveillante au visage rougeaud le fit entrer puis referma à clef derrière lui. Ils montèrent au premier étage. L’infirmière ouvrit la porte qui donnait sur un long corridor, puis la referma aussi à clef.
« Attendez là ! » Elle indiqua une autre porte à sa droite. « Je vais l’appeler. »
« Frau Mitteldorfer ! cria-t-elle d’une voix forte dont l’écho résonna dans le corridor. Une visite ! Habillez-vous ! »
Gurdweil attendit sur le seuil de la pièce réservée aux « visites ». Son cœur battait très fort. Toutes les portes de gauche étaient verrouillées. De temps en temps une infirmière parcourait le corridor. Une malade, de toute évidence un cas moins grave, passa, mordant dans une grosse pomme. Elle lança à Gurdweil un regard en coin accompagné d’un sourire stupide. Puis, dès que le couloir fut un instant désert, elle s’approcha et tendit sa pomme entamée.
« Prends, chéri, c’est bon ! dit-elle la bouche pleine. Tu veux être mon fiancé ? Qui est ta femme ? »
Elle le tutoyait avec un accent vulgaire, visiblement très contente d’elle. Le sourire ne quittait pas son visage gris, flasque et laid. Gurdweil prit conscience de l’étrange odeur, aigre et désagréable, flottant dans le corridor, et qui émanait avec force de l’uniforme de la malade à côté de lui. Une odeur particulière, une combinaison d’effluences qu’il n’avait jamais respirées auparavant.
Une clef grinça dans une serrure et la femme s’enfuit aussitôt en disant : « Servus, mon chéri ! Je ne peux pas rester, mais je serai toujours heureuse de te donner une pomme ! Au revoir ! »
Une porte s’entrouvrit en face de Gurdweil. Une infirmière apparut et derrière elle Franzi Mitteldorfer. Un flot de voix féminines se déversa en même temps dans le couloir où se mêlaient des rires et des pleurs. Gurdweil eut le temps d’entrevoir une chambre spacieuse avec une rangée de lits métalliques blancs, un coin de fenêtre garnie de barreaux et un groupe de femmes à demi nues rassemblées autour de l’un des lits.
Franzi Mitteldorfer se précipita vers Gurdweil. Elle s’était manifestement habillée à la hâte et sans soin. Un de ses bas de laine tirebouchonnait sur sa pantoufle et découvrait un mollet blanc et maigre. Sans un mot, dans une sorte d’agitation silencieuse, elle lui prit la main et le tira dans le salon des visiteurs où se trouvait déjà une autre malade, en compagnie d’une femme plus âgée. Trois petites tables rondes, plusieurs fauteuils capitonnés et des bancs meublaient la pièce. Franzi le conduisit vers la table du coin, à l’écart des deux femmes. Dès qu’ils furent assis, elle fondit silencieusement en larmes et lui chuchota sans le regarder :
« Que va-t-il m’arriver ? Peut-être pouvez-vous me sauver ? Personne au monde ne veut me sauver ! Pas même ma propre mère. Voyez de quoi j’ai l’air, voyez comme je souffre. » Elle jeta un coup d’œil craintif autour d’elle. « Et il n’y a personne au monde qui veuille me sauver ! »
Ses grands yeux bruns jetaient ici et là des regards terrifiés et ses doigts ne cessaient de triturer les franges de sa grossière tunique rayée.
Le cœur douloureusement serré, Gurdweil ne pouvait prononcer un mot. Il ne savait même pas si elle l’avait reconnu. Il sortit de ses poches le chocolat et les oranges, les posa sur la table. Il commença à éplucher une orange et l’offrit à Franzi quartier après quartier. Elle grignota à contrecœur avant finalement de reposer les morceaux sur la table. Puis elle recommença à sangloter.
« Mangez donc, cela vous fera du bien ! dit Gurdweil, se reprenant un peu.
– Comment puis-je manger alors que je veux rentrer chez moi et que personne au monde ne veut m’aider ? J’espérais que vous m’aideriez comme l’autre fois sur la Karlsplatz, mais je vois bien que votre cœur à vous aussi est devenu de pierre. Personne au monde ! On m’a laissée ici souffrir toute seule ! Elles me battent et me griffent. Non, pas les infirmières !, s’empressa-t-elle de préciser avec une peur animale. N’imaginez pas que c’est à elles que je pensais ! Les infirmières n’ont pas le droit de nous battre, même si elles en ont envie. Je n’ai jamais dit que les infirmières me frappaient ! Mais les femmes me frappent et me tirent les cheveux. Elles sont mauvaises. Elles sont vraiment malades et folles ! Elles crient tout le temps et ne vous laissent pas la paix. On est obligé de les enfermer dans le lit-cage ou le cabanon. »
Soudain, elle sourit malicieusement en indiquant d’un signe de tête la direction des deux femmes : « En voilà une là-bas ! »
Gurdweil lui tendit un autre quartier d’orange, puis un deuxième et un troisième qu’elle avala machinalement. Elle mangea même les morceaux abandonnés sur la table.
