La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 12 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 12

12

 

Il était presque 6 heures quand il arriva chez lui. Thea n’était toujours pas là et Frau Fisher l’informa qu’elle ne l’avait pas vue de la journée. En revanche, il fut assailli, à la minute même où il entrait, par le souvenir de la gifle du matin, encore suspendu dans l’air de la chambre, dans l’attente de son retour, semblait-il. Aussi désœuvré qu’une âme en peine, Gurdweil se laissa tomber sur une chaise près de la table, la même chaise où Thea s’était assise avant de le gifler. Son retour précipité lui apparaissait maintenant bien ridicule. Un irrépressible désespoir s’empara de lui, un désespoir auquel il était impossible d’échapper. Tout lui paraissait vain et superflu : aussi bien ses propres faits et gestes que les autres hommes et les objets qui l’entouraient. Et il tendait à croire que tout demeurerait ainsi, jusqu’à la fin des temps : vide, futile et insignifiant. Machinalement, il chercha fébrilement du tabac au fond de la poche de son manteau, comme s’il en allait de son salut. Ne sachant quoi faire, il demeura vissé sur son siège à tirer si fort sur sa pipe qu’au bout d’un moment un lourd nuage de fumée grise et sale se forma au-dessus de sa tête et envahit la pièce avant de s’évanouir au-dehors par la fenêtre ouverte. Le crépuscule pénétra lentement à l’intérieur et un profond silence s’installa, un pénible et douloureux silence. C’était un jour de repos que ne perturbait pas, en bas de la rue, le grincement et le gémissement quotidiens des rames bondées du tramway. Gurdweil n’entendait plus que les bruits feutrés et distants de la ville, perçus plus par l’imagination que par les sens, comme s’ils émergeaient de son âme même. Il fumait, prostré sur sa chaise. Mais le sang irriguait encore ses veines et au fond de lui le secret désir de vivre transformait peu à peu son extrême désespoir en une subtile mélancolie qui n’avait paradoxalement rien de désagréable. Oui, et même une pointe d’espoir, la plus pâle lueur d’espoir commença à irradier son âme comme une transfusion sanguine. Il devait exister encore un certain nombre de choses que l’on pouvait changer ! Il y avait ici et là des sources d’espérance. Ne serait-ce qu’un enfant !… Cet enfant, il est vrai, n’était pas encore venu au monde, et il était difficile de savoir quand il y viendrait. Mais s’il arrivait, même si cela prenait plus d’un an… Pourquoi pas ? Ils étaient tous les deux en bonne santé, Thea comme lui ! Tout s’améliorerait, c’était certain ! Outre le fait – et le cœur de Gurdweil faillit éclater à cette pensée – qu’un enfant rapprochait naturellement les parents, Thea resterait davantage à la maison et elle aimerait l’enfant, leur enfant. Peut-être même pourraient-ils échanger leur chambre pour un appartement, un appartement d’au moins deux pièces avec cuisine, il le faudrait… Impossible d’habiter dans une seule pièce avec un bébé… Et il avait lui aussi son œuvre à accomplir, il lui faudrait s’y mettre une fois pour toutes, et pour cela il lui fallait son coin à lui. Oui, il allait travailler dur, il se consacrerait entièrement à son œuvre, à sa femme et à son fils (il ne doutait pas un instant que ce serait un fils !). Et s’il travaillait convenablement, il gagnerait suffisamment de quoi vivre et n’aurait plus à être l’esclave du Dr Kreindel ou de quidams de la même espèce ! Et Thea aussi, fatiguée au fond de besogner pour son avocat, pourrait enfin se rendre tout à fait disponible pour leur enfant…

