La Vie conjugale
Chapitre 19
19
Gurdweil regagna son canapé et s’allongea sur le dos, comme il le faisait toujours avant de s’endormir. La nuit l’enveloppait d’un silence presque tangible. Thea dormait déjà. Gurdweil sentit dans ses membres l’agréable picotement qui suit par exemple un bain chaud ; quelque part dans son corps, palpitait une veine secrète difficile à situer exactement : s’il écoutait sa jambe, c’était dans sa jambe qu’elle battait, s’il écoutait sa tête, c’était dans sa tête qu’elle palpitait très doucement et sans intention apparente de le faire souffrir. « Bon, pensa Gurdweil, ce n’est pas le moment de t’en soucier si tu veux t’assoupir… Mais qui a dit que tu voulais dormir ? On aura bien assez le temps de dormir. Demain est un autre jour ! Et si tu pensais plutôt à cette chose heureuse, spéciale, qui est aussi en toi ? Dommage que tu ne puisses te rappeler ce que c’est exactement… Il doit être très tard. Il y a très longtemps, une éternité, il était minuit ! » Non, il n’allait pas consulter sa montre maintenant : trop d’effort. Se lever, frotter une allumette, non ! Mais si une horloge pouvait se décider à sonner l’heure, par exemple ! Peu importait, ça ne changerait rien. L’essentiel était qu’il détenait, quelque part en lui, une source de bonheur. Il ne souhaitait pas savoir où elle se trouvait précisément. De l’autre côté du lit, à sa gauche, tout allait on ne peut mieux ! Il n’y avait pas à se plaindre… Au contraire, la soirée avait été calme, satisfaisante à tous égards… Les vétilles ne comptaient pas ! Inutile d’y prêter attention !
« Et séduire un jeune garçon, par exemple ? demanda une voix au fond de lui.
– Ça ne veut rien dire… Un lapsus sans importance particulière…, répliqua Gurdweil nonchalamment. Il y a des choses plus importantes et même celles-là, nous n’en tenons pas compte…
– C’est précisément la question que je voulais poser. Pourquoi n’en tenons-nous pas compte ? »
Gurdweil essaya d’esquiver la réponse : « Il est tard. Il est temps de dormir. »
Mais l’autre refusait de se taire.
« Nous étions pourtant convenus que demain était jour de repos et que nous pouvions dormir tout notre soûl, si seulement on nous laissait…
– Qui ne nous laisserait pas ? s’exclama Gurdweil tombant dans le piège.
– On ne nous laissera pas, trancha l’autre. Tu es un type intelligent, quand tu veux. Tu désires des noms ? Tu sais très bien qui…
– Absurde ! jeta dédaigneusement Gurdweil. Tu dis des absurdités ! Tu sais très bien que personne ne me donne d’ordres…
– Allons, allons… ! persifla l’autre. Ce n’est pas tout à fait exact ! On peut se montrer sceptique…
– Cesse de tourner autour du pot ! s’excita Gurdweil. Je n’aime pas les devinettes ! Parle clairement !
– Je pense le faire suffisamment. C’est toi qui aimes les mystères par ici ! Veux-tu vraiment que j’appelle les choses par leur nom ? La peur, par exemple ?
– Quelle peur ? protesta Gurdweil. Personne n’a peur ! L’idée de peur est déplacée ici !
– Pourquoi cette susceptibilité, alors, si tu es sûr que tout va si bien ?
– Assez ! cria Gurdweil. Je ne veux pas en entendre davantage ! Je préfère fumer une pipe !
– Une pipe ne changera pas les faits…, insista l’autre. Je te parle de cette peur enfantine de voir les choses telles qu’elles sont… sans mentionner l’autre, que nous connaissons bien…
– Âne bâté ! Idiot ! » Les injures habituelles de Thea remontaient en vrac aux lèvres de Gurdweil. Il oublia complètement la pipe. « Je t’ai déjà dit que je ne voulais plus entendre ce mot ! Tu t’empares d’un mot stupide et tu ne veux plus le lâcher ! La peur ! La peur ! Peur de qui ? Est-ce ainsi que tu me vois lâche ? Prouve-le !… Je pourrais te citer quelques faits qui témoignent du contraire ! Par exemple… Mais je ne veux vraiment pas discuter avec un idiot de ton espèce !