« Et tout ça pourquoi ? reprit-elle au bout d’un moment. Quelle bêtise ! J’aurais pu me gifler ! Comment ai-je pu être si bête ? Comme si je ne le savais pas ! Qui donc ignore qu’il est interdit de sortir nue dehors ? Un enfant au berceau le sait ! Mais j’ai oublié… Je ne me suis pas rendu compte de ce que je faisais… Quelle étourderie ! Je voulais simplement voir s’il pleuvait. Alors je me suis levée et je suis sortie… en oubliant que j’étais nue et que c’est interdit de se promener ainsi dans la rue… »
Elle se leva brusquement, lui fit face, le dos au mur, et commença à égrener une sorte de litanie larmoyante, en accentuant chaque mot et en agitant solennellement son doigt :
« Il ne faut pas sortir nue dans la rue ! Il ne faut pas sortir nue dans la rue ! Il ne faut pas sortir nue dans la rue ! »
Elle répéta la phrase plusieurs fois, comme pour la graver profondément dans sa mémoire et ne plus jamais l’oublier.
Un frisson d’horreur glissa tel un ver le long de la colonne vertébrale de Gurdweil. Une sueur froide inonda son front. Il tourna la tête vers les deux femmes assises de l’autre côté de la pièce, comme pour leur demander de l’aide, mais elles n’avaient rien remarqué. La malade mangeait silencieusement les plats disposés devant elle sur la table, tandis que la visiteuse lui caressait la tête en lui chuchotant à l’oreille. « Elle n’arrête pas de manger », pensa-t-il distraitement. Il se leva et, s’approchant de Franzi Mitteldorfer pour lui prendre la main, il bégaya :
« Venez, venez vous asseoir. La fin de la visite va bientôt sonner et nous avons encore beaucoup à nous dire. »
Il avait peur de la regarder et ses yeux restaient fixés sur le bas qui retombait sur l’une des pantoufles.
Franzi se laissa reconduire à sa chaise comme une enfant obéissante. Elle semblait s’être un peu calmée. Elle arborait même un sourire satisfait.
« Vous devriez remonter votre bas, dit Gurdweil.
– Ah ! Mes bas ! J’étais si pressée… Je n’ai pas eu le temps de les accrocher. J’ai même perdu mes jarretières. On me les a volées. Vous ne pouvez rien garder ici, on vous vole tout. »
Elle se baissa et, d’un geste excédé, remonta son bas au-dessus du genou.
Gurdweil lui tendit un carré de chocolat qu’elle refusa. « Je le mangerai plus tard. Dites-moi plutôt ce que je vais devenir. Vous voyez de vos yeux ce qui se passe ici. Écoutez seulement les cris et les lamentations ! Dites-moi s’il est possible de vivre ici. Mettez-y la personne la plus normale, elle en sortira folle, je vous le jure ! Rien d’étonnant quand on n’entend jour et nuit que des cris et des pleurs ! Que vais-je devenir, je vous le demande ! Je sens que ma raison s’en va. Si je reste ici, je finirai par devenir folle. Personne ne pourrait l’endurer et ça fait déjà dix semaines, dix semaines… » Son visage tordu par une nouvelle crise de pleurs étouffés déchira le cœur de Gurdweil. « Dix se-mai-nes, dix se-mai-nes ! » Gurdweil se sentit sur le point d’éclater, lui aussi, en sanglots. Sa douleur était quasiment physique. Il lui semblait n’avoir jamais éprouvé un chagrin comparable. Il serra les dents et se força à ravaler les larmes qui l’étranglaient.
Franzi répétait avec un entêtement monotone :
« Dix semaines, dix semaines ! »
Machinalement, Gurdweil porta un quartier d’orange à sa bouche. La fraîcheur acidulée du jus le ranima un peu. Mais tout d’abord il ne comprit pas ce qu’il avait avalé et recracha dans sa main le morceau d’orange. Après l’avoir examiné attentivement, il le jeta sous la table. Il prit le bras de la malade et lui dit d’une voix persuasive :
« Calmez-vous, ma chère, calmez-vous, je vous en prie. Mangez une orange. Vous verrez, tout ira mieux. Vous rentrerez chez vous bientôt. Dans quelques jours, vous verrez. Restez calme et le médecin vous renverra alors de lui-même chez vous. Mangez de tout, soyez calme et vous verrez.