Du voisinage lui parvinrent les sons frénétiques d’un piano, dans lesquels Gurdweil reconnut immédiatement une valse très sentimentale de Chopin. Dans leur chassé-croisé endiablé, les notes rompirent le silence de la chambre, comme si elles l’envahissaient intentionnellement par une fente invisible du plafond : elles tourbillonnaient, se croisaient, se heurtaient dans la pièce, en se mélangeant à l’ombre du crépuscule et à la fumée du tabac. Soudain les visages de Thea et de l’enfant se mirent à tournoyer follement devant les yeux de Gurdweil. Les cheveux défaits de Thea l’effleuraient quand elle se rapprochait de lui, fouettant agréablement son visage. Et leur fils, celui de Thea et le sien, blond comme sa mère, de la blondeur d’une pelure d’oignon, dansait avec elle, le visage rieur, éclatant de bonheur. Gurdweil se souvint tout à coup qu’il avait acheté une petite voiture pour l’enfant et qu’il l’avait laissée dans la cuisine – comment avait-il pu l’oublier jusqu’à présent ? Il entra dans la cuisine – la cuisine de la maison paternelle – pour découvrir à regret que la voiture avait disparu. Il était pourtant sûr de l’avoir laissée là, dans le coin de gauche, entre le mur et le buffet, et voilà qu’elle n’y était plus. Gurdweil chercha encore partout, il ouvrit même les portes du buffet, mais sans succès. Un inexprimable chagrin le submergea. Il sut qu’il mourrait de ce chagrin sans que cette certitude l’affligeât : ce qu’il voulait c’est que l’échéance arrivât de suite car il ne pourrait supporter ce terrible chagrin une seconde de plus. Puis il se rappela avoir vu sur le buffet un long radis noir, un magnifique radis qu’il pourrait donner au bébé… Cela le remplirait de joie, un si joli radis noir ! Gurdweil ouvrit de nouveau le buffet – oui, il y était encore ! Il le prit et le palpa, le soupesa : il était ferme et lourd, preuve que c’était un excellent radis ! Mais tandis qu’il continuait à l’examiner, il vit lentement s’animer la longue queue du radis, elle remuait de gauche à droite, exactement comme celle d’un animal, et tout à coup, au lieu de n’en voir qu’une, il vit trois, cinq, des milliers de queues qui remuaient et frétillaient dans tous les sens, s’enchevêtraient et lui chatouillaient tant le creux de la main qu’il finit par éclater de rire. Mais soudain Thea se dressa devant lui, écumante de rage, elle lui arracha le radis des mains en criant : « Quoi, tu allais lui donner un radis ? Le bébé meurt de soif et tu veux lui donner un radis piquant ? Sais-tu ce que dirait de ça le doyen Schramek ? » Elle enfonça le grand radis dans la bouche de Gurdweil, en hurlant comme elle seule savait le faire : « Eh bien, mange-le, toi, toi, toi ! » Gurdweil faillit s’étouffer, sa bouche était pleine et il ne pouvait plus respirer. « C’est ma fin », pensa-t-il.

On frappa dehors une première, puis une seconde fois et la porte s’ouvrit. La pièce était plongée dans l’obscurité, mais en face, dans l’une des chambres de l’hôtel, la lumière était déjà allumée. Gurdweil était assis de profil à la porte, la tête affalée sur la table, telle une masse informe.

Le Dr Astel et Lotte Bondheim entrèrent.

« Ohé ! Gurdweil, est-ce ainsi qu’on reçoit des invités ? » s’écria le Dr Astel.

Gurdweil se réveilla dans un sursaut.

« Ah ! la lumière…, bégaya-t-il. J’ai oublié d’allumer… Je ne sais pas ce qui m’est arrivé… Mais asseyez-vous, les enfants, asseyez-vous, s’il vous plaît ! »

Il fit le tour de la pièce dans le noir, comme s’il cherchait quelque chose, puis avisa sur la table de chevet, entre le lit et le poêle, une lampe à pétrole qu’il posa sur la grande table au milieu de la chambre en disant :

« Très bien, excellent !… La bonne idée, la merveilleuse idée de venir ainsi à l’improviste ! »

Il alluma la lampe et tendit la main à ses amis. Ils s’assirent, le Dr Astel à côté de la table et Lotte sur le canapé. Gurdweil, dont la gêne persistait, continuait à s’affairer comme si une tâche urgente l’appelait.

« Où est Thea ? demanda Lotte.

– Thea ? Elle doit arriver d’un instant à l’autre, mentit Gurdweil effrontément. Elle sera là dans une minute. Elle est allée chez ses parents… Et vous, mes très chers ? Comment allez-vous ? »

Et, se tournant vers Lotte :

« Quand es-tu revenue de la montagne ? T’es-tu bien amusée ?

– Oui, pas mal ! Je suis rentrée il y a quatre jours. Et toi, tout va comme d’habitude ?

– Oui, comme d’habitude, naturellement ! Mais toi, Lotte, tu parais en pleine forme et tu m’en vois ravi, enchanté ! Allez, raconte ce que tu as fait là-bas. Oh ! J’ai complètement oublié : que préférez-vous, thé ou café ?

– Non, rien ! répondit Lotte. Ne te dérange pas ! Nous sortons du café. » Ce que le Dr Astel confirma : « Assieds-toi, mon vieux, on n’a besoin de rien.

– Et Thea, que fait-elle ? s’enquit Lotte malicieusement.

