La Vie conjugale
Chapitre 23
23
En rentrant ce soir-là, Gurdweil ne trouva pas son épouse à la maison. Thea allait et venait au gré de sa fantaisie : il lui arrivait parfois de ne rentrer qu’après minuit. Gurdweil alluma le poêle et, comme toujours quand il était seul, il y réussit du premier coup. Ce poêle avait des caprices de femme hystérique : tantôt il refusait obstinément de brûler sans qu’on y puisse rien, tantôt il s’embrasait à la première allumette. Gurdweil se prépara du café noir, chose qui ne manquait jamais à la maison, et s’offrit une tranche du délicieux pain frais qu’il avait rapporté. Après ce frugal repas, il sortit son cahier de la valise où il cachait ses manuscrits et s’installa avec l’intention de reprendre l’histoire qu’il avait commencé d’écrire, mais il ne put se concentrer. Il était la proie d’une grande agitation intérieure. Si seulement Thea rentrait plus tôt ce soir, il pourrait se décharger de la nouvelle de son renvoi ! Il imaginait la scène, entendait déjà les insultes de sa femme et, pire, il pressentait les remords qui finiraient par le tenailler vis-à-vis de son irascible épouse. Les deux cigarettes qu’il fuma à la chaîne ne l’aidèrent nullement à rassembler ses pensées. Bouillonnant de colère contre personne et n’importe qui, il referma son cahier et se rhabilla pour sortir.
Il comptait faire une petite promenade le long de la Hauptallee. Mais en sortant, au lieu de prendre à gauche, vers Nordbahnstrasse, ses pieds le portèrent à droite ; quand il réalisa sa méprise, il se trouvait déjà au coin de Kleine Stadtgutgasse et de Heinestrasse. Dans ce cas, se dit-il, autant aller voir ce qui se passe dans Praterstrasse. Il traversa donc avant de tourner dans la Novaragasse, qui débouchait sur le Prater. Arrivé au bout de la rue, il aperçut soudain, à deux mètres, Thea prenant congé d’un inconnu. Gurdweil s’immobilisa, pétrifié. Il voulut fuir, mais ses jambes, comme dans un cauchemar, refusèrent d’obéir. L’inconnu baisa la main de Thea et Gurdweil lui entendit dire : « À demain, donc ! » avant de sauter dans un tram. C’est au moment où elle s’engageait dans la Novaragasse que Thea vit son mari. Elle vint droit sur lui. Elle écumait de colère, d’une colère avide d’un prétexte d’explosion.
« Comment ? Tu oses m’espionner ? Attends voir ! »
Gurdweil ne bougea pas.
« Allons, viens ici ! » Elle l’attrapa par le bras et le tira de force. « Tu rentres avec moi ! »
Gurdweil obtempéra en silence et la suivit comme il aurait suivi un policier venu l’arrêter. Près de chez eux, il se ressaisit un peu et marmonna :
« Je ne faisais qu’une petite promenade. C’est une pure coïncidence… Je n’ai pas l’intention de rentrer tout de suite… »
Thea ne répondit pas et Gurdweil monta les escaliers derrière elle. Ils pénétrèrent dans la chambre.
« Allume la lampe ! » commanda Thea. Et, dès qu’il eut obéi : « Tiens, prends ça ! cria-t-elle en lui administrant une gifle magistrale.
– Mais tu es folle ! laissa échapper Gurdweil en se penchant pour ramasser son chapeau tombé à terre.
– Et si tu t’avises de m’espionner encore, je te chasserai de la maison comme un chien, à coups de pied ! Comme un chien, tu m’entends ? Où je vais et qui je rencontre ne te regarde pas ! Et que tu saches à l’avenir, si ça t’intéresse, que je couche avec qui je veux, avec autant d’hommes que je veux, tous tes amis y compris ! »
Gurdweil la regardait, l’esprit tout à coup parfaitement clair, comme si la gifle l’avait rendu sobre après plusieurs jours d’ivresse. À cet instant précis, il n’éprouvait nulle colère. Mais pour la première fois depuis qu’il la connaissait, il découvrait, en une sorte d’illumination intérieure, qu’elle était laide, si bien que l’affirmation qu’elle couchait avec autant d’hommes qu’elle le voulait lui sembla ridicule, impossible, pure vantardise… Il songea à l’enfant. À son enfant qui devait venir au monde dans cinq mois, si le calcul des médecins s’avérait juste, et un flot de bonheur le submergea. Il s’assit sur le canapé, tout habillé, le chapeau à la main. Mais il se souvint de son désir de ressortir et il se releva. Thea se lavait les mains. Et Gurdweil dit d’un ton calme, comme s’il ne s’était rien passé :
« Écoute, Thea, le Dr Kreindel m’a flanqué à la porte aujourd’hui. Il m’a donné un mois de préavis. »
Thea se retourna et le regarda un moment sans rien dire.
