La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 6 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 6

6

 

Deux semaines s’étaient écoulées depuis la rencontre de Gurdweil et Thea. Il ne restait plus que dix jours jusqu’à leur mariage qui devait avoir

lieu pendant la fête de Lag ba-omer 1. Les papiers nécessaires étaient déjà à la disposition de la communauté, et la baronne ne manquait jamais chaque soir, au sortir du bureau, d’aller chez le rabbin qui l’instruisait en matière religieuse. Elle prenait cela pour une espèce de sport et, après chaque leçon, elle étalait ses connaissances, non sans une pointe d’ironie.

Il avait été convenu qu’Ulrich chercherait une autre chambre et que Thea déménagerait chez Gurdweil après le mariage. Ulrich avait accepté de bon cœur bien que la crise générale du logement ne facilitât point la recherche d’une chambre. Hormis Lotte Bondheim qui, pour une raison quelconque, n’avait guère récemment fréquenté le café, la plupart des amis de Gurdweil connaissaient déjà Thea. Le Dr Astel qui se prétendait un connaisseur avait déclaré la baronne « superbe » comme il aimait à le répéter en français. Bien que descendant d’une vieille famille, elle ne montrait pas, disait-il, de signes de décadence. Elle était naturelle et saine, une véritable « Brünhild ». Quand elle apprit la nouvelle du prochain mariage de Gurdweil, Lotte Bondheim éclata d’un rire hystérique. Elle se trouvait alors au café en compagnie du Dr Astel. Pendant une dizaine de minutes, elle rit comme une folle, n’arrêtant que pour reprendre souffle, jusqu’à ce que tout le monde cesse de parler pour se tourner vers elle. « Ce n’est pas vrai, s’écria-t-elle, mais c’est trop ridicule !… Je n’ai jamais rien entendu de plus grotesque !… Le petit Gurdweil épouse une baronne ! Une grande et blonde baronne, dites-vous ! Ha ha ha ! Le petit baron ! Un jour il lancera un pogrom contre nous ! »

Comme le Dr Astel essayait de la raisonner : « Lotte, qu’y a-t-il de si risible ? Je ne vois aucune raison de rire », elle rétorqua : « Non, bien sûr, tu es trop aveugle pour ne pas voir le ridicule de la chose ! » Et, trois jours plus tard, quand elle rencontra Gurdweil dans la rue, elle avait le visage encore pâle et triste, et des cernes bleuâtres autour de ses grands yeux gris, comme si elle relevait de maladie. Elle lui demanda gravement si les rumeurs qui couraient sur son prochain mariage étaient exactes et, Gurdweil lui ayant répondu par l’affirmative, elle ne réagit pas et le quitta bientôt après l’échange de quelques banalités.

Gurdweil vécut les jours qui précédèrent le mariage dans un permanent ahurissement. Il voyait tout ce qui l’environnait comme à travers un brouillard. La vérité était que, contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer, il ne nageait pas dans la joie et le bonheur. Il avait plutôt l’air de quelqu’un de préoccupé par un problème important exigeant la concentration de toutes ses ressources spirituelles. Il devait en effet régler un certain nombre de problèmes mineurs qui, à la lumière des changements de sa vie, revêtaient une urgence nouvelle. Y compris la nécessité de trouver impérativement un travail.

Il avait plusieurs fois rendu visite au père de Thea. Malgré ses soixante ans le baron était encore un bel homme de fière prestance, dont les tempes argentées ne faisaient que rehausser l’allure aristocratique. Outre Thea, il avait deux grands fils, Poldi et Freddi, une seconde épouse et une chatte tigrée, grasse et paresseuse, à laquelle il consacrait le plus clair de son temps. Il vivait modestement des revenus d’une fortune dont la valeur avait été considérablement réduite par la dévaluation de dix mille pour cent de la monnaie autrichienne, et du salaire de Poldi qui était employé de banque. Gurdweil lui plut dès le premier instant et il l’invitait souvent à boire du café très noir et à jouer aux échecs, ce qui était, au dire de Thea, un signe de grande affection.

