La Vie conjugale
Chapitre 8
8
Le lendemain matin, Gurdweil se rendit chez le Dr Kreindel. Cette fois il n’eut pas à attendre. Le Dr Kreindel feignit de l’accueillir avec enthousiasme et l’embrassa presque.
« Ah ! monsieur, enfin ! Je m’impatientais. Asseyez-vous, je vous en prie, Herr… G… Goldwein !
– Gurdweil ! corrigea Gurdweil.
– Excusez-moi, Herr… G… Gurdweil. Vous avez un nom étrange, monsieur. Un nom rare… mélodieux et rythmé : Gurd-weil… et même un peu mystique… qui se passe de titre ou de quelque qualification que ce soit… Le nom parle de lui-même. Un nom de ce genre est une garantie de grandeur, si je puis dire, sans une ombre de flatterie. Préférable à tous les pseudonymes les plus brillants… Avez-vous écrit récemment quelque chose de bon, Herr Goldwein – oh ! pardonnez-moi ! – je veux dire Herr G… Gurd… Gurdweil ? »
Déjà Gurdweil bouillait intérieurement de colère. Quel bouffon que cet homme et quel scélérat !
« Je crois vous avoir dit la dernière fois, répliqua-t-il sèchement, que je n’écrivais pas ! D’ailleurs, ce n’est pas le sujet. Je suis venu vous voir à un tout autre propos.
– Bien sûr, bien sûr, monsieur, interrompit le Dr Kreindel avec une petite tape amicale sur l’épaule. Je sais très bien pourquoi vous êtes venu. Ne vous énervez pas, Herr Gold… Gurdweil ! Nous y viendrons, bien sûr ! Nous avons le temps ! Plus qu’il n’en faut !… Il ne me faut pas longtemps, voyez-vous, pour régler les affaires matérielles. Une ou deux minutes… d’une manière ou d’une autre – c’est mon caractère ! Mais pour ce qui est des choses de l’esprit, c’est une tout autre paire de manches ! Là, j’aime prendre mon temps, au contraire… Nous pouvons en discuter à loisir, comme de vieux amis… Vous me comprenez très bien, Herr Gurdweil, je présume, hi hi hi. Nous sommes tous les deux des hommes intelligents, cultivés. Non, non, ne dites pas le contraire : des hommes intelligents et cultivés ! J’insiste ! C’est la définition exacte de ce que nous sommes et de ce que nous avons en commun… Par ailleurs, nous devons être sensiblement du même âge. Vous devez avoir, d’après mes estimations, vingt-huit ou vingt-neuf ans, et moi j’en ai trente-deux : le même âge pour ainsi dire ! Et l’essentiel, c’est que nous nous comprenions mutuellement. Ce n’est pas tous les jours que l’on a la chance de rencontrer un homme – hum – un homme de votre niveau… n’est-ce pas, Herr Gurdweil ? Comme Schiller l’a si bien dit : il arrive qu’on cherche l’âme-sœur pendant une génération sans que… hi hi hi… »
Gurdweil qui fixait des yeux le Dr Kreindel trouva subitement incongru d’être assis dans ce bureau à écouter les sornettes de cet homme avec ses dents en or et son sourire malicieux. Le visage de Gurdweil était plus pâle que d’habitude et son regard plus terne. Il sentait un grand vide se creuser dans son crâne, comme un trou où s’engouffrait une brise glaciale… Il caressait machinalement le pommeau argenté de sa canne serrée entre les genoux. Le souvenir de l’altercation qu’il avait eue la veille au soir avec les deux amis de Thea lui revint à l’esprit et le plongea dans la détresse. Il avait dû être drôlement ivre pour se ridiculiser ainsi aux yeux de Thea. Non, l’idée lui traversa l’esprit, comme si elle était liée d’une certaine manière à l’incident de la veille ; non, il ne devait pas espérer trouver un emploi chez cet homme ! Il se leva et dit d’un ton décidé :
« Je regrette, mais je suis pressé. Je voudrais savoir si j’ai l’espoir d’obtenir un emploi chez vous ou si je dois chercher ailleurs.
