La Vie conjugale
Chapitre 31
31
Gurdweil se réveilla à 2 heures et demie de l’après-midi avec une migraine et la bouche pâteuse. Le souvenir de la nuit précédente lui revint immédiatement en mémoire, comme un souvenir honteux et désagréable, dans ses moindres ignominieux détails. Mais le temps pressait : il lui fallait trouver un toit pour la nuit.
Il se leva d’un bond, se déshabilla et alla se raser en se demandant où il pourrait emprunter de l’argent. Pas question de solliciter ses amis : les uns parce qu’il leur devait déjà une somme considérable, les autres parce qu’ils étaient aussi fauchés que lui. Il décida de tenter sa chance auprès de Frau Fisher. Elle ne le renverrait pas les mains vides, même s’il lui devait déjà une jolie somme.
Peu après, il sortit, pourvu de deux schillings et d’une faim de loup. La chance le favorisa ; malgré l’heure tardive, il réussit à se faire servir dans un restaurant de la soupe et du rôti. Étant l’unique client, il avala son repas à la hâte, parce que manger seul dans un établissement public le mettait toujours mal à l’aise. Puis il se dirigea par un temps gris et froid vers le centre-ville tout en réfléchissant à sa singulière situation. Non, il ne retournerait pas à la maison tant que Thea ne le lui demanderait pas expressément. Elle l’avait chassé, c’était à elle de faire le premier pas. Non, il ne ramperait pas devant elle ! D’ailleurs, ça ne servirait pas à grand-chose. Sinon ? Le chagrin l’envahit. Sinon, il n’avait pas le choix, il devait se trouver une chambre. À long terme, cela pourrait se révéler la meilleure solution. Au moins il aurait un peu de paix et de tranquillité. Mais, malgré tout, Gurdweil sentait bien que ce n’était pas une bonne solution et qu’il ne trouverait pas la paix qu’il désirait. La vie était pour lui pénible, suffocante. Il manquait d’air. Où qu’il se tournât, il n’y avait pas d’issue. Peut-être fallait-il, pour sortir de cette impasse, une action décisive, une rupture rapide et définitive. Mais quoi et comment ? En outre, il se sentait si faible, si peu capable d’une action décisive. Oui, autrefois, dix-huit mois auparavant, il avait eu cette force. Il aurait alors pu influencer le cours des événements. Mais tout avait changé. Il était un homme brisé, broyé. Et, dans pareille situation, la vie ne valait plus d’être vécue. Il ne pouvait plus continuer ainsi.
Plongé dans ses sombres réflexions, il arriva au Herrenhof et il entra. Il ne trouva aucun de ses amis, ce qui ne le déçut nullement. Il ressortit. Sa montre indiquait 4 heures moins le quart : il avait donc une demi-heure devant lui. Il prit la direction du Volksgarten.
L’erreur était peut-être – il reprit le fil de ses pensées – qu’il aspirait à la paix, à une vie calme et normale comme tout le monde, d’où sa déception. Pour commencer, il n’aurait pas dû se faire d’illusions. Gurdweil et le bonheur ! Il y a des gens qui sont destinés dès la naissance à souffrir et il en faisait partie. Néanmoins, qu’il fût destiné à souffrir ne rendait pas ses souffrances plus douces…
Il s’assit sur un banc dans le jardin désert. À la vue de deux nounous poussant des voitures d’enfants, il éprouva une douleur profonde. Il n’était pas revenu dans ce jardin depuis l’été de la naissance de Martin. Comme tout avait été différent alors ! Même maintenant, lui dit une voix intérieure, même maintenant tout n’était pas perdu ! Quelque chose pouvait encore être sauvé. Mais Gurdweil n’écoutait pas. Tandis qu’à travers les branches dénudées, il contemplait le ciel d’automne, il lui vint à l’esprit que lui, Gurdweil, n’habitait plus désormais telle ou telle maison, mais dans la ville de Vienne tout entière : il habitait Vienne au sens littéral du terme. L’idée lui parut si drôle qu’il se prit à sourire.
Sentant le froid, il se leva et se mit à arpenter les sentiers dont le gravier craquait sous ses pas. Il décida d’aller prendre le tram plus tôt. Le temps d’arriver à Meidling, dans le douzième arrondissement ! Et même une fois là bas, il lui faudrait demander son chemin ! D’ailleurs, on lui avait affirmé que l’établissement ouvrait à 5 heures. À vrai dire, l’asile des pauvres l’intéressait en soi et pas seulement parce qu’il en avait besoin en l’occurrence. Autrement, il aurait sûrement pu trouver de l’argent pour un hôtel. Depuis le temps qu’il désirait connaître ce genre d’institution, l’occasion lui en était enfin fournie.
Au bout de trois quarts d’heure de tram, il descendit au terminus. La nuit tombait déjà. Il se trouvait non loin d’un pont de chemin de fer sur une place vide et froide, un endroit où il n’était jamais venu de sa vie. Quelques immeubles se disséminaient çà et là, des constructions neuves à plusieurs étages, des logements ouvriers apparemment. On ne voyait pratiquement âme qui vive. Les seuls voyageurs, tous des gens du peuple, descendus avec lui du tram avaient disparu chacun de leur côté.
Gurdweil s’avança le long des rails, attendant l’hypothétique passant qui lui indiquerait le chemin. Une vieille femme à qui il s’adressa réfléchit un instant et répondit qu’elle ne savait pas où se trouvait l’hospice de l’Empereur François-Joseph. Il continua sa marche et avisa un homme vêtu de haillons, un baluchon à la main. Celui-ci saura certainement, se dit Gurdweil. Effectivement, il le savait.