– Rien de spécial. Elle travaille.

– En revanche, toi, Gurdweil, dit Lotte avec sollicitude, tu n’as pas bonne mine. Quelque chose cloche ?

– Rien. Je ne pense pas avoir plus mauvaise mine que d’habitude, répliqua Gurdweil qui, ne supportant pas ce genre d’allusion, s’empressa de changer de sujet. Êtes-vous venus directement de la maison ? dit-il en regrettant aussitôt de paraître manquer de discrétion.

– Non, nous étions au Prater, répondit simplement Lotte. Nous pensions d’abord monter chez toi, mais nous avons eu peur de ne pas te trouver, par un temps pareil !

– En effet, je n’étais pas là. Je ne suis revenu qu’il y a une demi-heure. »

Gurdweil s’assit sur le bord du canapé à côté de Lotte et, l’interrogeant du regard, il lui dit avec un sourire :

« Tu es encore plus belle ! Beaucoup plus belle ! Et ton nouveau chapeau te va à merveille ! »

– Eh bien, Gurdweil, plaisanta Lotte, commencerais-tu dans ton vieil âge à me faire des compliments ? Je ne t’ai jamais connu aussi galant !

– Rien à voir avec des compliments ! Je dis ce que je pense, sans une once de flatterie.

– Nous savons depuis longtemps que Lotte est belle, ajouta le Dr Astel. C’est un fait reconnu.

– Toi aussi ? s’écria Lotte, espiègle. Mais c’est un véritable complot ! »

Puis elle entreprit de questionner Gurdweil sur ses travaux littéraires. Elle venait, au cours de ses vacances, de lire la dernière nouvelle qu’il avait publiée et en avait gardé une impression inoubliable. Quelle excellente histoire, une nouvelle de tout premier ordre ! Elle le pensait sincèrement ! Le Dr Astel souscrivit à cet enthousiasme, tout en relevant de légères imperfections qui n’enlevaient rien à la qualité de l’œuvre, mais qu’il faudrait éviter à l’avenir. Gurdweil se plaignit de ne pas avoir le temps de travailler. Le soir, en rentrant à la maison, il se sentait littéralement épuisé et ne pouvait pas se concentrer convenablement. Et voilà pourquoi il écrivait si peu en ce moment. Il ne raconta pas, bien entendu, que Thea, dans une crise de rage, lui avait déchiré un jour un manuscrit presque achevé et que, depuis, il était contraint de travailler en secret, quand elle dormait ou sortait, et de cacher ses manuscrits. Il ne pouvait pas le leur dire, mais le Dr Astel et Lotte comprirent d’eux-mêmes que Thea était responsable de son incapacité à travailler comme il le souhaitait.

C’est alors que Thea fit une entrée impromptue. Elle faillit embrasser Lotte comme si elle retrouvait, après une longue absence, sa meilleure amie.

« Je suis si contente de vous voir tous les deux, s’exclama-t-elle. Je pensais justement à vous tout à l’heure dans la rue. »

Gurdweil se félicita qu’elle eût choisi précisément ce moment pour rentrer. Il se sentait lui-même un peu mal à l’aise de la revoir après ce qui s’était passé et il s’imaginait que la présence d’étrangers serait particulièrement appréciée par Thea, sans nul doute encore plus gênée que lui. Mais Thea ne montrait aucun signe d’embarras. Elle semblait avoir déjà tout oublié. Elle s’adressa à son mari :

« Mais pourquoi n’as-tu rien offert à nos invités, mon lapin ? » Sa voix douce réchauffa tendrement le cœur de Gurdweil.

« Je leur ai proposé une tasse de café et ils ont refusé. Mais je suis prêt à leur en préparer s’ils le désirent. »

Les invités refusèrent à nouveau.

Thea ôta son chapeau de feutre noir et le jeta sur le lit. Elle recoiffa en arrière, d’une main experte, ses longs cheveux blonds et lisses, ce qui lui donna l’air d’un poulet déplumé. Thea n’était pas belle, d’aucuns l’auraient même considérée laide. Sans chapeau et avec ses cheveux tirés, elle était d’une laideur qui sautait aux yeux. Son visage très pâle semblait nu, un visage allongé avec un front plutôt haut. La distance entre son petit nez retroussé et son menton plat et carré paraissait immense, un espace lisse et vide à peine interrompu par des lèvres minces. Quelque chose manquait dans cet espace, peut-être une grosse moustache…

Thea alluma une cigarette à la flamme de la lampe à pétrole, tira à elle une chaise pour s’asseoir en face de Lotte, les jambes croisées.

