La Vie conjugale
Chapitre 2
2
Cet après-midi-là, aux environs de 3 heures, Gurdweil se dirigea vers son café habituel, avec l’espoir d’y rencontrer une « victime », c’est-à-dire quelqu’un à qui il pourrait emprunter de l’argent. Avec un peu de chance, il aurait de quoi quitter la ville et aller à Kahlenberg ou au Prater.
Dans le Tiefer Graben, une rue étroite, ombreuse et calme, en plein cœur de la ville, où pullulaient les dépôts de cuir et les grossistes en textiles, des ouvriers en manches de chemise chargeaient d’énormes caisses sur de larges véhicules à plate-forme. Pendant l’opération, les lourds chevaux de trait dont les jambes, hiver comme été, étaient couvertes de poils au-dessus des sabots ruminaient mélancoliquement dans leur sac de foin. Un concierge en sandales, la pipe pendue à la bouche, arrosait le trottoir avec un tuyau rouillé. Sur le pas d’une porte, une jeune servante en tablier blanc criait à la cantonade d’une voix traînante : « Flo-ckiii, viens iciii ! » Mais le petit chien fauve au dos allongé et aux courtes pattes tordues poursuivait un mégot de cigarette poussé par le vent et ne montrait aucune inclination à rentrer au foyer. Sur le trottoir d’en face, un robuste ouvrier taquinait la jeune servante. « Mon petit cœur, pourquoi ne viens-tu pas dormir avec moi ce soir ? » Un gros camion descendit en vrombissant la rue et fit détaler Flocki.
Une agréable odeur de cuir tanné et de teintures fraîches s’échappait des entrepôts ouverts. Tout l’endroit respirait l’effort paisible, et Gurdweil eut envie de se joindre aux ouvriers et de les aider à soulever les caisses, de leur prêter main-forte. À cet instant, il se sentait rejeté, exclu du nombre de ceux qui aidaient le monde à exister. Comme tous les gens inaptes au labeur physique, il croyait que c’était là le seul moyen qu’avait l’homme de s’accomplir complètement. De loin, Gurdweil regardait les ouvriers travailler et les enviait. Non, il ne pouvait certainement pas rivaliser avec eux ! Il songea avec mépris à son corps maigre et étroit qui semblait uniquement fait de nerfs et de matière grise, et s’en alla. Il n’avait pas fait quelques pas qu’il crut s’entendre appeler. Il se retourna, mais ne reconnut personne. Il reprit son chemin et sentit soudain qu’on lui tapait l’épaule.
« Servus, Gurdweil ! s’écria gaiement derrière lui le Dr Astel. Comment vas-tu ? Y es-tu allé ce matin ?
– J’y ai été.
– Et quel est le résultat ? demanda Astel, en penchant vers lui son corps mince et longiligne.
– Rien.
– Que veux-tu dire ?
– Il m’a demandé de revenir dans deux semaines. Entretemps il va réfléchir.
– Qu’il aille au diable, ce sale menteur ! »
Alors seulement Gurdweil nota la présence de Lotte Bondheim, qui attendait à quelques pas de là.
Tout en s’approchant de la jeune femme, il eut le temps, dans un murmure, de demander à Astel s’il pouvait lui prêter de l’argent et de recevoir une réponse positive.
« Où allais-tu, Gurdweil ? demanda Lotte.
– Je me promenais, mentit sans raison Gurdweil.
– Dans ce cas, viens avec nous. Nous allons au Prater.
– Certainement, certainement, se hâta de renchérir Astel que l’idée ne semblait pourtant pas enchanter. Allons tous les trois jouir des splendeurs de la nature ! »
Ils gagnèrent à pied le quai François-Joseph pour y prendre un tram.
