La Vie conjugale
Quatrième partie - L’enfant
QUATRIÈME PARTIE
L’ENFANT
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Thea donna prématurément naissance, au septième mois, à un garçon qui avait le nez retroussé et possédait, d’après les médecins, de bonnes chances de survivre. Le visage pâle, diaphane, elle se remettait de son accouchement à la maternité de l’Hôpital général. Elle était d’excellente humeur, comme chaque fois qu’elle était hospitalisée, et traitait son mari gentiment. L’enfant, à présent âgé de huit jours, s’appelait Martin, Martin Gurdweil. Gurdweil venait le voir chaque après-midi à l’heure des visites. Toutes les autres heures du jour et de la nuit étaient subordonnées à cette heure-là dont elles se nourrissaient, tels des parasites. Cette heure précieuse s’avéra vite beaucoup plus courte, deux ou trois fois plus courte que n’importe quelle autre heure. Gurdweil n’avait pas plus tôt gagné la chambre de Thea, après avoir traversé une longue salle entre deux rangées de lits, qu’il entendait crier : « Les vi-si-i-tes sont fi-nies ! » alors qu’il n’avait même pas eu le temps de contempler convenablement son fils.
On était au début de juillet. L’asphalte noir des trottoirs suintait sous les feux torrides irisés de l’été. La bière blonde, glacée et mousseuse, était à l’ordre du jour. Les vêtements pesaient des tonnes, la chemise collait à la poitrine et au dos. En traversant un des ponts du Danube, on se sentait aussi irrésistiblement attiré par l’eau que n’importe quel candidat au suicide. On enviait les corps nus vautrés dans le sable près des cabines de bain sur les rives du fleuve et, parfois même, les ouvriers qui travaillaient torse nu sur les échafaudages de nouveaux chantiers.
Depuis deux mois et son départ de chez le Dr Kreindel, Gurdweil était sans emploi. Il était difficile de trouver une autre place, surtout en période de vacances. Il écrivait pour lui et recevait à l’occasion un peu d’argent de ses éditeurs. Il arrivait à joindre les deux bouts grâce à des emprunts, avec l’espoir qu’un jour, à long terme, il pourrait vivre de ses écrits. Depuis la naissance de son fils, il était extrêmement harassé. La naissance l’avait pris de court, non parce qu’elle était survenue avant terme, mais parce qu’elle l’obligeait à s’adapter à une situation nouvelle. Bien qu’il n’eût pensé pratiquement qu’à cela durant la grossesse de Thea, il n’y était pas préparé. Il éprouvait ce qu’un étranger éprouve dans un pays dont il ne connaît ni le langage ni les coutumes. Cette naissance ouvrait une ère nouvelle, traçait une nouvelle ligne de partage dans sa vie. Désormais, c’était le bébé qui prenait la première place : tout le reste devenait secondaire. Même Thea perdait de son importance. Il pouvait maintenant chasser facilement de son esprit les inquiétudes dont elle avait été la source permanente : l’enfant compensait tout. Et même la lettre signée « un ami sincère », qui l’avait mis dans tous ses états quand il l’avait reçue la veille, cette lettre ne comptait plus. Ces choses ne signifiaient rien, ne méritaient pas son attention. Tout bien considéré, quelle valeur pouvait-on accorder aux propos d’un mouchard ? Car enfin ce mystérieux « ami » ne pouvait être un homme honorable ! Aucun type décent n’écrivait des lettres anonymes ! Ce n’étaient que des ragots malveillants ! Et comment l’auteur de la lettre savait-il que le Dr Ostwald était le père ? Avait-il tenu la chandelle ? Avait-il une preuve ? Simplement parce qu’elle travaillait chez lui ? Si elle trompait son mari, ce devait être avec tout le monde et pas seulement avec le Dr Ostwald ; dans ces conditions, comment le correspondant anonyme pouvait-il raisonnablement lui attribuer la paternité ? Était-ce parce que le Dr Ostwald avait envoyé un cadeau pour la naissance de l’enfant ? Ça ne voulait rien dire. C’était une très vieille tradition ! Après tout, Thea travaillait pour lui depuis plus de trois ans, pourquoi n’aurait-il pas fait un geste, puisqu’il pouvait se le permettre ? Au contraire, s’il s’était senti responsable, il n’aurait jamais rien offert, et surtout pas un landau, de quoi éveiller à coup sûr des soupçons… Mais ce dernier argument ne rassurait Gurdweil qu’à moitié. Non ! Cela ne prouvait rien ! Il aurait pu l’avoir envoyé précisément pour brouiller les pistes ! En vérité, quoi qu’il en fût, cela ne changeait rien, et il avait gâché une journée entière à ruminer pour des prunes. Au fond, il pouvait être aussi bien, lui, Gurdweil, le père de l’enfant… C’est lui après tout qui vivait avec Thea. Ça, du moins personne ne pouvait le contester. Pourquoi fallait-il donc chercher un autre père que lui ?! En tout cas, ce n’était pas le Dr Ostwald. Il en était pratiquement certain… Quant aux fréquentes allusions de Thea, inutile de les prendre au sérieux. Elles n’avaient pour but que de le tourmenter. D’ailleurs, elle n’avait jamais prononcé le nom du Dr Ostwald, jamais ! Seulement affirmé que l’enfant n’était pas de lui, Gurdweil… et cela aussi ne voulait pas dire grand-chose… Aussi décida-t-il de mettre un point final à ses conjectures et de faire place nette une fois pour toutes dans son esprit.
