La Vie conjugale
Chapitre 11
11
Une fois dehors, Gurdweil se sentit soulagé. Même si la profonde et vexante humiliation qu’il venait de subir était encore vivace, et attendait, tapie derrière chacune de ses pensées, de remonter à la surface à la première occasion, son acuité s’émoussa à la vue de la magnifique journée d’automne ensoleillée. Un peu comme un objet qu’il aurait tenu dans les mains pour en examiner la couleur et la forme avant de l’enfouir dans sa poche.
On était au début de l’après-midi. Les magasins, les bureaux fermés et les rues presque vides donnaient à la ville un aspect inhabituel. Elle semblait avoir été méticuleusement nettoyée, décorée et apprêtée pour une circonstance particulière.
Sa tête nue baissée, Gurdweil avançait sans se presser au hasard des rues et des venelles, balançant sa canne comme un pendule au rythme de ses pas. Ici et là, on voyait des concierges, assis en manches de chemise sur le pas des portes, se détendre en lisant un journal. Le bonheur calme et insouciant de ces gens simples qui savaient jouir d’un jour de repos semblait déteindre sur tout ce qui les entourait. De jeunes garçons jouaient au ballon ou faisaient de la bicyclette le long des rues paisibles, dont l’asphalte gris foncé étincelait au soleil. Le visage rouge, les genoux nus, sales, bruns et couronnés de cicatrices, ils se réfugiaient sur les trottoirs dès qu’une voiture les chassait à coups de klaxon. Autant la quiétude des rues que la régularité de ses pas instillaient en Gurdweil une paix mélancolique. Il avait toujours éprouvé un amour délicat pour cette ville, avec ses faux airs de tristesse, moqueuse et innocente à la fois. Il aimait les méandres de ses rues capricieuses, la magnificence de ses bâtiments hautains et modestes, la tendre morosité de ses parcs et de ses jardins, et le cercle des montagnes qui l’entouraient et où soufflaient déjà les vents froids et nuageux venus des lointains contreforts alpins. Il aimait ses habitants frivoles et spirituels, la gaieté légère et volatile qui l’imprégnait. Il y habitait depuis douze ans, depuis son adolescence. Ah ! L’automne à Vienne ! Les journées étaient merveilleuses, teintées de gris le matin, dorées et transparentes dans la tiédeur de l’après-midi. Le ciel était d’un bleu profond et, à un ou deux mètres du sol, à hauteur d’homme, erraient de fines traînées blanchâtres qui, à en croire les gens, annonçaient des jours encore plus chauds.
Gurdweil n’avait envie de voir personne et il évita d’instinct les rues où il risquait de rencontrer ses amis. Il passa derrière la Bourse, traversa le Schottenring et continua le long de la Porzellangasse. Par la force de l’habitude, il s’arrêta devant un cinéma, regarda les photos placardées des deux côtés de l’entrée. Non, le programme ne l’intéressait pas et il s’éloignait avec l’intention d’entrer dans le parc Liechtenstein tout proche quand, juste à ce moment, quelqu’un lui tapa l’épaule :
« Ah ! Herr Doktor ! Quel honneur, Herr Doktor ! »
Gurdweil eut un mouvement de recul avant de tourner la tête.
C’était Franzl Heidelberger et sa femme Gustl, souriant à Gurdweil comme à un vieil ami.
« Comment vous portez-vous, Herr Gurdweil ? s’enquit Heidelberger avec une mine réjouie. Qu’est-ce qui nous prive de votre visite ?
– Eh b… bien, bégaya Gurdweil, je m’apprêtais à rentrer… Et vous, comment allez-vous ?
– Très bien, Herr Doktor !
– Très bien, reprit Gustl en écho. Nous nous demandions pourquoi on ne vous voyait jamais, Herr Gurdweil.
– Oui, insista Franzl, je disais justement à Gustl : qu’est-il donc arrivé à Herr Gurdweil pour qu’il oublie ses amis ? Est-il possible que nous l’ayons vexé, en ne lui montrant pas tout le respect qu’il mérite ? Mais, maintenant, vous devez monter un peu chez nous ! Puisque je vous ai sous la main, vous n’allez pas nous échapper aussi facilement ! »
Gurdweil tenta de se dérober, mais Franzl revint à la charge :
« Non, non, Herr Gurdweil, rien ne vous sauvera. Vous êtes entièrement à notre merci. Plus de prétextes ni d’excuses !