Le Dr Astel appartenait à la catégorie des gens qui donnent toujours l’impression de ne pas avoir une minute à perdre et soulignent avec emphase tous leurs propos ou leurs gestes, comme s’il s’agissait de la chose la plus importante au monde. Il s’était justement mis à parler avec animation d’un dénommé Zukerberg (Gurdweil entendait son nom pour la première fois) qui, ayant trouvé sa femme dans un café en compagnie d’un ami, l’avait giflée en public avant de rentrer chez lui et tenter de se suicider. Lotte était si fascinée par l’histoire qu’elle exigea davantage de détails, comme si elle se sentait personnellement concernée. Ils montèrent dans le tram qui les conduisit jusqu’au terminus dans la Hauptallee, non loin du Troisième Café.
L’air était frais et un peu humide. La terre autour d’eux verdoyait déjà. Le long boulevard rectiligne était presque désert, à l’exception de voitures qui le traversaient silencieusement de temps à autre ou de fiacres élégants dont le fier attelage trottait sur l’asphalte dans un ensemble parfait. Il arrivait aussi que le long de la piste parallèle à la chaussée on vît passer un cavalier et son cheval dont les sabots frappaient sourdement le sol meuble.
Lotte donnait le bras aux deux jeunes gens. Ils descendirent le boulevard sans échanger un mot. Puis Lotte rompit le silence en lançant à Gurdweil un regard oblique de ses yeux gris : « Au fait, cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus, Gurdweil », dit-elle en ajoutant aussitôt, mi-sérieuse, mi-ironique : « Tu commençais à me manquer.
– Oh ! Point trop, je suppose », répliqua Gurdweil avec un sourire.
Et Lotte de rétorquer : « Qu’en sais-tu ? On ne peut jamais savoir… », avant de s’exclamer dans un élan d’enthousiasme : « Oh ! Que c’est beau, les enfants ! Si beau qu’on ne sait plus où on est… On a l’impression de naître à la lumière du monde et de tout voir pour la première fois. De pareils instants sont faits pour réaliser des choses inoubliables. Des actes d’héroïsme, ou au contraire des actes bestiaux : le meurtre par exemple…
– Tout doux, ma petite ! s’écria le Dr Astel. J’espère que ce n’est pas moi que tu vises…
– Non, non ! Tu n’as rien à craindre ! » le rassura Lotte avec un rien de moquerie.
Elle lâcha brusquement le bras des deux hommes et embrassa Gurdweil sur la bouche.
« C’est Gurdweil qui est menacé, pas toi !
– Dans ce cas, tue-moi aussi, Lotte, Lotte chérie, je t’en supplie… grimaça Astel avec une mimique ridicule.
– Trop tard, mon cher ! Tu es un poltron ! »
Gurdweil prit la main de Lotte et la mit dans celle d’Astel :
« Allons, les enfants, faites la paix et soyez désormais heureux !
– De quoi te mêles-tu, Gurdweil ? demanda Lotte d’un ton subitement furieux en lui retirant la main. Ça ne te regarde pas ! Quelle goujaterie !… Se mêler des affaires des autres !… » Et, se tournant vers Astel : « Viens, j’ai soif… Entrons dans le café…
– Mais nous ne pouvons pas laisser Gurdweil tout seul, dit Astel avec un sourire engageant.
– Ça m’est égal !… Il peut venir avec nous ou aller où bon lui semble… »
Gurdweil sourit sans répondre. « Pas de raison de se formaliser, pensa-t-il. Voilà bien les femmes. »
Il revint un peu sur ses pas et Lotte annonça : « Après tout, je n’ai plus très soif… Peut-être pourrions-nous nous promener encore avant d’aller au café. Qu’en pensez-vous ? »
Ils rebroussèrent chemin. Elle demanda une cigarette au Dr Astel, l’alluma et souffla de longues volutes de fumée. Ses lèvres pleines, au bel arrondi, rehaussaient d’un charme particulier son joli minois. Tenant sa cigarette d’une main experte entre le majeur et l’annulaire, elle en tira de longues bouffées jusqu’à ce que, soudain, elle en ait assez et la jette au loin. Elle sourit à Gurdweil qui marchait à sa droite.
« Tu n’es pas fâché contre moi, Gurdweil ? Pour ce qui s’est passé ? Ne m’en veux pas, redevenons amis. Je t’en prie, je t’en prie, dit-elle en battant des mains comme une enfant. Ne sois pas en colère. Dis-lui, Astel, de ne pas se fâcher !