Gurdweil était assis sur un banc du Volksgarten. Le soleil mêlait ses rayons aux cimes des arbres, caressait les toits du Parlement, dont les reflets dorés brillaient au-dessus de la clôture. L’après-midi s’achevait et les petits enfants dans le parc étaient fatigués de courir et de jouer. Les joues en feu, affamés, ils revenaient vers leurs mères ou leurs nourrices et se jetaient goulûment sur les restes de leur goûter. En contrebas, l’avenue plongeait dans l’ombre, mais la chaleur encore vive faisait vibrer l’air. Non loin, l’orchestre continuait à jouer dans le kiosque à musique et les notes allaient se fondre dans le vacarme strident des trams et des klaxons. En se concentrant intensément sur la musique et au prix d’un énorme effort, il était possible de la purifier de ces éléments étrangers. Gurdweil, cependant, la préférait telle quelle, avec le pouls de la ville battant à l’intérieur. C’est ainsi qu’il s’imaginait la musique d’un orchestre sur un bateau en pleine mer, couvrant la rumeur furieuse de vagues géantes. Soudain il fut submergé par la joie de vivre dans cette ville, de faire partie de sa vaste harmonie. À cette seconde précise, il se prit à aimer le monde entier. Les gens qui l’entouraient devinrent ses proches : les enfants devinrent les siens. Il sourit affectueusement aux bambins qui encerclaient le banc et, lorsque la fillette en mousseline bleue et les deux garçonnets aux genoux sales lui rendirent son sourire, il déborda de bonheur. Bientôt son petit Martin serait lui aussi un garnement aux joues rouges et aux genoux nus et poussiéreux. Tout paraissait si beau qu’il eût été mesquin de se plaindre. Il était vrai, bien sûr, qu’il existait beaucoup de souffrance dans le monde, mais à cet instant, il était incapable d’y penser. Il n’était pas, lui, Gurdweil, capable d’en sentir un gramme. Était-ce sa faute si la cigarette qu’il fumait était la meilleure qu’il eût jamais fumée ? Si les couleurs exquises et subtiles des œillets et des narcisses autour de lui déteignaient sur son âme ? Et s’il avait maintenant un fils, un vrai fils, qui se prénommait Martin et occupait pour l’heure le berceau numéro 26 de l’Hôpital général de Vienne ? Peut-être en ce moment même pleurait-il de sa petite voix fluette, mais il ne fallait pas s’inquiéter. Il ne faisait que se débarrasser de son surplus d’énergie. Comme le jour qui déclinait maintenant ! Qui vivait une seule journée goûtait incontestablement à l’éternité entière. Heureux l’homme qui avait le privilège de vivre un seul jour !
« Et comment t’appelles-tu, toi ? » demanda-t-il à la fillette à côté de lui qui l’observait en grignotant une barre de chocolat. L’enfant se mit à rire et ne répondit pas.
« Pourquoi ne réponds-tu pas au monsieur, petite mal élevée ? » dit la nurse, une jeune femme non sans charme qui, assise à côté de Gurdweil et lisant un livre, faisait soudain des grâces comme si l’intérêt manifesté par Gurdweil pour l’enfant était un compliment qui lui était destiné.
« Je veux pas, s’entêta la gamine en secouant la tête. Il n’a qu’à deviner ! »
Gurdweil déclina une suite de noms, et l’enfant prit tant de plaisir au jeu qu’elle en oublia son chocolat. À chaque proposition elle s’écriait « Non ! Non ! » et il se mit à inventer des noms étranges avec des résonances de langage propres à certaines tribus d’Afrique, et qui évoquaient des images de nègres nus et d’arbres exotiques chargés de fruits énormes. « Boutoomi, lançait-il, Kashilou, Mou, Arousi, Mémhourou, Bizimi…
– Non, non ! » criait la fillette, tordue de rire, la bouche ouverte sur de jolies quenottes barbouillées de chocolat. « Ça n’existe pas des noms pareils ! »
La nurse s’amusait aussi.
« Alors tu dois t’appeler Suzi ! Oui, c’est ça ! Car tu lui ressembles et tu es aussi grande qu’elle…
– C’est pas vrai, protesta l’enfant. Je suis plus grande qu’elle et Suzi est encore petite ! Elle est pas plus grande que ça – elle leva sa main à une quinzaine de centimètres du sol – et Suzi ne va pas encore à l’école, même pas l’an prochain, et moi j’entrerai cet hiver à la petite école ! N’est-ce pas vrai, Fraülein ?
– C’est vrai, ma chérie. »
La nurse referma son livre et le posa sur le banc, s’apprêtant de toute évidence à une conversation plus intéressante que sa lecture.
« Ainsi, reprit Gurdweil, si tu vas bientôt à l’école, c’est que tu es vraiment une grande jeune fille. Et une grande jeune fille comme toi doit avoir un nom !
– Bien sûr que j’en ai un ! Je peux le dire au monsieur, Fraülein ?
– Mais oui !
– Eh bien, je m’appelle Tini. Tini Mertel. » Et, après un court silence : « Et vous, comment vous appelez-vous ? Le monsieur doit aussi dire son nom !
– Ne sois pas aussi effrontée, Tini ! gronda la nurse.
– Mais c’est avec plaisir que je vous le dirai, petite demoiselle ! Je m’appelle Rudolf !
– Comme mon oncle ! Comme l’oncle Rudolf ! s’écria la fillette ravie. Et votre autre nom ?
– Gurdweil !
– Gurdweil, répéta la gamine déçue. Mon oncle Rudolf, lui, a le même nom que nous. Mertel ! Et il a une grosse auto. Il m’emmène toujours en auto ! Une fois, il m’a emmenée jusqu’à Grinzing. Et maman aussi. Avez-vous une auto ?
– Non, ma petite demoiselle, dit Gurdweil en souriant. Je n’ai pas d’auto, mais j’ai un fils qui s’appelle Martin.
– Et dans quelle classe il est ?
– Il ne va pas encore en classe. Il est encore au berceau. Il est grand comme ça, dit-il indiquant des deux mains sa taille supposée.
– Ah ! » fit-elle d’une moue dédaigneuse. (« Je parie qu’elle imite une mimique de sa mère », se dit Gurdweil.) « Aussi petit que ça ! Je n’aime pas les garçons ! Ils sont trop bêtes !
– N’as-tu pas de petit frère comme lui ?
– Non, je n’en ai pas besoin ! Ça crie toute la journée !
– Mais mon Martin ne crie pas, dit Gurdweil. Il ne fait que rire !
