La Vie conjugale
Chapitre 4
4
Le lendemain matin, Gurdweil se réveilla à 10 heures. Une vague de bonheur le frappa au visage. Il avait bien dormi et se sentait dispos, plein d’énergie.
Ulrich était déjà parti. La vue du ciel nuageux et sombre à l’extérieur n’entama pas la bonne humeur de Gurdweil. Les événements de la veille lui revinrent à l’esprit dans tous leurs détails. La baronne Thea von Takow apparut à ses yeux telle qu’en elle-même, élancée, blonde, voire belle, dans son manteau de laine bleu marine, ses livres aux reliures noires à la main : sa personne donnait un nouveau sens aux choses. Tout tendait désormais vers une direction précise. La vie avait cessé d’avancer à tâtons dans le noir, comme elle semblait l’avoir fait jusqu’alors. Devenue claire, ouverte, elle possédait désormais une forme nette et visible. Gurdweil eut soudain la certitude que son long et difficile chemin l’avait conduit délibérément, avec ses multiples détours, à ce moment.
Il se leva et commença à se raser avec soin et tendresse. Il se voyait brusquement comme un être précieux exigeant une attention particulière. Il éprouvait, à cet instant, un certain respect pour lui-même. Son visage lui semblait moins laid, pas du tout laid. En vérité, le nez était là où il devait être, un nez bien fait, viril ; les yeux étaient beaux, le front, les cheveux pas mal du tout. Et, s’il était petit de taille, cela ne représentait pas un insurmontable handicap. La preuve ! Frau Fisher, la propriétaire de la chambre, une vieille femme sourde, entra avec son balai, sans frapper comme d’habitude, et Gurdweil ne la vit que lorsqu’elle se fut postée près de lui. « Herr Gurdweil se fait beau de nouveau, souffla d’une voix rauque la vieille en découvrant des chicots noircis. J’aime voir un homme se raser. Mon cher défunt mari » – elle n’omettait jamais d’ajouter l’épithète « cher » en parlant des membres de sa famille, qu’ils fussent vivants ou morts – « mon cher mari me laissait toujours le regarder quand il se rasait. Aïe, aïe, aïe ! »
Elle posa le balai contre le mur et se mit en devoir de passer un chiffon humide sur l’armoire, le dos des chaises et le lit, mais seulement aux endroits visibles. Au bout d’une minute, elle revint se planter devant Gurdweil et soupira :
« Ah ! Je suis malade et fatiguée ! N’êtes-vous pas malade et fatigué, vous aussi, Herr Gurdweil ? »
Non, Gurdweil n’était pas « malade et fatigué ». Il sourit sans répondre.
« Vous ne savez pas ce que c’est, poursuivit Frau Fisher, quand on devient vieux. Aïe, aïe ! On ne peut plus s’endormir, on entend l’horloge sonner 3 heures, 4 heures. Le 25 juillet j’aurai soixante et onze ans – soixante et onze ans, pas un jour de moins ! Quel âge me donneriez-vous ? Pas autant, je parie ? » (Gurdweil hocha de la tête en signe d’assentiment.) « Savez-vous, Herr Gurdweil, que la nuit je pense beaucoup à vous, vous ne savez pas combien je pense à vous ! Psss… ! » Elle fit un geste emphatique de la main. « Vous êtes un homme convenable, Herr Gurdweil, un homme très convenable ! Pensez-vous aussi à moi ? Non, certainement pas… Oui… je suis… une vieille femme, veuve… Cela fait dix ans que j’ai perdu mon deuxième cher mari. » Et, après un silence, elle ajouta : « Vous devez vous marier, Herr Gurdweil. La solitude vous rend malade ! Malade ! Psss !…
– Quel était le métier de votre second mari ? » s’enquit Gurdweil, qui avait fini de se raser et aiguisait son rasoir pour la fois suivante.
« Que dites-vous ? » La vieille femme se pencha vers lui en indiquant son oreille gauche. « C’est que j’ai du mal à entendre. Depuis le jour où mon cher second mari est mort, j’ai un peu de mal à entendre !
