La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 27 sur 36

Pages du PDF

La Vie conjugale

Chapitre 27

27

 

L’automne s’annonçait avec des vents orageux, des nuits plus fraîches, et de larges feuilles dorées pareilles à des feuilles de tabac éparpillées au pied des arbres voletaient hardiment sur les trottoirs et craquaient sous les pieds comme du sucre.

On était à la fin de septembre. Thea allait tous les jours au bureau du Dr Ostwald, tandis que Gurdweil s’occupait de Martin qui avait déjà trois mois et pesait onze livres. Le bébé, bien développé pour son âge, avait le teint légèrement mat et les cheveux couleur de lin de sa mère. Gurdweil lui faisait sa toilette, changeait ses langes, lui donnait le biberon, le calmait quand il pleurait, le couchait, le promenait, tout cela avec amour et dévouement. Il lavait aussi les langes et accomplissait toutes les corvées nécessaires. Thea ne faisait rien sauf allaiter l’enfant, ce qui l’obligeait à revenir à la maison, contre son gré, à l’heure du déjeuner. Le soir, après avoir nourri le bébé et mangé un morceau, elle sortait, sans dire à Gurdweil où elle allait, ne revenant jamais avant minuit.

Surchargé de travail, Gurdweil avait fort mauvaise mine, mais s’en moquait. Il aurait donné sa vie pour Martin. De temps en temps, lorsque sa femme l’ordonnait, il emmenait le bébé chez ses beaux-parents et poussait le landau jusqu’à Schulgasse, en traversant une bonne partie de la ville. Martin demeurait là-bas quelques jours avec Thea. (Le vieux baron adorait son petit-fils, mais ne se consolait pas de la mystérieuse disparition de son chat. Et Freddi, qui préparait son voyage à l’étranger, retournait le couteau dans la plaie en disant avec son sourire cynique : « Pourquoi se tracasser ? Il reviendra… Il est allé faire un tour à la campagne ! ») Les jours où l’enfant séjournait chez le baron, Gurdweil était un peu plus libre, mais l’inquiétude le dévorait ; la peur qu’un malheur n’arrivât là-bas, en son absence, lui rongeait le cœur. Parfois, alors qu’il était avec des amis, il se levait d’un bond et courait prendre le premier tram pour Schulgasse, uniquement pour aller voir son fils et le trouver paisiblement endormi dans sa poussette. Il ne respirait bien que lorsqu’il était à ses côtés. Durant cette période, il n’écrivit pratiquement rien, sinon le soir lorsque Martin dormait et que Thea était absente.

Ses moments les plus agréables, il les passait l’après-midi, sur un banc de la grande avenue du Prater, le landau devant lui, assis entre mamans et nounous. Toutes ces dames le connaissaient et lui donnaient souvent un coup de main. Entre elles, elles l’appelaient moqueusement « la jeune mère », mais elles l’avaient aussi pris en pitié et se faisaient un plaisir de l’aider.

« Le malheureux ! Comment un homme peut-il s’occuper d’un si petit bébé ? Pour un enfant, il faut une femme ! C’est la loi de la nature !

– Mais où est la mère ?

– Certainement morte en couches.

– Le pauvre petit poussin !

– Peut-être n’est-elle pas morte, mais seulement malade.

– Oui, c’est bien possible.

– Mais n’a-t-il pas de grand-mère, ou d’autre parente ?

– Apparemment non.

– Alors pourquoi ne le mettent-ils pas à la crèche municipale ? Là il aurait au moins des nourrices qualifiées !

– Oui, il serait mieux là-bas.

– Qui sait ? Moi, personnellement, je ne laisserais pas mon enfant dans une crèche !

– Mais le bébé a bonne mine. Il paraît en excellente santé.

– Oui, il a l’air de bien pousser.

– Il est magnifique. Il fait plaisir à voir.

– Oui, mais le pauvre petit bout… Il est né sous une mauvaise étoile. Je sais ce que je dis.

– Ce sera un miracle s’il vit plus d’un an. Dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, ils meurent après quelques mois. Que voulez-vous, quand il n’y a pas de mère pour s’en occuper !

– Mais il a l’air si gentil !

– Qui ?

– Le père !

– Oui, très gentil.

– C’est aussi un homme cultivé. Un professeur ou quelque chose du genre, je parie. On le voit à son visage.