« Passez sous ce pont, jeune homme. Vous trouverez sur votre droite des escaliers. Montez et vous le verrez juste en face de vous. C’est le seul bâtiment là-bas. »
Gurdweil revint sur ses pas, passa sous le pont, faiblement éclairé par un unique bec de gaz, et gravit les escaliers. Il faisait nuit noire. Il déboucha sur un grand terrain vague désert. À cent pas de là se dressait un grand bâtiment blanc de quatre étages, éclairé par quatre réverbères. « Le voilà ! » se dit Gurdweil en s’avançant droit dessus.
Il arriva devant le pavillon des femmes. Un porche qui s’étendait le long du mur abritait un groupe de femmes de tous âges – une centaine au moins – debout ou à genoux. Il régnait un silence mortel, comme si elles attendaient, le souffle coupé, un événement important. Quelque chose de mystérieux se dégageait de cette scène, et Gurdweil eut le sentiment d’être tombé dans une assemblée de conspirateurs.
Il contourna le bâtiment et, de l’autre côté, découvrit des hommes alignés le long du mur en rang d’oignons, comme à l’armée. Une légion d’hommes sombres, maussades, hirsutes, loqueteux, des vieux et des tout jeunes, le genre de types qu’on ne voyait jamais, ou rarement, en ville. Trois ou quatre par rangée, ils demeuraient silencieux ou chuchotaient entre eux, la plupart dans des postures simiesques. Quelques-uns fumaient de vieux mégots. Il faisait noir. Les deux réverbères aux deux extrémités du long bâtiment ne suffisaient pas à éclairer le secteur.
Gurdweil s’approcha par-derrière, sans attirer l’attention. Son cœur défaillit, comme succombant sous le poids de cette masse humaine. Le lourd et terrible silence envahit aussitôt son âme et il eut l’impression d’avoir attendu là comme eux depuis le jour de sa naissance. Inconsciemment, il se voûta lui aussi et sa silhouette se confondit peu à peu avec celle de ses voisins. De temps en temps, une forme humaine se détachait de l’obscurité et rejoignait la file. On n’entendait pas les gens approcher car ils avançaient à pas de loup. On aurait dit, songea Gurdweil, qu’ils se tenaient cachés dans le noir depuis longtemps, à deux pas, et que maintenant il leur suffisait d’en faire un pour prendre place derrière lui. Avec beaucoup de précautions, comme s’il avait peur de réveiller quelqu’un, il chercha dans sa poche une cigarette. La flamme du bec de gaz scintillait au loin. Et puis soudain le silence fut déchiré par le sifflement aigu d’un train qui pétrifia Gurdweil, comme si ce sifflement imprudent avait pu leur nuire à tous. Son voisin, un homme de haute taille, au visage hâve et à la barbe clairsemée, murmura :
« 5 heures. Il siffle à 5 heures. Ils vont ouvrir dans une minute. » Ils commencèrent à avancer lentement l’un après l’autre, toujours en silence. Il fallut vingt minutes à Gurdweil pour atteindre la porte gardée par deux robustes gaillards moustachus, au visage dur. Une partie des pauvres exhibaient des cartes rouges, d’autres en recevaient de semblables des mains des gardiens. Gurdweil laissa passer devant lui son voisin barbu qui fut arrêté à l’entrée.
« Toi, je te reconnais, tonna un des gardiens, tu es ici depuis huit jours. File, vaurien ! » Et il l’expulsa. « Au suivant ! »
Gurdweil pénétra dans un passage étroit qui conduisait à une grille où deux hommes inspectaient les candidats. Ceux dont la propreté laissait à désirer étaient emmenés pour êtres lavés et désinfectés. Plusieurs réclamaient spontanément un bain. Gurdweil suivit les habitués du lieu. Il déposa sa montre dans le coffre du couloir où l’on gardait les objets de valeur et entra dans une salle d’eau, longue et étroite, où s’alignaient le long des murs des lavabos en zinc, avec au milieu une grande tringle sur laquelle pendaient du linge et des serviettes rêches comme des brosses à récurer. « À Rome, fais comme les Romains », pensa Gurdweil, et il se glissa entre les hommes poilus et torse nu. Il se lava comme eux à l’eau chaude et glacée, comme eux il fourra ses doigts dans ce monticule de savon jaune, mou et gluant, placé entre les robinets. Dans une petite pièce carrée contiguë à la salle de bains, un miroir fêlé brillait sur le mur comme un coquillage, au-dessus d’une table contenant quelques peignes aux dents collées de crasse.
C’est là que l’on coiffait en silence cheveux et barbes mouillés et que les pauvres loqueteux prenaient soudain une physionomie moins sauvage. Puis une porte menait à une grande salle spacieuse avec deux rangées de tables et de bancs de chaque côté d’un passage assez large.
Lavés et peignés, ils s’assirent docilement sans bruit autour des tables et attendirent dans un silence complet. Gurdweil ignorait ce qu’ils attendaient, mais il s’abstint de poser des questions pour ne pas avoir l’air novice, et aussi parce que la parole ici ne paraissait pas de mise, ni naturelle. C’était à la fois étrange et effrayant d’observer tous ces gens sombres et muets, trois cents adultes qui ne pipaient mot.