« Vous avez un nouveau chapeau. Un peu trop clair pour vous, je trouve… Une teinte plus sombre vous irait mieux…

– Non, dit Lotte. J’en ai essayé un plus foncé et il ne m’allait pas. D’ailleurs, celui-ci plaît à tout le monde. C’est l’opinion des hommes qui compte…, conclut-elle dans un sourire.

– L’opinion des hommes ? Qu’en savent-ils, les hommes ? protesta Thea. Les hommes ont été frappés de cécité, prononça-t-elle d’un ton biblique tout en décochant une œillade au Dr Astel.

– Allons, n’exagérez pas, Thea, rétorqua ce dernier. Pour qui les femmes sont-elles belles, sinon pour les hommes ? S’ils n’existaient pas, vous pourriez faire vos bagages ! Je voudrais vous voir vous débrouiller sans hommes !

– Nous pourrions très bien survivre sans eux, je vous assure !

– Peut-être vous… vous êtes exceptionnelle. Mais d’autres femmes ne seraient pas de cet avis.

– À quoi bon des discussions absurdes ! intervint Gurdweil. Hommes et femmes ont été créés les uns pour les autres et ils ont mutuellement besoin les uns des autres, un point c’est tout.

– Et vous, Lotte, s’enquit Thea, mi-sérieuse, mi-ironique, vous ne pensez pas vous marier prochainement ?… Il me semble avoir entendu des bruits… »

Lotte sourit. « Il me faudrait d’abord vous consulter en premier, pour voir si la chose en vaut la peine… Avec toute votre expérience… six mois de mariage !

– Mon expérience se limite à mon lapin de mari, ce qui ne me permet guère de généraliser… À moins que vous n’ayez l’intention de l’épouser, lui ? Chose que je ne saurais vous recommander ! »

La conversation n’était pas du goût de Gurdweil. Un sourire gêné aux lèvres, il contemplait le bout de ses chaussures comme si elles détenaient la clef d’une énigme. Soudain, le canapé sur lequel il était assis devenait dur et inconfortable.

« Vous-même, Thea, vous ne sauriez être un exemple, dit le Dr Astel amusé. Ce qui est vrai pour vous ne l’est pas forcément pour une autre femme… »

Gurdweil l’interrompit en se levant bruyamment. « As-tu une cigarette ? » demanda-t-il. Il prit la cigarette et se planta à côté de la table.

« Devine qui j’ai rencontré cet après-midi, mon lapin ? Perczik. Il t’envoie ces amitiés. Nous avons fait quelques pas ensemble. Quel type ridicule… »

« Tiens, le voilà lui aussi, cette petite ordure ! » se dit Gurdweil. Il ne savait que trop bien ce que Thea entendait par « ridicule ». Chaque fois qu’elle traitait quelqu’un de « ridicule », c’est qu’elle le trouvait intéressant. Pourquoi se croyait-elle obligée de lui raconter ces choses-là ?

« Il n’est pas du tout ridicule, protesta-t-il, simplement un peu limité. » Mais avant d’avoir fini sa phrase, il la regretta et, furieux de sa stupidité, il rectifia : « Tout homme n’est-il pas un peu ridicule, chacun à sa manière ?

– Il m’a raconté des histoires bizarres, poursuivit Thea avec un sourire significatif, sur sa vie de famille. Fascinant…

– Quels sont vos projets à présent, les enfants ? demanda le Dr Astel en se levant. Pourquoi ne pas venir avec nous ? Il fait si beau ! »

Tout le monde tomba d’accord. Il était déjà 8 heures. Le Dr Astel, qui avait faim, suggéra d’aller d’abord au restaurant et d’aviser ensuite. Il les emmena dans un excellent établissement au coin de Heinestrasse, où ils mangèrent tous de bon cœur, à l’exception de Gurdweil. Puis ils se rendirent au Prater.