– Non », répéta la petite comme si elle risquait de se voir imposer un frère. Elle se repentit aussitôt et dit : « Mais tu peux l’emmener ici un jour, ton Martin, pour que je le voie. S’il ne crie pas, il pourra venir avec moi dans l’auto de l’oncle Rudolf. Je lui demanderai et il permettra. Mais une fois seulement, pas plus ! Pas vrai, Fraülein ? On peut bien laisser monter le bébé une fois. Mais s’il crie, fini ! Je vous avertis d’avance !
« Non, attendez ! se ravisa encore la fillette. Maintenant c’est impossible. Amenez-le une autre fois. Quand on reviendra de vacances. On part dans deux jours. Peut-être vous allez aussi à Ischl ?
– Non, je ne vais pas à Ischl. Probablement ailleurs… »
Il s’imagina un village blotti entre d’énormes montagnes et il eut une envie paisible et tendre de se retrouver là-bas avec Thea et son fils Martin, vivant en paix, à l’abri des menaces et des troubles, dans le charme permanent d’un après-midi tel que celui-ci.
« Tu as déjà été à Ischl ? » demanda-t-il. La petite se vanta :
« Bof ! plein de fois ! L’an dernier, on y était aussi. On prend le train une journée entière. On traverse trois ponts très, très hauts ! Et je regarde par la fenêtre. Maman me permet. En bas, c’est très profond, mais moi je n’ai pas peur ! Même pas un peu. Je vois de minuscules maisons et des vaches aussi grandes que des mouches, mais de vraies vaches, vivantes. Elles mangent debout, la tête enfoncée dans l’herbe. Il y en a une noire, aussi noire que le chien de Herr Messerschmidt. Celle-là, je ne l’aime pas : oh ! qu’elle est laide ! Après, on entre dans un long tunnel. Tout est si noir qu’on ne voit plus rien. Même pas maman. On ferme vite les fenêtres pour que personne tombe dehors dans le noir, mais moi, je n’ai pas peur. Et puis la lumière revient. Et le soleil brille. On ouvre les fenêtres. Puis il y a encore un autre tunnel, plus long même. Et il fait encore nuit. Et quand on arrive à Ischl, le train fait : tra-ta tra-ta ! Et puis il siffle et voilà, on est arrivés à Ischl ! Votre petite garçon aurait sûrement peur ! Les petits garçons sont tellement bêtes ! Mais moi, j’ai pas peur. Il a déjà pris le train, votre petit garçon ?
– Non, répondit Gurdweil en souriant.
– Vous voyez, c’est parce qu’il a peur !
– Mais non, Tini, dit Gurdweil en caressant affectueusement les boucles couleur de lin. C’est un brave petit gars qui ira bientôt à l’école. Et il aura une petite auto. Une vraie auto verte avec deux sièges et une roue de secours à l’arrière. Et vous pourrez y monter tous les deux ensemble.
– D’accord ! concéda Tini. Mais qui conduira ?
– Chacun à son tour. Une fois toi, une fois Martin. »
À ce moment-là il aperçut de loin le Dr Astel et Lotte. Eux aussi avaient remarqué sa présence et ils s’approchaient. Gurdweil se leva, tendit la main à la petite :
« Eh bien, Tini, il faut que je m’en aille. Mais nous nous reverrons, j’espère ? » Il fit un signe de la tête à l’adresse de la nurse et partit à la rencontre de ses amis.
« Eh bien, eh bien, regardez-moi donc qui est là, s’exclama le Dr Astel en guise de salut. Depuis que tu es devenu père, on ne te voit plus ! »
Gurdweil rougit et s’en voulut à mort.
« Et comment va l’héritier ? Tout va bien ? À la manière dont tu as disparu, on aurait pu croire que c’était toi qui accouchais, ha ha ha !
– Non, je ne suis pas allé jusque-là, répondit Gurdweil en s’efforçant à un ton léger.
– Et comment s’appelle-t-il ? demanda Lotte qui ne l’avait pas quitté des yeux.
– Martin, répondit Gurdweil, regardant Lotte dont la voix lui semblait morne et désespérée, au bord de la dépression, sans pourtant que cela se traduisît sur son visage.
Ils marchèrent en silence entre deux rangées de chaises jusqu’au débit de boissons glacées, tournèrent à droite, tout près de la grille, et se retrouvèrent de l’autre côté du massif de fleurs. La chaleur se faisait moins oppressante : on pouvait prévoir une soirée fraîche et agréable. Gurdweil se sentait léger, détendu. Un grand et pur bonheur l’inondait. Des jeunes filles encore adolescentes, assises au milieu du jardin, étaient plongées dans la lecture de romans dont elles ne cessaient de s’émerveiller que les héroïnes raffinées et mystérieuses leur ressemblassent tant. Elles étaient si absorbées dans leur lecture qu’elles ne remarquaient même pas le manège des jeunes hommes qui passaient devant elles pour la dixième fois en dévorant des yeux la juvénile fraîcheur de leur teint avivé par la flamme de la lecture. Les chaises de location étaient occupées aussi par des jeunes femmes mariées, attendant apparemment que leurs époux les rejoignent au sortir des bureaux. Elles tricotaient, brodaient ou lisaient, mais avec moins d’innocence et de candeur que leurs jeunes sœurs, et gardaient l’œil ouvert sur tout regard masculin. On trouvait aussi toutes les catégories d’hommes. Certains ne travaillaient plus : militaires retraités dont l’habit civil ne cherchait pas à cacher l’ancien rang, et qui portaient aussi fièrement leurs impressionnantes moustaches blanches qu’une décoration gagnée sur le champ de bataille ; respectables ex-hommes d’affaires, coiffés de chapeaux démodés et ridicules, vêtus de costumes vieux de quinze ans. D’autres attendaient d’entrer dans la vie active : collégiens, lycéens, étudiants. D’autres enfin qui n’appartenaient ni à l’un ni à l’autre de ces groupes et passaient leurs vacances dans le parc, faute d’avoir les moyens de s’offrir la mer ou la montagne. Mais dehors, à l’extérieur de la grille, montaient les rumeurs de la ville ; les trams allaient et venaient, les voitures klaxonnaient, les grosses charrettes roulaient bruyamment, les gens se hâtaient, les vendeurs de journaux hurlaient et des invalides de guerre demandaient l’aumône. Le soir tombait lentement et on le sentait venir plus nettement dans le parc que dans les rues.