Soudain, comme répondant à un signal secret, ils se levèrent tous ensemble, murmurèrent une courte prière qui courut entre les rangs, pareille à un léger bruissement de feuilles, firent le signe de la croix et se rassirent. Puis les deux hommes à l’extrémité de chaque table se levèrent de nouveau ; ils se dirigèrent vers une sorte de large guichet au fond de la salle que Gurdweil n’avait pas aperçu tout de suite, et revinrent peu après avec de grands plateaux contenant une douzaine de tranches de pain noir et autant de bols gris métalliques remplis d’un liquide brunâtre : une épaisse soupe au cumin. Trois cents bouches dévorèrent le pain avec appétit et avalèrent la soupe à même le bol, faute de cuillères. Surmontant son dégoût, pour faire comme tout le monde et ne pas paraître snob, Gurdweil but le breuvage tiède et insipide. Il l’ingurgita comme un médicament en se bouchant les narines pour éviter de respirer le parfum nauséabond qui lui rappelait un peu l’odeur légèrement acide des bains russes du troisième arrondissement.
Une fois le repas terminé et la table desservie, une voix annonça : « Aux dortoirs ! » Dans le corridor, près de la cuisine, ils s’alignèrent à nouveau devant une lourde porte en fer pareille à celle d’une prison. Les nouveaux reçurent des cartes vertes, valables pour cinq jours, qui indiquaient leur dortoir et leur lit. Gurdweil était au troisième étage, au numéro 212. La grande salle, éclairée faiblement par une seule ampoule, contenait cinquante à soixante lits métalliques si rapprochés les uns des autres qu’ils ne laissaient qu’un étroit passage entre eux. Les lits étaient nus, sans matelas. Sur un sommier flexible, il y avait trois couvertures pliées d’un brun foncé.
Par chance, le lit de Gurdweil se trouvait dans un coin près du mur. Il examina ses couvertures autant que la faible lumière le permettait et les trouva assez propres. Son voisin, un petit homme chauve frisant la cinquantaine, extirpa de sa poche du fil et une aiguille et, ôtant son pantalon, entreprit de le repriser. Il expliqua à Gurdweil (ici on rouvrait magiquement la bouche comme si un sort était dissipé tout à coup) :
« Faut bien le reconnaître, ils tiennent à la propreté ici. C’est le meilleur asile de Vienne, vous pouvez me croire, mais seulement cinq nuits par mois. Ils vous ont drôlement à l’œil, mais on peut quand même se débrouiller pour les rouler. Avec quelques groschen on peut s’acheter une carte pour deux ou trois nuits. Il y a beaucoup de vendeurs. Monsieur mon voisin aurait-il un bout de fil noir ? Je n’en ai que du blanc et ça ne convient pas à mon pantalon. »
Gurdweil n’avait pas de fil.
« Tant pis ! reprit le voisin de Gurdweil avec le sourire d’un vieil ami. Le tout, c’est de raccommoder les trous !
« Je vois que vous ne vous y connaissez pas, dit-il en observant Gurdweil se débattre avec les couvertures. Regardez : on en étend une. en guise de drap, l’autre on la plie pour la mettre sous la tête et on se sert de la troisième pour se couvrir. Vaut mieux aussi cacher les vêtements et les chaussures. Le meilleur endroit c’est sous votre tête. C’est ce que je fais. » Il prit un ton confidentiel : « Parce que ici, vous savez, il y a des types bizarres… et ça paye d’être prudent ! »
Gurdweil prépara son lit selon les conseils de son voisin. Il ôta son manteau, le posa à la tête de son lit et pria l’homme de veiller dessus tandis qu’il allait inspecter les lieux. Le dortoir communiquait avec deux autres grandes salles, remplies elles aussi de lits. Les occupants discutaient en groupe ou restaient assis sur leurs lits à coudre ou à lire des morceaux de journaux ; d’autres avaient préféré enlever leurs loques et se coucher. Il ne faisait pas froid. Il se pratiquait même une sorte de commerce. On faisait des affaires. Un homme parcourait les lits et les dortoirs en questionnant à voix basse : « Qui veut troquer un pantalon ? » tandis qu’un autre annonçait : « Cigarettes ! » Un autre encore s’offrait à cirer les chaussures. On vendait de tout, qui un canif, un gilet, qui des bretelles… On négociait des cartes d’entrée pour deux, trois ou même quatre nuits. Tout ce marchandage se traitait à voix basse et à la sauvette. Le temps pressait puisqu’ils devaient être tous au lit à 8 heures, au moment de l’inspection. Gurdweil sortit dans le couloir pour fumer. Le couloir était plein, le trafic à son comble. Sur l’escalier, on cirait des chaussures éculées et trouées, on échangeait, on vendait et on achetait. Quelqu’un demanda à Gurdweil s’il voulait vendre sa veste ; il lui en proposait deux schillings avec, en plus, sa veste à lui qui valait bien la même somme. Un autre voulut lui échanger ses chaussures. Il y avait une telle foule devant les toilettes qu’il dut attendre un bon quart d’heure.
Après quoi, il revint dans son dortoir. Son voisin était toujours en plein raccommodage.
« Je vous l’avais bien dit ! Quelqu’un s’est mis à rôder autour de votre lit comme un vautour. Sans moi, votre manteau aurait disparu… Ici il faut se méfier ! »
Gurdweil le remercia et s’assit sur le lit. Son voisin eut bientôt terminé sa couture et étala son pantalon sur sa couche.
« À votre tour de me rendre service et de surveiller mon pantalon. J’en ai pour une minute. » Et il sortit en caleçon dans le couloir.