– Non, je ne veux pas, je ne peux pas, sanglota la malheureuse. Pas un seul jour ! Pas une heure de plus ! Je veux partir maintenant ! Je ne peux pas rester ici une minute de plus ! Je suis en train de perdre la raison ! Je ne veux pas devenir folle ! Je ne veux pas ! Vous êtes tous coupables de m’avoir amenée ici ! Je dois rentrer chez moi tout de suite ! Immédiatement ! Sinon, ce sera trop tard ! Je deviendrai vraiment folle et je ne sortirai jamais d’ici. Tout le monde m’a abandonnée, personne ne se soucie de moi. Même vous, vous ne voulez pas me sauver. Pourtant j’espérais que vous le feriez ! Mais personne ne veut ! Vers qui, dites-moi, vers qui je peux me tourner maintenant ? Steinhof ! Steinhof ! Maintenant j’aurai honte de sortir dans la rue. On me montrera du doigt, comme si j’avais tué quelqu’un ! Désormais plus personne ne peut me sauver ! Je suis perdue ! Steinhof ! Avec les fous ! Et tout ça pour rien ! Pour une bêtise ! » Elle se pressait le front d’une main comme si son crâne allait éclater.
« Vous avez la migraine ? s’enquit Gurdweil, soucieux.
– Ma tête me fait mal ! Elle me fait mal en permanence ! Tout me fait mal ici ! Je souffre tellement ! Tellement ! À la maison je serais déjà guérie, mais ici je suis de jour en jour plus malade ! Je vous en supplie, cher ami, ayez pitié de moi, je vous en supplie. » Et elle se mit à caresser les cheveux et les joues de Gurdweil.
« Je vous en implore à genoux, devant Dieu, sauvez-moi ! Je ne l’oublierai jamais ! Sauvez-moi avant qu’il soit trop tard. Je suis encore jeune, je veux vivre. Je ne veux pas devenir folle et rester ici le reste de mes jours. Je ne peux pas vous dire à quel point c’est terrible ici ! Je vous le demande à genoux. » Elle s’agenouilla réellement devant lui. « Sauvez-moi tant qu’il est encore temps ! »
Gurdweil l’obligea à se relever et à s’asseoir. Mortellement pâle, il tremblait de tout son corps. Il était prêt à tout tenter pour elle, mais ne savait pas quoi. Il avait la tête vide, sans l’ombre d’une idée. Il dit d’une voix rauque :
« J’essaierai de faire quelque chose. Je ferai tout mon possible. Mais calmez-vous. Je vous en prie, calmez-vous.
– Il faut que vous alliez parler au Dr von Eichendorf, le médecin-chef, le directeur de l’hôpital. Vous le trouverez à cette heure-ci dans son bureau. Il n’y est pas chaque jour, mais aujourd’hui c’est son jour de consultation. Trois fois par semaine, il a une heure de consultation, et vous pouvez lui parler. Insistez. Il fait tout ce qu’on lui demande quand on insiste… Il a laissé partir une malade, il y a quelques jours. Sa famille est intervenue, et ça a aidé… Et pourtant elle était très malade. Elle criait et pleurait tout le temps. Mais sa famille a tellement supplié qu’il l’a laissée repartir chez elle. Tout dépend du Dr von Eichendorf, de notre médecin-chef. Mais, pour l’amour de Dieu, ne dites pas que c’est moi qui vous envoie, car tout serait perdu ! » Elle jeta un coup d’œil derrière elle pour voir si personne n’écoutait.
À cet instant, Gurdweil la crut vraiment. Peut-être serait-elle mieux chez elle, peut-être guérirait-elle plus vite.
« Je parlerai au directeur. Je ferai mon possible.
– Alors vous devez y aller tout de suite ! le pressa-t-elle ! Je veux connaître sa réponse. Revenez ici me dire ce qu’il a dit. »
Gurdweil consulta sa montre.