– Mais pas très riche, à en juger aux apparences. Sinon, il aurait pris une nourrice. Depuis la guerre, la situation des professeurs n’est pas brillante. Ils crèvent de faim.

– Et les autres, ils ne crèvent pas de faim, peut-être ? Qui ne crève pas de faim aujourd’hui, à part les escrocs et les profiteurs de guerre ? »

Elles jacassaient ainsi dans ce bel après-midi de début d’automne, tandis qu’un doux soleil se répandait sur le gazon jauni et sur la cime des arbres dont les branches dénudées laissaient voir de larges portions de ciel, à l’heure où le tumulte de la ville créait une véritable muraille sonore à leur droite.

Un jour, une de ces femmes s’enhardit même à adresser la parole à Gurdweil :

« Un bébé a besoin d’une femme pour s’en occuper, ne pensez-vous pas ? »

Gurdweil ne répondit pas.

Mais la jeune femme n’abandonna pas pour autant. Elle reprit, en frappant, cette fois, droit au but :

« Je veux dire, ne soyez pas offensé, mais nous ne voyons jamais sa mère le promener, le pauvre petit bout ! Je ne veux pas, Dieu me garde, me mêler de vos affaires, mais on a le cœur déchiré de voir un enfant privé des soins de sa mère.

– Sa mère est empêchée, répliqua brièvement Gurdweil.

– Ah ! Elle est empêchée. Dans ce cas, c’est une autre affaire, bien sûr. Je suppose qu’elle est malade, la malheureuse. Quel malheur !

– Elle n’est pas malade, mais néanmoins elle ne peut pas.

– Vraiment ? Elle n’est même pas malade ! Je ne comprends pas. Une mère qui n’est pas malade et ne s’occupe pas de son enfant ! Il semble qu’il y a d’étranges mères dans ce monde ! »

Gurdweil garda le silence. Comment aurait-elle su que Thea travaillait toute la journée ? En outre, quelle importance cela avait-il, qui s’en occupait ? Le principal c’était que l’enfant fût en bonne santé et pousse bien. Il ne manquait de rien. Il en prenait soin mieux que n’importe quelle femme. L’aurait-elle voulu qu’il ne l’aurait pas confié à Thea !

« On ne peut pas dire qu’il ne pousse pas comme il faut, dit-il à sa voisine en montrant du doigt Martin endormi.

– Non, on ne peut pas dire ça. Mais ce n’est cependant pas une occupation d’homme, à mon avis.

– Mais je vous dis que sa mère ne peut pas s’en occuper ! » Maintenant sa voix trahissait de l’agacement. « Elle ne peut vraiment pas ! »

Il sortit sa montre. Il fallait rentrer à la maison : il était déjà 5 heures et demie. Il prit congé de sa voisine et commença à pousser doucement la voiture devant lui. « Les femmes sont vraiment stupides ! pensa-t-il. On a beau leur répéter mille fois la même chose, elles refusent de le croire. »

Il traversa le rond-point bruyant et populeux du Praterstern, au centre duquel se dressait l’imposant monument de l’amiral Tegetthoff noirci par le temps, et atteignit aussitôt sa rue déjà plongée dans l’ombre et dont le silence lui sauta littéralement au visage. Il laissa la voiture dans le vestibule et prit l’enfant pour le monter jusqu’à la chambre, où il le mit au lit, avant de redescendre chercher le landau. Entre-temps, l’enfant, réveillé, poussait les hurlements de quelqu’un qu’on assassine. Gurdweil le berça en essayant de le raisonner.

« Allons ! tu n’as pas honte ! Un grand garçon comme toi, pleurer comme une femme ! Maman va bientôt venir te donner à dîner, tu vas voir ! »