– À Dieu ne plaise ! » Le libraire s’arracha à son fauteuil. « L’espoir ! Bien sûr que vous pouvez espérer ! Le poste est dans votre poche, mon ami ! Comme je vous l’ai dit, je vous attendais. Le salaire est de cent quatre-vingts schillings par mois. Pour commencer. Plus tard, vous serez augmenté. Si cela vous convient, vous êtes mon homme. »
Après une brève négociation, ils tombèrent d’accord qu’il commencerait le lendemain avec un salaire de deux cents schillings, « pour l’unique raison qu’il ne pouvait, lui, le Dr Kreindel, renoncer aux services d’un homme tel que lui, si proche de cœur et d’esprit… ».
Gurdweil prit congé et sortit. Il prit machinalement la direction du quai, en pressant le pas comme s’il n’avait pas de temps à perdre. L’anxiété le rongeait bien qu’il eût encore une pleine journée de liberté devant lui. Secrètement, le résultat positif de son entretien le décevait. Il fut submergé par une vague de nostalgie à l’égard des mois passés, dont tous les jours lui avaient appartenu en propre, il avait disposé de chaque minute à son gré sans l’intervention de quiconque. Il ne pouvait s’empêcher, malgré le dénuement et les mesquineries quotidiennes qui avaient caractérisé cette période de sa vie, de la parer rétrospectivement d’une irréprochable beauté. Mais voilà que cet âge d’or était révolu. Dès le lendemain, il serait condamné à passer en permanence, jour après jour, huit heures avec cet infâme bouffon.
La vie avait, semble-t-il, ses lois propres qu’on ne pouvait pas toujours adapter aux désirs du cœur.
Il était midi. Le soleil inondait à nouveau la ville rafraîchie par l’averse de la nuit. Les magasins et les centres d’affaires commençaient à dégorger leurs foules qui prenaient d’assaut les trottoirs et les rames de tramways. Sans avoir remarqué qu’il revenait depuis quelques minutes sur ses pas, Gurdweil se trouva bientôt, après avoir descendu Rotenturmstrasse, aux abords de la cathédrale Saint-Étienne, dont l’horloge sonna gravement l’heure. Il sortit sa montre et la régla : midi et quart. Thea devait sortir à cet instant de son bureau pour déjeuner, pensa-t-il, il pourrait aller la surprendre, bien qu’elle n’appréciât pas les visites imprévues. Le cœur un peu hésitant, il accéléra néanmoins l’allure. Parvenu au bout de Johannesgasse, il jeta un coup d’œil furtif sur la rue. Une vingtaine de mètres plus loin, il tourna les talons et rebroussa chemin, cette fois sans regarder, puis il repartit et recommença sa manœuvre une troisième fois. Il fit halte un peu plus loin et scruta la foule des passants. Non, pas de Thea. Peut-être était-elle sortie un peu avant. Il se décida alors à pousser jusqu’au Ring, sans hâte, en se retournant de temps à autre. Il irait rendre visite au Dr Astel, qui demeurait dans le quartier. Comme il n’y avait pas urgence, il prit son temps, s’arrêtant au passage devant une droguerie pour examiner la vitrine remplie de rasoirs mécaniques. Gurdweil avait un faible pour les accessoires de rasage, en particulier pour les bons rasoirs. Il possédait chez lui trois coupe-chou qui ne le satisfaisaient point. Il avait décidé de s’acheter, dès qu’il aurait un peu d’argent, un véritable rasoir anglais et un bon cuir à aiguiser. En attendant, il tombait régulièrement en arrêt devant ce genre de vitrine pour établir son choix : il hésitait entre un rasoir à manche d’ivoire qui coûtait vingt schillings et un autre, plus simple et noir, qui coûtait le même prix mais dont la lame était certainement meilleure. Il aurait acheté de bon cœur tous les rasoirs et accessoires de rasage qui se trouvaient dans cette vitrine et d’autres aussi, s’il en avait eu les moyens. Juste comme il se rappelait qu’il devait faire affûter la lame de l’un de ses rasoirs, il entendit une voix familière. Il tourna la tête et aperçut Thea derrière lui