Gurdweil se déshabilla, mit ses vêtements sous sa couverture de tête et se coucha. Le remue-ménage du dortoir se calmait lentement. La faible lumière qui tombait du plafond éclairait des masses allongées sur les lits et projetait ici et là des taches d’ombre. Le silence qui bientôt régnerait en maître commençait à s’emparer de ces hommes épuisés. Il faisait nuit noire aux fenêtres et il valait certainement mieux être étendu ici sur un sommier métallique, plus doux qu’en apparence et formant une sorte de niche pour le corps, que d’errer dans les rues comme la veille. Gurdweil avait l’impression d’être très loin de Vienne et de toutes les choses familières, sur une île perdue, entre des étrangers aux coutumes bizarres. Il lui semblait ne pas avoir vu Thea depuis des siècles. Que faisait-elle en ce moment ? Des réponses aussi variées que pénibles étaient déjà prêtes à surgir des limbes de son esprit mais il les chassa bien vite. Pourquoi la nuit dernière, alors qu’il était devant la fenêtre de sa chambre, espérant la voir lui ouvrir et l’appeler, pourquoi n’était-elle pas venue ?… Elle n’avait pas senti qu’il était en bas, dans la rue déserte, en train d’attendre… Une autre femme l’aurait peut-être su…
Il était couché sur le flanc, le visage tourné vers la salle. Tout à coup il entendit des coups sourds et vigoureux qui paraissaient venir à la fois de très loin et de dessous son lit. Incapable de situer la source de ces coups, il fut saisi d’inquiétude. Il se souleva sur les coudes et regarda les autres dormeurs, se demandant pourquoi aucun d’eux ne s’en souciait. Pouvait-il être le seul à les avoir entendus ? Son voisin n’était pas encore revenu. Où avait-il donc disparu, celui-là ? Au bout de deux minutes, les coups cessèrent. Il se rendit compte alors qu’ils venaient d’en bas, de la tuyauterie du chauffage central qui courait le long des murs, à proximité du plancher. Il devait être 8 heures et sans doute était-ce là le signal du couvre-feu.
Au même instant, son voisin revint sur la pointe des pieds et se hâta de se déshabiller. Il lança un regard à Gurdweil et, voyant que celui-ci avait les yeux ouverts, il lui chuchota :
« Maintenant il faut se coucher et se taire ! Chut ! Le règlement est strict et gare à celui qui ne le respecte pas. Je sais de quoi je parle ! »
Il se blottit sous sa couverture sans ajouter un mot. Une minute après, le surveillant arriva de la salle voisine, passa d’un lit à l’autre comme l’unique survivant parmi les morts d’un champ de bataille (le silence n’était rompu à présent que par quelques ronflements isolés) et il sortit satisfait, mission accomplie.
« Et voilà, l’inspection est terminée, grogna son voisin, mais je n’ai pas sommeil. Vous non plus, on dirait ?
– Il est encore très tôt.
– Oui. À vrai dire, ici il faut se lever aux aurores. À 4 heures et demie, on tape sur les tuyaux du chauffage central et il faut se lever en moins de deux. C’est comme à l’armée ou dans une prison. Je connais l’un et l’autre. Je ne suis pas né d’hier, croyez-moi ! »
Gurdweil avait maintenant sa curiosité éveillée par cet homme-là et, comme il n’avait pas sommeil, il lui demanda quand et pourquoi il avait fait de la prison.
« Ah ! Mon cher ami, s’écria le type non sans orgueil, à mon âge on a déjà roulé sa bosse ! Et faire de la prison n’est pas si extraordinaire ! Il suffit d’une bêtise, d’une peccadille, et on vous met au trou. Les pauvres sont spécialement doués pour ça, on peut même dire que les prisons ont été construites exprès pour eux. Car les riches n’y vont jamais. Et si par hasard, ils s’y retrouvent, ils ont vite fait d’en sortir, faites-moi confiance ! Moi, j’ai fait de la prison plus d’une fois. Et, croyez-moi, ce n’est pas si terrible qu’on le dit. Parfois, lorsque l’hiver est dur, on s’arrange pour se faire coffrer. Là-bas, au moins, on a un toit sur la tête et quelque chose dans l’estomac.