– Tout d’abord, mon ami, du calme. Je t’ai déjà dit que ton excitation me semblait suspecte… Mais oublions cela ! Ne voulais-tu pas fumer une pipe ? Vas-y donc. Nous avons le temps, non ? Quant au reste – c’est justement l’important ! Le fait que tu ne sois pas lâche de nature rend toute cette affaire stupéfiante. Qu’une femme… bon, peu importe ! Allume d’abord ta pipe… »
Gurdweil tendit le bras dans le noir vers la chaise à côté du canapé où il avait posé ses vêtements, sa montre et ses accessoires de fumeur. Après un bref tâtonnement, il trouva sa blague à tabac et commença à bourrer sa pipe.
« J’avoue que la pipe est une chose agréable, reprit l’autre en chuchotant, mais quand c’est la seule chose au monde qu’un homme possède, c’est peu, il me semble…
– Que veux-tu dire par la seule chose ? Quel mensonge ! Il existe pas mal d’autres choses ! Il y a l’enfant et il y a Thea… il y a…
– Un moment ! L’enfant, dis-tu. Parfait. Mais l’enfant n’est pas encore né ! Comment peux-tu en parler ? Dieu sait que je ne te souhaite pas de mal. Mais il peut se passer beaucoup de choses avant qu’un enfant naisse… Qui peut les prédire ? Et si Thea décidait vraiment de s’“en débarrasser” comme elle dit ? Elle en est capable, tu sais ! Qui l’arrêtera ? Toi, peut-être ?
– Elle le gardera, se hâta de répliquer Gurdweil pris de panique. Ne dis pas de choses pareilles ! Elle le désire autant que moi… La vérité, c’est qu’elle n’est pas du tout une femme cruelle…
– Qu’elle le soit ou pas, le problème n’est pas là. Je n’ai pas l’intention d’en discuter avec toi. Mais tu admettras qu’elle est sujette à toutes sortes de folies, de caprices, appelle-les comme tu voudras. Et si par hasard elle se mettait en tête que la grossesse et la maternité nuisent à son physique, penses-tu réellement qu’elle tiendra compte de toi et de tes protestations ? Nous savons déjà qu’elle ne craint pas les opérations ! Au contraire, elle cherche tous les prétextes pour se faire opérer ! Avait-elle vraiment besoin de cette opération des seins ? Et les autres interventions qu’elle a subies depuis que tu la connais, étaient-elles nécessaires ? Trois en l’espace de quelques mois ! C’est vraiment grotesque quand on y songe, tu ne peux pas faire semblant de l’ignorer. Et maintenant, devant une telle occasion…
– Aucun médecin ne consentira. Il n’y a aucune indication médicale. Elle est en parfaite santé…
– Es-tu si sûr ? insista l’autre. Je ne te croyais pas aussi naïf. Elle trouvera un médecin qui le fera pour de l’argent ! Il y a une foule de charlatans qui vivent de ça…
– Assez, arrête de me torturer ! Je suis mort de fatigue. »
Une bouffée de chaleur l’inonda, une chaleur désagréable, fiévreuse. Le sang tambourinait à ses tempes et à la base de son crâne sourdait une douleur diffuse. La bouche pâteuse, il sentait le goût âpre de la fumée lui dessécher la langue. Il repoussa ses draps.
« En tout cas, recommença l’autre, c’est une possibilité à ne pas négliger. Pas aussi inconcevable que tu le penses. Une femme comme elle…
– Qu’entends-tu par “une femme comme elle” ? » Gurdweil bouillait de rage. « Tu es un irrécupérable idiot ! Elle n’est pas pire que les autres femmes !
– Vraiment ? Lotte Bondheim – disons – ressemble-t-elle à Thea ? Ou Jenny Koppler, ou n’importe quelle autre femme ? Non, non, mon cher, ne sois pas aveugle !
– Je reconnais qu’elle est différente et c’est pour cette raison que je l’aime.
– Tu l’aimes, dis-tu. Ne me fais pas rire ! Il serait plus correct de dire – au risque de te vexer encore – que…
– Continue, dis ! Ça m’intéresse.
– Je dirais : tu as peur…
– Oh non ! Pas ça ! grogna Gurdweil. Tu n’as que ce satané mot à la bouche ! Idiot ! Si tu ne cesses pas, je vais… je vais devenir fou.