« C’est la vérité. D’après lui, les affaires marchent mal, et il est obligé de me licencier.
– Tu m’annonces ça comme si ça te faisait plaisir », dit Thea et, à la surprise de Gurdweil, toute trace de colère avait disparu de sa voix. « Peu m’importe où tu prends l’argent, pourvu que tu m’en donnes ! »
Et elle retourna à sa toilette, non sans avoir ajouté : « Tu t’imagines peut-être que je vais travailler pour t’entretenir ?
– Je n’imagine rien. Que dois-je faire ? Ce n’est pas ma faute. J’essaierai de trouver de l’argent. Je peux te donner cinq shillings maintenant. J’ai pris une avance.
– Bon ! Mets-les sur la table. Et le reste ne m’intéresse pas ! Tu sais que je dois manger convenablement à cause du bébé ! Surtout ne l’oublie pas !
– Bien sûr que non, naturellement ! Comment le pourrais-je ? »
Le fait qu’elle mentionne maintenant le bébé dans leur conversation rendit Gurdweil follement heureux. N’était-ce pas la preuve que les propos malveillants de la veille et toutes les allusions de ces derniers jours ne visaient qu’à le taquiner et à le tourmenter… La vérité, c’était ce qu’elle venait de dire spontanément en toute innocence. Dès lors, il n’y avait plus place à d’inutiles spéculations ! Du coup, il n’eut plus envie de sortir. Il s’apprêta à ôter son manteau, mais se ravisa pour demander : « Aimerais-tu venir au café avec moi ? Une fois par an, ajouta-t-il avec humour, il peut être intéressant de sortir aussi avec son mari. »
Il était sûr qu’elle refuserait. Mais, chose surprenante, elle accepta son offre, à condition qu’il lui prépare d’abord une tasse de café. Le café bu, elle alluma une cigarette, appela son mari et l’assit sur ses genoux.
« En réalité, tu n’es pas un poltron, mon lapin, ou bien je me trompe ?
– Poltron ? Je ne sais pas. Pourquoi ?
– Simple curiosité. Imagine, par exemple, que par une sombre nuit je veuille t’étrangler dans ton sommeil… Ha ha ! Tu n’as pas peur ?
– Je n’ai pas peur. Je te sais incapable de pareille chose. Et pourquoi le ferais-tu ? D’ailleurs, même si tu m’étranglais, cela me serait égal. »
Thea éclata de rire. Et, comme si elle voulait mettre son mari à l’épreuve, elle lui encercla le cou à deux mains et serra un peu.
« Comme ceci, par exemple ! » Elle rit méchamment et accentua sa pression.
Gurdweil écarta ses mains. Un frisson de terreur lui parcourut le corps à la manière d’une décharge électrique.
« Tu as dit dans mon sommeil et non quand je serai éveillé », fit-il remarquer en feignant de sourire.
D’être assis sur les genoux de Thea le mit mal à l’aise. Sa femme était devenue soudain une étrangère dont il fallait tout craindre et, à cet instant précis, il la croyait réellement capable de l’étrangler. Sans aucune raison, le souvenir lui revint alors de sa vieille peur enfantine quand il devait passer, la nuit, devant l’unique bordel de sa petite ville. Le bâtiment se dressait un peu à l’écart, sur une colline à la périphérie de la ville, et une lumière rougeâtre filtrait à travers les rideaux écarlates des fenêtres étroites. Devant, des soldats ivres titubaient et criaient à tue-tête ; chaque fois que la porte s’ouvrait pour les laisser entrer ou sortir, un fracas de rires, mêlés aux rythmes tonitruants d’un piano, envahissait la rue. À quatorze ans, Gurdweil n’avait aucune idée de la vraie nature de l’endroit, mais il sentait que quelque chose d’extraordinaire se déroulait à l’intérieur. Il imaginait un repaire de voleurs. Cette vieille peur des maisons closes subsistait encore en lui ; la preuve, c’était qu’il s’en souvenait aujourd’hui. Il abandonna les genoux de Thea, tandis que celle-ci continuait à fumer pensivement. La chambre exsudait une atmosphère lourde et troublante. La lumière de la lampe semblait avoir faibli et Gurdweil monta la mèche d’un cran.