Le bébé se tut un moment puis recommença de plus belle. Gurdweil le prit dans ses bras pour danser autour de la chambre, comme Thea le faisait lorsqu’elle se sentait d’humeur folâtre. Martin refusa de se taire. « Je ne savais pas, dit Gurdweil, que tu étais un petit imbécile ! Tu ne me l’avais jamais dit. Tu sais bien que papa est occupé maintenant. Il n’a pas une seconde de libre ! Par exemple, il me faut laver le costume de Monsieur pour la soirée de demain. Un jeune homme moderne comme toi ne peut pas aller à un cocktail avec un smoking sale ! Ce n’est pas convenable ! Que diraient les jolies filles ? Toutes tes conquêtes seraient réduites à zéro ! Un petit relâchement dans sa manière de s’habiller peut causer la perte d’un gentleman. Tu le sais bien ! Et papa a un tas d’autres choses à faire, et uniquement pour toi en plus ! Non ! Tu es trop têtu ! Un vilain défaut ! Je te croyais plus intelligent. Et si tu n’arrêtes pas de suite, nous nous séparons ! Tu retournes à ta voiture et je ne dis plus rien. Je ne peux pas tolérer l’entêtement ! »

Gurdweil n’entendit pas Thea ouvrir la porte et entrer.

« Pourquoi crie-t-il tellement ? Pourquoi ne le calmes-tu pas ?

– Il crie parce qu’il a faim. Prends-le et donne-lui à manger.

– Comment ? Simplement parce que tu ne sais pas t’en occuper ! Il attendra un peu, il ne mourra pas de faim. Fais-le taire ! Je ne veux pas supporter ses cris !

– Tu vois bien que c’est inutile. Donne-lui le sein et il se calmera. »

Thea fusilla son époux d’un regard noir et se mit à enlever, avec une lenteur délibérée, son manteau et son chapeau. Puis elle alluma une cigarette, s’assit sur le canapé, la cigarette à la bouche, et dénuda son sein.

« Donne-le-moi ! » ordonna-t-elle.

Le bébé se tut dès que ses lèvres touchèrent le mamelon.

« Tu vois, il avait faim, le pauvre petit ! » Et puis, un moment après : « Ne penses-tu pas que… tu devrais enlever ta cigarette de la bouche quand tu allaites ? La fumée lui pique les yeux.

– Quoi ? Qu’est-ce que ça peut bien te faire ?

– Tu pourras fumer autant que tu veux après, insista Gurdweil. Ça ne dure pas si longtemps, après tout ! » Il s’approcha de sa femme et dit d’une voix câline : « Donne-la-moi, chérie, retiens-toi quelques minutes, sois gentille. »

De sa main libre, Thea le repoussa rudement : « Mêle-toi de tes oignons. Je fais ce que je veux !

– Mais tu nuis au bébé ! Pourquoi lui faire du mal pour rien ?

– Pourquoi t’intéresses-tu tellement à lui ? dit-elle méchamment. Ne t’ai-je pas répété mille fois qu’il était à moi et à moi seule, à moi… En tout cas, tu n’as rien à voir avec lui !

– Je m’en fiche ! trancha Gurdweil. Ça ne change rien ! Un enfant reste un enfant ! Même si c’était un total étranger, tu n’aurais pas le droit de lui abîmer les yeux avec ta fumée, c’est une cruauté gratuite.

– Ça suffit, je ne veux plus entendre un seul mot ! Descends acheter quelque chose pour le dîner. Je dois repartir très vite ! » Un instant il eut envie de lui arracher l’enfant des mains et de ne plus lui permettre de le toucher – advienne que pourra ! Il n’abandonnerait pas son enfant à ses caprices. Mais il se retint. Bien qu’à cette seconde précise, il détestât sa femme, il n’avait pas les moyens de lui tenir tête. Il se consola avec l’idée qu’il avait encore besoin d’elle mais, dès que l’enfant serait sevré, il le lui prendrait. Rien ne l’arrêterait ! Il décocha à sa femme un regard hostile qu’elle ne vit pas et quitta la chambre.

À son retour, Martin était couché dans le landau.

« Il faut d’abord lui donner son bain. Nous dînerons après, quand il dormira.

– Non, mangeons d’abord ! Je t’ai dit que je devais sortir ! Donne-lui son bain toi-même, ou demande à la vieille de t’aider. »

Sitôt le repas fini, Thea partit, à la grande satisfaction de Gurdweil. Seul, il se débrouillerait bien mieux, sans cris ni énervement. Il débarrassa la table et apporta la petite baignoire de fer-blanc qu’il cala sur une chaise, prépara un lange propre et des serviettes, et retourna à la cuisine chauffer une grande bassine d’eau. La vieille logeuse fut heureuse de l’aider comme elle l’avait déjà fait souvent. Quelques minutes après, le bébé barbotait dans l’eau tiède, à son grand et manifeste plaisir. Il riait de bon cœur et Gurdweil riait joyeusement avec lui, tout en frottant son petit corps lisse avec une éponge jaune.