Gurdweil voyait Thea tous les soirs, généralement à leur café. Un jour, il l’attendit devant son bureau, dans Johannesgasse, ce qui ne plut pas à sa fiancée. Après une harassante journée de travail, expliqua-t-elle, elle avait besoin de changer d’air et rien ne lui faisait plus de bien qu’une longue promenade solitaire dans le vacarme de la rue… Quoiqu’un peu surpris, Gurdweil s’inclina et n’alla plus la chercher. Ils s’étaient retrouvés plusieurs fois au Herrenhof, le café attitré de Gurdweil. Ils étaient convenus de s’y rencontrer ce soir encore. En attendant, Gurdweil avait pas mal de temps à tuer – plus de quatre heures. Il se força à travailler un peu, mais, après avoir écrit quelques lignes, il se rendit compte qu’il n’avait pas l’esprit à ce qu’il faisait et il décida de sortir.

La ville baignait dans un soleil printanier, les arbres dans les jardins et en bordure des rues bourgeonnaient. Gurdweil prit plaisir à errer d’une rue à l’autre, tête nue, tenant à la main la canne au pommeau d’argent dont le Dr Astel lui avait autrefois fait cadeau. Elle hibernait derrière l’armoire à vêtements et réapparaissait dès l’éclosion du printemps pour accompagner Gurdweil partout jusqu’à l’automne, au lieu du chapeau qui, lui, restait à la maison tant que durait l’été.

En arrivant dans la rue du Schottenring, l’idée lui vint d’aller voir le cordonnier Vrubiczek qui vivait à proximité et qu’il n’avait plus revu depuis des semaines. D’étranges liens d’amitié liaient les deux hommes qui n’avaient pourtant rien en commun quant à l’âge, l’éducation ou la profession. Lorsqu’il habitait le quartier, deux ans auparavant, Gurdweil avait apporté à Vrubiczek des chaussures à réparer et était ainsi entré en conversation avec lui. Depuis il lui faisait régulièrement visite bien qu’ayant déménagé du quartier.

À son entrée, Vrubiczek se précipita pour l’accueillir : « Enfin, vous revoilà, Herr Gurdweil ! J’allais avertir le bureau des objets perdus ! Où aviez-vous donc disparu ? »

Gurdweil s’assit sur un tabouret carré, un siège de cuir noir graisseux et avachi que le cordonnier avait débarrassé de souliers maculés de boue séchée et de formes sales constellées de traces de clous. Vrubiczek cala la chaussure qu’il avait à la main entre ses genoux et s’employa à remplacer le talon.

« J’aurais voulu venir plus tôt, mais impossible, dit Gurdweil. Comment vous portez-vous, Herr Vrubiczek ? Et votre bonne épouse ?

– Bien, bien ! répondit le cordonnier satisfait. Tout va pour le mieux ! Quand les chaussures vont, la tête va, comme dit le proverbe. Oui, mon Johann s’est marié dimanche dernier, et que peut-on vouloir de plus, Herr Gurdweil ? Les vieux à la tombe et les jeunes à la noce, c’est la marche du monde. Ma moitié m’a questionné plusieurs fois à votre sujet : que devient Herr Gurdweil, on ne le voit plus ? Je lui ai dit : s’il ne vient pas, c’est qu’il a ses raisons. Peut-être a-t-il pris une femme qui le garde à la maison, peut-être ses affaires sont-elles prospères et s’y consacre-t-il comme il faut.

– Les affaires ne prospèrent pas, dit Gurdweil avec un léger sourire, mais je vais bientôt me marier. Il est temps.