« Il ne reste plus que cinq minutes. Je n’aurai pas le temps de revenir. Je verrai le Dr von Eichendorf dès que les visites seront terminées. »
Il lui tendit encore un quartier d’orange, comme s’il s’agissait d’une sorte de panacée. Franzi le mit machinalement dans sa bouche, le mâcha en silence, l’air pensif, avant de recommencer à gémir :
« Vous voyez, il est déjà trop tard !… Si vous étiez parti tout de suite, j’aurais pu rentrer à la maison aujourd’hui… Vous m’auriez ramenée comme la dernière fois… Et maintenant c’est trop tard… Il me faudra encore attendre… Dieu seul sait combien de temps il me faudra encore attendre ! Et chaque jour mon état empire… Je vais tomber vraiment malade et je ne pourrai plus m’en sortir… Quand on tombe malade ici, on n’en repart plus jamais ! Jusqu’à présent j’ai résisté, je me suis battue ; je pensais qu’on s’apitoierait sur mon sort et qu’on me ramènerait à la maison… Mais maintenant je n’en peux plus… Il ne me reste plus qu’à devenir vraiment folle…
– Non, non ! protesta Gurdweil. Vous ne tomberez pas malade ! Au contraire, vous guérirez vite et reviendrez chez vous. Je parlerai au directeur.
– Au direc… » Franzi s’interrompit et bondit de sa chaise. La porte s’ouvrit et l’infirmière entra annoncer que l’heure de visite était terminée.
Gurdweil se leva, ramassa le chocolat et le reste des oranges et les donna à Franzi qui s’adressa d’un air important à l’infirmière :
« Juste une minute de plus, sœur Charlotte, je dois encore lui dire quelque chose. » Et elle souffla à l’oreille de Gurdweil : « Allez-y tout de suite ! Vous savez qui… Insistez ! Dites-lui que j’ai un bébé à la maison et qu’il a besoin de moi… Faites-le pour mon enfant… Allez-y tout de suite ! Vous le trouverez à son bureau. »
Elle l’accompagna au bout du couloir et lui fit signe de la tête et de sa main libre d’aller tout droit chez le directeur. Avant que la porte se referme, Gurdweil eut une dernière vision du visage anguleux et émacié de Franzi Mitteldorfer, avec ses yeux égarés et sa chevelure en bataille. Il remarqua aussi que son bas droit était de nouveau retombé sur sa pantoufle. Il se sentit le cœur brisé de la quitter ainsi, au milieu de ces souffrances inhumaines. Mais la porte se referma, mettant un terme à la visite. L’infirmière l’accompagna dans les escaliers et verrouilla l’entrée du pavillon derrière lui.
Une fois dehors, il resta un moment debout près de la porte, à respirer l’air frais. Il avait l’impression que beaucoup de temps, des journées entières même, s’étaient écoulées depuis son arrivée ici. Il avait les membres endoloris et la figure très pâle, comme s’il relevait d’une longue maladie. Ses oreilles retentissaient encore du refrain lugubre de Franzi : « Dix semaines, dix semaines ! Il ne faut pas sortir nue dans la rue » et d’autres phrases qu’elle avait prononcées. Il ne sentit pas la pluie fine fouetter son visage. Indécis, il se demanda, un instant, s’il irait voir le directeur, mais rejeta aussitôt cette idée absurde. Il fouilla dans ses poches à la recherche d’une cigarette. Il n’y dénicha qu’un mégot qu’il contempla distraitement avant de l’allumer et de se mettre en route.
Il n’avait pas fait quelques pas qu’un terrible hurlement déchira l’air, pareil à celui qu’il avait entendu à son arrivée, mais beaucoup plus proche cette fois. Il s’immobilisa, pétrifié. Le cri mourut brusquement. On n’entendit plus que le froissement des feuilles mortes le long de l’allée déserte qu’emprunta Gurdweil, conscient soudain de la pluie. Avec un mélange d’horreur et de curiosité, il attendit que le hurlement recommence. Mais le cri ne se répéta pas et Gurdweil s’achemina lentement vers la sortie. Le tram numéro 6 était déjà bondé, mais Gurdweil ne le remarqua pas. Il était hanté par un sentiment de culpabilité à l’égard de toutes ces créatures tourmentées qu’il avait abandonnées à leur misère. Il se considérait comme une sorte de déserteur et se sentait un peu honteux du soulagement qu’il avait éprouvé en sortant du pavillon et surtout en franchissant la grille du Steinhof.
Une méchante voix de teigne gronda à côté de lui :
« Ne poussez pas, jeune homme ! Si vous voulez le confort, prenez une auto ! »
Gurdweil tourna légèrement la tête à droite en direction de la voix. Le reste de son corps restait coincé comme une brique dans un mur. Il ne réussit à voir que la courbe d’un dos large, interminable, revêtu d’un manteau de laine noire pelucheuse.