– Du calme, mon ami. Ce n’est pas aussi facile ! Je te rassure : tu ne deviendras pas fou. Sais-tu ce dont tu as besoin ? D’un peu de courage, c’est tout.
– Pourquoi, du courage ? J’en ai déjà suffisamment ! Et puis je n’ai envie de me battre contre personne… J’aspire à la tranquillité, à la tranquillité !
– C’est le malheur ! En croyant gagner… tu ne fais que remettre à plus tard… et à la fin, tu devras te battre ! Plus tu attends, plus ce sera difficile…
– Je te dis que je ne me battrai pas, s’entêta Gurdweil, et je ne me battrai pas ! De toute façon, je n’ai personne contre qui me battre ! Tu entends ? Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Maintenant laisse-moi dormir, dormir, dormir ! »
Gurdweil se retourna encore en répétant plusieurs fois le mot « dormir ». Ses pensées commencèrent à s’enfuir comme si elles s’évaporaient graduellement de son esprit ; il devenait de plus en plus léger, il s’envolait et planait de l’autre côté, de l’autre côté… Seul le mot « dormir » couvait dans sa tête comme un tison à moitié éteint. Au même moment, le silence fut rompu par un craquement de bois sec. D’un bond violent, il se redressa. Il s’imagina qu’il était tombé de haut. Il écouta attentivement la nuit et n’entendit rien. Il se rendit bientôt compte que le craquement provenait d’un meuble. Il se rappela même l’instant précis où le bruit s’était produit, ce qui le tranquillisa en quelque sorte, en même temps qu’il s’emportait contre la propriétaire et ses « maudits meubles ». Il faut chercher une autre chambre, se dit-il, il n’est pas possible de dormir ici. Il se recoucha. Il fallait tout reprendre depuis le début, puisqu’il était tout à fait réveillé. Il allait compter jusqu’à mille, parfois ça aidait. Il entendit au loin sonner 3 heures, encore qu’il fût impossible de savoir si c’était 3 heures moins le quart ou 3 heures. Non, il ne regarderait pas sa montre ! De toute façon ça n’avait aucune importance !
Gurdweil se mit à compter. Arrivé à dix, il fut saisi par une forte envie de vérifier si la neige avait cessé de tomber au-dehors. S’il gèle un peu, demain sera une belle journée d’hiver… douze, treize… Absurde ! Tout était parfait ! Comment pouvait-il se torturer le cerveau avec de telles bêtises ! Quand était-ce, aujourd’hui ou il y a longtemps ?… Vingt, vingt et un, vingt deux, Zushka… Si ses parents l’avaient appris alors ! Un beau brin de fille, incontestablement… Peut-être fallait-il changer la fin de la nouvelle qu’il avait commencé à écrire la veille… Ce n’est pas seulement le mari qu’elle abandonne, mais aussi son amant, tous les deux ensemble… en particulier l’amant… Il fallait y resonger… cinquante-six, cinquante-sept, cinquante-huit – « Pensez-vous à moi, Herr Gurdweil ? Je pense beaucoup à vous, aïe aïe aïe ! » Il entendait sa vieille logeuse lui susurrer : « Une gentille épouse que vous avez là, Herr Gurdweil ! Une gentille épouse, pssss ! Hi hi hi ! Très gentille vraiment, exemplaire, pas moins ! Ho ho ho ! L’avenir le dira… »
« Non, non ! Je n’en peux plus, quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-six…
– Naturellement ! Si tu n’as pas le courage de regarder la vérité en face ! Pourquoi ne relèves-tu pas les allusions de tes meilleurs amis ? Et les remarques sarcastiques de cet idiot de Dr Kreindel ? Est-ce là de la fumée sans feu ? Mais tu connais la vérité, tu fais néanmoins semblant de l’ignorer, parce que c’est plus commode et que tu préfères une tranquillité illusoire à la vérité… Pourtant tu sais bien toi-même que cette situation ne peut pas durer. »