« Que diriez-vous de passer la soirée quelque part hors de la ville, à Cobenzl par exemple ? » suggéra Gurdweil à ses amis.
Le Dr Astel et Lotte n’avaient pas d’objections. « Pourquoi pas ? » dit Lotte. Elle n’avait pas à rentrer chez elle pour le dîner puisqu’en été ses parents prenaient d’autres habitudes. Et puis ne partait-elle pas en vacances dans deux jours ; il convenait de fêter la séparation, n’est-ce pas ?
En route vers l’arrêt du tram, Gurdweil lui demanda où elle pensait aller cette année.
Elle n’avait pas encore décidé. Mais probablement à Achensee ou à Zell am See. En tout cas, au Tyrol. Oui, cette fois, elle avait envie du Tyrol. Et le reste se déciderait, comme toujours avec elle, à la dernière minute, au moment d’acheter son billet, au petit bonheur. Il se pouvait aussi bien que son choix se portât finalement sur Zillertal ou Mayrhofen, par exemple.
En l’entendant parler de son prochain voyage, Gurdweil eut chaud au cœur. Il se rendit soudain compte combien Lotte lui était chère et à quel point elle faisait partie de son âme. Il ne lui serait pas facile de se passer d’elle si elle devait partir pour longtemps. C’est vrai qu’ils se fréquentaient peu, mais la certitude de la savoir proche, attentive, et la pensée qu’il pouvait la voir quand il voulait, le tranquillisait. Et si elle mourait subitement… ? L’idée lui vint, inattendue, comme par effraction de conscience et l’horrifia tellement qu’il s’arrêta net. Pourquoi songer à la mort maintenant, et précisément à celle de Lotte encore jeune et apparemment en bonne santé ? Consterné, il essaya de penser à autre chose, au plaisir d’une promenade nocturne à Cobenzl, de la même manière que l’on masque une mauvaise odeur dans une maison en l’aspergeant d’eau de Cologne. Mais il fut incapable de recouvrer son équilibre. L’affreuse idée, tapie au fond de lui, continua à répandre son poison. Il avait perdu sa bonne humeur.
« Qu’est-ce qui te rend si triste tout à coup, Gurdweil ? demanda Lotte qui avait vu son visage s’assombrir.
– Pas du tout, je ne suis pas triste », répondit Gurdweil s’efforçant de sourire. Et le Dr Astel ajouta spirituellement :
« Pas étonnant qu’il se fasse du souci ! Il est père désormais ! »
Un tram stoppa devant eux ; les trois voitures désertes se remplirent en un clin d’œil. Une demi-heure plus tard, ils arrivaient à Grinzing où ils décidèrent de monter au sommet pour dîner. Ils eurent la chance de trouver un autocar en partance pour Cobenzl et prirent la belle route ourlée de villas et de jardins, de bois, de prairies et de vignes. Les bois étaient déjà plongés dans l’ombre, mais ailleurs, un rose crépusculaire nappait l’horizon. Une brise légère venait à la rencontre du gros véhicule qui escaladait la montagne et dont le bruit étouffait le chant des oiseaux, haut perchés sur les arbres, et le cri strident d’invisibles cigales. Quand, arrivé à destination, l’autocar s’immobilisa, il se fit un grand silence, presque insupportable. Puis les voyageurs commencèrent à descendre. Ils se trouvaient à présent devant la spacieuse terrasse en plein air du grand « café-restaurant Cobenzl », remplie de monde. Les trois amis préférèrent un café populaire des environs. Du coin de l’endroit où ils avaient choisi de s’asseoir, ils voyaient la ville s’étendre au pied de la montagne sur un vaste territoire où ici et là la silhouette sombre des clochers se découpait sur le ciel lumineux. Au loin se dessinait l’énorme et célèbre grande roue parée de tous ses feux, bien qu’il fît encore jour. Toute la scène semblait appartenir à un monde féerique, et on avait peine à croire que les acteurs qui s’y agitaient fussent réels.
« Quelle bonne idée d’être venus ici, dit Lotte. On a l’impression de s’être débarrassé d’un lourd fardeau et de respirer plus librement. »
Ils commandèrent du vin pour accompagner le repas. Lotte n’avait pas d’appétit et laissa la moitié de son omelette. Gurdweil remarqua alors son visage émacié et très pâle, ses yeux cernés. Il eut un pincement au cœur. Que se passait-il ? Une jeune femme si gaie ! Pas plus tard qu’il y a un an, c’était une tout autre personne. Il faudra que je lui parle, à son retour du Tyrol. Son propre appétit s’évanouit soudain et sa tranche de rôti lui sembla complètement insipide.
Le crépuscule envahissait le ciel, le colorant d’un gris bleuté. L’air s’imprégnait de quelque chose d’indéfinissable, qui gagnait l’âme pour l’alanguir et la rendre un peu mélancolique, sensible à de subtiles mouvements, à peine perceptibles. Non loin de là, dans un pré, un petit animal détala à toute vitesse. Sûrement un lièvre, pensa Gurdweil avec une fraternelle tendresse. En bas, dans la ville, d’innombrables lumières se relayaient d’horizon en horizon. Très, très loin à gauche, une chaîne d’ampoules orange se déplaçait en vacillant. « Ici, regardez, fit Lotte en tendant le bras. C’est sûrement un train. »
Ils s’efforçèrent tous trois de distinguer, dans le foisonnement des lumières, la traînée phosphorescente du train.
« Je le vois maintenant, dit le Dr Astel. Là-bas, à côté de la grande roue ! »
Mais on ne voyait déjà plus rien. Le train avait disparu. Sur la terrasse du café, on avait allumé aussi. Il n’y avait plus beaucoup de monde. Trois garçons en veste blanche immaculée trompaient leur oisiveté devant le parapet. Ils paraissaient si pitoyables qu’on aurait voulu les appeler, leur passer une commande, ne fût-ce que pour les arracher à leur mélancolie.