– Certainement, certainement, Herr Gurdweil ! répéta sa femme. Vous ne nous priverez pas de cet honneur ! »
Franzl la remit aussitôt en place : « Gustl, tiens ta langue ! Personne n’a demandé ton avis ! » Et, se tournant vers Gurdweil, il lança d’un ton sans réplique :
« Eh bien, mon ami, vous nous accompagnez ! » Et il ajouta avec un clin d’œil malicieux que Gurdweil ne remarqua même pas : « Montez d’abord avec Gustl. Je vous rejoindrai après. Le temps de faire un saut au café d’à côté et je suis à vous dans une minute. » Gurdweil partit donc avec Gustl qui, apparemment fort satisfaite du tour pris par les événements, se détendit très vite en gestes et en paroles. Elle bavarda beaucoup sans cesser de rire et raconta qu’ils revenaient de chez un oncle à elle qui habitait le quartier. Elle avait pensé à Herr Gurdweil pas plus tard qu’hier. On pouvait même dire qu’il lui manquait. Elle avait rêvé de lui, voici quelques jours, ha ha ha ! Herr Gurdweil les évitait, ce n’était vraiment pas bien. Et elle décocha à son compagnon un regard chaleureux et prometteur.
Ils atteignirent bientôt la maison et Gurdweil grimpa les escaliers derrière Gustl. Il s’était résigné à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Depuis sa première visite, il n’était pas revenu chez les Heidelberger. Il les avait croisés en ville, un jour par hasard, et ils s’étaient parlé pendant une demi-heure ; une autre fois, il avait rencontré Franzl seul et était allé boire une bière avec lui. Une autre fois encore, au sortir d’une visite chez Vrubiczek, il avait frappé à leur porte sans obtenir de réponse. Six mois s’étaient écoulés et Gustl avait embelli : son visage s’était affiné et hâlé, ce qui lui allait bien.
Elle ouvrit la porte et fit entrer Gurdweil dans la même pièce aussi méticuleusement propre que lors de sa première visite. Elle ôta son chapeau et invita son hôte à s’asseoir sur le canapé :
« Asseyez-vous, Herr Gurdweil. Ici, s’il vous plaît ! Vous serez plus à l’aise. Je vais fermer un peu la fenêtre, ajouta-t-elle immédiatement. Le bruit de la rue est assourdissant… »
Gurdweil fit d’abord quelques pas dans la pièce, se frotta les mains comme s’il avait froid. Debout devant la table, l’air absent, il sortit sa pipe de la poche, puis l’y remit. La fébrilité intérieure qui l’assaillait laissait présager une inévitable catastrophe. Comme un animal face à un prédateur, il surveillait chacun des mouvements de la femme devenus soudain plus lascifs. Il l’entendit vaguement parler de café, mais il lui fallut un certain temps pour comprendre ce qu’elle murmurait. Il balbutia un « Non… Ce n’est pas nécessaire… Pas maintenant ». Tout à coup Gustl parut épuisée et se laissa choir sur le canapé, le visage congestionné. Et la minute d’après, sans qu’il sût comment c’était arrivé, Gurdweil se retrouva à côté d’elle en train de fourrager dans son corsage tandis qu’elle se contentait de souffler d’une voix défaillante : « No-o-o-on… No-o-o-on… » tout en s’allongeant…
Gustl se recoiffa devant le miroir, avec un petit sourire satisfait sur son visage embrasé. Gurdweil se sentait gêné et un peu honteux. S’il n’avait tenu qu’à lui, il serait parti sur-le-champ. Assis sur le canapé, il ressortit sa pipe pour cacher son embarras et se mit à la bourrer avec un air de grande concentration. Puis il se leva et s’approcha en silence de la table, en évitant le regard de Gustl. Celle-ci vint près de lui et parut hésiter un moment avant de lui planter sur la joue gauche un baiser brûlant. Elle fut la première à rompre le silence :
« Vous voudrez bien m’excuser, Herr Gurdweil, je vais préparer le café ! » Et elle sortit de la pièce.
Gurdweil prit une chaise. Un bruit de vaisselle lui parvint de la cuisine, mais cessa aussitôt. Gurdweil se rappela soudain la gifle du matin et sentit une douleur sourde dans sa joue gauche. « Ah ! Quelle absurdité ! » s’exclama-t-il tout haut, en essayant d’écarter de son esprit ce pénible souvenir et de concentrer son attention sur la femme portant un bébé dans les bras, qu’il apercevait à l’une des fenêtres de la maison d’en face.