« La première fois que je me suis fait coincer, j’étais très jeune. J’en ai pris pour quatre ans : la faute à ma jeunesse et à mon inexpérience. Mon père était tailleur de profession, un coupeur de première classe. Un costume sorti de ses mains était un vrai poème. La preuve, pendant des années, il a été chef tailleur chez Bergner. Mais il n’aimait pas le métier. Il y a des gens qui ne sont pas faits pour travailler. Ils feraient n’importe quoi pour ne pas travailler tous les jours à heures fixes. Et on n’y peut rien. C’est question de tempérament. À mon avis, les humains se divisent entre montures et cavaliers, et mon père voulait être un cavalier. À part ça, il adorait les bijoux en or, en particulier les bagues serties de pierres précieuses. Pas pour en porter, non, il s’en fichait complètement. Il aimait simplement les toucher, les regarder comme un enfant ses jouets. Il avait un énorme plaisir à les tenir entre ses mains. Et un beau jour, il a abandonné les ciseaux et il est devenu marchand de bijoux : il achetait une bague (il y a une bourse spéciale pour l’or), se régalait les yeux pendant quelques heures ou bien une journée entière, et puis il la revendait avec un petit bénéfice ou même parfois à perte et il en achetait une autre. En ce temps-là, il gagnait surtout sa vie en jouant aux cartes. Il avait un ami roumain : un certain Chornotescu. Un homme très impressionnant avec des manières raffinées et des vêtements toujours à la mode. Je me souviens encore de lui : grand, bien fait, un beau visage, viril, encore jeune malgré son épaisse chevelure grisonnante. Ces cheveux gris et son visage jeune lui donnaient un air très aristocratique. Et, d’ailleurs, il aimait bien ajouter à son nom un petit titre de noblesse : un jour c’était comte, un autre baron Chornotescu… Il faut vous dire que tout le monde le croyait. Autrement, ça n’aurait pas été possible. Au contraire, les gens étaient surpris quand on leur affirmait qu’il n’était ni comte ni baron. Même son accent étranger en allemand avait quelque chose d’aristocratique. En plus de l’allemand et du roumain, il parlait plusieurs langues : le français, l’italien, un peu d’anglais. Bref, pour moi, il symbolisait la virilité, l’élégance et la connaissance du monde. En tout cas, ce Chornotescu était un habitué des grands cafés comme le Bristol, le Ritz et d’autres où il guettait ses proies, de préférence les jeunes et les étrangers. Il s’approchait d’eux, se présentait et entamait la conversation. Il n’était jamais à court d’un sujet, il parlait de tout avec intelligence et goût : il avait vécu dans toutes les capitales européennes et même en Amérique. Après avoir tâté le terrain et apprécié le gibier, il invitait sa nouvelle connaissance dans un restaurant somptueux et ensuite à une partie de cartes. Entre-temps, on prévenait mon père qui, le soir, à l’heure dite, apparaissait dans la salle de jeux en parfait étranger, feignait de s’intéresser à la partie et, posté derrière son partenaire, signalait au Roumain selon un code convenu les cartes du pigeon. Vous comprenez bien que celui-ci n’avait aucune chance de gagner. Au bout de quelques heures, il était plumé. Et, s’il demandait une revanche pour le lendemain soir, le Roumain inventait toujours une excuse pour se dérober. Il ne jouait jamais deux fois avec la même personne. Il était méfiant. Parfois mon père se chargeait de trouver la victime, il était un expert. Alors c’était lui qui jouait tandis que le Roumain regardait, avec le même résultat. Ils fréquentaient aussi les célèbres stations balnéaires : Carlsbad, Marienbad, Ishchl, etc. Chacun s’installait dans un hôtel différent, des hôtels de grand luxe, bien sûr, et le jeu recommençait. Ils gagnaient gros, en général, mais ils avaient aussi des dépenses. À part ça, comme dans chaque profession, il y avait une morte saison où ils devaient vivre de leurs économies et ils se retrouvaient parfois sans le sou. On ne les attrapait jamais, voyez-vous : ils faisaient bien leur boulot. À cette époque-là, j’avais dix-huit ans. J’avais perdu ma mère très jeune et je n’avais ni frères ni sœurs. Mon père voulait faire de moi un commerçant et, après l’école, il m’avait envoyé dans une grande maison de textiles. Je n’y suis resté que quelques mois. Cinquante couronnes avaient disparu et on m’a fichu à la porte. Mais ça m’était égal. Rester à la même place, c’était pas mon point fort. Au bout d’un certain temps où je n’ai rien fait, mon père m’a expédié dans une autre maison. Là-bas non plus, je ne me suis pas éternisé ni dans la troisième, ni dans la quatrième, ni dans la cinquième : il y avait toujours quelque chose qui clochait. À l’époque où mon père a abandonné les ciseaux, j’avais dix-huit ans et j’étais employé depuis six mois dans une grande société d’export. J’étais travailleur, vif et connaissais mon boulot. Je gagnais déjà cent couronnes par mois, un assez bon salaire et mes patrons étaient satisfaits. Mais j’avais d’autres projets. J’attendais seulement l’occasion. Je ne voulais plus donner dans la bricole. L’occasion ne s’est pas fait attendre. Un jour d’automne, mon patron m’a donné deux mille couronnes à envoyer par la poste. C’était midi moins le quart. La pause du déjeuner durait de midi à 2 heures. Je ne devais rapporter le reçu de la poste qu’après. J’ai fait rapidement mon calcul et je me suis décidé : avec deux heures d’avance, je serais hors de portée quand on découvrirait l’affaire. J’ai pris le fric, j’ai sauté dans un fiacre et je me suis fait conduire directement à la gare du Nord. L’express partait à 1 heure. J’ai donc eu le temps d’acheter un billet et de prendre le train. Le lendemain, j’arrivai à Berlin. Je suis descendu du train à midi, sans bagage, sans ami, libre comme l’air dans la grande cité étrangère. J’étais sûr qu’on ne m’attraperait pas. Hardiment, comme un véritable Berlinois de souche, j’ai quitté la gare et j’ai débarqué dans la rue qui s’ouvrait devant moi. J’avais faim mais je n’avais pas d’argent allemand. J’ai erré de rue en rue ; les banques étaient fermées au moment du déjeuner. Finalement, après avoir rôdé une bonne heure, j’ai trouvé un changeur ouvert. J’ai échangé un billet de cent couronnes (je ne voulais pas tout changer au même endroit, par précaution) et encore deux cents ailleurs. J’avais assez d’argent pour le moment. Je suis d’abord allé m’offrir un gueuleton dans un restaurant chic. Ensuite, je me suis payé une jolie valise et, un peu plus tard, j’ai loué une chambre chez une vieille femme. Je me suis inscrit sous un faux nom, comme étudiant, né à Munich. À partir de là, je me suis fait appeler Karl Schtippter, un nom qui m’avait plu.