« Eh bien, veux-tu sortir ou non ? »
Quelques minutes plus tard, ils descendaient silencieusement Heinestrasse, bras dessus, bras dessous comme un couple amoureux. Puis ils tournèrent à gauche dans Taborstrasse. Il faisait frisquet, mais c’était le froid vif des premiers soirs de printemps, dont le mordant est déjà émoussé et sous lequel on s’imagine sentir un parfum de violettes et de lilas en fleurs. Gurdweil vibrait de l’espoir secret, joyeux, que quelque chose d’indéfini mais de merveilleux pouvait arriver. Un espoir qu’il associait à cette attente générale du printemps qui envahissait à présent la nature entière et s’infiltrait secrètement dans son cœur à lui aussi en dépit des barrières de la ville et de ses agitations. De découvrir qu’il avait encore gardé, malgré tout, une capacité à percevoir les changements de la nature, le remplit d’un bonheur immense. Ses liens avec elle – si forts auparavant, dans son village natal et même au début de son séjour à Vienne, et qui s’étaient affaiblis avec le temps, surtout au cours de la dernière année –, ces liens n’étaient pas encore brisés, ce qui signifiait que ses instincts demeuraient sains et n’avaient pas dégénéré sous l’influence de la vie urbaine. Il devait avoir gardé intacte la fraîcheur de sa jeunesse, source indispensable de la création. Gurdweil comprit alors qu’il était destiné à écrire quelque chose de prodigieux, foncièrement original et ne ressemblant à rien de ce que l’esprit humain avait jamais pu concevoir. Il désira passionnément faire part à quelqu’un de cette conviction, l’expression totale de son moi le plus vrai, mais il ne pouvait rien dire à Thea. Il imaginait trop bien de quel rire moqueur elle accueillerait cette confidence. Dès l’instant où il avait pris conscience de l’attitude frivole et méprisante qu’elle témoignait à l’égard de cet aspect essentiel de lui-même, Gurdweil s’était réservé dans son âme un compartiment à part où Thea n’avait aucun moyen d’accéder. Il lui en interdisait l’entrée. Il lui aurait certainement été plus facile de révéler l’existence de ce coin secret à Lotte, par exemple, qu’à sa femme.
Au coin de l’Obere Augartenstrasse, ils furent soudain accostés par Franzl Heidelberger qui leur barra le chemin en les saluant de son gros rire habituel.
« Ho ho, quelle surprise ! Très heureux de vous rencontrer ! Vous nous évitez, Herr Doktor ! Et gnädige Frau ne nous a jamais encore fait l’honneur ! Votre dame doit nous rendre visite, j’insiste ! Pas question d’un refus. Je le prendrai pour une insulte, n’ai-je pas raison ? Et vous, Herr Doktor, je dis toujours à Gustl : Gustl, qu’est-il arrivé à notre Herr Doktor, où a-t-il disparu ? Peut-être ne l’avons-nous pas traité avec le respect nécessaire ? Ou peut-être l’as-tu vexé ? Que lui as-tu fait pour qu’il ne remette plus les pieds dans notre humble demeure ? Moi ? s’écrie Gustl, je n’en sais diablement rien ! Je ne lui ai pas fait le moindre mal ! Et voilà ! »
Depuis ce fameux dimanche de l’été passé, Gurdweil n’était pas revenu chez les Heidelberger. Il se rappela sans plaisir ce qui s’était passé entre lui et Gustl à cette occasion. Gêné, un peu honteux même, il préférait ne pas s’attarder maintenant.
« Je n’avais pas le temps, mon cher Herr Heidelberger », dit Gurdweil en regrettant tout de suite « cher » qui lui parut flagorneur, une sorte de paiement pour « services rendus ». « Beaucoup de soucis et de problèmes.
– Qui donc n’a pas fort à faire ? Mais quand on veut, on peut, n’est-ce pas, madame ? Tenez, au lieu de parler debout ici à cette heure, on pourrait faire un saut chez moi. À condition, bien sûr, que vous n’ayez rien de plus pressé ! Nous sautons dans le tram et en dix minutes nous y sommes ! Qu’en dites-vous ?