« Aïe aïe aïe ! s’exclama Frau Fisher qui maintenait le bébé dans l’eau. Un enfant pareil, Herr Gurdweil, c’est un bonheur dans la maison ! Une femme le sent mieux qu’un homme. Surtout un beau bébé comme Martin ! Il resplendit comme le soleil, que Dieu le garde ! Un plaisir pour les yeux, psss ! »

Gurdweil lui adressa un sourire reconnaissant. « Elle a tout de même bon cœur », pensa-t-il.

« Même dans le noir, poursuivit la vieille en chuchotant, on voit qu’il ressemble à sa mère comme deux gouttes d’eau ! Il ne ressemble pas du tout à Herr Gurdweil, c’est aussi l’opinion de Siedl. Mais il a le caractère calme et honnête de son père, psss ! Je pense comme Siedl que sa mère ne s’occupe pas assez de lui, aïe aïe aïe ! C’est une excellente brave femme, l’épouse de Herr Gurdweil, une excellente femme ! Mais elle a si peu de temps, pauvre mère !… »

Gurdweil enveloppa Martin dans une serviette, le sécha, puis le posa sur le lit et lutta avec lui pour l’empêcher de mettre son poing fermé dans la bouche. Le crépuscule envahissait la chambre à travers la fenêtre. Légèrement voûtée, les mains ballantes le long du corps comme une espèce de quadrupède debout sur ses pattes de derrière, la logeuse se tenait à côté de Gurdweil, épiant chacun de ses mouvements.

« Herr Gurdweil se débrouille très bien, dit-elle d’un ton moqueur. Mieux même qu’une femme… Un homme intelligent met la main à la pâte. Même mon cher époux le disait, que Dieu ait son âme. Sans Herr Gurdweil, que deviendrait le pauvre petit bout, aïe aïe aïe ! Puisque sa mère a si peu de temps à lui consacrer ! Je dis que c’est un grand bonheur que vous soyez si intelligent et habile de vos mains. Des mains en or, psss ! »

Il finit d’emmailloter l’enfant et le coucha dans son landau. Il fit signe à la logeuse de se taire et berça l’enfant en chantonnant une vieille mélodie dont il avait oublié l’origine. Frau Fisher quitta la pièce.

Une demi-heure plus tard, il était penché sur la baignoire poussée contre la porte pour ne pas réveiller l’enfant, essorant, à manches retroussées, les langes fraîchement lavés. La lampe à pétrole répandait une lumière terne. Par la fenêtre à moitié ouverte s’engouffraient la nuit et la rumeur de la ville filtrée et purifiée pour ainsi dire par la distance. Gurdweil aimait cette rumeur lointaine ; une humeur qu’il connaissait bien, faite de contentement et de la dose de mélancolie requise, s’emparait peu à peu de lui. De temps à autre, il se relevait et s’étirait pour soulager son dos. Il eut soudain envie de chanter, mais se retint avec le vague sentiment que ce n’était pas le moment. Immédiatement, il se souvint de Martin endormi et de la raison qui l’empêchait de chanter. Mais l’envie persista et même augmenta jusqu’à ce qu’il ne puisse résister. Il s’apostropha à haute voix : « Imbécile ! »

Le rire cristallin d’une femme monta de la rue puis s’interrompit brusquement. Gurdweil sourit avec indulgence et étendit les langes essorés sur la chaise.

« Oui, continuez à rire, dit-il silencieusement à l’adresse de la femme invisible. C’est un plaisir que de vous écouter. » Il n’entendit pas les pas dans le couloir. On frappa à la porte de la chambre, deux coups hésitants. Gurdweil allongea la main et ouvrit.

« Ah ! s’exclama-t-il surpris.

– Je te dérange ? demanda Lotte. J’ai choisi une mauvaise heure ?

– Mais non ! Pas du tout ! Au contraire ! »

Il se rendit compte alors qu’il ne portait pas de faux-col ni de veste et il rougit un peu.