– Vraiment ? Permettez-moi alors de vous féliciter ! dit Vrubiczek, tendant sa main calleuse. Vous êtes comme mon fils, Herr Gurdweil, un véritable fils ! Je l’ai dit plus d’une fois à ma bourgeoise. Je suis content pour vous ! Un célibataire est semblable à une chaussure dépareillée, comme je dis toujours, même si elle est chère, elle ne sert à rien… Vous approchez quand même de la trentaine ! »

Et, après un moment, il poursuivit : « Dans tous les livres savants que vous lisez, Herr Gurdweil, avez-vous trouvé un autre sens à la vie ? Dites-moi, avez-vous appris autre chose de mieux ? Depuis quarante ans que je suis assis sur mon trépied et que j’y réfléchis, voilà ce que je dis : mariez-vous, élevez des enfants et profitez le plus possible de l’existence ! »

Gurdweil acquiesça d’un signe de tête. Il connaissait Vrubiczek, son esprit lucide plein de saines pensées sur les choses de la vie, pensées qui semblaient sourdre des profondeurs de la terre et posséder la même force et la même éternité. En présence de Vrubiczek, il se sentait fortifié, plus fermement enraciné au sol : une impression semblable à celle que lui procurait la proximité de la nature, loin de la ville et de ses tracas. À ces moments-là, il se sentait en paix, et tout devenait clair, aussi simple qu’une ligne bien droite.

Vrubiczek interrompit son travail, s’essuya les mains sur un tablier sale et se roula une cigarette. Il en proposa une à Gurdweil. Puis il le regarda de ses yeux limpides et francs, aussi innocents que ceux d’un enfant mais remplis d’une extrême sagesse, et il dit, un peu paternel :

« Mais vous avez moins bonne mine que la dernière fois que je vous ai vu, Herr Gurdweil. Vous me paraissez soucieux.

– Ce n’est rien. Un peu de fatigue peut-être, rien de plus. »

Il ignorait lui-même pourquoi il n’avait pas l’air d’aller bien. Il se sentait en pleine forme et ne pouvait attribuer sa mauvaise mine qu’au manque de sommeil des dernières semaines. Cependant, la remarque du cordonnier lui déplut profondément.

Il resta assis, fumant silencieusement sa cigarette, regardant Vrubiczek qui, penché sur la chaussure retournée et coincée entre ses genoux, y clouait le talon à petits coups de marteau monotones et rythmés. Peu à peu, il sombra dans une sorte d’engourdissement. La tête dans les mains, les coudes sur les genoux, il s’abandonna avec un certain plaisir à cet état semi-comateux. Il tournait le dos à la porte vitrée donnant sur la rue, et les bruits de l’extérieur lui semblèrent s’éloigner de plus en plus pour ne plus former qu’un vague murmure sourd sans commencement ni fin. Mais le murmure fut bientôt rompu par une voix virile de baryton, un peu enroué, qui s’éleva d’une cour voisine pour entonner une chanson populaire. Une chanson apparemment très triste, mais qui ne toucha pas le cœur de Gurdweil. Au contraire, il eut l’impression que l’homme ne chantait pas, mais annonçait quelque chose, en haussant la voix pour se faire entendre par-dessus les coups de marteau de Vrubiczek, ce qui lui parut du plus grand ridicule. « Ah ! Si seulement Thea pouvait l’entendre ! Elle rirait bien !… Et Vrubiczek lui-même, pensait-il, assis dans son échoppe depuis quarante ans… Oui, quarante ans qu’il ne cesse d’enfoncer ses clous. Cela aussi est étrange et incompréhensible, si on y réfléchit… »

« Vous savez, Herr Vrubiczek, dit soudain Gurdweil à voix basse, sans lever la tête, il y a un an ou plus, j’ai fait un rêve étrange. J’ai rêvé que ma jambe gauche avait été amputée. D’abord j’ignorais pourquoi, mais immédiatement après je comprenais que cette jambe je la devais à ma sœur d’Amérique et tout devenait parfaitement naturel. Et je ne sentais pas son absence quand je marchais, car j’avais aussitôt trouvé un remède : je m’étais souvenu de la manière dont les enfants sautent à cloche-pied et je faisais exactement la même chose, à l’étonnement de tous. En revanche, un de mes bras était devenu subitement très long, long de plusieurs mètres, si bien que, lorsque je me trouvais d’un côté de la rue, je pouvais subtiliser n’importe quoi dans un magasin sur le trottoir d’en face. Et, quand je m’allongeais pour dormir, je devais plier ce bras une dizaine ou une quinzaine de fois, comme l’instrument de mesure des marchands de bois, et à mon grand désespoir il se transformait vraiment en mètre pliant. »