– Sa profession ! lui cria Gurdweil pratiquement dans le tympan. Je vous ai demandé quelle était sa profession !
– Pourquoi criez-vous, Herr Gurdweil ? Je vous entends ! Je vous entends très bien !… All-bert, (elle prononçait le prénom en redoublant le « L » de la première syllabe), Allbert – c’est le fils de mon cher premier mari – est un bon garçon. Il travaille comme apprenti-tailleur et dans deux ans il aura fini son apprentissage. C’est un bon métier, tailleur. »
Gurdweil se lava la figure et la vieille femme se mit à faire les lits à son rythme lent et mou. Ses cheveux gris clairsemés échappés d’une tresse flottaient sur sa nuque comme la queue courte et fine d’un petit animal. Une minute ne s’était pas écoulée qu’elle revenait vers lui.
« Aujourd’hui, Herr Gurdweil, chuchota-t-elle comme à son habitude, je me sens bien, Dieu merci. Mon deuxième petit déjeuner est descendu dans l’estomac du bas, Dieu merci ! » Elle montra son ventre. « Quand la nourriture reste dans l’estomac du haut – elle mit la main sur sa poitrine – aïe, aïe, aïe ! Ça pèse comme une pierre. J’ai mal pendant toute la journée et je ne peux plus rien manger. Aujourd’hui je me sens la santé d’une jeune fille ! »
Gurdweil connaissait son discours par cœur. Ce n’était pas la première fois que sa logeuse l’entretenait de ses deux estomacs et du reste. Mais aujourd’hui il se sentait disposé à l’écouter, et même avec plaisir. Poursuivant son bavardage, elle lui racontait maintenant, comme chaque matin quand elle faisait le ménage, les nouvelles qu’elle avait lues dans le Journal, en particulier les meurtres et les catastrophes, les seules choses qui l’intéressaient et l’amenaient à acheter la gazette. Secouant la tête avec un air de compassion, elle parla de l’officier qui avait tué sa maîtresse à Paris, « il lui a tiré cinq balles dans la tête et elle est morte sur le coup », et du tremblement de terre en Chine qui avait laissé trois mille morts et cinq mille sans-abri « nus comme des vers, aïe, aïe, aïe ! » et du cambriolage en plein jour d’une grande banque au centre de Chicago.
Gurdweil qui, entre-temps, s’était habillé, alla dans la cuisine se préparer du thé. Il décida de rester chez lui et de travailler. Il en avait une grande envie et il sentait qu’il avancerait bien aujourd’hui. Quand il revint un moment après avec la bouilloire noire de suie, la pièce était rangée et la vieille femme s’apprêtait à partir. Mais elle se posta devant lui avec son balai et son chiffon, et dit non sans hésiter :
« Ma Siedl affirme que je devrais augmenter le loyer de cinq schillings. Les prix montent, Herr Gurdweil, vous vous en rendez compte vous-même. Mais je lui ai dit : “Herr Gurdweil est un homme convenable et tranquille. Donnons-lui encore un mois.” La chambre est vraiment une belle chambre. Vous pouvez vous en rendre compte, Herr Gurdweil ! Grande et propre… Vous n’y trouverez pas une seule puce, même si vous passez la journée à en chercher…
– Je ne peux pas maintenant. Je parlerai à votre fille. »
À présent la logeuse avait recouvré l’ouïe.
« Comme vous voulez, Herr Gurdweil. Pas aujourd’hui, mais le mois prochain. Que vous parliez à Siedl ou à moi, c’est pareil. Même avec cinq schillings de plus, la chambre est pour rien ! Où pourrez-vous trouver une chambre aussi belle et grande pour quarante schillings ? Et pour deux personnes ! Ce n’est que parce que vous êtes une personne aussi convenable.
– Bon, dit Gurdweil, nous trouverons bien une solution. »
Il emprunta un peu d’argent à la vieille et descendit manger un morceau et s’acheter des cigarettes. Puis il revint se mettre au travail.