« Excuse ma tenue, Lotte, bégaya-t-il, confus. J’aurai fini dans une minute. Mais assieds-toi, s’il te plaît, ici, sur le canapé ! Je suis vraiment très content ! Je veux dire… que tu sois venue maintenant. Je ne peux pas te dire à quel point ! Je suis à toi dans un instant. »

Il commença à enlever en hâte le linge de la chaise, puis, se ravisant, l’y remit et s’empara de la baignoire à moitié vide. Lotte l’observait en silence.

« Excuse le désordre. Pendant la journée, je n’ai pas le temps, et maintenant que l’enfant dort… »

Lotte lui ouvrit la porte et il sortit avec la baignoire. On entendit bientôt venant du corridor le clapotis et les gargouillis de l’eau déversée, puis le bruit de la baignoire vide cognant un mur ou un obstacle. Un moment après, Gurdweil revint prendre sa lessive.

« Et tout ceci, tu le fais seul ! dit Lotte d’un ton moqueur, en montrant du menton les langes.

– Oui, pourquoi pas ?

– Hum, j’aurais pensé que ce genre de travail convenait mieux à une femme…

– Ce sont des préjugés démodés, Lotte, dit Gurdweil, se forçant à sourire. De nos jours, les rôles ne sont plus aussi nettement définis. »

Une fois qu’il eut mis le linge à sécher sur une corde tendue dans la cuisine, entre la fenêtre et le mur, il revint dans la chambre passer son col et son veston. Lotte, assise sur le canapé avec son manteau et son chapeau, tripotait nerveusement son sac à main. Elle déclina l’offre d’un thé ou d’un café. Gurdweil ne devait pas se déranger pour elle, elle n’avait vraiment besoin de rien. Gurdweil approcha une chaise et s’assit près d’elle.

« As-tu aimé le Tyrol ? J’ai appris par Ulrich que tu étais revenue il y a six jours. Je voulais sincèrement te voir, mais c’était impossible. Comme tu peux le constater, je suis occupé même le soir. Je ne peux pas laisser le bébé seul.

– Et je suppose que Thea est prise le soir aussi au bureau…, dit ironiquement Lotte.

– Non, marmonna Gurdweil. Elle n’est pas au bureau. Mais elle aime sortir un peu. Après une journée de travail, elle le mérite. On ne peut pas lui demander de rester à la maison et de s’occuper de l’enfant après une journée exténuante.

– Non, certainement, dit Lotte d’un ton sarcastique. On ne peut pas exiger d’elle un tel dévouement…

– Il me semble que tu n’as pas encore vu mon Martin, remarqua Gurdweil pour changer de sujet. Si tu veux… Bien sûr, si ça t’intéresse… »

Lotte lui jeta un regard énigmatique et se leva. Elle ne voulait pas lui faire de la peine. Gurdweil lui paraissait soudain si profondément pathétique. Elle s’approcha du landau et se pencha sur l’enfant qui dormait paisiblement. Elle le regarda un moment avec indifférence, à la lueur de la lampe à pétrole que Gurdweil avait prise sur la table. Debout ainsi, la lampe à la main, il fut soudain traversé d’une sensation étrange. Une sensation qui lui glaça le sang et le fit frissonner. Il lui sembla tout à coup, à l’expression de son regard, que Lotte s’assurait simplement que l’enfant vivait encore… Gurdweil se pencha alors aussi sur Martin, de l’autre côté du landau, sa tête à toucher celle de Lotte, pour essayer d’écouter la respiration du bébé, mais il n’entendit rien. Il fut pris d’une frayeur immense, son cœur s’arrêta. En un clin d’œil, il posa la lampe par terre près du landau et se jeta sur l’enfant avec une telle violence que ce dernier se réveilla en criant. Tout cela ne dura qu’une seconde. Puis Gurdweil replaça la lampe sur la table. Il avait le visage livide d’un mort. Lotte s’affola : « Que se passe-t-il, Gurdweil ? Qu’as-tu ?

– Oh ! Rien ! Ce n’est rien ! »

Il respirait avec peine, comme s’il venait de fournir un effort.

« C’est seulement mon imagination… »

Et il se mit à bercer le bébé qui cessa de crier sur-le-champ.

Lotte demeura debout à le regarder, puis elle se rassit sur le canapé. Le silence s’installa. On n’entendit plus que le bruit feutré des roues en caoutchouc sur le plancher. Dans la rue, on entendit quelqu’un crier d’une voix rude et désagréable : « Jette-le ! Je l’attrape ! Je l’attrape ! » et en même temps un bruit de pas qui s’éloignaient. La nuit se referma de nouveau comme une eau calme sur un pavé. Gurdweil reprit sa place près de Lotte, avec le sourire gêné d’une personne surprise en flagrant délit.