« On règle et on fait une promenade ? proposa le Dr Astel. Ou préférez-vous rester là encore un peu ? »
Aucun d’entre eux n’avait envie de rester davantage, ils se levèrent donc et partirent. Lotte confia son sac à main au Dr Astel et prit chacun de ses compagnons par un bras. Gurdweil sentit la chaleur de son corps à travers l’étoffe des vêtements et ce contact lui donna un agréable sentiment de calme et de sécurité. Ils marchèrent le long d’un chemin étroit et caillouteux entre deux buissons de rosiers qui frôlaient de temps à autre leurs jambes dans l’obscurité. Il faisait sombre et l’air embaumait l’herbe fauchée de frais. De temps à autre, des murmures étouffés s’échappaient des arbres. Et puis tout redevenait silencieux. On n’entendait plus que l’écho irrégulier de leurs pas. Personne n’éprouvait le besoin de parler. Si seulement une voix féminine pouvait s’élever de derrière les arbres et entonner, comme si elle était la bouche même de la nuit, une mélodie ni trop gaie ni trop triste, ce serait merveilleux, pensa Gurdweil. Il songea à un autre soir d’été d’avant-guerre, lorsque tout était encore si simple et compréhensible. Il se promenait avec Ilse Rubin sur la route, aux environs de Meddling et elle avait dit soudain : « Notre bonheur et notre malheur ne viennent pas de l’extérieur : ils sont en nous. » Elle avait raison. Même lui, il avait su qu’elle avait raison. C’était une fille étrange. Elle savait découvrir le bon côté de tout et la moindre chose la ravissait. Que le monde lui paraissait simple ! C’était la seule personne qu’il eût connue qui ne put en aucun cas inspirer de la pitié. Impossible d’avoir pitié d’Ilse Rubin. Car, même dans les pires circonstances, son amour de l’univers la rendait plus heureuse que n’importe qui. Où pouvait-elle bien être à présent ?
Astel se mit à fredonner un air qui eut le malheur de déplaire à Lotte.
« Stop ! dit-elle.
– Quoi, nous redescendons déjà ? dit-il immédiatement comme pour s’excuser. Mais il est encore tôt ! Et ce sentier mène directement à Sievering.
– Il n’y a pas d’autre chemin.
– On peut retourner là-haut se promener jusqu’à 11 heures et redescendre sur Grinzing à temps pour attraper le dernier tramway.
– Non, nous continuons par là, dit Lotte. D’accord, Gurdweil ? »
Ça lui était égal, répliqua Gurdweil. Comme ils voudraient.
« Alors très bien ! Nous remontons ! » dit Lotte, mécontente.
Le chemin du retour leur parut moins beau, comme s’ils avaient défloré sa beauté en l’empruntant à l’aller.
« Je suppose que tu l’aimes beaucoup, ton fils ? demanda soudain Lotte.
– Oui, je l’aime beaucoup, répondit Gurdweil simplement.
– Il est né avec des cheveux ?
– Oui, des cheveux blonds.
– Hum… des cheveux blonds… Je suppose que nous allons nous fiancer, Mark et moi… dans quelques mois… Peut-être cet automne, annonça-t-elle avant d’éclater d’un petit rire nerveux. Je serai bientôt vieille fille si je ne me dépêche pas, pas vrai ? Ha ha… Et mes parents aussi s’inquiètent. Tu m’épouseras, Mark, n’est-ce pas ? Tu n’as pas changé d’avis ? » Et, affectant de le supplier : « Je t’en prie, mon chéri, épouse-moi…
– Mais, Lotte, je suis d’accord, dit le Dr Astel mi-sérieux, mi-comique. Quand tu voudras ! Je n’attends que ton consentement !
– Vraiment ? Tu es sûr de ne pas avoir changé d’avis ? Je t’ai seulement demandé d’attendre un peu. Quelques mois, c’est tout. Tu n’es donc pas dégoûté de moi ? Tu entends, Gurdweil, il n’est pas encore dégoûté de moi ! Et je m’appellerai : Frau Doktor Mark Astel – quel joli nom ! Tu mérites un baiser ! »
Elle leur lâcha le bras et embrassa rapidement le Dr Astel sur la bouche.
« Voilà mon chéri, c’est un acompte. Et combien d’enfants désire Herr Doktor Astel ? Cinq ? Six ? Avec des cheveux blonds aussi, hein ? »
Sa voix se fit rauque. « Peut-être n’en veux-tu pas du tout ? Un mariage moderne ? Chacun pour soi dans le même appartement ? Tables et lits à part ? Notre ami Gurdweil n’accepterait pas un mariage pareil, je le sais. Il aime les enfants, notre ami Gurdweil, ha ha ! Un seul ne lui suffira pas, n’est-ce pas, Rudolfus ?
– Pourquoi parles-tu ainsi, Lotte ? murmura Gurdweil, malheureux. Tu sais bien que ce n’est pas vrai… »
Chaque parole de Lotte lui enfonçait un couteau dans le cœur. Il voulut la réconforter et il lui prit la main pour la serrer avec chaleur. Mais Lotte se dégagea. La terrasse du café surgit devant eux, brillamment illuminée. Lotte, agitée d’un tremblement nerveux, fit un effort surhumain pour le dissimuler. Elle reprit son sac, sortit un mouchoir et sous le prétexte de se moucher s’essuya rapidement les yeux. Personne ne parlait. Un moment après, devant le café Cobenzl, le Dr Astel consulta sa montre et dit à voix basse, comme s’il craignait de réveiller quelqu’un :
« Il n’est que 10 heures et quart. Nous avons encore le temps de boire quelque chose, si vous voulez.
– D’accord ! dit Lotte qui avait retrouvé une voix normale. J’ai soif. »
Ils s’assirent près de la balustrade. Gurdweil, placé en face de Lotte, vit que son visage avait encore pâli et que ses yeux brûlaient de fièvre. Lotte voulut de la bière et ils en commandèrent trois chopes avec des cigarettes. Elle but le tiers de son verre, puis le repoussa au milieu de la table.