Depuis qu’il connaissait Thea, c’était son premier contact physique avec une autre femme. Et, cette fois encore, il n’en avait pas été tout à fait responsable : la chose s’était faite d’elle-même, comme s’il avait été poussé à agir par quelque puissance extérieure. Gurdweil refusait de s’avouer coupable, mais se trouvait dans un étrange état d’esprit. Comme un homme qui, étouffant dans une pièce étroite, aurait ouvert la fenêtre pour respirer l’air frais, il se sentait momentanément libéré d’un certain nombre de ses préoccupations antérieures. Diverses vexations, qui lui pesaient comme des pierres au fond du cœur, avaient trouvé pour l’heure une sorte de compensation. Il lui semblait même que la domination que Thea exerçait sur lui ne fût plus aussi totale. Il découvrait un Gurdweil pas encore tout à fait perdu et qui ne devait donc pas désespérer. À l’évidence, l’affaire lui avait rendu un certain équilibre et l’avait momentanément débarrassé de la constante pression qui s’acharnait sur lui. Tout cela, Gurdweil l’appréhendait confusément. La sensation de confiance retrouvée lui rendit soudain sa gaieté, une gaieté qu’il n’avait plus connue depuis longtemps, comme si sa véritable valeur personnelle, sa valeur essentielle d’homme lui était restituée ; du même coup, il eut la certitude que dorénavant tout irait bien. Il voyait Thea, assise là-bas, chez eux, l’attendre impatiemment. Elle ouvrait un livre et le reposait nerveusement. Elle s’allongeait sur le canapé, allumait une cigarette, fumait quelques bouffées et la jetait en se relevant d’un bond. Elle allait demander à la propriétaire si elle l’avait vu sortir, à quelle heure exactement, et s’il n’avait pas dit quand il reviendrait. Gurdweil voyait et entendait tout distinctement dans sa tête. Il entendait la vieille répondre avec son habituel chuchotement : « Ah ! C’est un si honnête homme, Herr Gurdweil, aïe aïe aïe ! Et tranquille et aimable… psss ! » Thea remontait dans la chambre, regardait par la fenêtre, s’en éloignait, marchait de long en large, reprenait le livre, l’ouvrait et, au moment précis où son attention était distraite par la lecture, la porte s’ouvrait et Gurdweil entrait. Thea sautait sur lui et s’enroulait amoureusement autour de son cou : « Mon petit lapin, mon chéri, où avais-tu disparu ? J’ai cru voir s’écouler une année entière, j’ai pensé qu’il t’était arrivé malheur. Je me suis sentie soudain si seule que j’ai cru mourir. Le monde m’a semblé vide, comme s’il n’y avait plus personne. Non, non, mon chéri, tu ne dois plus me laisser seule. Je ne peux pas supporter la solitude. Sans toi, je suis perdue, je ne suis rien. Ne me quitte plus jamais. Je te suivrai partout, où que tu ailles. » Et Gurdweil répondait d’une voix câline (ses lèvres remuaient comme s’il parlait réellement) : « Mais bien sûr, bien sûr, ma chère. Peux-tu croire qu’il m’est agréable de rester sans toi ?… Ne sais-tu pas combien je t’aime ? Ne sais-tu pas que je suis prêt à tout instant à te donner ma vie ? – Et Gustl ? – Ah ! Ce n’est rien ! J’étais si malheureux. Ça ne compte pas. Je croyais que tu ne m’aimais plus et que je n’avais plus de valeur à tes yeux, et mon chagrin devenait trop lourd à porter… C’est tout ! Comment pouvais-tu croire une seule seconde qu’elle ait la moindre place dans mon cœur ? Mais maintenant que je sais que tu m’aimes, tout est oublié. N’en parlons plus… »
Un sourire bienheureux éclairait le visage pâle de Gurdweil. Il ressemblait à un enfant ravi de recevoir enfin, après avoir pleuré des heures, le jouet désiré. Le nez baissé sur la table, il tripotait nerveusement sa pipe quand Franzl fit soudain irruption dans la pièce :
« Eh bien, Herr Doktor, le temps ne vous a pas paru trop long, j’espère ? » dit-il en tortillant sa moustache, avec un clin d’œil malicieux.
Gurdweil le dévisagea, le regard ahuri et le sourire idiot. Il ne comprenait pas qui était cet homme et de quoi il parlait. Ses yeux se fixèrent sur un bouton décousu de la veste de Franzl qui ne tenait plus que par un fil, menaçant de tomber à tout moment. Et Gurdweil attendit la chute du bouton avec une particulière impatience. Qu’il tombe et qu’on en finisse ! Pourquoi faisait-il l’innocent, comme s’il ne savait pas ?… Il prenait son temps pour contrarier Gurdweil. Il le faisait exprès, tout bonnement !