« Les jours suivants, j’ai acheté des vêtements et du linge de corps élégants et je me suis préparé à une vie de confort. Il me restait mille deux cents marks, de quoi suffire pour quelques mois. Maintenant, je commençais à regarder autour de moi. À vrai dire, quelques “occasions” s’offraient de temps à autre, mais c’étaient des broutilles, un plat de légumes sans viande. J’attendais une grosse “affaire”. Je n’écrivais pas à mon père, bien entendu. Bien plus tard, j’ai appris qu’il était arrivé à un compromis avec mon patron. De toute façon, l’histoire a été étouffée. Mon père ne tenait pas à ce qu’elle s’ébruite ni qu’on ouvre une enquête. Il avait de bonnes raisons de ne pas vouloir éveiller l’attention des “autorités”, sinon il n’aurait pas été aussi généreux. Non, il n’était pas d’une nature généreuse. Le résultat, c’est que j’ai pu rester ainsi tranquillement à Berlin, la bride sur le cou, à poursuivre mes petites affaires. Je m’étais trouvé une jeune “épouse” qui me rapportait un peu aussi. Sa “tante”, une vieille garce pingre, était très douée, entre autres, pour les “disparitions”. Une matrone rouée aux airs de femme respectable, qui avait la cinquantaine passée, un triple menton et le désir de plaire encore. Elle m’avait pris en affection et je pouvais lui demander de l’aide en cas de besoin. Elle habitait un grand appartement avec plusieurs pièces, dans une maison entourant une terrasse qui lui appartenait. Chez elle se réunissaient des gens divers aux occupations mystérieuses qui jouaient souvent aux cartes et buvaient jusqu’à l’aube. Je n’étais pas attiré par le jeu et n’en tirais aucun plaisir. Je n’avais d’ailleurs pas de talent. La seule fois où j’avais joué m’avait amplement suffi, bien que je n’eusse rien perdu. Néanmoins, j’étais parmi les invités réguliers de la tante Bertha. Quatre mois se passèrent ainsi, sans événement majeur. Et voilà qu’un beau jour, je fis une rencontre dans un grand restaurant du Kurfürstendamm (je ne dînais que dans les meilleurs restaurants). Je réalisai immédiatement que c’était la personne et l’occasion que j’attendais : un homme dans la force de l’âge, descendant d’une très riche famille aristocratique, propriétaire de vastes domaines en Westphalie. Il passait ses hivers à Berlin dans sa villa avec sa fille unique de dix-huit ans. Il n’était pas marié et il avait au contraire un penchant pour les messieurs, je l’ai senti tout de suite. J’ai décidé d’en tirer parti. Je n’étais pas laid, je m’habillais bien et j’avais de bonnes manières. J’ai immédiatement remarqué que je lui plaisais. Bien entendu, je ne lui ai pas donné mon vrai nom ni celui dont j’usais à Berlin. Je me suis inventé une autre identité et une fausse adresse. Au début, on s’est rencontrés deux trois fois dans le même restaurant et il ne s’est pas montré radin. Il m’a invité aussi dans des cafés et des caves de dégustation. Il m’a offert une bague ornée d’un beau diamant et m’a même emmené au théâtre où il m’a présenté à sa fille comme “son jeune ami von Mirten”. Je n’ai apparemment pas fait grande impression sur la fille car elle m’a regardé de très haut et n’a pas daigné échanger avec moi une seule parole. Ce qui ne m’a fait ni chaud ni froid et j’ai prétendu ne rien remarquer. L’important c’était que j’avais pris le vieux au piège ; le reste viendrait après. Mon plan était prêt. De toute façon, l’homme ne m’avait pas encore fait de proposition malhonnête ; il attendait probablement que nos rapports se resserrent. Le même soir, après le théâtre, je l’ai accompagné en voiture jusqu’à sa villa et, en me quittant, il m’a invité à dîner le lendemain chez lui. Le lendemain, à part moi, il y avait cinq invités : un vieux couple et leur fille, l’amie de la demoiselle, et un jeune homme. J’ai noté les entrées et les sorties de la maison et j’ai décidé d’agir le surlendemain soir, où mes hôtes étaient conviés chez le vieux couple.
« Ce soir-là, je me suis muni d’outils que je tenais toujours prêts et j’ai pris le chemin de la villa où je suis arrivé vers 10 heures. Par la grille qui cernait le jardin, on pouvait voir le bâtiment et le premier étage où étaient situées les chambres du vieux et de sa fille. Il faisait noir. La rue tranquille et déserte était éloignée du centre de la ville – un quartier cossu et résidentiel. D’autant plus que par cette soirée pluvieuse de février, il n’y avait pas un chat dehors. Je connaissais bien la maison de l’extérieur, les deux derniers jours je l’avais inspectée en long et en large. J’ai sauté par-dessus la grille, qui n’était pas très haute, droit dans le jardin. À cet instant, la porte s’est ouverte et quelqu’un est sorti. J’ai retenu mon souffle et j’ai attendu. J’ai reconnu le valet de chambre (ils avaient seulement un valet et une cuisinière) qui quittait la maison. C’est ma chance, je me suis dit, il n’y a pas une minute à perdre. Une fois le valet disparu dans la rue, je me suis approché pour regarder par la fenêtre de la cuisine. La cuisinière, une femme âgée, lisait le journal. Je suis retourné à la porte d’entrée pour vérifier si par hasard le domestique ne l’avait pas laissée ouverte et, à mon grand étonnement, elle l’était. En un tournemain, j’ai ôté mes chaussures que j’ai cachées dans le jardin, je suis entré dans le hall et j’ai filé d’un saut au premier étage. Je n’ai pas eu de mal à forcer la porte, j’avais de très bons outils et, en une seconde, j’étais à l’intérieur. À partir de là, tout a marché comme sur des roulettes. En un quart d’heure, j’ai fouillé tous les coins et les recoins de la maison et j’ai été bien récompensé de ma peine. À vrai dire, je n’ai pas découvert beaucoup d’argent liquide – quelques centaines de marks – mais en revanche j’ai trouvé ce que je cherchais : le coffre à bijoux de la famille. À la sortie, comme à l’entrée, tout s’est passé avec discrétion, et au bout d’une heure de marche (j’avais évité de prendre une voiture) je suis arrivé sain et sauf à la maison. À l’ouverture du coffre, j’ai été ébloui : il contenait une fortune fabuleuse. Des perles, des bagues, des chaînes, des colliers anciens et précieux qui illuminaient la chambre de tous leurs feux. J’ai été pris de terreur devant cette richesse. J’ai su plus tard qu’il y en avait pour un demi-million de marks. J’ai tout remis en place, à part trois bagues que j’ai fourrées dans ma poche. J’ai caché le coffret dans une valise avec mes vêtements, j’ai fermé la valise à clé et je l’ai emportée le soir même chez la tante Bertha pour qu’elle me la garde jusqu’au lendemain. Car j’avais décidé de partir le lendemain pour Hambourg et, de là, d’embarquer sur le premier bateau à destination de New York. J’ai passé deux heures chez la tante et puis je suis rentré chez moi pour dormir.
