La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 20 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 20

20

 

 

« Un vrai temps de chien ! s’exclama le vieux baron en leur ouvrant la porte.

– Oui, glacial », acquiesça Gurdweil.

Au salon, Poldi, le frère aîné de Thea, affalé sur le canapé, son long fume-cigarette ambré à la bouche, lisait le journal, tandis que le chat tigré pelotonné sur ses genoux ronronnait d’aise. Il leur tendit la main sans lever les yeux de sa lecture.

Freddi, les mains dans les poches, marchait de long en large. Il attendit que Thea s’éloigne un peu arranger ses cheveux devant le miroir pour demander en chuchotant à Gurdweil de lui prêter de l’argent. Il le fit d’un air dégagé sans même s’arrêter de marcher, histoire de bien manifester le manque d’importance du sujet. Le refus de Gurdweil ne sembla pas l’affecter outre mesure. Sa manière d’arpenter la pièce de ses longues jambes, en fredonnant, faisait penser à une espèce d’oiseau exotique.

Gurdweil fut frappé dès l’entrée par l’atmosphère oppressante de profond ennui qui régnait dans le salon. Il eut l’impression d’être resté alité ici même pendant une longue période, imprégnant les murs et les meubles de l’odeur unique des chambres de malades. Il eut envie de se précipiter aux fenêtres et de les ouvrir toutes grandes. Il fit du regard le tour de la pièce avec le sentiment de la découvrir pour la première fois, étonné par le mobilier hybride, dont une partie était ancienne, massive, sombre, fruit d’héritages familiaux, tandis que l’autre se composait d’objets médiocres, neufs, produits en série. Un sentiment de futilité absolue s’abattit sur lui, le heurta de plein fouet comme quelque chose de tangible et lui coupa le souffle. Mais il se reprit aussitôt avec la pensée qu’il ne s’agissait que des effets d’une nuit blanche. Comme à chacune de ses visites, il alla examiner de plus près le portrait du baron. C’était une peinture à l’huile, de moyen format, entourée de quatre autres tableaux d’ancêtres. Le baron était représenté sanglé dans un uniforme de major : un homme d’âge mûr, la barbe taillée dans le style de l’empereur François-Joseph. Gurdweil lui trouvait l’air stupide. Ces minuscules yeux fixes d’un bleu aqueux n’exprimaient rigoureusement rien. On aurait pu les effacer sans nuire au reste du visage. Le nez était puissant, énergique, tout autant que le menton saillant entre les deux pointes de la barbe. Impossible de discerner la moindre ressemblance entre ce visage et celui de Thea ; personne n’aurait pu imaginer qu’elle était sa fille, alors que les fils, eux, tenaient de leur père. En particulier Poldi, l’aîné.

Thea tira une chaise pour s’asseoir au bout du canapé et jeter un œil sur le journal de Poldi. Il lisait un roman d’aventures en feuilleton. « Pffft… Poldi ! s’exclama-t-elle. Comment peux-tu lire de telles âneries ? » Et elle lui arracha le journal des mains. Réveillé par son geste brusque, le chat pelotonné sur les genoux de Poldi leva vers elle des yeux ronds comme des soucoupes.

« Rends-le-moi, Thea ! dit Poldi sans bouger.

– Laisse tomber ces absurdités ! dit Thea en jetant le journal dans un coin. Tu vois Richard aujourd’hui ?

– Je ne sais pas. Peut-être. Pourquoi ?

– Si tu le vois, dis-lui que je n’ai pas pu venir l’autre jour au café. Il comprendra. Qu’il me téléphone après les fêtes au bureau. Tu n’oublieras pas ?

– Non. »

Gurdweil n’écoutait pas mais le nom de Richard le transperça comme une lance. Sans savoir qui était Richard et ce qu’il y avait entre lui et Thea, le nom en soi le troublait. Il éprouva même une sorte de colère contre ce Richard, bien qu’il ne fût encore pour lui qu’une abstraction. Mais il se ressaisit vite : en quoi serait-il concerné ? Aucun intérêt ! Il ne put cependant s’empêcher de tendre l’oreille en direction de sa femme. Il se leva machinalement de sa chaise mais se ravisa et se rassit.