– Mais qui te dit que je suis fâché ? lui demanda Gurdweil en riant. Absolument pas !
– Vraiment pas ? Alors tant mieux ! Que diriez-vous, les enfants, d’aller au WurstelPrater ? » Mais, devant leur réticence, elle renonça à son idée et ils poursuivirent leur promenade. Au bout d’un moment, ils s’assirent sur un banc.
Un train surgit sur le pont au-dessus du boulevard sans que, de l’endroit où ils se trouvaient, ils puissent le voir, mais ils continuèrent à entendre son souffle lourd et haletant d’asthmatique. Il laissa derrière lui un silence palpable. Entre les arbres dénudés, apparaissait et disparaissait l’orbe rougeoyant d’un soleil exténué. Un moineau, invisible lui aussi, émit quelques pépiements et se tut. Un léger frisson traversa l’air, annonçant l’approche du soir.
Ils étaient tous les trois silencieux. Le Dr Astel semblait de mauvaise humeur : il parlait moins que d’habitude. Lotte, la tête posée sur son épaule, jouait avec son réticule en peau de serpent râpeuse. Elle en eut vite assez et se leva d’un bond : « Qu’est-ce qui vous arrive aujourd’hui ? Vous êtes à mourir d’ennui ! »
Il faisait noir à présent, et froid. Ils pensèrent à rentrer. Gurdweil regretta de les avoir accompagnés. Il sentait à l’avance l’amertume que lui laissaient toujours les heures passées en société. Il regretta de ne pas avoir fait la promenade tout seul. Il se séparerait d’eux dès l’arrêt du tram.
Mais, quand ils y furent enfin, il céda à la tentation d’entrer, « pour une petite minute », dans Le Troisième Café. Très vite il s’en voulut de sa propre faiblesse. Son visage revêtit une expression dure ; les plis de sa bouche se creusèrent.
Ils s’assirent à la terrasse, un peu surélevée, et presque vide. Gurdweil avala machinalement un café qui lui parut insipide. Le besoin d’être seul à tout prix le reprit, irrésistible. Il regarda sa montre et sursauta : ah ! il l’avait complètement oublié, il avait à 7 heures un rendez-vous qu’il ne pouvait pas manquer…
« Attends une minute, dit Lotte. Nous partons nous aussi dans un instant. » Et elle ajouta avec un regret sincère : « Dommage que tu ne sois pas libre. J’allais vous inviter tous les deux à prendre le thé chez moi.
– Viens donc plus tard, quand tu te seras libéré », suggéra Astel.
Non, il ne pouvait rien promettre. On ne pouvait pas savoir combien de temps ça prendrait…
Gurdweil prit le tram avec eux jusqu’au quai François-Joseph, où il descendit non sans avoir d’abord emprunté un peu d’argent au Dr Astel.
La ville baignait dans un halo incandescent de réverbères et de becs de gaz. Les rues grouillaient de gens qui déferlaient en vagues successives des magasins et des bureaux pour rentrer chez eux en hâte. Les rideaux de fer s’abaissaient dans un fracas assourdissant. À l’arrêt du tram, les vendeurs de journaux annonçaient à cor et à cri les grandes manchettes du soir, courant après chaque voiture qui s’éloignait et fourrant les journaux sous le nez des passagers, par les fenêtres. Une serveuse traversait la rue, le plateau rempli de chopes de bière qu’elle apportait d’une taverne voisine.
Cette agitation s’empara aussi de Gurdweil. Bien qu’il n’eût pas de destination particulière, il s’engouffra avec la foule dans l’un des trams bondés. Un pied sur la plate-forme, l’autre en l’air et le reste du corps aplati contre le large dos collant de sueur dressé devant lui, il atteignit le Schottentor où il descendit. Il déambula un bon moment devant l’immeuble de la Compagnie viennoise de banque sans savoir où aller. Finalement, il prit un tram en sens inverse pour rentrer chez lui.
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