La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 32 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 32

32

 

Quelques jours plus tard, Gurdweil reçut un mot de Lotte qui l’invitait à passer la voir dans l’après-midi car, souffrant d’un rhume, elle n’osait pas sortir. À 3 heures, il sonnait à sa porte. Lotte vint elle-même lui ouvrir et le fit entrer dans le salon. Son visage était pâle et émacié, ses grands yeux semblaient encore plus grands que d’habitude et brillaient de fièvre. Elle lui indiqua un fauteuil, et s’étendit sur le divan où manifestement elle reposait avant l’arrivée de Gurdweil.

« Ce n’est rien ! dit-elle avec un faible sourire. Une légère angine. Rien de grave. Et un mauvais moral… »

La pièce, chaude, baignait dans une tranquillité tendre, vaguement triste, semblable à celle qui règne dans la chambre d’une belle et jeune accouchée. Aucun bruit n’arrivait de la rue sinon un lointain murmure que ne pouvait percevoir qu’une oreille extrêmement sensible. Dehors, une journée grise, hachée de pluie, agitée de bourrasques, s’achevait. Ici, à l’intérieur, s’amoncelaient les premiers signes du crépuscule, et un ver invisible commençait à ronger le cœur de Gurdweil.

Il distinguait à peine les contours du visage de Lotte qui demeurait allongée, immobile, perdue apparemment dans de sombres pensées. Après un court silence, elle demanda soudain, en soulevant un peu la tête pour le regarder :

« Que vas-tu faire maintenant ? »

Gurdweil la dévisagea un moment sans comprendre.

« Que veux-tu dire ?

– Eh bien, vas-tu rester à Vienne, dans ton ancienne chambre ?

– Je ne comprends pas. Je n’ai jamais eu l’intention de quitter la ville ni de changer de chambre. »

Il la contempla avec curiosité, se demandant si elle ne délirait pas. Mais Lotte ramena la couverture sur elle, comme si elle souffrait du froid. Puis elle redevint muette. Son silence se fit pesant pour Gurdweil que la vue du reflet de son visage sombre et glacé, les cheveux hérissés, dans le miroir du buffet en face de lui, acheva de troubler. Dans la chambre voisine, s’égrenait le tic-tac à peine perceptible d’une pendule. La vie se réduisait à un seul point qui flottait, invisible, autour de la pièce, impossible à localiser.

Lotte pria Gurdweil d’allumer la lumière. Là-bas, à côté de la porte, il trouverait l’interrupteur. Lorsqu’il reprit sa place, elle alluma une cigarette et se redressa pour s’asseoir sur le canapé, laissant pendre ses pieds chaussés de mules. Son visage irradiait à la fois la fermeté et un chagrin profond. Gurdweil la regarda attentivement et pour la première fois remarqua qu’elle était extraordinairement belle, d’une beauté surnaturelle.

Elle lissa son front satiné et ses courtes boucles châtain d’un geste énergique, comme pour chasser un dernier obstacle, et dit d’une voix douce mais résolue :

« Je t’ai prié de venir, Rudolf » (Gurdweil réalisa qu’elle l’appelait par son prénom pour la première fois), « non parce que j’ai attrapé froid mais parce que j’ai quelque chose à te dire. Tout en dépend maintenant… Je dois faire une dernière tentative. Il faut que nous ayons une bonne explication, une fois pour toutes. J’ai vu que tu ne comprenais pas. Pendant deux ans, tu es demeuré aveugle. Toutes les insinuations, les allusions qu’un enfant aurait comprises ont glissé sur toi telle l’eau sur le dos d’un canard. Alors que, pour tout le reste, tu vas droit au cœur des choses. Et je ne comprends pas la raison. Peut-être n’y as-tu jamais fait attention. Bien que ceci blesse infiniment ma fierté de femme, je suis obligée de conclure que tes sentiments sont engagés ailleurs au point que tu ne vois pas ce qui est sous ton nez. Crois-moi, le jour viendra où tu comprendras que tu as vécu d’illusions. J’y ai beaucoup pensé, des semaines, des mois. Tu as cherché ton bonheur là où il n’existe pas, là où il ne peut pas exister… Alors qu’il était près de toi, qu’il t’attendait… et qu’il te suffisait de tendre la main, mais tu ne l’as pas fait. Ce n’est pourtant pas trop tard. Et c’est pourquoi je t’ai demandé de venir. »