« Et Reizi, que fait-elle ? demanda Thea à Poldi.

– Je ne l’ai pas vue, répliqua l’autre mollement.

– Comment ? C’est fini, vous deux ?

– Presque. Ça suffit !

– Tu as raison, Poldi ! approuva Thea satisfaite. Entre nous soit dit, je savais que c’était une passade. Reizi est une jolie fille, mais elle ne sait pas garder un homme : elle manque d’intelligence… Et sur qui as-tu jeté ton dévolu maintenant ?

– Je ne te le dirai sûrement pas, ricana Poldi. C’est un secret !

– Espèce de petit malin ! » Sa sœur le chatouilla sous l’aisselle. « Tu veux exciter ma curiosité. Est-ce qu’elle est blonde ?

– Je ne dis rien ! Pas encore. Peut-être une autre fois. »

Freddi continuait à arpenter tristement le salon, comme s’il attendait un train en retard. La conversation de Thea et de Poldi commençait à assommer Gurdweil. Leur ton égrillard l’irritait aussi. Il était 1 heure moins le quart ; il restait du temps jusqu’au déjeuner. Le baron avait disparu dans une pièce voisine et la baronne s’affairait dans la cuisine. Gurdweil ramassa le journal et se plongea dans sa lecture sans cesser, malgré lui, d’écouter sa femme et son beau-frère.

Tout à coup, Freddi s’arrêta près de lui et dit :

« Aimez-vous les chats, Rudolf ? Moi non. Ni les chats, ni les chiens, ni aucune autre espèce d’animal domestique ! Je n’arrive pas à comprendre ce que père leur trouve. Un chat, par exemple, vous donne toujours l’impression de guetter l’instant de vous sauter dessus. Regardez-le : il fait semblant de dormir, d’accord ? Mais vous ne pouvez jamais être sûr qu’il dort vraiment. À cette minute précise il se peut qu’il écoute… et entende tout ! J’en suis convaincu ! Même vos pensées les plus intimes, il les entend ! Même celles dont vous n’avez pas conscience !… Et c’est plutôt déplaisant ! Parfois, quand je suis seul dans la pièce avec le chat, j’ai envie de le tuer… Je ne peux pas supporter l’idée que l’on m’espionne en permanence. Non que j’aie quelque chose à cacher, mais parce que c’est un sentiment très désagréable. Les gens, c’est différent ! Ils ne voient rien ! Vous pouvez être avec eux et en même temps être seul et penser à ce qui vous passe par la tête. Ils ne remarquent rien. Mais pas les animaux, ni les chats ni les chiens… »

Gurdweil le regardait, stupéfait. Il n’aurait jamais soupçonné chez son beau-frère de telles pensées. Ce garçon, long et mince, qui donnait l’impression d’être à tout moment sur le point de se casser en deux avec un petit bruit sec, avait toujours paru à Gurdweil aussi creux qu’un fétu de paille. Ils n’avaient jamais échangé plus de quelques remarques oiseuses.

Freddi approcha une chaise de Gurdweil et poursuivit tranquillement :

« Ce chat sait très bien que je ne l’aime pas. Il se cache… maintient une certaine distance entre nous… Il ne s’approchera jamais de moi. Et il va sans dire qu’il ne s’avisera jamais de sauter sur mes genoux ou de se frotter contre mes jambes. Il sait… Il s’approchera de tout le monde, sauf de moi… Je dois vous dire que je ne lui ai encore jamais fait de mal à part le regarder de temps à autre. Mais il sait ce que je pense et il a peur… Il sait probablement aussi que dans mon enfance j’ai étranglé un chat, et il a peur…

– Vous exagérez, dit Gurdweil, qui commençait à se sentir mal à l’aise. Ils ne savent rien ! »

Mais Freddi feignit de ne pas l’entendre.