« Pourquoi restez-vous silencieux ? » dit-elle en se forçant à rire.
Elle ôta sa cloche de paille bleu clair et ses cheveux courts, épais et bouclés, lui encadrant le visage, la firent paraître encore plus pâle. Elle avait un beau front sensuel, un peu bas. Elle sortit un peigne blanc de son sac pour se recoiffer. Le Dr Astel suivait chacun de ses gestes d’un air mélancolique en soufflant d’épais ronds de fumée que la brise légère cueillait sur ses lèvres pour les éparpiller dans la nuit. Deux feuilles de marronnier voltigèrent soudain sur la nappe à carreaux roses et bleus, près du verre de Gurdweil. Il en prit une et l’examina de près. Il en arracha le petit bout jauni et se mit à mâchonner distraitement le reste entre deux bouffées de cigarette, tout à la pensée de Lotte et de son chagrin secret dont il venait à l’instant d’être le témoin. Il ne savait pas comment l’aider, et la tristesse lui rongeait le cœur. Il jeta la feuille et porta son regard sur l’océan de lumières scintillantes. La ville cachée paraissait maintenant étrangère, hostile, et un sentiment d’inquiétude jaillit en lui, inquiétude pour son fils et sa femme égarés quelque part là-bas, seuls et sans défense. Personne ne parlait. Même Astel semblait avoir perdu sa bonne humeur coutumière et gardait un mutisme obstiné et inhabituel qui le faisait ressembler à un gamin espiègle se mettant brusquement et sans raison à pleurer. Lotte rangea son peigne dans son sac. Et Gurdweil, qui se sentait comme toujours responsable de la mauvaise humeur générale, dit au Dr Astel :
« Et toi, où vas-tu passer tes vacances ? Pas au Tyrol ?
– Je ne sais pas. Peut-être à Vorarlberg. Mais pas avant la fin du mois. » Puis, après un silence, Astel ajouta : « Je t’invite volontiers à m’accompagner une ou deux semaines, si ça te chante. »
Lotte lui jeta un regard reconnaissant. Quoi qu’elle en dise, c’était un homme bon et un ami fidèle !
« J’aimerais bien. Malheureusement… avec le bébé… c’est impossible. Je ne peux pas le laisser seul.
– Mais pourquoi aurais-tu à t’en occuper ? intervint Lotte. Et Thea, alors ? Et ses parents ? Tu peux tout de même te libérer pour une semaine ?
– Non, c’est impossible. Une autre fois, oui, je serais ravi. Et puis je n’ai pas besoin de vacances. Je suis en pleine forme. En revanche, je voudrais bien envoyer Thea quelque part… C’est elle qui aura besoin de repos en sortant de l’hôpital. »
Il ne remarqua pas la grimace que fit Lotte et le regard significatif qu’elle échangea avec le Dr Astel. Gurdweil n’aimait pas parler de Thea en public et il essayait toujours de dissimuler sa gêne en changeant de sujet de conversation au plus vite.
Il avala une gorgée de bière comme pour dissiper son embarras. De nouveau, un certain malaise plana sur les trois amis. Le café se vidait de ses clients. Les uns montaient dans des automobiles qui les attendaient devant la terrasse, à la manière de chevaux de relais, klaxonnaient, puis disparaissaient dans la nuit. D’autres, au contraire, repartaient à pied, ponctuant la nuit d’éclats de rire ou de bribes de chansons. Lotte exprima aussi le désir de partir. Son humeur s’était considérablement améliorée, ce qui eut le même effet sur celle de ses compagnons. Une fois les maisons et les lumières disparues derrière eux, Lotte se mit à descendre gaiement la route en courant et força ses deux compagnons à l’imiter. Égrenant un rire cristallin, Lotte fuyait et faisait résonner ses talons, tandis que le Dr Astel la laissait prendre de l’avance pour la rattraper en quelques enjambées. Ce manège se répéta plusieurs fois. Puis Lotte, haletante, lança un défi : « Gurdweil, tu cours comme un manche ! Essaie donc, toi aussi, de me rattraper, pour voir ! »
Gurdweil se mit à sa poursuite et la rattrapa aisément. Il était petit, mais agile et souple. Fatiguée, Lotte posa la tête sur son épaule et attendit que le Dr Astel arrivât à leur hauteur.
« Je suis épuisée, mes enfants ! Je ne peux plus faire un pas. Il faut me porter !
– D’accord ! »
Les deux hommes croisèrent leurs mains pour lui faire un siège. Lotte s’installa sur cette chaise improvisée et les prit par le cou. Ils la promenèrent ainsi une centaine de mètres, son corps gracile se balançant au rythme de leurs pas.
« Voilà enfin Lotte telle je l’ai toujours connue jusqu’à l’an dernier », pensa Gurdweil, tout en continuant néanmoins à s’inquiéter pour elle.
« On peut te porter ainsi jusqu’à la maison, dit le Dr Astel gaiement. Tu es aussi légère qu’une plume ! »
Lotte demanda alors à descendre. Elle n’était plus fatiguée. Elle craignait aussi que le « pauvre Gurdweil » ne s’écroulât sous son poids.
Il la rassura : « Non. Je te porterais pendant des heures. Mets-moi donc à l’épreuve ! »
Quant au Dr Astel, il se déclara prêt à la porter seul et sans aide, jusqu’à la ville. Tout le plaisir serait pour lui !
Mais Lotte refusa. Elle marcherait, à condition qu’ils ralentissent le pas.
Une auto arriva à toute allure derrière eux, inondant la route de la lumière de ses phares aveuglants et les forçant à se ranger sur le côté.