– Il est tard, répliqua Thea. Une autre fois, avec joie. Mais pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous ? Nous allons passer un moment au café.
– Avec grand plaisir ! Puisque je ne peux pas vous convaincre ! »
« Quelle soirée ! reprit Heidelberger alors qu’ils se remettaient en route. Une vraie soirée de printemps ! Le jour, l’homme est traité pire qu’un animal. Le travail, et encore le travail ! Les vaches et les cochons sont mieux servis que les hommes ! Au moins, ils sont nourris gratuitement, tandis que nous, nous devons nous tuer à la tâche pour une maigre pitance. Le destin est injuste, je vous dis. Ce n’est pas que je sois bolcheviste ! Non, monsieur, Heidelberger Franzl n’est pas un imbécile ! Social-démocrate et fier de l’être ! “Sotzi” oui-oui ! Membre d’un parti légal ! Mais bolcheviste, jamais de la vie ! Pas pour moi ! Pourquoi ? Eh bien, même chez les bolchevistes, on travaille huit heures par jour. Eh oui, voilà, on en est là. Les hommes sont plus maltraités que les bêtes, aussi bien ici qu’en Russie ou en Amérique, ou dans le monde entier. Aucune différence ! »
Ils passèrent devant une taverne et Heidelberger insista pour qu’ils s’y arrêtent. Ils iraient au café ensuite. Thea n’ayant pas d’objections, ils entrèrent.
« Aujourd’hui, bien entendu, vous êtes mes invités. Que voulez-vous boire ? Un bon vieux Karlovitz ? Ou du vin nouveau ? »
Le garçon apporta le vin, Heidelberger les servit avec un plaisir évident, et ils trinquèrent. Après avoir bu une lampée et s’être lissé la moustache du revers de la main, il continua : « Le soir, voyez-vous, c’est autre chose ! On se sent redevenir un homme. Le soir et la nuit, chacun ses plaisirs. Les cartes, les femmes, et même le théâtre, ou les livres et le reste. À chacun selon ses goûts. Je ne sais pas pour vous, Herr Doktor et madame la baronne. » (D’où tenait-il qu’elle était baronne ? se demanda Gurdweil.) « En ce qui me concerne, je peux vous dire une chose : les cartes, pas question ! Je me fiche des cartes ! Ce n’est pas elles qui me retiendront ! Je les laisse à d’autres !
– Et les femmes ? s’enquit malicieusement Thea.
– Les femmes, c’est une autre paire de manches ! Là, je ne dirais pas non ! Dieu soit remercié pour les femmes ! Mais, je dis toujours, il faut être prudent. Il y en a de toutes les sortes. Si vous prenez une salope, pardonnez-moi l’expression, madame la baronne, elle ne vous laissera plus une minute de paix ! Heidelberger Franzl sait de quoi il parle ! Croyez-moi ! À votre santé, madame et Herr Doktor ! Le vin n’est pas mauvais, hein ? Un bon vin vaut n’importe quoi, pas vrai ? Attention, pas trop : point trop n’en faut ! Un demi-litre, un litre, ça suffit pour vous rendre heureux.
– Avez-vous des enfants, Herr Heidelberger ?
– Non, madame, pas encore. Mais ça ne tardera pas ! Un homme doit avoir un fils ! Autrement la femme s’ennuie. Et Gustl veut un enfant. Et puis, Heidelberger Franzl peut se permettre ce luxe. Je gagne bien ! Je suis contremaître dans une grande usine de mécanique ! précisa-t-il fièrement. Juste au-dessous de l’ingénieur Schmidt, ce n’est pas rien ! »
Gurdweil n’avait plus envie de vin, mais il désirait surtout empêcher Thea de boire, de crainte que cela nuise au bébé. En outre, sans qu’il sût trop pourquoi, Heidelberger l’insupportait particulièrement en présence de Thea. Oppressé comme par une sorte d’attente, il tremblait à la certitude qu’il allait inévitablement se produire quelque chose de désagréable. Il indiqua à Thea son désir de partir.