« Le lendemain, j’ai réussi à vendre une bague six cents marks à un petit bijoutier et j’ai acheté un billet de train pour le soir. Et puis voilà que j’ai été tenté de vendre les deux autres bagues. Le second bijoutier à qui je les ai proposées les a examinées sous toutes les coutures, a regardé les pierres à la loupe et m’a demandé le prix. J’ai proposé trois mille marks, un prix assez élevé pour ne pas éveiller de soupçons et on s’est mis d’accord sur deux mille sept cents. Et puis il m’a annoncé, le salaud, qu’il n’avait pas une somme pareille sur lui et qu’il me faudrait revenir à 3 heures de l’après-midi. D’ici là, il trouverait l’argent et nous conclurions l’affaire. Et moi, pauvre crétin, qu’est-ce que vous croyez que j’ai fait ? Je suis retourné chez le bijoutier à 3 heures pile. Je n’étais qu’un gamin, plein de culot, mais la tête mal vissée sur les épaules. Et à cause de cette petite erreur, j’en ai bavé dur. Je suis tombé droit dans la souricière. Je n’avais pas franchi le seuil du magasin que trois inspecteurs me mettaient la main au collet : ce mouchard m’avait donné à la police. Mais ils n’ont pas trouvé le coffret. J’ai simplement dit que je l’avais jeté dans la Spree et ils ont dragué la rivière pendant des jours sans rien repêcher, évidemment. N’empêche que j’ai été condamné à quatre ans de prison.
« Et le coffret à bijoux ? Je ne l’ai jamais revu, mon cher monsieur. À croire qu’il avait vraiment coulé dans la Spree ! En sortant de prison, j’ai été réexpédié à Vienne. Sans un rond, je n’ai pas pu revenir immédiatement à Berlin et, entre-temps, j’ai été appelé pour mon service militaire. Ce n’est qu’un an après que j’ai obtenu une permission d’un mois et que je suis retourné à Berlin. Pas trace de la tante ni de la valise ! Comme si la terre les avait englouties. Toutes mes recherches sont restées vaines. Personne dans la maison ni dans la rue n’a pu me fournir un renseignement sur elle, cette vieille voleuse. Elle avait simplement chipé mes bijoux et s’était fait la belle. Ah ! Si j’avais pu lui mettre la main dessus ! Je l’aurais étripée, cette sale charogne ! Mais j’ai dû rejoindre l’armée et ça été la fin de l’affaire. »
Le voisin de Gurdweil se tut. Les masses informes des corps allongés sur les rangées de lits étaient à peine visibles sous le chiche éclairage du plafonnier. Le silence se remplissait de lourds ronflements de toutes sortes d’où s’échappait de temps en temps un gémissement ou une plainte. Il n’était certainement plus très tôt.
« Chornotescu et votre père, que sont-ils devenus ?
– À la fin de mon service militaire, Chornotescu est tombé malade. Dans sa jeunesse, il avait attrapé la syphilis, dont il avait guéri. Mais cette maladie est trompeuse. On ne peut jamais être certain. Elle demeure dans le sang, sans douleur ni symptômes apparents, mais quand on atteint la cinquantaine, elle se déclare de nouveau et il n’y a plus rien à faire. Chornotescu a eu ce qu’on appelle une paralysie du cerveau. Il a perdu la raison. Il est resté à l’hôpital pendant quelques semaines, souffrant de douleurs atroces, et puis il est mort. Et, deux ans après, mon père est mort à son tour, en me laissant une bague que j’ai vendue pour trois cents couronnes. »
Gurdweil, fatigué, s’endormit immédiatement et fut la proie de rêves fantasques où son voisin jouait un grand rôle sous des déguisements étranges et variés. Soudain il se réveilla, pris de panique. Quelqu’un se penchait sur lui. Il reprit vite ses esprits et reconnut son voisin, debout, vêtu seulement de sa chemise.
Gurdweil se redressa :
« Que faites-vous ici ?
– J’ai mal au ventre, mein Herr, une crise aiguë de diarrhée.
– Eh bien, qu’attendez-vous ? Allez donc aux cabinets ! »
Et il tendit la main pour reprendre son pantalon qu’il venait de découvrir dans la main du voisin. Celui-ci le lui donna comme si c’était un cadeau.