Elle reprit sa respiration, ralluma sa cigarette qui s’était éteinte ; on entendit dans la rue un klaxon d’automobile, qui parut à Gurdweil venir d’un autre monde. Lotte tira quelques bouffées de sa cigarette et fit tomber la cendre dans un cendrier de porcelaine bleue. Le cœur serré, Gurdweil suivait ses gestes du regard. Un terrible orage s’annonçait, il le sentait, qu’il fallait arrêter, mais il ne savait pas comment. Mais, d’un autre côté, couvait en lui le désir pervers de tout entendre, bien qu’il fût clair que ce qui allait venir serait pénible et risquait de dévoiler des choses qu’il eût été préférable de cacher. Il demeura silencieux. Du coin de l’œil droit, il déchiffra le nom de l’auteur d’un livre posé sur la table : « Arthur Lerchner », qu’il transforma pour une raison inconnue en « Arthur Merling », ce qui l’obligea à le relire lettre après lettre. Ce processus s’accomplit machinalement, confiné au strict domaine de la perception visuelle, et n’atteignit sa conscience que comme une vague réflexion élusive. Une ou deux fois encore, ses yeux persistèrent à refaire, tout en la rectifiant, la même erreur de lecture.

Lotte reprit la parole tandis que ses doigts dansaient nerveusement sur la table :

« Car, enfin, jusqu’à quand vas-tu attendre ? Et puis qu’attends-tu ? N’as-tu pas compris que rien ne changerait ? Et que les choses ne pourraient qu’empirer… Deux ans ne t’ont donc pas suffi pour comprendre sa vraie nature ? Tout le monde l’a compris, tout le monde l’a su dès le commencement ! Ton aveuglement est incroyable ! Tu penses l’aimer, mais tu te fais des illusions. C’est clair comme le jour. Il ne peut en être autrement ! Ou alors es-tu vraiment un tel idiot que tu ne vois rien ? Dis-moi franchement : tu l’aimes ou pas ? Oui ou non ? »

Gurdweil prit son temps pour répondre, en proie à la peur et à la confusion. Jamais il ne s’était posé la question avec une clarté aussi brutale. Il l’avait toujours évitée. Maintenant, l’heure des comptes avait sonné. Il adressa un regard implorant à Lotte qui se contenta de le fixer de son regard brillant et impérieux.

« Je… je ne peux pas… il est impossible d’en parler…

– Et pourquoi pas ? insista Lotte. Tu n’oses pas ! As-tu peur de détruire le château de cartes que tu as édifié ? »

Gurdweil se souvint que quelqu’un déjà lui avait dit exactement la même chose, mais qui donc ? Entre-temps il s’entendit répondre d’une voix qui n’était pas la sienne :

« Je n’en sais rien… certainement… naturellement je l’aime…

– Ce n’est pas vrai ! Tu ne l’aimes pas ! Tu as peur d’elle !

– Tu me fais très mal » – les mots lui échappèrent –, « tu ne sais pas à quel point tu me fais de la peine.

– Et toi ? Tu n’arrêtes pas de me faire mal depuis deux ans, jour et nuit sans une minute de grâce ! Y as-tu jamais songé ? Oui, toi ! Tout est ta faute ! Avec ta naïveté, tu as laissé Thea te torturer, et tu es responsable de toutes mes souffrances ! Toi et personne d’autre ! » Elle pointa son doigt vers lui.