Au bout de deux bonnes heures, il se leva, satisfait de lui. Il lui restait encore six heures jusqu’au rendez-vous, il ne pouvait plus écrire et ne savait pas comment tuer le temps. Il décida de transvaser l’encre d’un encrier dans l’autre : un travail complètement superflu. Il se tacha les mains et alla les laver. Puis il découpa des feuilles de papier en petites pages pour les disposer en piles parfaites et prit soin que chaque feuille ne dépasse pas le format d’un livre relié. Toute l’opération n’excéda pas vingt minutes. Il se souvint que ses vieux manuscrits avaient également besoin d’être rangés. L’idée lui trottait depuis longtemps dans la tête sans qu’il arrivât à l’exécuter. Il extirpa de l’armoire un paquet enveloppé de papier brun froissé et poussiéreux dont il dénoua le ruban. Mais après avoir fouillé dedans quelques minutes, il en eut assez, refit le paquet et le remit en place. Il regarda sa montre : 2 heures et quart. Avait-il une chance de trouver le Dr Astel chez lui ? Cela lui arrivait parfois à cette heure. Sinon, ce serait au moins une promenade. Gurdweil sortit et gagna à pied Karlsgasse, une marche de cinquante minutes dans l’air tiède sous un ciel nuageux, mais il ne trouva pas le Dr Astel à son domicile. Il ne lui restait plus qu’à rentrer et à se remettre au travail, histoire de faire passer le temps. Il traversa l’Opernring, tourna à gauche en direction de Herrengasse au lieu de suivre tout droit la Kärntner Strasse, qui était le chemin le plus court. À l’entrée de la Hofburg, il tomba sur Lotte Bondheim qui, ravie de le rencontrer, l’invita à l’accompagner. Elle devait récupérer quelque chose chez elle, après quoi ils pourraient faire un tour ou s’asseoir dans un café, comme il voudrait. Elle prendrait aussi un parapluie car elle était sûre qu’il allait encore pleuvoir. Les journées de printemps se révélaient souvent pluvieuses. Aujourd’hui surtout, avec ces nuages pratiquement au-dessus de leurs têtes. Et puis elle avait un nouveau chapeau – il ne l’avait pas remarqué, ce n’était pas du tout gentil de sa part ! Il ne la regardait jamais ! Elle pariait qu’il ne connaissait pas la couleur de ses yeux ! Comment ? Il savait ? Ce devait être un hasard. Une pure coïncidence ! Alors son chapeau, lui seyait-il ? Oui ? Elle était heureuse de l’entendre ! Son opinion lui importait beaucoup. Il était le seul homme de sa connaissance qui comprît quelque chose à l’habillement féminin. Le bleu lui allait bien, le bleu clair. Elle s’était réveillée ce matin un peu triste, peut-être à cause du temps. Les nuages lui faisaient toujours cet effet. Et elle avait eu envie de s’acheter un nouveau chapeau ! Histoire de se changer les idées. Sortir, essayer, acheter. À présent, elle se sentait mieux. Vraiment, il aimait son chapeau ? Oui ! Elle suivrait son avis, elle baisserait un peu le bord sur la gauche. Mais Gurdweil avait l’air distrait aujourd’hui, que se passait-il ? Non, non, elle avait tout de suite compris. Elle ne se trompait pas. Bon, si c’était un secret, elle ne le forcerait pas bien sûr. Dommage qu’il ne soit pas venu prendre le thé l’avant-veille ! Mais là, maintenant, il ne refuserait pas ! Elle était vraiment contente de l’avoir rencontré. Elle venait de jeter un coup d’œil à l’intérieur du café, pensant y trouver peut-être Astel. Gurdweil l’avait vu aujourd’hui ? Non ?
C’est ainsi qu’ils arrivèrent dans Myrtengasse, la rue où habitait Lotte.
« Monte donc avec moi, Gurdweil, insista-t-elle, nous soufflerons un peu, nous prendrons une tasse de thé et nous redescendrons. »
Gurdweil hésita un moment. Il se rappelait qu’il devait trouver quelqu’un à qui emprunter de l’argent pour le soir. Finalement, il céda et suivit Lotte.