« Ah ! Voilà, mein Herr. Je vous en prie, ne vous méprenez pas. »
Il se tourna vers son lit, tira son pantalon de dessous les couvertures et l’enfila. Gurdweil tenait encore le sien à la main. Mû par un inexplicable remords, il dit sur un ton d’excuse :
« Je… J’en ai besoin pour moi. Je n’en ai pas d’autre, c’est pour ça que…
– Je comprends. Certainement, certainement ! » acquiesça le voisin avant de disparaître dans le couloir.
Néanmoins Gurdweil vérifia si le reste de ses vêtements était là, puis il se rallongea, mais sans pouvoir se rendormir. Son voisin revint vite et se recoucha aussi.
« Quelle heure est-il ? demanda Gurdweil.
– Je ne sais pas », répondit l’autre d’un ton sec et offensé en lui tournant le dos.
Gurdweil demeura allongé, les yeux ouverts. Le temps coulait lentement, réglé par de lointaines pendules, dispersées à travers le monde. Ici il n’y avait pas d’horloge et rien ne prouvait que le temps ne s’arrêtait pas, pour se fondre dans la nuit noire, dehors, et dans les ronflements qui montaient çà et là dans le dortoir. Rien non plus ne prouvait que Gurdweil n’était là que depuis la veille. Qui pouvait le garantir ? Il lui semblait vivre ici depuis des siècles. De toute façon, il se sentait un lien profond avec ces hommes endormis autour de lui, il était des leurs. Et qu’ils soient là, avec lui, lui donnait le sentiment d’être protégé. C’étaient de pauvres malheureux, capables de tout, mais en même temps ils méritaient l’amour et la pitié, et aussi qu’on acceptât leur amour et leur pitié. Dans la vie de chaque être humain, il y a un moment où l’on se sent lié intimement à tous les autres hommes où qu’ils se trouvent et quels qu’ils soient, sans exception. Qu’il en soit clairement conscient, ou bien qu’il ne le perçoive que vaguement, tout individu passe par cette expérience.
Puis les réflexions de Gurdweil se portèrent, sans rapport évident, sur Lotte. Lotte aux belles et fines mains, accablée par un chagrin mystérieux qui consumait la flamme de sa vie. Son cœur se serra. Il sentait bien qu’il existait un lien entre sa situation et les souffrances de Lotte, mais la nature de ce lien lui échappait. Finalement, il pensa à Thea, sans amertume, sans colère, mais au contraire avec nostalgie et sérénité.
Il jeta un coup d’œil aux fenêtres, taches sombres sur le mur pâle. Il faisait toujours nuit noire. Il ferma les yeux pour essayer de dormir encore un peu. Mais à cet instant même les tuyaux du chauffage central se mirent à tambouriner comme la veille au soir, un bruit particulièrement importun et irritant dans le silence engourdi de la pièce. Les hommes commencèrent à se réveiller à grand renfort de bâillements et de toux creuses. Ils s’habillèrent avec une hâte surprenante, comme s’ils n’avaient pas une minute à perdre. Son voisin jeta un regard envieux sur le pantalon de Gurdweil, puis lui demanda sans la moindre gêne s’il avait bien dormi.
En bas, après la toilette et un petit déjeuner composé du même pain noir et du même brouet que la veille, on les fit sortir dans l’obscurité et le froid, et chacun s’en alla de son côté. Il était 5 heures et demie. Gurdweil s’achemina sans se presser vers le centre-ville et, quand il atteignit enfin le Ring, il faisait déjà jour et les rues s’animaient. Par miracle, il dénicha dans l’une de ses poches un schilling oublié et il se dépêcha d’entrer dans un petit café, heureux comme un grand voyageur de retour chez soi. Après y avoir passé une bonne heure, il fut pris d’une sorte de nervosité qui le poussa à quitter le café, bien qu’il ne sût absolument pas où aller. Il tourna dans Kärntner Strasse, jeta un œil indifférent sur les vitrines, remarqua soudain à la devanture d’un horloger qu’il était 9 heures et pressa machinalement le pas. À l’entrée de Johannesgasse, il s’arrêta, sursauta comme s’il avait reçu un grand coup dans le dos, mais continua néanmoins le long du même trottoir, la tête baissée et les mains dans les poches de son manteau. Juste au moment où il se demandait, comme la veille, s’il allait rentrer chez lui, quelqu’un lui barra la route. Il leva les yeux et vit devant lui Thea qui souriait. Terriblement embarrassé, il voulut s’écarter, mais elle l’attrapa par le bras.
« Que se passe-t-il, mon lapin ? dit-elle simplement, comme si rien ne s’était passé entre eux. Où avais-tu disparu ? Pourquoi ne rentres-tu pas à la maison ?
– Je… Je pensais…, bredouilla Gurdweil, regardant le bout de ses chaussures, c’est-à-dire que justement j’étais en chemin… ».
Le visage de Thea s’orna d’une expression narquoise. Elle dévisagea son époux sans dire un mot.
« As-tu une cigarette ? » lâcha Gurdweil.
Peut-être voulait-il lui indiquer ainsi qu’il ne lui gardait pas rancune.
Thea ouvrit son sac et lui tendit le paquet.
« Viens, accompagne-moi jusqu’à Johannesgasse et puis tu rentreras à la maison. »
Gurdweil s’exécuta. Recroquevillé, troublé, l’esprit vide de toute pensée, il trotta un moment à côté de sa femme. Puis il prit la direction de Kleine Stadtgutgasse.
OceanofPDF.com