Vrubiczek le regarda à la dérobée, gratta ses courts cheveux gris du manche de son marteau, et ne répondit rien. Il lui était venu à l’idée que Gurdweil n’était pas du tout heureux et il le plaignait.

Pendant ce temps, dans la cour voisine, le chanteur s’était tu. Machinalement Gurdweil prit une chaussure de femme posée sur une étagère basse, la retourna pour l’examiner sous toutes ses faces, puis la remit à sa place. Vrubiczek avait fini de fixer le talon sur le soulier et il en taillait et lissait les bords à l’aide de son canif qui produisait un petit bruit curieux pareil au piaillement d’une souris. De temps en temps, il jetait un coup d’œil sur son hôte, affaissé sur le tabouret comme s’il était plongé dans de graves pensées. Mais soudain Gurdweil sentit que le silence de Vrubiczek avait trop duré et qu’il cachait quelque arrière-pensée, peut-être même du mécontentement à son égard. Au même moment, il décida de ne pas rendre visite au père de Thea, comme il en avait eu l’intention le matin. Il était certainement trop tard à présent. Il sortit sa montre, la regarda, oublia immédiatement ce qu’elle disait, la consulta une seconde fois : 6 heures et quart déjà ! Et Vrubiczek n’avait pas encore fini.

« Jusqu’à quelle heure travaillez-vous, Herr Vrubiczek ?

– Moi ? Selon le besoin, bien sûr ! Mais, en général, jusqu’à 6 heures.

« Les gens pauvres ne sont pas maîtres de leur temps, ajouta-t-il. Ils sont esclaves de la nécessité. Mais j’aurai terminé dans une minute. Quand le printemps arrive, vous savez, il y a moins de travail. Le soleil, on peut dire, est mauvais pour le cordonnier. Non pas que je me plaigne, Dieu m’en garde ! Au contraire, qu’il réchauffe les pauvres, le soleil ! » Mais, en voyant Gurdweil se lever pour prendre sa canne, il s’écria : « Quoi, vous partez déjà ? Non, non, Herr Gurdweil ! Vous allez monter un peu et manger un morceau avec nous ! Je ne vous laisserai pas partir ! Vous ne pouvez pas me faire une chose pareille ! »

Rien au monde n’aurait pu retenir Gurdweil, pris d’une envie irrésistible de partir.

« Je vous remercie, Herr Vrubiczek, mais je dois vraiment m’en aller. »

Le cordonnier, déjà debout, ôtait son tablier. Il dit avec un sincère regret : « Herr Gurdweil, je ne veux pas vous forcer, mais sachez que vous me vexez. Ma femme sera désolée.

– Non, je ne peux vraiment pas, insista Gurdweil sans raison. Transmettez mes amitiés à Frau Vrubiczek et à Johann. Je voudrais vous inviter à mon mariage, jeudi prochain, à 3 heures de l’après-midi dans la Seitenstettengasse. Peut-être serez-vous libre ?

– J’en doute. Pendant la semaine, je n’ai pas un moment à moi, vous le savez. Mais vous avez tous mes vœux. Je suis profondément heureux à la pensée que vous allez créer un foyer. Saluez votre promise de ma part. Venez nous voir avec elle un dimanche. S’il fait beau, nous irons faire un tour ensemble à l’extérieur de la ville. »

En sortant, Gurdweil tomba sur Heidelberger qui s’apprêtait à pénétrer dans la maison voisine. Heidelberger le reconnut aussitôt et l’interpella gaiement :

« Hé ! Bonsoir, Herr Doktor ! Comment allez-vous ? Je suis heureux de vous revoir ! Je rentre à l’instant du travail. »

Il invita Gurdweil à monter avec lui. Gustl était une bonne cuisinière. Avant leur mariage, elle faisait la cuisine dans une maison de maître et elle connaissait son métier sur le bout des doigts. Ils mangeraient et descendraient ensuite bavarder un peu autour d’un verre de bière. Gurdweil expliqua qu’il n’avait pas le temps, mais l’autre le pressa tellement d’entrer une petite demi-heure qu’il finit par céder.