« Ce n’est pas ici que c’est arrivé. Nous étions en vacances à Salzkammergut. Je devais avoir neuf ans. Il y avait un chat. Il ne nous appartenait pas. Peut-être appartenait-il à notre voisin, je ne sais pas. Un professeur de Vienne possédait une petite villa à côté de chez nous. En tout cas, le chat avait l’habitude de se promener dans notre jardin. Chaque fois que j’y venais, je le trouvais là, se baladant comme chez lui, ou bien assis, immobile, tendant l’oreille… Il n’était pas très gros et son pelage était rayé de noir et d’orange. Il m’arrivait même de le croiser dans le couloir, parfaitement calme et sûr de lui. Son insolence finit pas m’irriter. N’importe quel chat aurait pris peur et se serait enfui, mais celui-là demeurait impassible, ce qui me contrariait beaucoup, mais je continuais d’attendre. Une fois ou deux j’ai tenté de l’approcher, très lentement, et il ne s’est jamais enfui. Quand j’étais assez près pour le toucher, il se contentait de me tourner le dos et de s’en aller le plus paisiblement du monde… Ce mépris dédaigneux ne faisait qu’accroître ma fureur. J’avais du mal à penser à autre chose et j’en perdais le sommeil. Une nuit, je rêvai que le chat entrait dans ma chambre, la chambre que je partageais avec Poldi, qu’il s’approchait de son allure flegmatique et restait au pied de mon lit pour m’observer. Dans mon rêve, je dormais et je refusais de me réveiller pour ce chat insolent. Je pensais attendre et voir ce qu’il voulait. Il continuait à me regarder comme s’il réfléchissait. Je voyais ses yeux d’un rouge brun et leur éclat perçant. Je n’avais jamais encore prêté attention à ses yeux. Bref, j’étais couché, je le regardais, il me regardait et j’avais la conviction qu’il me voulait du mal. Au bout d’un moment, il sauta sur mon lit, à mes pieds, et commença à marcher lentement sur mon corps en direction de ma tête. Je fis le mort. Il s’arrêta un instant et me fixa de ses yeux ronds qui, de près, paraissaient démesurément grands. Puis il s’enroula peu à peu autour de mon cou. Je sentis une légère pression, presque agréable, et une intense chaleur. Mais la pression s’accrut, il me devint difficile de respirer, et je me rendis soudain compte qu’il avait l’intention de m’étrangler. Je sortis brusquement une main de dessous les couvertures et l’attrapai au collet. Avec un grand effort, je réussis à l’éloigner de moi. Je lui serrai le cou en regardant son corps se débattre. Mais ses tendons étaient aussi durs que le fer : j’avais mal aux mains à force de serrer. Brusquement je m’aperçus que ses yeux avaient complètement disparu. D’ailleurs sa tête n’était plus la tête d’un chat, mais quelque chose d’étrange, ressemblant d’avantage à un objet qu’à un animal. Je le jetai par terre. Il tomba avec un bruit lourd et métallique. À mon grand étonnement, je constatai que le chat, le même chat, se relevait aussitôt en s’étirant comme après avoir dormi et tournait sa tête vers moi. Puis il bondit de nouveau sur le lit et l’épisode se répéta dans les mêmes détails plusieurs fois de suite.