Gurdweil pensa devenir fou. Une sueur froide lui perlait au front. Il se redressa de nouveau et commença à chercher fébrilement ses allumettes sur la chaise. Il en frotta une et regarda sa montre : 4 heures moins cinq. Il garda l’allumette jusqu’à ce qu’elle lui grille le bout des doigts ; il en fit ainsi brûler beaucoup d’autres. Pour la première fois de sa vie, il avait peur du noir et de ses folles divagations. Il jeta un coup d’œil sur le lit voisin. Thea dormait, le visage tourné du côté opposé, vers la fenêtre. Il entendait sa respiration paisible et basse remplir le silence comme une sève. À part cela, rien ne bougeait. Et la petite flamme de l’allumette crépita, trembla, s’évanouit tel un mirage avant de lancer un dernier éclat au moment où il en rallumait une autre. Gurdweil fut soudain pris d’une immense colère contre cette femme assoupie à côté de lui, comme si elle était l’unique raison de ses souffrances depuis qu’il était né. Il ne pensait plus à l’enfant. Tout lui était égal à présent. Il ne voyait plus que cette grande femme le soulevant dans ses bras pour le faire valser autour de la pièce. Il ressentit un terrible affront, un affront qui l’ébranla jusqu’au tréfonds de son être et la lui fit haïr, à cette seconde, d’une haine mortelle. Il aurait pu se lever, s’habiller et partir, partir loin pour ne plus jamais revenir. Il n’avait besoin de personne ni de rien ! Mais en même temps il comprit qu’il n’en ferait jamais rien parce qu’il était enchaîné à cette femme à la vie et à la mort, et que son destin était irrévocablement lié au sien. Alors il se souvint de nouveau de l’enfant et se dit : « Absurde ! Je l’aime en dépit de tout ! » Incroyable, comme une insomnie peut troubler la raison d’un homme ! Ce n’est pas par hasard que les crimes sont commis la nuit ! Quand un homme ne peut pas dormir, il est capable de tout ! Les fous et les malades restent éveillés la nuit. Il se rappela le vers d’un poème : « La nuit est ensanglantée de crime et de folie. » Gurdweil se recoucha comme s’il avait décidé de se résigner à son destin. Il n’avait pas plus tôt abandonné tout espoir de sommeil que sa tension nerveuse se relâcha et, terrassé par la fatigue, il s’endormit profondément en l’espace de quelques minutes.
Au matin, Thea se réveilla la première.
« Mon lapin, mon lapin, on est privé de café aujourd’hui ? »
Sa voix contenait la nuance de satisfaction paresseuse que l’on ressent après une bonne nuit paisible.
Une odeur de tabac refroidi et d’haleine rance flottait dans la pièce. L’idée du poêle éteint, hostile, n’inspirait pas l’envie de sortir d’un lit chaud.
La voix de Thea s’insinua dans le demi-sommeil de Gurdweil mais sans l’atteindre. Il bougea imperceptiblement et continua à dormir. Un moment après, il fut victime d’une deuxième salve, plus énergique :
« Eh bien, Rudolfus, as-tu l’intention de dormir toute la journée ? »
Un déclic se fit dans son cerveau. Plus de doute, on s’adressait à lui. Il se sentait le corps rompu d’un être qu’on a passé à tabac toute la nuit. Il aurait donné le reste de sa vie pour quelques minutes de plus au lit.
« Une minute, une minute, Thea ! » grommela-t-il.
Espérant un répit, il se remit à somnoler. Mais c’était à présent un sommeil nerveux, agité, un sommeil envahi et imprégné par la peur de l’inévitable et imminent réveil, non plus la forteresse interdite à tout étranger. C’était comme si on lui avait retiré ses draps et qu’il dormît maintenant absolument nu, exposé à des regards d’inconnus. L’appel lui fit l’effet d’une morsure et il se redressa en sursaut. Les cheveux en bataille, le visage chiffonné et pâle, la joue gauche barrée d’une cicatrice rose laissée par le pli de l’oreiller, il ressemblait à un malade gravement atteint. Il inspecta la pièce d’un œil affolé, comme s’il ne l’avait jamais vue, jusqu’à ce que son regard rencontre celui de sa femme occupée à allumer une cigarette, et la mémoire lui revint d’un coup, le souvenir de sa nuit d’insomnie et de frayeurs. Gurdweil sourit, heureux de savoir que tout cela était fini, qu’on était au lendemain et que tout avait repris son allure habituelle : la chambre, les meubles, Thea. Il regarda sa montre posée sur la chaise : 10 heures, ce n’était pas très tard !