« Ah ! Les nuits d’été ! s’exclama Lotte. Elles ressemblent parfois au corps d’une jeune femme ardente ! L’avez-vous remarqué ? Qu’elles soient tièdes ou étouffantes, elles embaument toujours le même parfum féminin ! Rien d’étonnant que des nuits pareilles provoquent chez certains hommes des élans de désir fou. Je peux les comprendre. Les nuits d’été rendent plus fous que les nuits de printemps, surtout loin de la ville ! Une nuit noire comme celle-là, on la sent respirer et murmurer ! Comme elle est douce et caressante, comme elle est passionnée ! »
En proie à la chaleur, à une sorte de vertige enivrant, la bouche sèche, ils se sentirent fatigués pour la première fois depuis le début de la soirée. Ils poursuivirent leur descente sur la route déserte, entre deux rideaux d’arbres. Les feuilles frémissaient doucement, presque sans bruit. Au loin, un train siffla ; puis ce fut le silence. Seuls les pas conjugués de Lotte, du Dr Astel et de Gurdweil frappaient à la porte de la nuit : tap-tap-tap… Aucun d’eux n’aurait songé à prononcer un mot. Il fallait que la nuit demeurât provisoirement intacte, ronde et dense, exempte de paroles. Peut-être tous les trois se rappelleraient-ils toute leur vie cette nuit et, dans vingt ou trente ans, l’évoqueraient-ils avec la nostalgie des souvenirs exquis.
Lotte étouffa un petit rire qui semblait conclure une série de pensées secrètes. Les deux hommes sursautèrent, surpris et vaguement embarrassés, comme tirés d’un sommeil profond.
« Passe-nous une cigarette ! » dit Gurdweil.
Et tous trois allumèrent des cigarettes.
La route virait brusquement à gauche, découvrant plus loin quelques maisons isolées. De la lumière brillait aux fenêtres et des réverbères commencèrent à apparaître en ordre dispersé. Derrière la grille d’une villa, un chien aboya.
« Nous voilà aux abords de Grinzing ! » s’écria le Dr Astel.
Il regarda sa montre à la lueur d’un réverbère : « 11 heures dix ! Nous avons encore le temps ! Dix minutes pour attraper notre tram ! »
Ici commençait la ville mais elle naissait dans la campagne, hésitante d’abord, gardant un pied dans les deux camps avant de se décider vraiment. Quelques pavillons bordaient la route, puis cédaient de plus en plus fréquemment la place à des immeubles. La ville ressemblait à un musicien qui accorde son instrument, émet quelques fausses notes, puis, une fois satisfait, commence à jouer. Les rues, mal éclairées, étaient désertes, les petites maisons endormies. Les rideaux blancs tirés sur les fenêtres donnaient l’impression d’un sommeil paisible, sous l’aile maternelle. On entendit un enfant pleurer, mais il s’arrêta aussitôt. Un petit chien boiteux courut vers eux, s’arrêta, les renifla puis les regarda s’éloigner. À l’entrée d’une allée sombre, un couple s’embrassait sur un banc. La rue s’élargissait pour s’ouvrir sur une place bien éclairée, et les trois amis se retrouvèrent face au terminus des trams. À l’instant où ils arrivaient, un tramway quittait la station en direction de la ville dans un grand bruit de clochettes. Bien que ce ne fût pas le dernier de la soirée, ils se mirent tous trois à courir derrière comme à un signal convenu à l’avance. « On va l’avoir, on va l’avoir ! » cria le Dr Astel. Et ils sautèrent sur le dernier wagon, continuant leur course à l’intérieur pour aller s’asseoir en tête de la rame. Ils se regardèrent, l’air de ne pas s’être vus depuis longtemps, comme des gens restés ensemble dans le noir au moment où la lumière revient brusquement. La voiture était presque déserte. Deux ouvriers en bleu de travail sale se préparaient, recroquevillés dans un coin, à piquer un somme comme au début d’un long voyage. Les seuls autres passagers étaient une femme de condition modeste, avec un petit garçon et un panier, d’où pointait la tête d’un lapin mort. L’enfant essayait de caresser le lapin et la femme le rabrouait en lui tapant sur la main, ce qui ne faisait que redoubler le rire du gamin. La femme finit par cacher le panier sous son siège. « Vas-tu rester sage, petit garnement ! » dit-elle. La tête du lapin continuait à poindre sous la banquette. Le tram, pas très chargé, roulait vite, dans un tintamarre assourdissant. Il bringuebalait et cahotait tant qu’on aurait cru qu’il avait déraillé et roulait à même le pavé. Il s’arrêtait à toutes les stations. Le contrôleur des billets n’osa pas réveiller les ouvriers ; lui aussi avait l’air de dormir debout.
Les lieux publics destinés aux foules deviennent très déprimants, pensa Gurdweil, quand ils sont déserts, jonchés seulement de traces de passage : mégots de cigarettes, vieux billets, journaux froissés. Ils éveillent à la fois la pitié et le dégoût. Tout comme les bureaux de poste, la nuit, les cinémas, les cafés, les théâtres, les cirques et autres.
Il examina, sur les vitres du wagon, les affiches annonçant l’exposition de printemps de la Sécession – déjà terminée –, la Sixième Foire de Vienne, qui devait avoir lieu à l’automne, les publicités vantant, pêle-mêle, le chocolat Suchard, les lames de rasoir Gillette, la nouvelle grande star de théâtre, Roneggar, une nouvelle et fantastique machine à coudre, la plus grande « maison mobile, transportable dans n’importe quel endroit du monde », le journal Der Tag (« Achetez-le et lisez-le »)… Il n’avait besoin d’aucune de ces choses-là. Il lisait distraitement, ne retenant des mots que l’ennui qu’ils masquaient. Certaines affiches s’étaient décollées et battaient de manière irritante contre les vitres.