« Le lendemain, j’ai guetté le chat toute la journée, je l’ai cherché dans le jardin et le reste de la maison, mais en vain. Il restait introuvable. La nuit, il n’est même pas apparu dans mes rêves. Mais le jour suivant, je l’ai vu sortir du couloir, en prenant son temps comme d’habitude. Je l’ai suivi de loin. Il est entré dans le jardin, s’est couché sous le grand poirier de la pelouse et il a attendu… j’ai commencé à m’approcher, sans qu’il bouge. Une fois tout près de lui, je me suis penché pour lui flatter l’échine ; il a miaulé de plaisir et il est venu se frotter contre ma jambe. Je me suis assis sur l’herbe encore humide de rosée et j’ai pris le chat sur mes genoux. Il s’est laissé faire. Je l’ai caressé en fixant ses yeux qui, contrairement à mon rêve, étaient bleu clair et aussi transparents que du verre. Tout en le caressant, mes doigts se sont rapprochés peu à peu de son cou ; soudain, mes deux mains l’ont encerclé et j’ai serré plus fort et encore plus fort. Le chat a poussé un miaulement bref et puis il s’est tu. Il se débattait avec ses pattes et tout son corps, il voulait m’atteindre au visage, mais je le tenais à distance. J’ai encore serré, ses yeux sont devenus très ronds, exorbités, et puis il a cessé de remuer. Je n’ai plus eu en face de moi que sa longue langue étroite, pareille à un ruban rose. Il me semblait qu’il respirait encore et j’ai maintenu mon étreinte. Finalement, pris de nausée, je l’ai envoyé rouler à terre. Il est tombé lourdement dans l’herbe et s’est figé, les quatre fers en l’air. Je me suis levé d’un bond. Il fallait le cacher, mais l’idée de le toucher me remplissait de dégoût. Pourtant, je n’avais pas le choix. Je l’ai tiré par la queue jusqu’aux buissons de fraisiers, près de la clôture, où je l’ai caché provisoirement. Le soir même, je l’ai jeté dans la rivière. »

Suivit un moment de silence. Puis Gurdweil dit :

« Quelle étrange et terrible histoire… vraiment terrible… »

Machinalement, il se tourna vers le chat, toujours niché sur les genoux de Poldi. Il se sentait vaguement honteux, incapable de regarder Freddi dans les yeux. À son avis ce dernier avait insisté sur chaque détail avec une sorte de plaisir sadique. Nul doute que le destin du chat de cette maison ne fût également scellé… Gurdweil fut aussitôt horrifié par ses pensées, qu’il soupçonna soudain Freddi de pouvoir lire. Il essaya de trouver de quoi distraire son attention, mais il avait l’esprit vide.

Thea continuait à bavarder avec Poldi. Quand allait-on enfin se mettre à table ? Il se sentait un creux à l’estomac. À aucun prix, il ne repartirait d’ici sans déjeuner. Soudain, il s’entendit proposer :

« Je peux vous donner un demi-schilling… si ça peut vous dépanner. »

Freddi ne réagit pas tout de suite. Il laissa passer une ou deux minutes avant de répliquer brièvement :

« Oui. Donnez toujours ! »

Il prit la pièce et la fit disparaître dédaigneusement dans le gousset de sa veste, sans même regarder Gurdweil. Il était visiblement satisfait de l’impression produite par son histoire sur son beau-frère. Il se leva et chuchota à l’oreille de Gurdweil, avec un sourire bizarre :

« Vous verrez, sa fin viendra aussi… à celui-ci, je veux dire.

– Mais pourquoi ? protesta Gurdweil, terrifié. Ne faites pas ça, Freddi, ce n’est pas bien ! »

Il vit en imagination Freddi étrangler le chat de ses doigts noueux et un immense dégoût l’envahit. Mais Freddi s’était remis à déambuler dans le salon, les mains enfoncées dans ses poches de pantalon, la tête un peu inclinée de côté, l’air de réfléchir à un problème compliqué.

La baronne fit alors sa réapparition, suivie du baron qui annonça :

« À table, les enfants ! »

Le repas se prolongea interminablement, à la grande irritation de Gurdweil. Assis à côté de Freddi, il ne pouvait s’empêcher de repenser à ce que celui-ci avait raconté et il en avait perdu tout appétit. Le vieux baron mangeait avec enthousiasme ; le visage congestionné par le plaisir et l’effort de la table, il louait chaque plat confectionné par la baronne, que le manque de domestiques obligeait à s’absenter constamment à la cuisine. Il parla de politique, de la grave situation économique, en s’interrompant de temps à autre pour solliciter respectueusement l’avis de Gurdweil. Immédiatement après le café, au moment où le baron s’installait sur le canapé pour fumer son cher cigare, Thea et Gurdweil prirent congé. Une fois dehors, Thea se plaignit d’être en retard et fila vers son rendez-vous.

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