« Pourquoi me regardes-tu avec ces yeux, mon lapin, comme si tu venais de tomber de la lune ? Nous sommes à Vienne, Kleine Stadtgutgasse, dans la maison de Frau Fisher, un 25 décembre, jour de Noël ! Et maintenant file préparer le café pour ta femme Thea, née baronne von Takow et présentement mariée à Rudolfus Gurdweil, dit “petit lapin”, selon la loi de Moïse d’Égypte et de la communauté juive de Vienne. Compris ? »
Gurdweil sourit. Elle s’était réveillée de bonne humeur.
« Si ça ne te fait rien, osa Gurdweil, lance-moi une cigarette. Le temps de la fumer et je me lève dans une minute. Il n’est que 10 heures. »
La cigarette lui atterrit sur le visage avant de tomber par terre. Gurdweil la ramassa, l’alluma et resta couché.
« Nous allons déjeuner chez le baron von Takow ! proclama Thea.
– Excellent ! »
Si seulement elle faisait preuve d’une humeur toujours égale, pensa Gurdweil, nous filerions le parfait bonheur ! Il découvrit avec plaisir qu’il n’était pas le moins du monde fatigué, malgré son manque de sommeil.
« Alors, ce petit déjeuner ? »
Il se leva, s’habilla à la hâte et se précipita vers la cuisine, sans faire sa toilette.
Il revint bientôt avec un café bouillant, du pain, du beurre et le reste des sardines de la veille qu’il servit au lit à sa femme. Thea mangea voracement, comme après une intense activité physique, à la joie de son mari qui la contemplait de la table où il prenait son propre repas.
« Tu dois manger beaucoup, ma chérie, n’oublie pas que tu manges pour deux maintenant… »
Thea n’entendit pas ou fit mine de ne pas entendre. Au moment de la débarrasser de son plateau, Gurdweil se pencha vers elle avec une soudaine ferveur et pressa ses lèvres sur sa main. « La main qui frappe », pensa-t-il, et il éprouva un indescriptible plaisir. Thea retira sa main et lui jeta un regard plein de mépris et de dégoût, un regard qu’il ne vit pas. Après avoir posé le plateau sur la table, il revint près de sa femme, le visage rayonnant de joie.
« Tu ne sais pas, com… combien…, bégaya-t-il, le regard mourant. Com… combien tu m’es chère, unique… Je suis prêt à tout accepter de toi… pourvu que… tu ne fasses pas de mal à… »
Thea le repoussa d’un geste impatient : « Arrête, je veux me lever ! » Elle sauta à bas du lit. Docile, Gurdweil alla se rasseoir et regarda sa femme, nue, se laver. Non, songea-t-il tristement, quoi que je fasse, je ne gagnerai pas son cœur. La vue de la lumière laiteuse qui inondait la chambre glaciale en désordre accrut sa tristesse. Mais Thea se retourna pour s’essuyer, il posa les yeux sur son ventre, qui lui parut un peu plus arrondi, et il retrouva immédiatement sa sérénité.
« Mon père ne sait pas encore…, dit Thea comme si elle avait lu ses pensées. N’en parle pas, tu entends ? Ça me regarde !
– Vas-tu lui annoncer aujourd’hui ? Il sera très heureux.
– Non, pas aujourd’hui ! répliqua-t-elle avec un sourire rosse. Si je décide de le garder, je lui dirai en temps voulu. Et toi, ne t’en mêle pas ! »
En fait, elle n’avait pas la moindre intention d’avorter. Elle voulait ce bébé pour une raison qui n’était pas non plus très claire pour elle. Certainement pas par un amour excessif des enfants. Ses paroles ne visaient qu’à faire trembler Gurdweil et à le rendre plus malheureux. Elle savait son désir d’avoir un fils et entendait le tourmenter au maximum par la menace d’un avortement. Et quand cette menace perdrait son effet, elle trouverait autre chose. Il était intéressant de voir jusqu’à quel point il pouvait souffrir en silence…
Thea s’habilla avec les gestes vifs et précis que Gurdweil connaissait et aimait tant. Un caractère indépendant et fort, pensa-t-il, une vitalité qu’on pouvait mesurer presque mathématiquement et qui chez elle s’exprimait sans détour ni ambages…
« Tu en fais une drôle de tête, lapin ! Habille-toi vite ! »
Gurdweil regarda par la fenêtre. La neige de la veille avait fondu. La rue était trempée, boueuse. Des blocs de neige sale s’entassaient encore dans les caniveaux, le long des trottoirs.