Gurdweil regarda Lotte à la dérobée. Assise à côté de lui, elle semblait lasse et abattue. Il se souvint que, quelques heures plus tôt, il avait songé à sa mort et il ressentit le même effroi. Mais il chassa vite cette idée en pensant que sa peur était stupide et irréelle. S’il devait s’émouvoir de tout ce qui lui passait par la tête, il n’avait pas fini de trembler ! Ce serait tout de même une bonne chose qu’elle épouse le Dr Astel. La vie conjugale remet de l’ordre dans les idées. Les petits soucis quotidiens remplissent bien le vide de la vie. Il eut envie de parler à Lotte pour effacer la mauvaise impression qu’elle devait avoir de lui. Mais il eut peur en même temps de lâcher une remarque idiote qui gâcherait tout, comme cela était arrivé maintes fois dans le passé. Et dès que cette appréhension s’empara de lui, il sut qu’il était condamné à dire une bêtise. Et il sut même laquelle. Précisément ce qu’il devait ne pas dire maintenant. Il lutta un instant contre lui-même, parfaitement conscient de l’inutilité de ses efforts. Incapable de rester en place, il commença à s’agiter. Il s’écarta un peu de Lotte, croisa les jambes. Finalement, il ne put se contrôler davantage. Il se rapprocha brusquement de la jeune femme et jeta avec une hâte étrange, comme s’il se débarrassait d’une chose répugnante :
« As-tu peur de la mort, Lotte ? »
Il sourit stupidement, en regardant ses chaussures. Voilà, c’était fait, pensa-t-il, soulagé. La réponse n’importait plus du tout. Tout ce qui comptait, c’était la question qui se justifiait à son sens comme une sorte d’avertissement devant un danger… Cependant le silence de Lotte commençait à l’inquiéter. Il leva les yeux et constata qu’elle avait toujours la tête légèrement tournée vers la fenêtre opposée. Le doute le prit : Avait-il réellement posé la question ou se l’était-il seulement imaginé ? Alarmé par cette possibilité, il répéta, assez fort cette fois pour que le Dr Astel l’entende aussi :
« As-tu peur de la mort, Lotte ? » Elle lui lança un regard hostile et répliqua avec humeur :
« As-tu besoin de le savoir tout de suite ? Ça ne peut pas attendre ?
– Gurdweil est d’humeur philosophique, dit Astel en souriant.
– Oh ! laisse tomber, ça n’a aucune importance ! »
Deux stations avant Nussdorfer Strasse, la femme au lapin et son garçon descendirent. Un gros type lourd, au visage rougeaud, cigare au bec et chapeau melon sur la tête, monta en traînant après lui une petite femme maigrichonne. Le couple s’assit en face de Gurdweil et de ses amis. L’homme, qui soufflait d’invisibles bouffées de son cigare tout en dévorant Lotte des yeux, dit soudain à sa femme, d’une voix de stentor :
« Ces Polaks, ils sont partout !… »
Les trois amis firent semblant de ne pas entendre. Lotte, pétrifiée, sentant qu’il allait se produire quelque chose, aurait voulu demander à ses amis de descendre, mais demeura muette.
Voyant que ses paroles avaient raté leur but, l’homme s’adressa à eux directement :
« Oui, oui, dit-il avec un accent viennois et une voix grossière de boucher, je parle de vous ! Pourquoi vous me regardez comme ça ? Je parle des Juifs ! Vous êtes juifs, pas vrai ? »
Le Dr Astel et Gurdweil bondirent comme un seul homme. Gurdweil sentit le sang lui monter à la tête et son visage rougir, puis pâlir alternativement.
« Espèce de, espèce de…, bégaya le Dr Astel furieux, agitant son poing au nez du gros type, fermez votre gueule ! Ou je vous jette par la fenêtre !
– Comment ? Tu veux me jeter par la fenêtre ? C’est à moi que tu parles ? beugla l’homme en se levant à son tour. Moi, un Viennois ? Retourne dans ta Galicie natale ! Non, mais c’est moi qu’il veut jeter du train ! dit-il en prenant à témoin les deux ouvriers soudain réveillés et qui ouvraient des yeux ronds.
– Messieurs, si vous n’arrêtez pas de suite, je vous fais tous descendre ! annonça le contrôleur en passant la tête par la portière.
– Quoi ? Moi, j’ai payé mon billet ! Faites descendre les Juifs ! »
La petite femme, qui n’avait cessé de tirer son époux par la manche en répétant : « Arrête, Schurl, arrête ! », se leva : « Viens, Schurl, faut changer de tram ! On est déjà à Nussdorf !
– La ferme, vieille pouffiasse ! Je sais où il faut changer ! »
Ils descendirent. Astel et Gurdweil regagnèrent leurs places. « C’est un ivrogne », s’excusa le contrôleur avant de repartir. Les deux ouvriers reprirent leur somme. D’autres voyageurs montèrent et la tension se relâcha. Le Dr Astel, qui avait instantanément oublié sa colère, déclara sur un ton vainqueur :
« Quel salaud ! Ils se soûle comme un cochon et vient baver sur les Juifs ! »
Personne ne répondit. Gurdweil se sentait honteux comme s’il avait été la cause de la querelle. Il avait la vague impression d’avoir raté l’occasion de faire quelque chose qu’il aurait dû faire et il n’était pas content de lui. Il regarda par la fenêtre ; les rues à moitié vides lui parurent inconnues et inamicales. Il n’osait pas regarder Lotte par peur de l’avoir offensée. Ils arrivèrent enfin au Schottentor, et il se sentit sauvé. Il était minuit. Astel et Lotte devaient encore prendre le tram du Ring alors que Gurdweil allait dans la direction opposée.
« Eh bien, Gurdweil, dit Lotte au moment de se séparer, nous ne nous reverrons probablement pas avant mon départ. À moins que tu n’aies envie de venir me voir demain ou après-demain dans l’après-midi. »
À son grand regret, il ne le pourrait pas. Pour lui, les après-midi étaient particulièrement difficiles. Lotte se rappela alors qu’elle aussi d’ailleurs était prise. Elle avait pas mal de préparatifs et d’emplettes à faire pour le voyage. Mieux valait donc se dire au revoir maintenant. Elle lui enverrait une carte postale de là-bas… peut-être même une lettre…
« Bien sûr, bien sûr ! dit Gurdweil sans remarquer le ton ironique. Écris-moi, je t’en prie, et je te répondrai pour te donner de mes nouvelles et de celles du petit Martin, si toutefois le sujet t’intéresse.
– M’intéresser n’est pas exactement le mot ! répliqua Lotte avec un soupçon de moquerie. Au revoir. Je te souhaite plein de bonnes choses entre-temps ! »
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