Il n’y avait personne chez elle. Lotte jeta un œil dans la cuisine. « La bonne est sûrement descendue faire une course, dit-elle, elle va bientôt revenir. »
Elle fit entrer Gurdweil dans le salon et alla préparer le thé. Elle réapparut, après un instant, revêtue d’un ample kimono bleu fleuri et s’assit sur le canapé près de Gurdweil qui remarqua, comme en se parlant à lui-même : « C’est une chose étrange…
– Quoi donc ? demanda la jeune fille.
– Je veux dire, cette rencontre par hasard. Je me trouvais dans Kärntner Strasse et je pensais revenir chez moi travailler. Et voilà que sans raison, j’ai pris un autre chemin. En fait, la mauvaise direction…
– Peut-être n’était-ce pas du tout la mauvaise direction… », rétorqua Lotte avec un sourire plein de sous-entendus.
Gurdweil prit une cigarette dans l’étui ouvert devant lui sur la table, Lotte frotta une allumette et la lui tendit. Puis elle s’absenta pour rapporter sur un plateau d’argent le thé, le beurre, un pot à lait en porcelaine et des brioches.
« Veux-tu du lait dans ton thé ? »
Avec des gestes délicats et gracieux, elle étala le beurre sur les brioches et versa le thé. Ils burent en silence. Un vague bourdonnement montait de la rue, soulignant le calme de la maison. De pâles rayons de soleil perçaient temporairement les nuages et touchaient le clavier du grand piano dans un coin de la pièce sans en tirer un son. Lotte alluma une cigarette, soufflant la fumée en l’air. De temps en temps, elle jetait sur son hôte un regard en coin, l’air de vouloir deviner ses pensées. Elle se leva brusquement, fit un pas vers le milieu de la pièce, changea d’avis, se rassit sur le canapé, serra les plis de sa robe, comme si elle avait froid, renversa la tête contre le dos du canapé et allongea les jambes.
« Et ta mère ? demanda Gurdweil d’une voix un peu plus forte que d’habitude. N’est-elle pas à la maison l’après-midi ?
– Il lui arrive d’aller au café ou chez l’une de ses amies. C’est une femme moderne, ma mère. Bien plus que moi. Tu la connais, n’est-ce pas ?
– Oui. Tu me l’as présentée une fois. »
Lotte se leva et se rassit de nouveau. Elle regarda Gurdweil, voulut lui dire quelque chose, mais se ravisa. Un moment plus tard, elle le questionna sur son travail. Il répondit qu’il s’y consacrait un peu. Et puis, comme s’il se rappelait soudain qu’il était pressé, il sortit sa montre et dit : « 4 heures et demie. Il faut que je rentre. » Lotte prit un air offensé : « Si tu veux partir, pars… Personne ne te retient… Ton travail est une chose bien trop importante. Personne ne songerait à se mettre en travers », ajouta-t-elle, moqueuse.
Elle se mit à jouer avec l’étui à cigarettes posé sur la table et le tourna dans tous les sens avant de l’installer en équilibre sur la boîte d’allumettes. La fébrilité de Lotte n’échappa nullement à Gurdweil, bien qu’il n’en comprît pas la raison. Soudain, elle se prit à rire, d’un rire fort et saccadé, courut du canapé à la fenêtre où elle demeura debout, le dos légèrement voûté, à regarder dehors. De sa place, Gurdweil vit ses épaules secouées de tressaillements comme si elle pleurait silencieusement, et il se sentit vaguement responsable, sans savoir vraiment pourquoi.
« Ne voulais-tu pas sortir, Lotte ? » dit-il d’une voix encourageante.
Lotte ne répondit pas immédiatement. Puis elle répliqua, sans se retourner, qu’elle n’en avait plus envie.
Gurdweil se rendait confusément compte qu’il aurait dû rester encore un peu avec elle. La situation s’éclaircirait certainement. Néanmoins, comme malgré lui, il annonça : « Je dois vraiment partir. »
Lotte l’accompagna jusqu’au couloir, lui tendit la main sans un mot. Il eut l’impression qu’elle attendait impatiemment son départ. Mais il ne vit pas, en sortant dans la rue, qu’une fenêtre s’ouvrait au second étage. Et il ne sentit pas le regard de Lotte le suivre jusqu’au tournant de la Lechenfelder Strasse.
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