« J’espère que Gustl ne vous a pas trop importuné, hein ? poursuivit Franzl. Nous savons tous comment sont les femmes…
– N… non, pas du tout… », balbutia Gurdweil distrait par le bouton, vers lequel il pointa le doigt en ajoutant d’un ton péremptoire, tel un médecin à l’adresse d’un malade récalcitrant : « Vous devriez le recoudre tout de suite, sinon il va tomber ! »
Franzl prit le bouton entre ses doigts, l’arracha d’un coup sec et le posa sur la table. Gurdweil contempla le bouton noir luisant comme s’il s’agissait de son ennemi mortel et sourit triomphalement. Puis il se mit à rire fort, l’air de penser à quelque chose de très drôle, s’enfonça la pipe dans la bouche et dit entre ses dents :
« Eh bien, Herr Heidelberger, qu’est-ce qui vous a retenu si longtemps ?
– J’ai été si longtemps dehors ? » Franzl éclata aussi de rire. « Je n’ai fait qu’acheter des cigarettes. Mais une telle soif m’a pris que j’ai bu une chope de bière. Gustl ! » – Il éleva la voix en direction de la porte.
« Presse-toi ! Ce café ne va pas te prendre toute la journée, non ?
– J’arrive, j’arrive ! cria Gustl de la cuisine.
– Un joli brin de fille, Gustl, hein ? » Heidelberger se tourna de nouveau vers son hôte avec un sourire ambigu : « Comment vous la trouvez, vieux frère, hein ? lança-t-il en tapant sur l’épaule de Gurdweil.
– Pas… pas mal, je dois dire », répondit Gurdweil un peu confus. Le visage de Gustl flotta un moment devant ses yeux, très près du sien ; avec ses belles couleurs, ses yeux polis comme des diamants et ses cheveux ébouriffés, c’était le visage d’une femme des cavernes.
« Ha ha ha ! » Heidelberger riait avec complaisance quand Gustl entra avec son plateau. Elle le posa sur la table et ouvrit la fenêtre. Puis elle versa le café. De temps à autre, elle adressait un sourire affectueux à Gurdweil, assis en face d’elle.
« Et comment va votre bourgeoise ? reprit Heidelberger.
– Bien… Je veux dire très bien, naturellement.
– Et on travaille toujours dans sa librairie ?
– Oui. J’y suis encore.
– Vous avez oublié de mettre du sucre, Herr Gurdweil. Tenez ! » dit Gustl en lui tendant un bocal en verre.
Entre deux gorgées de café, Heidelberger se mit à philosopher : « C’est amusant, les livres. Je me demande toujours où les gens prennent la patience d’écrire tant de livres, ou de les lire d’ailleurs – j’ai tort ? Quand vous vous imaginez combien de millions de livres existent dans chaque pays du monde et dans chaque langue, il y a de quoi s’affoler !… Je ne parle pas des livres de science. Là, il n’y a rien à redire : l’homme a besoin de science pour savoir le comment et le pourquoi ! Mais les autres, je vous jure ! Tous ces livres avec des histoires ! Là je ne comprends plus. Quel besoin en a-t-on ? Moi, par exemple, il me suffit d’apercevoir ce genre de livre à un kilomètre pour commencer à bâiller et à m’endormir. Vous pouvez me croire, Herr Doktor, je n’exagère rien ! »
Il prit encore un peu de café, posa sa tasse et poursuivit : « Il y avait un type, à l’hôpital militaire, qui pouvait vous lire trois livres par jour ! Deux mois entiers nous sommes restés couchés côte à côte, lui aussi avait une jambe écrasée, trouée de schrapnels, eh bien, croyez-le ou pas, Herr Gurdweil, il a dû lire pendant ce temps, sans exagérer, au moins un millier de livres ! C’était toujours sœur Steffie qui les lui apportait. Un jour, je lui ai dit : “Dites-moi, sœur Steffie, pourquoi vous ne m’apportez pas un de ces bouquins à moi aussi ? Je veux voir ce qu’il y a dedans.” Elle m’en a apporté un. Le titre était, je crois : La Maison perdue, ou quelque chose d’approchant, je ne pourrais pas en jurer. Je ne vous tiendrai pas la jambe une semaine avec ça mais, bref, j’en ai lu deux pages – croyez-moi, ni plus ni moins – et j’en ai eu ma claque. Impossible de continuer ! Mais l’autre, mon voisin, il l’a avalé en un seul après-midi et en s’en délectant par-dessus le marché ! “Dis-moi, voisin, je lui ai demandé, de quoi s’agit-il là-dedans ? Qu’est-ce qu’ils veulent ? Je veux savoir, moi aussi, pour une fois !” Tout ce qu’il a pu me répondre, c’est : “Ah, c’est si beau ! Si beau ! Tu ne peux pas comprendre !” Et qu’est-ce qu’il y a à comprendre là-dedans, je vous demande, Herr Doktor ? Vous qui êtes un homme intelligent, expliquez-moi qui ça intéresse, qu’ils se marient ou pas, ou si Untel est un voleur et trompe froidement son monde jusqu’au jour où il se fait pincer ? Dites-moi, qui ça peut intéresser ? N’ai-je pas raison ? »
Gurdweil sourit, gêné. Il ne savait que répondre. Un instant, lui aussi trouva ridicule le genre de livres en question. Il lui semblait soudain être tombé parmi des sauvages qui, n’ayant jamais encore vu d’homme civilisé, l’examinaient de la tête aux pieds et le tâtaient comme si c’était lui le sauvage.