Ils montèrent au troisième étage. Heidelberger ouvrit la porte avec une clé qu’il sortit de la poche.

« Bonsoir, Gustl ! » s’écria-t-il dès qu’il eut franchi le seuil pour s’enfoncer dans un corridor obscur où l’on n’apercevait pas âme qui vive. « J’ai amené un invité ! Herr Doktor m’a fait l’honneur ! Est-ce que le dîner est prêt ? »

À droite de la porte d’entrée apparut une femme de taille moyenne, les manches de son chemisier retroussées jusqu’aux coudes. L’obscurité ne permettait pas à Gurdweil de bien discerner son visage. « Enchantée, Herr Doktor, dit-elle d’une voix très aiguë. Soyez le bienvenu ! Tout sera prêt dans une minute ! » Et elle disparut derrière la porte.

Heidelberger fit entrer Gurdweil dans une pièce qui n’était pas très grande, une sorte de salon aux meubles modestes mais robustes, et lui offrit une des chaises rangées autour de la table qui trônait au milieu du salon. « Excusez-moi une minute. Il faut que j’aille me laver un peu après le travail », dit-il en ressortant dans le corridor et en refermant la porte derrière lui.

Immédiatement après, Gurdweil entendit les voix vulgaires du mari et de sa femme sans pouvoir démêler un traître mot de leur échange. Il se sentit mal à l’aise et se demanda quelle mouche l’avait piqué d’entrer dans cette maison inconnue. Et, comme pour se donner du courage, il alluma une cigarette et inspecta rapidement la pièce et son contenu. Son œil fut attiré par une série de photos accrochées au mur en face de lui. L’une d’elles représentait, dans un cadre noir, une vieille femme au visage fripé, la bouche affaissée, le regard mauvais et perçant. Un regard qui semblait directement dirigé vers Gurdweil et qui lui donna le sentiment désagréable d’être examiné par quelqu’un de vivant. Ce devait être la mère de son hôte, sans aucun doute. À côté d’elle, se trouvait le portrait de Heidelberger en soldat, la moustache en bataille, et la photo d’un groupe d’hommes en uniforme.

L’épouse de Heidelberger revint avec une nappe et des couverts pour dresser la table. Elle devait avoir vingt-six ans et n’était pas laide du tout avec ses yeux vifs et ses mouvements souples malgré un corps plutôt volumineux.

« Ne bougez pas, dit-elle poliment à Gurdweil qui reculait sa chaise pour lui faire de la place. Mettez-vous à l’aise, Herr Doktor ! » Et elle ajouta avec un sourire appuyé et un pétillement dans les yeux : « Une bonne maîtresse de maison ne dérange pas ses invités. »

La jeune femme mit vivement le couvert, tout en jetant de discrètes œillades au visiteur. Gurdweil se sentit dans la peau d’un intrus qui aurait pris, au théâtre ou ailleurs, la place d’un autre et s’attendrait à chaque instant à en être expulsé. Gêné, il dit sur un ton d’excuse :

« Chère madame, je n’ai vraiment pas faim, ne vous mettez pas en peine pour moi, je vous en prie. De toute façon, je ne peux pas rester longtemps. Je ne dispose tout au plus que d’un quart d’heure. Pardonnez-moi de vous avoir dérangée. »

Peu habituée à être traitée de « chère madame », l’épouse de Heidelberger fut visiblement impressionnée. Elle interrompit un instant son travail et, se plantant devant Gurdweil, la poitrine provocante, elle répliqua, en baissant la voix pour une raison inconnue :