« Comment, moi ? Qu’est-ce que je t’ai fait ? »

Il la contemplait avec une expression d’ineffable chagrin. Il eut envie de tomber à genoux devant elle et de lui demander pardon, mais il se retint. Il entendit Lotte dire :

« Thea, ta Thea ! Tu sais bien qu’elle couche avec tous tes amis, avec le premier venu ramassé dans la rue sans discrimination, comme une vulgaire putain. Le sais-tu, oui ou non ? Sais-tu qu’elle était la maîtresse de son patron, le Dr Ostwald, quand tu l’as rencontrée, et qu’elle l’est encore ? Sais-tu qu’elle ne cesse de se moquer de toi, aussi bien devant toi que derrière ton dos, qu’elle se vante en public, au café, devant tous tes amis, de ses prouesses ? Tout le monde est au courant ! Au courant de chaque détail de votre vie conjugale et de sa vie intime, de sa propre bouche ! On sait qu’elle te bat, on sait que l’enfant n’était pas de toi, on sait tout ! Et avec quel cynisme elle étale vos histoires ! Il faut l’entendre pour le croire ! J’aurais été capable de la tuer sans sourciller ! C’est un monstre ! Mais dis-moi : où as-tu passé la nuit, il y a quelques jours ?

– Moi… moi… chez moi !

– Chez toi ? Tu mens ! Pas chez toi ! Tu n’as pas dormi chez toi deux nuits de suite. Elle t’a chassé de chez vous !

– Comment le sais-tu ?

– Comment ? Mais tout le monde le sait ! Ta femme Thea l’a raconté au café ! Et elle se tordait de rire de plaisir, ton épouse chérie ! Tu devrais avoir honte jusqu’au fond de ton âme ! C’est dégradant d’échanger un seul mot avec une femme pareille ! »

Gurdweil baissa la tête, complètement assommé par le choc. Chaque parole de Lotte lui faisait l’effet d’un coup de marteau sur le crâne. Le cœur en déroute, la respiration coupée, le visage pâle, il avait vieilli de vingt ans. Tout ce qu’il venait d’entendre était nouveau et en même temps aussi familier que si on l’avait arraché du fond de son âme. Lotte l’avait tiré de ses entrailles et l’étalait devant lui sans merci. Les pores de son corps s’étaient ouverts, lui semblait-il, tous en même temps et son sang jaillissait, brûlant, et lui ébouillantait la peau. Une masse suffocante remontait de sa poitrine dans sa gorge. Peut-être aurait-il dû éclater en sanglots. Mais il ravala ses larmes et ne pleura pas. Il demeura pétrifié. Un silence mortel s’installa. Il aurait voulu que Lotte continuât et il attendait qu’elle le fît avec impatience et terreur. Il lui était plus facile de supporter les mots que le silence. Mais Lotte demeura muette.

Une mouche se mit à bourdonner et il s’étonna de la présence de mouches en hiver. Puis il lut à nouveau le nom sur la couverture du livre : « Arthur Merling », et se corrigea immédiatement : pas « Merling », mais « Lerchner, Lerchner » ! Il releva distraitement les yeux vers Lotte en face de lui et s’aperçut avec surprise qu’elle pleurait doucement dans l’obscurité. Pourquoi diable pleurait-elle donc à présent ? Ah oui ! Bien sûr, elle avait un rhume, elle ne se sentait probablement pas très bien… Mais que pouvait-il faire pour l’aider alors que lui-même était si faible ? Néanmoins, il quitta son fauteuil, s’approcha de Lotte en trébuchant comme un somnambule et se pencha vers elle. Il lui caressa les cheveux, comme on caresse un enfant, sans rien dire. L’eût-on fouetté qu’il n’aurait rien pu dire. Il remarqua que Lotte avait pris un mouchoir et s’essuyait les yeux. Il en conclut qu’elle allait mieux. À la bonne heure ! Il se redressa, et regagna sa place, prit le livre, le tourna et le reposa. Tout, tout était perdu maintenant. Il ne lui restait plus rien. Et Martin ? Ah oui ! Martin était mort. Mort depuis longtemps. Et Lotte avait pleuré. Elle aussi avait pleuré, c’est un fait. Et maintenant elle ne pleurait plus. Ce qui voulait dire qu’elle allait mieux – et c’était une bonne chose. Il pensa entendre une voix à cet instant, peut-être s’adressait-on à lui ? Il jeta un long regard glacial à Lotte comme s’il la voyait pour la première fois et s’aperçut qu’elle avait allumé une autre cigarette. Elle fumait beaucoup ! Qui d’autre fumait beaucoup ? Ah oui ! Thea fumait beaucoup, et c’était probablement mauvais pour l’enfant qui allait naître… Mais il ne pouvait rien faire pour l’en empêcher, elle se moquerait de lui, un point c’est tout. Et après, elle le raconterait à ses amis, à Lotte. Oui, certainement, elle raconterait tout à Lotte et elle la ferait pleurer… Mais pourquoi était-il si fatigué ? Il était guéri de sa maladie ! Grâce à Lotte qui l’avait si bien soigné ! Il aurait dû lui dire un mot gentil, mais il était si faible ! Il le lui dirait une autre fois…