« Oui, vous ! reprit la voix. Vous, avec le chapeau noir ! »
Quelqu’un ricana et Gurdweil se rendit compte que son coude droit s’enfonçait dans quelque chose de mou et chaud. La vision de l’énorme poitrine spongieuse d’une femme laide lui traversa l’esprit, provoquant une violente réaction de répulsion. Il essaya de toutes ses forces de retirer son coude, mais n’arriva qu’à se faire pousser par l’immense dos devant lui.
Peu après le tram arriva au terminus. Les voyageurs se bousculèrent pour sortir. Avant de descendre, Gurdweil se retourna sur sa droite, comme on se tourne vers la pierre sur laquelle on vient de buter, et il vit une femme âgée, courtaude et râblée, dont le visage s’ornait d’une légère moustache noire et d’une verrue poilue au menton. Il lui sembla reconnaître la femme assise tout à l’heure dans le salon des visiteurs avec l’autre malade. Aussitôt, le souvenir de la pièce lui revint à l’esprit, la folle en train de mâchouiller stupidement et, au-dessus d’elle, sur le mur orange, un portrait de l’empereur François-Joseph.
Gurdweil quitta le tram et gagna à pied l’arrêt du 59 qui le conduirait jusqu’au Ring. Il ne pouvait pas se souvenir s’il avait réellement vu sur le mur la photo de l’empereur et cette incertitude ne cessa de le tracasser. Il aurait voulu savoir si son imagination lui jouait des tours en accrochant la photo de l’empereur sur un mur vide, ou à la place d’une tout autre photo – celle, par exemple, de quelque psychiatre célèbre dont la barbe était taillée sur le modèle de celle de l’empereur : deux pointes effilées sur chaque côté d’un menton rasé au centre ne créaient-elles pas une certaine ressemblance entre eux ?… Dommage qu’il n’ait pas regardé de plus près quand il était là-bas !… Mais en quoi cela le concernait-il, après tout ? C’était sans importance !… Il monta dans le tram et s’assit sur le seul siège libre, près de la porte. Il mit sa main dans la poche de la veste, y trouva une cigarette encore entière, dont il avait oublié l’existence et qu’il allait distraitement allumer quand il s’entendit dire :
« Ce n’est pas une voiture de fumeurs ici, jeune homme ! Vous auriez dû monter dans la dernière voiture pour fumer ! »
Cette voix de mégère lui parut familière. Il leva les yeux et vit en face de lui la grosse femme à la moustache et à la verrue sur le menton qui le regardait méchamment. Gurdweil fut envahi par une rage froide tandis qu’il sentait son estomac se contracter comme s’il venait d’avaler quelque chose de particulièrement dégoûtant. Il voulut sauter du tram, mais celui-ci s’ébranlait déjà. Faute d’autre choix, Gurdweil fut forcé de demeurer à sa place. Il ôta la cigarette de sa bouche et la remit dans sa poche. Puis il s’installa confortablement sur son siège, les jambes croisées, et se mit délibérément à fixer du regard la verrue sur le menton de la femme. Au bout de quelques instants, sa colère avait disparu. Sur la verrue poussaient trois longs poils, dont l’un était blanc et les autres noirs, tous aussi durs et épais que du fil de fer. Il serait intéressant de voir la tête de la bonne femme, pensa Gurdweil avec une évidente satisfaction, si quelqu’un se saisissait d’un poil à l’improviste avec une pince à épiler ou simplement avec ses doigts – à cette idée, sa main droite se mit à frémir d’envie –, le poil blanc, par exemple ou, l’un des noirs, et tirait ! Gurdweil guetta le visage de la mégère, curieux de voir sa réaction à son attaque imaginaire. Pas de doute, si on tirait d’un seul coup les trois poils à la fois, elle ressentirait non seulement de la douleur physique, mais aussi un brin de regret devant cette perte comparable à celle d’un membre… Il se pourrait aussi que les premiers temps elle se sente plus laide sans eux, jusqu’à ce qu’elle accepte leur absence…
La voix du contrôleur interrompit la rêverie de Gurdweil : « Billets, s’il vous plaît ! »
Dehors, le soir tombait et les réverbères s’allumaient. Le tram s’arrêta et la femme se leva. Avant de descendre, elle jeta sur Gurdweil, en guise d’adieu, un regard franchement hostile. Gurdweil chercha à voir par la fenêtre s’il pleuvait toujours, mais la vitre était si embuée qu’il ne put se rendre compte de rien. Peu après, quand le tram atteignit son terminus sur le Ring, il faisait déjà nuit noire sur la ville.
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