« Il s’est rendormi », murmura-t-il, embarrassé, avec un coup d’œil inquiet vers la jeune femme, impatient de connaître son avis, comme un artiste qui montre ses toiles.

« Oui, il a l’air d’un enfant en bonne santé. Il ressemble tout à fait à Thea, le nez, les cheveux… Et toi, c’est toi qui vas en prendre soin en permanence dorénavant ? Jusqu’à ce qu’il soit grand ?

– Pas en permanence. De temps en temps, il va chez mon beau-père. Alors je suis plus libre, bien évidemment. Sais-tu que mon beau-frère, Freddi, doit partir bientôt… pour longtemps… Tu le connais, je crois. Non ? Aucune importance.

– Qui s’en soucie, qu’il parte ou non ? L’ordre du monde ne changera pas pour autant.

– Non, tu as raison. Ça n’a aucune importance… Je disais ça en passant. » Et un moment après : « Et comment vas-tu, toi, ma chère ? T’es-tu rétablie là-bas au Tyrol ?

– Mais je n’étais pas malade, que je sache !

– Non, non, bien sûr que non ! Mais tu avais les nerfs légèrement tendus. La ville nuit aux gens sensibles !

– Je n’ai pas le moins du monde les nerfs tendus ! s’emporta Lotte inexplicablement. Ils ne sont pas et n’ont jamais été tendus ! Tu ferais mieux de t’occuper plutôt des tiens. »

Gurdweil comprit soudain que tout ce qu’il dirait ce soir à Lotte ne rimerait à rien et la mettrait en colère, mais que, malgré tout, il ne pourrait pas s’empêcher de le dire. Cette certitude éveilla en lui une grande agitation et une envie incontrôlable de tout débiter immédiatement, sans attendre, et de se libérer. En même temps, il se sentit envahi d’une immense lassitude, comme s’il anticipait l’imminence d’un châtiment corporel. Selon son habitude, pour tromper sa nervosité, il se mit à chercher une cigarette, fourrant machinalement sa main plusieurs fois dans la même poche. Il ne trouva rien, bien qu’il fût sûr d’en avoir encore. Lotte ouvrit son sac à main et lui en offrit une. Il la prit et, avant même de l’allumer, il s’entendit dire : « Et Astel ? Tu disais que tu l’épouserais en automne ? »

Il éprouva un certain soulagement.

Lotte le regarda, stupéfaite, sans répondre. Puis, au bout d’un moment : « En quoi cela te concerne-t-il ? dit-elle. Tu manques vraiment d’éducation ! Je ne te savais pas si impoli ! » Et elle ajouta : « Je l’épouserai quand j’en aurai envie ! Peut-être même que je ne l’épouserai pas ! Tu n’as donc pas d’autres soucis ?

– C’est simplement que je veux te voir heureuse. » Il lui prit la main. « Ne sais-tu pas combien tu m’es chère et combien je désire ton bonheur ? »

Lotte retira sa main, se leva et alla vers la fenêtre ouverte. Elle regarda dans la rue, puis revint s’asseoir.

« Et le bonheur, c’est d’être l’épouse du Dr Astel ?

– Je ne sais pas si c’est là ton bonheur. Je ne connais pas tes sentiments. C’est seulement parce que tu avais dit avant ton départ que tu allais l’épouser, que j’ai cru… En fin de compte, notre bonheur vient de nous et pas de l’extérieur.

– Et qui te dit que je ne suis pas heureuse ainsi ? Ha ha ha ! Quelle attaque ! Écoute, mon ami, tu vois la paille dans l’œil des autres mais pas la poutre qui est dans le tien…

– Je ne comprends pas de quoi tu parles.

– Pas besoin d’expliquer, ça crève les yeux ! »

De la chambre voisine s’éleva la voix grinçante de Siedl qui criaillait quelque chose d’incompréhensible.

« Qui croasse ainsi ? demanda Lotte en frissonnant.

– C’est Siedl. Elle a une voix désagréable.

– Qui est Siedl ?