Depuis quelques minutes déjà, Lotte s’adressait de nouveau à lui d’une voix douce, mais les mots devaient percer plusieurs barrières pour pénétrer dans la conscience de Gurdweil. Il finit par l’entendre dire : « …Ça ne peut plus continuer. Ça n’a aucun sens. Je ne peux pas rester là à regarder une autre femme qui ne t’arrive pas à la cheville te détruire. J’espérais tout le temps que tu viendrais me voir spontanément… mais tu n’es pas venu. Tu n’es jamais venu. Et pourtant ta place est ici. Mais tu ne l’as pas compris. Maintenant il faut prendre une décision. Je n’ai plus la force d’attendre. »

Elle s’arrêta un instant. Sa cigarette oubliée dans le cendrier dégageait une mince fumée bleuâtre qui montait en spirales. Puis elle reprit, se parlant à elle-même :

« Deux ans ! Ce qu’on peut souffrir pendant deux ans ! Que de jours, de nuits, d’heures, de minutes ! Chaque instant est un abîme de misère ! C’est trop pour un seul être. Même une pierre s’effrite avec le temps. Je n’en peux plus. Il n’y a qu’un moyen : veux-tu la quitter et partir avec moi dans un autre pays ? Nous pourrions partir dans trois ou quatre jours. Pas besoin de grands préparatifs. Nous aurons même un peu d’argent. Papa m’en donnera. J’ai pensé à tout. Il me donnera de l’argent pour partir en Italie. Il m’aime beaucoup, il pense que je suis souffrante et que le soleil du Sud me fera du bien. Nous pourrons voyager et nous arrêter dans une des villes de la côte en Italie ou en France. Et puis on verra. Peut-être plus tard, tu pourras divorcer. Sinon, peu m’importe. Nous n’avons besoin de la permission de personne. L’important c’est que nous nous aimions. Et rien ne nous oblige à nous installer quelque part en permanence. On peut rester quelques mois et puis aller ailleurs. Tu pourrais travailler tranquillement et oublier tout ce qu’elle t’a fait. »

Lotte se tut. Ses yeux fixés sur Gurdweil quêtaient une réponse, mais il resta muet, la tête baissée. Les mots de Lotte avaient introduit dans le cœur de Gurdweil un rayon d’espoir de pays chauds et de mers, d’autres personnes, d’une nouvelle vie avec Lotte, cette chère Lotte, qui n’avait pas son égale dans l’univers et qui lui était aussi précieuse que sa propre vie. Tout était merveilleux, simple, si limpide. Mais en un clin d’œil tout disparut.

« Eh bien, Rudolf ? Tu dois me répondre. Je veux une réponse claire. »

Non sans effort, Gurdweil laissa échapper :

« Moi… que puis-je te dire ? Tu m’es très chère, plus chère que tout. Je… mais je ne peux pas… Je ne pourrai jamais…

– Quoi donc ? demanda Lotte, devenant pâle comme la mort. Quoi ?