Gustl voulut ajouter son grain de sel : « Mes maîtres lisaient aussi toujours. Madame s’étendait sur le canapé et lisait, Monsieur aussi souvent. Une fois, j’ai jeté un œil dans l’un de ces livres où il était question d’une jeune fille séduite et déshonorée par un jeune homme élégant » (Gustl employait à présent le langage raffiné de ses « maîtres » ou du livre dont elle parlait) « qui l’avait ensuite abandonnée pour une autre. La jeune femme qu’il avait engrossée était restée triste à mourir et inconsolable. Et voici que l’autre femme venait la trouver et lui proposait de l’argent, une énorme somme d’argent qu’elle refusait en disant : “Ton mari ou rien !” Bien parlé. Elle lui rendait la monnaie de sa pièce ! C’était une femme fière ! Mais, au fur et à mesure qu’approchait le jour de ses couches, son désespoir grandissait. Tant et si bien qu’elle achetait un pistolet et attendait la nuit tombée pour tuer son séducteur. Elle lui tirait trois fois dessus jusqu’à ce qu’il tombe raide mort. Alors elle courait se jeter dans le Danube. C’était un beau livre. Très triste. Il m’a bien fait pleurer.
– Absurde ! coupa Heidelberger. Qu’est-ce qu’une femme comprend ? Qu’y a-t-il d’intéressant là-dedans ? » Et, s’adressant à Gurdweil : « Vous voyez, Herr Doktor ? Du bavardage et des sornettes ! Et pour qui, je vous le demande ? Seuls des idiots peuvent écrire pour d’autres idiots qui vont les lire parce qu’ils leur ressemblent ! Je n’ai pas raison ?
– On ne peut pas généraliser, dit Gurdweil, évasif, il existe de meilleurs livres. Mais pourquoi voulez-vous qu’on n’écrive pas ce genre de livres, puisqu’il se trouve des lecteurs pour les apprécier ? Et quand bien même certaines personnes ne les trouveraient pas intéressants, ce n’est pas la preuve que les livres ne valent rien en général. C’est comme si un homme sain possédant ses deux jambes ne voyait pas l’utilité que peuvent avoir des béquilles, alors que l’unijambiste ne peut vivre sans elles. C’est toujours ainsi. Les hommes sont aussi différents dans leur nature physique et morale que dans leurs besoins : à chacun selon sa nature. »
Gustl acquiesça avec enthousiasme :
« Très juste ! Herr Gurdweil a parlé sagement et il n’y a rien à redire ! » Gurdweil voulut en profiter pour tenter une sortie.
« Je dois m’enfuir maintenant !
– Qu’est-ce qui presse ? protesta son hôte. Restez encore un peu ! Puisque vous êtes déjà là… » Et Gustl d’enchaîner : « Oui, Herr Gurdweil, restez ! »
Mais Gurdweil fut ferme. Soudain agité, il voulait rentrer le plus vite possible. Secrètement, au fond de son cœur, il était persuadé que Thea l’attendait. Il en était sûr parce que c’était ce qu’il souhaitait de tout son être et rien au monde n’aurait pu le retarder plus longtemps.
« Eh bien alors, servus, mon frère ! finit par concéder Heidelberger. Donnez le bonjour à votre bourgeoise de la part de Heidelberger Franzl ! Pourquoi ne viendriez-vous pas avec elle un de ces jours ? Je suis curieux de la rencontrer. Mais ne nous faites pas languir trop longtemps ! Venez la semaine prochaine, ou même avant, si possible – quand vous voudrez ! Gustl est toujours à la maison…
– Oui, oui, Herr Doktor, je reste à la maison. Ça me fera très plaisir ! » renchérit Gustl en serrant la main de Gurdweil avec une particulière insistance.
OceanofPDF.com