« Qu’est-ce qui presse, mes amis ? dit Heidelberger. Je vous offre une nouvelle tournée. Nous nous rencontrons si rarement ! Gustl n’arrête pas de demander de vos nouvelles, Herr Doktor ! ajouta-t-il avec un sourire plein de sous-entendus. Je crois que vous lui manquez, Herr Doktor. Une brave fille, non ? »
Thea lança à son mari un regard moqueur. Il ne répliqua pas. Alors Heidelberger se fit plus insistant :
« Eh bien, quand pouvons-nous compter sur vous, Herr Doktor ? Que dois-je dire à Gustl ? Et vous, madame la baronne ? »
Ils lui promirent de venir à l’occasion, puis prirent congé. Heidelberger ayant encore « soif », ils le laissèrent dans la taverne. Il était déjà 10 heures et demie, mais ils décidèrent néanmoins d’aller au café.
« Quel genre de femme c’est, cette Gustl ? s’enquit Thea d’un air dégagé.
– Une fille simple, répliqua Gurdweil, suffisamment gêné pour demeurer évasif. Il n’y a pas grand-chose à dire sur elle.
– Mais tu sembles avoir eu beaucoup de succès auprès d’elle. Bizarre… »
Gurdweil ne répondit pas. Quelle intuition, ces femmes, songea-t-il. Elle a tout de suite deviné !
« Ce Heidelberger n’est pas aussi idiot qu’il s’en donne l’air. J’aimerais bien l’étudier à fond, un de ces jours… Que dirais-tu d’un petit échange, par exemple, hein ? »
Gurdweil fit mine de ne pas comprendre.
« Ça pourrait être intéressant… »
Gurdweil voulut protester, mais se retint à temps. Mieux valait tenir sa langue et ne pas attiser les désirs de Thea en opposant une résistance quelconque. S’il se tenait tranquille, elle n’y penserait plus. L’idée que Heidelberg touchât son épouse lui répugnait. Lui surtout… et avec son consentement !… Peu importaient les autres. Il ne les connaissait pas, et il ne savait pas s’ils existaient. Mais le faire ouvertement, avec sa « permission », ça non ! Si elle ne pouvait pas s’en empêcher, qu’elle le fasse en cachette, sans qu’il le sache… Pas question de lui donner son accord. Ah ! Si seulement cette grossesse était déjà terminée ! Avec la venue du bébé, tout changerait pour le mieux. Plus rien d’autre ne compterait. Il pourrait alors tout supporter sans peine.
Il ne lui restait plus trace de sa bonne humeur. Sa vieille et fidèle mélancolie, qui semblait désormais faire partie de lui, se remit à lui ronger le cœur. Il devint insensible à la caresse fraîche et réconfortante de la brise nocturne, il n’entendit plus le grincement sourd des trams sur le Schottenring. Il aurait mieux fait sans doute de sortir se promener tout seul, comme il en avait eu initialement l’intention.
Au café, ils retrouvèrent un Ulrich et un Perczik apparemment perclus d’ennui. Ils étaient assis là, silencieux, comme s’ils n’avaient plus rien à se dire. Leur vue rappela à Gurdweil le grenier de ses parents, où l’on montait une fois par an en évitant de toucher aux vieilleries poussiéreuses qui s’y amoncelaient. Eux aussi, ils sont usés, démodés, inutiles, pensa-t-il. Il savait déjà par avance ce qu’ils feraient ou diraient jusqu’à la fin de leurs jours, et il eut un instant dans la bouche le goût de cet ennui suprême. Non, aucune surprise à attendre de ces gens-là. Il aurait préféré ne pas les voir ou, au moins, s’asseoir à une autre table. Mais Thea se dirigea droit vers eux. Leurs visages s’éclairèrent aussitôt comme à l’apparition miraculeuse d’une planche de salut. Ils se levèrent avec fracas pour accueillir les nouveaux venus. Ils passèrent un bon moment à parler de tout et de rien, sans que Gurdweil participât à la conversation. Puis Perczik raconta l’histoire, rapportée dans un journal américain, d’une belle jeune femme (les deux adjectifs étaient pour faire plus d’impression) qui avait perdu son oreille droite dans un accident d’automobile et se disait prête à payer cinq mille dollars à quiconque lui vendrait la sienne… L’oreille devait mesurer exactement cinq centimètres et demi de long. Dans le numéro suivant du même journal, une femme de Willington offrait une oreille correspondant à cette taille, mais refusait de s’en séparer à moins de dix mille dollars.