– Je ne peux pas partir… crois-moi… même si ma vie en dépendait…

– Et pourquoi pas ?

– C’est impossible. Je ne peux pas la quitter. Je n’en ai pas la force…

– Mais tu ne l’aimes pas ! Je le sais. Tu ne l’aimes pas !

– Je ne sais pas. Peut-être que je l’aime. Peut-être pas. Mais je n’ai pas la force de la quitter. Je ne serai jamais capable de la laisser. Jamais.

– Et moi ? Tu m’abandonnes complètement ? Il m’abandonne, moi ! s’écria-t-elle comme si elle s’adressait à un invisible témoin. Il m’abandonne ! Il reste avec elle, elle ! Tout est perdu ! Il reste avec elle ! »

À la vue de Lotte fixant un point au loin devant elle et répétant les mêmes mots, Gurdweil fut submergé d’une angoisse surhumaine. Il se jeta à ses pieds, la caressa, lui baisa les mains en lui murmurant d’une voix câline :

« Je t’en prie Lotte, ma très chère Lotte. Tu peux tout me demander. Tout… mais pas ça… Tu vois bien que je ne peux pas… Que puis-je faire ? Je n’ai pas la force… Comprends-moi… ! »

Mais Lotte, insensible à ses prières et ses caresses, se contentait de répéter comme un automate : « Tout est perdu. Il reste avec elle ! » Ses yeux secs, écarquillés, vitreux, contemplaient le vide.

Gurdweil se releva, reprit son fauteuil, mais pour le quitter aussitôt. Il fit un pas vers le centre de la pièce et revint se planter devant Lotte, maintenant immobile, la tête entre les mains, pétrifiée de chagrin. « Lotte, Lotte ! » cria-t-il comme pour la réveiller. Elle ne bougea pas. Il demeura là, sans savoir combien de temps. Finalement, elle releva la tête, le regarda un moment avec douleur, fit mine de l’écarter et s’allongea sur le canapé en tirant sur elle la couverture. Elle resta étendue, sans un mouvement, les yeux fixés au plafond. On aurait cru une malade dans le coma, mortellement atteinte. Désemparé, n’osant plus bouger, Gurdweil attendit près d’elle un long moment. Puis il regagna son siège, écouta le silence glacial de la chambre, le bruit d’une porte lointaine qui s’ouvrait, une voix sourde qui criait dans la rue et l’écho à l’intérieur de lui répétant sans répit : « Tout est irrévocablement perdu ! » Quelque chose avait vraiment explosé en lui, se brisant en morceaux dans l’épais silence, et ces morceaux gisaient un peu partout. Quelqu’un était responsable, mais pas lui ni Lotte, quelqu’un d’autre, un étranger venu envahir un territoire qui n’était pas à lui, pour délibérément leur faire du mal…

Puis Lotte se tourna vers lui. Il crut qu’elle l’appelait. Il se leva d’un bond et s’approcha d’elle. D’une voix déchirée qui n’était pas la sienne, comme si une corde s’était cassée, elle dit péniblement :

« Va-t’en maintenant ! Je veux être seule. »

Elle lui tendit la main mais la retira aussi vite et la cacha sous la couverture, avant qu’il ne puisse la prendre. Elle fixait de nouveau le plafond. Gurdweil lança un dernier regard vers ce visage exsangue, voulut dire quelque chose, se ravisa et partit.

Dehors il fut immédiatement submergé de remords et sentit qu’il lui fallait remonter tout de suite chez Lotte. Il s’était conduit avec une impardonnable cruauté. Comment avait-il pu la quitter et la laisser ainsi seule, elle, Lotte ?

Mais il ne remonta pas. Obéissant à l’ordre d’une puissance plus forte que lui, ses jambes le portèrent ailleurs, contre son gré. Dans les jours qui allaient suivre, il serait hanté par l’image de Lotte allongée sur le canapé, son visage ovale creusé, livide, le regard vissé au plafond comme s’il contenait la réponse à toutes ses questions.

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