« Vous ne parlez pas sérieusement, Herr Doktor ! Vous me feriez un affront si vous ne restiez pas manger avec nous. Franzl m’en rendrait responsable. Il dirait que je ne sais pas me conduire en société. Vous ne ferez pas cette insulte à notre maison, Herr Doktor ? »

Elle s’efforçait de parler le langage châtié entendu dans les maisons où elle avait travaillé sans y mêler le moindre jargon viennois, donnant ainsi l’impression de réciter une leçon apprise par cœur en une langue étrangère dont elle n’avait pas normalement l’usage. Sur ces entrefaites, Heidelberger revint, bien propre et la moustache lustrée. Sa femme en appela à lui :

« Franzl, Herr Doktor refuse de rester dîner avec nous. Parle-lui, toi…

– Ça suffit ! interrompit-il. Fais ton boulot et ne mets pas ton nez dans ce qui ne te regarde pas ! »

Il l’envoya chercher trois chopes de bière à la taverne et, pendant son absence, il engagea la conversation avec Gurdweil à sa manière, amicale, verbeuse et accablante. Il le questionna sur son nom et sa religion, se vanta lui-même d’être contremaître dans une grande usine de mécanique et de gagner un bon salaire. Gustl remonta avec les bières et ils se mirent à table. Heidelberger mangeait de bon cœur, appréciant visiblement chaque mets. De temps à autre, il pressait son hôte de sa voix rugissante, la bouche pleine :

« Mangez, Herr Doktor, ne vous gênez pas ! D’abord il faut manger, je le dis toujours, le reste vient après ! » Gurdweil n’avait pas faim, mais il mangea par politesse. Il fit l’éloge de chacun des plats, d’ailleurs admirablement préparés, à la grande joie de Gustl rayonnante de reconnaissance.

Son mari fit chorus : « Je vous l’avais bien dit, qu’elle était un fin cordon bleu ! Vous pouvez raconter n’importe quoi sur elle, mais ça, il faut le lui laisser ! C’est une chose qu’elle sait faire ! Une femme qui ne sait pas cuisiner ni faire le ménage ne vaut pas tripette. Je n’ai pas raison ? » Il but une gorgée de bière et poursuivit :

« Et je dis même que ça ne suffit pas ! Une femme doit savoir qu’elle a un mari ! C’est ce qu’elle doit savoir en premier lieu ! » Il attrapa par l’épaule son épouse assise à sa droite et dit, comme s’il exhibait un objet : « Qu’est-ce que vous en dites, Herr Doktor ? Belle, hein !… Hi hi hi ! Vous aimeriez bien avoir une “belle plante” comme celle-là, n’est-ce pas ? » Il relâcha sa femme et donna une tape affectueuse dans le dos de Gurdweil. « Vous verrez, Herr Doktor ! Parce que vous êtes un homme intelligent ! Je l’ai vu au premier coup d’œil ! Peut-être, hi hi, peut-être qu’un jour… un jour, seulement parce que c’est vous, Herr Doktor… Heidelberger Franzl est votre frère ! » Et il éclata d’un gros rire.

« Pourquoi dis-tu des bêtises, Franzl ? intervint Gustl avec un sourire modeste. Comment peux-tu dire des choses pareilles devant un invité ? Que pensera-t-il de nous ? » En parlant, elle ne quittait pas des yeux Gurdweil, à qui il sembla même qu’elle lui avait adressé un ou deux clins d’œil coquins et prometteurs.

« Ferme-la, Gustl, ordonna son mari. Mêle-toi de tes oignons ! »

Gurdweil ne savait plus où se mettre. Et, pour tourner la chose en plaisanterie, il lança en souriant :

« Pas mauvaise, votre blague, si je puis me permettre, pas mauvaise du tout.