Gurdweil serait volontiers resté à la maison. Il avait un irrésistible besoin de repos et de solitude. Il voulait être seul avec lui-même. Chez son beau-père, il serait obligé de parler, de faire bonne figure, et l’effort lui coûtait.
« Peut-être pourrais-tu y aller sans moi, Thea ? Je ne suis pas en forme. J’ai peu dormi cette nuit. »
Mais, pour une fois, Thea ne l’entendait pas ainsi :
« Il faut que tu m’accompagnes ! J’ai promis que nous viendrions tous les deux. Ils nous attendent. Tout est arrangé. » Puis : « De toute façon, j’ai un rendez-vous cet après-midi. Tu pourras revenir ici. »
Gurdweil alla faire sa toilette. L’eau froide le revigora et son cerveau ankylosé se remit à fonctionner. Il ôta sa chemise et se lava le reste du corps – un corps maigre, mal développé, encore juvénile, entièrement glabre, d’une blancheur de porcelaine. Thea était prête, vêtue d’un chemisier de soie blanche et d’une jupe-cloche marron. Assise à la table, elle fumait en regardant son mari se frotter le dos avec un gant de toilette, comme si elle voulait pénétrer les secrets de l’âme cachée sous la blancheur de cette peau sensible. Gurdweil sentit son regard et en fut troublé. Il avait un peu honte d’exhiber son corps fluet, surtout à sa femme dont il soupçonnait le mépris. Il se glissa derrière elle et enfila en vitesse une chemise.
Ils s’apprêtaient à partir quand Ulrich frappa à la porte.
« Ah ! Vous sortiez ! s’exclama-t-il sur le seuil. Je ne vous dérangerai donc pas ! Mais si vous allez au restaurant, je vous accompagne !
– Nous sommes invités à déjeuner chez le vieux baron, dit Thea, mais entrez un moment ! Nous avons le temps ! »
Ulrich entra et s’assit sur le bord du canapé sans enlever son manteau.
« Franchement, je n’en ai guère envie, dit Gurdweil dont la langue se déliait en présence d’un tiers. Mais Thea a promis et on nous attend. Et de ton côté, Ulrich, quoi de neuf ?
– Rien, comme tu sais. On fait de son mieux pour jouir de cette oisiveté providentielle sans se plaindre. Ne t’ayant pas vu depuis quelques jours, je craignais qu’il ne te soit arrivé quelque chose. Et vous, Thea, comment avez-vous passé la “sainte nuit” ?
– Dans un mortel ennui, mon ami. La sainteté est toujours assommante, c’est connu…
– Vous avez peut-être raison, acquiesça Ulrich. Moi aussi, j’ai cru mourir d’ennui. Sans la neige, je me serais certainement pendu.
– La neige ? Comment ça ? s’étonna Thea en riant. Si je voulais me pendre, la neige ne m’en aurait pas empêchée !
– Mais oui, la neige ! Quand j’ai vu la rue toute blanche, je me suis ravisé… Je me suis dit : autant faire une dernière promenade sous la première neige. C’est ce que j’ai fait et c’est ainsi que j’ai été sauvé. Après ma promenade, je n’ai plus eu envie de me pendre. Je suis rentré simplement me coucher. Et vous étiez chez vous ? Si je l’avais su, j’aurais fait un saut. » Il se leva : « Bon, je ne veux pas vous retarder davantage. Viendrez-vous cet après-midi au café ?
– Pas moi ! s’empressa de répliquer Thea. J’ai un rendez-vous. Peut-être après, vers 6 heures. Et toi, Rudolfus ?
– Je ne sais pas encore. Probablement, mais je ne peux rien promettre. »
Ils descendirent dans la rue. Gurdweil et Thea se dirigèrent vers le Praterstern et Ulrich les accompagna jusqu’à l’arrêt du tram. Il faisait un froid humide, pénétrant, dont Gurdweil eut l’impression qu’il le visait personnellement. Il releva le col de son vieux manteau, s’y emmitoufla le plus possible. « C’est un froid intérieur, pensa-t-il, il n’y a plus de combustible… Que dit le Dr Astel ? Les êtres humains devraient être bien chauffés et huilés… Tiens, Astel ! » Il ne l’avait pas revu depuis des siècles. Ni Lotte non plus.