– Ah ! Tu ne la connais pas ? C’est la fille de ma logeuse, une vieille fille. »

La lumière de la lampe à pétrole tombait en plein sur le visage de Lotte, mince et pâle en dépit du hâle ramené de la montagne, et qui portait une nouvelle expression de souffrance. Ses merveilleux immenses yeux gris étaient cernés et paraissaient plus grands et complètement noirs. Gurdweil songea qu’elle souffrait d’insomnie, ce qui lui parut, Dieu sait pourquoi, terrible. « De quoi manque-t-elle ? » se demanda-t-il.

« Tu devrais enlever ton chapeau, suggéra-t-il gentiment. Tu risques d’attraper une migraine. »

Lotte ne répondit pas. Peut-être ne l’avait-elle pas entendu. La tête légèrement penchée à gauche, elle ne bougeait plus, regardant droit devant elle. Elle semblait plongée dans des réflexions sombres et chagrines. Dans la pièce voisine, la voix de Siedl se tut. Le calme régnait aussi dans la rue. Le silence commença à peser sur Gurdweil. Le mutisme glacé de Lotte, d’habitude si pleine d’allant, cachait quelque chose de pénible et effrayant. Gurdweil ne pouvait pas supporter de la voir ainsi, et voulait à tout prix l’arracher à sa prostration d’une manière ou d’une autre. Il lui caressa la main et dit :

« Tu ne m’as pas encore raconté ce que tu avais fait au Tyrol. Y as-tu trouvé plaisante compagnie ? »

Lotte sursauta et parut se réveiller d’un rêve.

« Plaisante compagnie ? Quelle compagnie ?

– Là-haut, au Tyrol ?

– Non ! Je ne suis pas allée là-bas à la recherche de compagnie !

– N’y avait-il pas d’autres Viennois ?

– Si. Des employés de banque, ce genre-là. Personne d’intéressant. »

Elle frissonna soudain comme si elle avait froid.

« Veux-tu que je ferme la fenêtre ? Tu as froid ?

– Non, je n’ai pas froid. Si, peut-être, j’ai un peu froid. Tu peux fermer la fenêtre. »

Lorsqu’il se rassit près d’elle, il dit :

« Et des chèvres, en as-tu vu beaucoup ?…

– Des chèvres ? Pourquoi des chèvres ?

– Comme ça, sans raison particulière.

– Ha ha ha, quel enchaînement d’idées ! Des employés de banque et des chèvres ! Oui, il y avait des chèvres. J’en ai vu quelques-unes. Il y avait surtout beaucoup de vaches, de grosses vaches. À la tombée de la nuit, le village se remplit du tintement de leurs clochettes, lorsqu’elles reviennent des pâturages. Une grêle de tintements dans tout le village. Mais c’est seulement une partie du troupeau. La majorité reste dans les alpages l’été durant et ne rentre qu’en automne. Et leurs propriétaires les accueillent comme des enfants prodigues. Le soir après le travail, les vaches sont le sujet principal de conversation sur la place de l’église. Elles descendent de là-haut avec des colliers de fleurs et de grosses clochettes autour du cou. Tous les paysans riches ont des vaches dans les alpages.

– Ce doit être intéressant, la vie dans un village tyrolien. Ces gens-là vivent probablement comme il y a trois cents ans.

– Presque. En tout cas les vieux. La nouvelle génération a été abîmée par l’esprit du temps. Ils ont fait la guerre, ils ont été prisonniers et leurs couleurs d’origine se sont un peu estompées. Mais tout cela s’oubliera d’ici quelques années. Les montagnes conquièrent l’homme, lui impriment leur marque particulière. Elles lui imposent un mode de vie. L’existence est difficile là-haut, sévère et déprimante. Ce n’est donc pas surprenant que les gens soient si religieux et superstitieux. » Martin se mit à pleurer et Gurdweil courut bercer le landau. Lotte se leva aussi pour aller voir l’enfant. Ce qui donna à Gurdweil un sentiment de malaise, une sorte d’écho de sa gêne antérieure.

« Je ne sais pas ce qu’il a aujourd’hui. Il dort toutes les nuits jusqu’à 4 heures du matin environ.

– Thea l’allaite-t-elle ?

– Certainement. Que pensais-tu ?

– Je croyais que tu… Ha ha ha ! Puisque c’est toi qui fais tout le reste. »

Gurdweil se força à sourire.