– Une blague, vous dites ? rétorqua Heidelberger. Peut-être pas… qui sait, hi hi hi… Si je dis quelque chose, je le fais ! Vous êtes mon ami et, quand on est mon ami, hi hi… Mais c’est un beau morceau, dit-il en tendant la tête en direction de sa femme, vous ne pouvez pas le nier, hein ? »

Gurdweil bafouilla, les yeux fixés sur la table :

« Elle… elle est très belle, certainement.

– Vous voyez ! Et en plus, hi hi hi… »

Gurdweil se leva et annonça qu’il devait à regret les quitter, parce qu’il était très en retard. Heidelberger et sa femme se levèrent aussi. Il était déjà près de 8 heures et la nuit qui filtrait à travers les fenêtres remplissait d’ombres la pièce. Heidelberger prit sa femme par la taille et beugla :

« Maintenant, Gustl, embrasse-le, le petit jeune homme ! Il ne dira pas non… Franzl lit dans ses pensées !… » Il la poussa dans les bras d’un Gurdweil éberlué et rapprocha de force leurs visages. Avant même que Gurdweil ait eu le temps de reculer, Gustl l’embrassa sur la bouche, en se serrant si fort contre lui qu’il put sentir les moindres rondeurs de son corps chaud. Le mari encourageait sa femme et braillait : « C’est ça ! C’est ça ! Plus fort ! Ha ha ha, mon petit Herr Doktor !… » Mais, à la fin, Gustl se dégagea et, le visage empourpré, elle dit en s’excusant :

« Pardonnez-nous, Herr Doktor. Franzl a perdu la tête aujourd’hui. Mais il n’est pas méchant. Je peux vous le dire ! »

Gurdweil resta figé sur place, complètement perdu. Son cœur battait la chamade. Il marmonna quelques sons inaudibles, essaya de sourire. Puis il tourna la tête en tous sens, comme s’il cherchait quelque chose. Il évita de regarder Heidelberger et sa femme. Il se souvint alors de sa canne, déposée à côté de la porte, et alla la reprendre.

Au moment des adieux, Heidelberger lui dit : « Ne pensez pas du mal de moi, Herr Doktor, et revenez nous voir chaque fois que le cœur vous en dira. La maison vous est toujours ouverte ! Dommage que vous soyez pressé, mais je ne vous retiendrai pas. N’oubliez pas que je suis votre ami et votre frère ! Vous reviendrez bientôt, n’est-ce pas ? »

Et Gustl de renchérir : « Oui, oui, vous nous ferez grand plaisir. »

Il promit de revenir et partit. Ses hôtes l’accompagnèrent jusqu’au bout du couloir et lui ouvrirent la porte. Il descendit les escaliers presque en courant. Dehors, les réverbères étaient déjà allumés. Gurdweil hâta le pas en direction de l’Innere Stadt ; le rendez-vous avec Thea était fixé à 8 heures et il avait déjà un quart d’heure de retard. L’embarras causé par l’étrange scène qu’il venait de vivre s’estompa graduellement et il se concentra pour essayer de la comprendre. Heidelberger avait attiré son attention dès le premier instant de leur rencontre, cette nuit-là au bar, et sa curiosité à son endroit n’avait fait qu’augmenter. Gurdweil n’arrivait pas à trouver d’explication satisfaisante au bizarre comportement de son hôte. Il ne savait pas s’il résultait d’une tendance perverse ou s’il était la curieuse expression d’un sens très amical de l’hospitalité, telle qu’elle se pratique jusqu’à ce jour chez certains peuples – peut-être était-ce les deux à la fois. La femme elle-même, bien que incontestablement attirante – « une vraie femelle » – et qui aurait pu, en d’autres temps, émoustiller son désir, ne lui avait fait aucune impression. Il gardait, au contraire, du contact de ses lèvres et de son corps un goût désagréable, proche du dégoût. Il se promit néanmoins de suivre le développement de l’affaire jusqu’au bout.

 

1. Date du calendrier hébraïque (le « trente-troisième jour de l’Omer »), marquant la période

de deuil qui sépare les fêtes juives de Pâque et de Shavouoth, le premier jour où le mariage est permis. (N.d.T.)

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