Ulrich palpa son oreille avec une affection admirative, comme s’il s’apercevait brusquement qu’un petit caillou qui traînait depuis des années chez lui était en fait une pierre précieuse.
« Je ne la vendrais pour rien au monde ! annonça-t-il.
– Et vous, Perczik ? intervint Gurdweil. Je parie que oui ! Imaginez : dix mille dollars !… Après, vous pourriez vous trouver une autre oreille moins chère. Ici, en Europe, on peut certainement se procurer une bonne oreille pour deux mille dollars… Ajoutez-en mille pour l’opération, et il vous restera encore un bénéfice net de sept mille dollars !
– Si vous me cédez votre oreille pour deux mille, je vendrais volontiers la mienne pour dix mille.
– Je ne vendrais pas la mienne pour un million ! Je n’ai rien à vendre ! J’ai besoin de tout ce que je possède ! Et, de toute façon, je n’ai pas besoin d’argent.
– Pourtant, dit Thea, narquoise, si tu as un acheteur, je te conseillerai de les vendre toutes les deux, mon lapin. Il ne faut pas cracher sur dix mille dollars ! Mais qui voudrait de tes oreilles ? »
Perczik esquissa un sourire venimeux. Gurdweil imagina soudain une oreille amputée, comme celles que l’on voyait dans les abécédaires illustrés pour enfants, bien emballée dans du coton et une petite boîte, expédiée par la poste en Amérique… Son estomac se souleva comme s’il avait mangé quelque chose de trop gras. Il repoussa sa tasse de café encore à moitié pleine. Mais il ne put chasser de son esprit l’image troublante qui s’y arrima en s’amplifiant. Il essaya en vain de se distraire en jouant avec la cuillère posée devant lui. Il était important que l’oreille arrivât à bon port. La soute du bateau qui contenait les sacs de courrier devait être infestée de rats… Et si la boîte arrivait vide en Amérique ? Il fallait trouver autre chose… On pouvait supposer que les responsables de la poste disposaient de moyens éprouvés… Penser que son oreille puisse être dévorée par des rats ! Gurdweil sentit une sorte de chatouillis dans ses tympans, comme s’ils grouillaient de fourmis.
Ah bah ! Suis-je bête ! se rabroua-t-il en même temps qu’il entendait Thea s’écrier : « On dirait que Rudolfus s’est endormi ! Ça ne va pas, lapin ? Allez, on rentre ! »
Ulrich et Perczik se levèrent aussi sous le prétexte, comme s’ils avaient besoin de se justifier, qu’après être restés assis depuis des heures, une promenade à l’air frais leur ferait du bien. Ils accompagneraient volontiers Gurdweil et Thea. Par une si belle nuit, c’était dommage de rentrer trop tôt chez soi.
Et ils partirent tous ensemble, malgré la mine boudeuse de Gurdweil qui se serait notamment bien passé de la présence de Perczik.
« Vous allez rater le dernier tram, dit-il, tentant de s’en débarrasser, et vous devrez rentrer chez vous à pied ! » Mais Perczik resta impassible. « Eh bien, je marcherai ! dit-il. Cette nuit, c’est un plaisir ! »
Ils longèrent Tuchlauben, fort calme à cette heure, et tournèrent dans Grabenstrasse semblable à un vaste salon inondé de lumière. La rue très animée était remplie de joyeux noctambules. Des automobiles s’arrêtaient devant des maisons violemment éclairées, d’autres démarraient en trombe en laissant échapper leurs vapeurs d’essence qui se mélangeaient au parfum des corps féminins. D’ailleurs tout se mêlait : smokings, splendides robes de soirée, musique nègre, gémissements de saxophones, livrées rouges des portiers figés à l’entrée des cabarets comme des poteaux indicateurs. Mais, non loin de là, à l’entrée de Kärntner Strasse, commençait le règne massif et silencieux de la cathédrale Saint-Étienne, surgie directement du Moyen Âge avec, encore accrochée à ses flancs, la poussière du voyage. Ses flèches gothiques semblaient toucher de leurs doigts osseux la nuit céleste, nullement troublée par les misérables lumières de la ville. Une sorte d’intermédiaire, pensa Gurdweil, entre la nuit du ciel et celle de l’enfer. Sur le parvis de la cathédrale, deux vieilles femmes assises derrière de petits étals vendaient des fleurs, des oranges et des bananes. Recroquevillées sous leurs multiples châles, adossées au mur, immobiles, elles semblaient faire partie des statues qui ornaient la façade. Voyant que l’horloge de la cathédrale indiquait minuit moins cinq, Perczik changea brusquement d’avis et dit :
« Je file au Schottentor. Je peux encore attraper un tram ! »
Dès qu’il se fut un peu éloigné, Gurdweil demanda à Ulrich : « Comment peux-tu passer une soirée entière avec cet homme ? Tu dois avoir la patience d’un saint !