« As-tu vu Astel récemment ? demanda-t-il à Ulrich qui bavardait avec Thea. Que devient-il ?
– Rien ! Son ami Bloch est arrivé de Berlin pour les fêtes. Je pense qu’ils seront au café cet après-midi. »
À l’arrêt du tram, ils aperçurent le Dr Kreindel, cigare au bec et dans une belle pelisse, qui vint à leur rencontre.
« Quelle heureuse coïncidence ! s’exclama-t-il avec une joie feinte en baisant la main de Thea. Je peux dire que je la pressentais. J’avais à faire ici et j’hésitais à revenir en taxi, mais, faute d’en trouver un, j’ai décidé de prendre le tram. Et maintenant que je vous vois, je n’ai aucune raison de le regretter ! Je n’ai pas encore eu l’honneur, jeune homme… », dit-il en se tournant vers Ulrich.
Ce dernier se présenta.
« Ainsi, Herr Ulrich, vous êtes, je présume, un ami de Herr Gurdweil, poursuivit le Dr Kreindel avec un coup d’œil en coin à Thea. Un écrivain, aussi n’est-ce pas ? Ai-je deviné juste ? Évidemment ! Et vous, chère madame, vous allez bien, j’espère ?
– Très bien, Herr Doktor », dit Thea en souriant. Le Dr Kreindel sourit aussi de toutes ses dents en or. « Heureux de l’entendre, gnädige Frau ! Tant qu’on a la santé et un bon appétit, hi hi hi… »
« C’est le diable qui me l’envoie ! songea Gurdweil dissimulant sa fureur, voilà que je dois le rencontrer aussi les jours de fête ! »
Kreindel se tourna vers Ulrich : « Permettez-moi de vous demander si vous écrivez aussi des nouvelles et des romans comme notre ami Herr Gurdweil, ou bien des essais philosophiques ?
– Ni l’un ni l’autre, se hâta de répondre Ulrich. Tout le contraire !
– Qu’entendez-vous par là, sans indiscrétion ?
– Le contraire, c’est-à-dire que je n’écris rien, sinon quelques lettres, et le plus rarement possible.
– Dans ce cas, vous n’êtes pas un écrivain selon votre aveu même ! Quel dommage ! Je me suis trompé ! Je pensais qu’un ami de Herr Gurdweil devait être, comme le dit Mörike, une âme qui a trouvé son âme sœur… Et quelle est votre profession, monsieur, si je puis me permettre, puisque je me suis déjà trompé une fois…
– Plumeur de volailles professionnel…
– Ha ha ha ! » – Le Dr Kreindel s’esclaffa bruyamment. « Comment ne l’ai-je pas deviné ! Excellent ! Vous avez vraiment le visage d’un… qu’avez-vous dit ?… plumeur… En vous voyant, j’ai hésité entre plumeur de volailles et philosophe et c’est le second que j’ai choisi… Quelle erreur, hi hi hi ! Dites-moi, est-ce une activité lucrative ?
– Bien sûr ! Très !
– C’est essentiel, mon ami. Voyons, que dit Schiller ? “L’honneur d’un homme est son travail, car… etc.” Dommage que je n’ai pas le temps. Voici mon tram. Mais j’ai eu grand plaisir, un véritable plaisir de l’esprit… J’espère que nous nous reverrons, monsieur. Il faut que nous ayons une longue conversation. Au revoir ! »
Le Dr Kreindel leur serra rapidement la main et sauta dans le tram qui repartait déjà. Il les salua encore de loin, souriant de ses dents d’or étincelantes.
« Quel numéro ! commenta Ulrich. Celui-là, je découvrirai un de ces jours ce qu’il a dans les tripes !
– Tu ne le démasqueras pas aussi facilement ! remarqua Gurdweil. Il peut en faire tourner une douzaine comme toi autour de son petit doigt. Je peux t’assurer que ces quelques minutes lui ont suffi pour te connaître de fond en comble, mais, s’il t’intéresse, pourquoi ne viens-tu pas un jour me chercher au bureau à 6 heures ? »
Cependant, Thea le tirait déjà par la manche : « Allons, viens ! Voici notre tram ! »
Ils partirent déjeuner chez le vieux baron.
OceanofPDF.com