Les foules de gens qui entraient et sortaient du Prater baigné d’une vive lumière orange lui donnaient des allures de fourmilière. Une foule dominicale composée d’ouvriers, d’employés de bureau, de domestiques, avides d’excitation et d’aventures propres à compenser une sinistre et monotone semaine de travail. Le Prater vibrait de milliers de voix mêlées aux grincements des orgues de Barbarie et aux coassements des bateleurs qui vantaient toutes sortes d’attractions : clowns bariolés, singes, nains, femmes géantes, faux Nègres et faux Indiens, athlètes d’un jour aux bras musclés de bouchers d’abattoir, personnages de cire enfermés dans des coffres de verre, acrobates en collants couleur chair, faiseurs de miracles et magiciens, avaleurs de sabres. Tout ce monde vous invitait avec des cris assourdissants et des lumières aveuglantes : « Entrez, mais entrez donc mesdames, messieurs, ne ratez pas l’occasion de votre vie ! » Il y avait aussi des puces savantes, des tas de balançoires et de manèges, des stands de tir avec des prix dérisoires pour les gagnants, des cirques de second ordre et des salles de cinéma affichant des « westerns », des montagnes russes, une grande roue, des cabarets bon marché, des vendeurs de saucisses chaudes, de pâtisseries et de gâteaux, des bars, des ivrognes titubants et des prostituées de bas étage – de quoi satisfaire les goûts simples et naïfs du petit peuple. Mais, derrière tout cela, derrière les marchands de plaisirs et leurs clients, couvaient la pauvreté, la souffrance et la maladie, le vrai et permanent noyau, la quintessence de ces vies – c’est ce que ressentit Rudolf Gurdweil au moment où ils franchirent le seuil du Volksprater et la respiration lui manqua. Une mortelle solitude s’empara de lui, une veine commença à battre furieusement dans sa tempe. Il s’agrippa au bras de Lotte avec une telle violence que cette dernière s’alarma : « Que se passe-t-il, Gurdweil ?

– Rien, rien ! » murmura-t-il en ajoutant aussitôt : « C’est tout ce monde… »

Thea et le Dr Astel précédaient Lotte et Gurdweil. Ils passèrent sous le pont d’une voie ferrée et débouchèrent dans la Hauptallee où le pâle éclairage de rares réverbères s’évanouissait aussitôt dans l’épaisse obscurité des massifs d’arbres en bordure. C’était une soirée étoilée, fraîche, mais d’une fraîcheur un peu humide. À mesure qu’ils avançaient dans l’avenue, les clameurs du Prater s’atténuaient pour ressembler au ronronnement lointain d’une gigantesque usine. Lotte et Gurdweil marchaient en silence. Ici et là, les rires étouffés d’un couple d’amoureux cachés entre les arbres trouaient la pénombre. De temps à autre, un policier solitaire surgissait brusquement des ténèbres, bondissant sous leur nez à la manière de l’un de ces malfaiteurs qu’il était chargé de poursuivre ; il fixait d’un regard noir les promeneurs, puis disparaissait de l’autre côté de l’allée.

Soudain Lotte dit d’une voix douce :

« J’ai souvent pensé à toi, Gurdweil, là-haut à la montagne. J’avais le temps de penser et le silence des hauteurs favorise la méditation. Je me suis dit que tu aurais un destin difficile… » Elle s’interrompit un instant, puis reprit : « Je ne sais pas pourquoi, mais dès le premier instant de notre rencontre, j’ai senti quelque chose de sombre et de mystérieux dans ta personnalité, dont tu n’as peut-être pas conscience. Peut-être devrais-je l’appeler ton “être métaphysique”… Je n’ai jamais senti rien de pareil chez un autre. Et j’ai peur. Non de toi mais pour toi… Cette peur est devenue plus fréquente ces derniers temps, presque constante. Ce n’est plus comme avant, quand elle ne faisait que me traverser l’esprit. Elle s’est installée en moi et ne veut plus me lâcher… Souvent, alors que je suis en train de lire, de coudre ou de parler avec quelqu’un, je me trouble sans raison apparente et aussitôt après la peur réapparaît : “Peut-être lui est-il arrivé quelque chose !”… Et je n’ai plus de repos tant que je ne t’ai vu et constaté qu’il ne t’est rien arrivé !… C’est comme si tu te trouvais en danger permanent… »

« Je n’ai jamais la paix, songea Gurdweil. Partout où je vais, c’est toujours pareil… » Mais les propos chaleureux de Lotte eurent néanmoins pour effet de dissiper un peu son impression de solitude et sa détresse. Il serra inconsciemment le bras de la jeune femme comme pour la remercier. Feignant une subite gaieté, il s’écria :

« C’est absurde, Lotte ! Il n’y a aucune raison de s’inquiéter ! Que peut-il arriver à un vieux mécréant comme moi ?… »

Lotte se tut. Ils passèrent devant Le Troisième Café et continuèrent à marcher sur le gravier crissant. Il devait être 9 heures et demie. Thea et le Dr Astel revinrent vers eux et le Dr Astel les invita à venir boire un verre chez lui. L’invitation fut acceptée et ils prirent tous le tram le plus proche pour revenir en ville.

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