– Je ne sais pas ce que tu as contre lui, s’étonna Thea. Je ne le trouve pas pire qu’un autre.
– Il est pire ! Assommant et mesquin par-dessus le marché.
– Vrai ! concéda Ulrich. Mais quand il vient s’asseoir à ta table, il est impossible de le chasser. »
Ils se quittèrent au bord du canal et Gurdweil regarda pensivement Ulrich descendre le quai de son pas lent et sonore. Il éprouvait de la pitié pour cet homme, dont la vie lui semblait désespérément vide et solitaire. Il eut soudain envie de le rattraper, de le réconforter et de le raccompagner chez lui ; il était impossible de l’abandonner dans un tel état. En comparaison, Gurdweil se sentait à cet instant un homme heureux. Il avait de la chance. Tout allait bien pour lui, en fait. Et s’il existait de petites imperfections, elles ne comptaient pas… Tandis que pour Ulrich…
« Comme les gens sont pathétiques ! Vous voyez un homme jeune, rayonnant de santé et même de bonheur : l’idéal. Et soudain un regard involontaire, un geste, trahissent de secrètes blessures plus nettement que n’importe quelle longue confession. Le monde manque de pitié. Non pas de la pitié grossière, importune, mais de cette compassion muette et pudique qui se déverse d’une âme à l’autre, sans un mot ou même un geste, et qui est seule capable de consoler et d’encourager… C’est peut-être cette pitié qui sauvera le monde… »
Gurdweil ne s’était pas rendu compte qu’il parlait tout haut et il fut surpris d’entendre la voix de Thea :
« Ah ! les pieuses pensées des faibles ! Ils sont eux-mêmes pitoyables et ils prêchent la pitié au monde ! Mais le monde n’a que faire de la pitié. Le monde appartient aux forts et le seul espoir qui reste aux faibles est de le quitter bien vite. Il est inutile de prolonger leur agonie… ou de penser à sauver le monde. Quelle erreur ! Il continuera d’exister tout seul en fonction des lois immuables qu’il s’est fixées. Il existe grâce aux forts, aux élus, qui sont les seuls à respecter ces mêmes lois d’airain. Sans le vouloir, sans le savoir, poussés par une irrésistible force intérieure. C’est grâce à eux et pour eux que le monde existe !
– C’est ce qu’a dit Nietzsche et il avait tort. Puisque le monde est principalement composé de faibles, c’est que de toute évidence il en a besoin. Même les héros sont faibles ! De toute manière, qui sommes-nous pour décider qui est ou n’est pas nécessaire ? Comment pouvons-nous connaître la signification cachée des choses ? Tout ce qui se trouve dans le monde possède sa nécessité… Les systèmes philosophiques ne sont que des thèses toujours réfutables par des antithèses. Le fait qu’une personne ou un objet existe est en soi la justification de son existence et il n’est nul besoin de permission particulière…
– En tout cas, dit Thea, en ce qui me concerne, je me passe de la pitié. Je n’en ai pas besoin ! Et je n’ai pitié d’aucune créature au monde. C’est un sentiment que j’ignore totalement, grâce à Dieu !
– C’est ta nature, et il en faut comme toi aussi… Qui sait si finalement tu n’as pas besoin de pitié… »
À ces mots, Thea éclata d’un rire incontrôlable en plein milieu de Praterstrasse et les passants se retournèrent pour lui jeter des regards curieux.
Aussitôt rentrés, ils se déshabillèrent et se mirent au lit.
Gurdweil fit un rêve étrange, dans lequel Perczik voulait manger le foie d’Ulrich, qui avait la forme des cigares du Dr Kreindel. Ulrich criait et suppliait jusqu’à ce qu’arrive Thea qui annonçait alors que Perczik devait payer deux mille dollars à Ulrich et lui fournir aussi un nouveau foie, importé d’une usine américaine…
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