« Il fallait lui prendre une nourrice, dit Lotte moqueuse.

– Je n’en ai pas les moyens ! répondit Gurdweil gravement. Mais non ! Même si je les avais, je n’en aurais pas voulu. On ne peut se fier à elles. Elles ne s’occupent pas comme il faut des enfants des autres…

– Mais les nourrices sont payées pour s’occuper des enfants des autres, pas des leurs !

– Oui, bien sûr… Mais je… j’ai décidé de m’en occuper seul et ça ne me dérange pas du tout. Je peux travailler pour moi aussi, ajouta-t-il comme s’il devait se justifier. Le soir, je peux écrire autant que je veux. J’ai le temps. Et même parfois pendant la journée. En fait, j’adore travailler pendant que Martin dort. Ça me donne une sérénité particulière. Ces derniers mois, j’ai travaillé beaucoup plus qu’au début de l’été. De ce point de vue, il a été une véritable bénédiction. »

Il se pencha pour voir si l’enfant dormait et fit signe à Lotte de retourner s’asseoir sur le canapé. Il était déjà 10 heures et demie. Lotte annonça qu’elle allait partir. Elle se rassit néanmoins.

« Me permets-tu d’ouvrir un peu la fenêtre ? Seulement si tu n’as pas froid, bien sûr. Je voudrais fumer et la fumée est mauvaise pour lui. »

Lotte alluma aussi une cigarette, mais elle l’éteignit aussitôt.

« Sais-tu, dit-elle soudain, un homme comme toi peut provoquer un désespoir total… Je ne sais pas si tu es bête ou si tu le fais exprès…

– Que veux-tu dire ? demanda-t-il innocemment. Qu’ai-je fait pour mériter un tel compliment… »

Lotte poursuivit dans un murmure, comme si elle monologuait et ne parlait plus à Gurdweil.

« C’est à devenir fou… Se faire des illusions et croire que tout va bien alors que tout va mal ! Même un enfant peut le voir, ou un aveugle !… »

Gurdweil la regarda sans comprendre. Il sentait cependant qu’il s’agissait de lui et, dans une certaine mesure, il éprouvait même un certain remords à l’égard de Lotte mais il ne savait pas exactement pourquoi. Il s’abstint de demander des explications et se mit à inspecter ses ongles.

Lotte se leva soudain d’un bond :

« Eh bien ! s’écria-t-elle. Je suis sûre que tu réaliseras un jour ton erreur, mais ce sera alors trop tard !… » Et elle lui tendit la main pour dire au revoir.

« Je regrette de ne pouvoir te raccompagner, mais je ne peux pas laisser Martin seul. Si tu attends un peu, Thea va rentrer.

– Je n’ai pas besoin de Thea ! s’exclama-t-elle rageusement. Tu peux garder ta Thea pour toi ! Et je n’ai pas besoin de toi non plus, tu m’entends ? Pas le moins du monde ! Mets-toi bien ça dans la tête ! Et je ne veux pas que tu m’accompagnes, je ne veux pas ! Vous êtes tous, tous… Ne m’accompagne pas, tu entends ! »

Le visage empourpré, elle tourna les talons et sortit. Gurdweil prit la lampe et courut derrière elle pour lui éclairer le chemin. Il l’entendit descendre les escaliers quatre à quatre. Il aurait voulu la rattraper, l’accompagner jusqu’à ce qu’elle se calme. Il ne pouvait pas la laisser seule dans un tel état. Mais il resta sur le palier, la lampe à la main, et demeura ainsi quelques minutes, même après que la porte d’entrée se fut refermée et que les pas de Lotte furent engloutis dans la nuit. Il rentra dans la chambre et remit machinalement la lampe sur la table. Son cœur se serra si douloureusement qu’il ne put plus respirer. Il avait la certitude d’une terrible injustice commise envers Lotte dont il n’était pas directement responsable mais à laquelle il avait assisté sans protester. Il se dirigea vers le canapé et tomba à genoux. Il enfouit sa tête à la place où Lotte s’était assise et resta ainsi longtemps, pétrifié de désespoir.

Lorsque Thea revint une demi-heure après, elle le trouva agenouillé devant le canapé, immobile. Et il ne se releva que lorsqu’elle le poussa du pied comme un objet.

OceanofPDF.com