en compagnie d’un homme de haute taille. Gurdweil se sentit comme transpercé de part en part mais il se reprit aussitôt et se morigéna : « Eh bien ! Tu deviens fou ? Elle a bien le droit de parler à quelqu’un, non ? Ou bien serait-ce aussi un péché ? Imbécile ! » Néanmoins, il aurait voulu savoir qui était l’homme, non pas pour l’espionner – certes non, à Dieu ne plaise, personne ne pouvait l’accuser de cette pensée –, mais par simple curiosité. Ce type pouvait tout aussi bien être une connaissance de Gurdweil. Pourquoi se cacherait-il ? Il simulerait une rencontre de hasard. Tout cela lui passa par la tête à la vitesse d’un éclair ; il se jeta à travers la foule agglutinée sur le trottoir, faillit dans sa hâte, renverser une vieille femme qui l’injuria vertement. Il traversa la rue sans se retourner et se mit à courir le long du trottoir sans quitter des yeux, une seule seconde, celui d’en face afin de s’assurer que le couple était toujours dans sa ligne de mire. Après avoir laissé Thea et son compagnon à deux cents mètres derrière lui, il retraversa la chaussée et se dirigea vers eux avec, à présent, l’allure désinvolte d’un promeneur. Mais son cœur battait la chamade et son front ruisselait de sueur, peut-être à cause de sa course, ou de son excitation, ou la combinaison des deux. Il examina de loin l’homme qui escortait Thea, un homme d’âge mûr, bien mis, dont le visage agréable lui était totalement étranger. Il les salua au passage d’une profonde courbette et fit mine de continuer son chemin mais Thea l’arrêta : « Où cours-tu, Rudolfus ? »
Avec une espièglerie qui cachait peut-être un léger embarras de sa part, elle fit les présentations : « Rudolfus Gurdweil, mon fiancé, jeune écrivain plein d’avenir, et le Dr Ostwald, mon général.
– Général, vous exagérez, madame, protesta le Dr Ostwald avec un sourire modeste.
– Pourquoi ne rentrerais-tu pas à la maison avec moi, mon lapin ? » suggéra Thea qui ajouta aussitôt en le voyant hésiter : « Accompagne-nous au moins jusqu’au tram, si tu as un peu de temps. Tu décideras après. »
Ils se mirent en route. Le Dr Ostwald marchait avec l’assurance d’une personne consciente de son importance, comme s’il annonçait à chacun de ses pas : « Voici le Dr Ostwald, le célèbre avocat à qui tout réussit et qui connaît les secrets de l’univers comme la paume de sa main. Il ne dit rien, mais tout le monde sait… » Il sortit un Corona d’un étui à cigares doré, l’offrit à Gurdweil d’un air protecteur comme à un ami plus jeune. Ils échangèrent quelques phrases anodines, de pure convenance. Gurdweil regrettait finalement cette rencontre. Il n’aimait pas partager la compagnie de Thea. Les étrangers élevaient une sorte de barrière entre eux. Et Thea elle-même, chaque fois qu’elle se trouvait avec d’autres, lui semblait différente de la femme qu’il connaissait. Elle parlait différemment, riait différemment, et il n’aimait pas cette différence-là. Elle n’était pas la même non plus au sein de sa propre famille.
Quand ils atteignirent l’Opéra, l’avocat prit congé d’eux, puisqu’il devait prendre la direction opposée. Ils guettèrent le tram. Gurdweil ne s’était pas encore décidé à accompagner Thea. Il désirait deux choses contradictoires : être avec elle et rester seul. Comme toujours aux heures de choix difficile, il savait que le mieux était de laisser faire les événements… Une solution s’imposait toujours au dernier moment, soit qu’elle fût le fruit d’un instinct qui finissait par découvrir ce qui lui convenait le mieux, soit par l’intervention d’un facteur extérieur non encore entré en ligne de compte.
Thea lui demanda ce qu’il pensait de son « général ».
« Un homme bien, apparemment. Mais un peu snob, j’imagine. Quoique, ajouta-t-il, après une seconde de réflexion, il soit impossible d’en juger sur une première impression.
– Tu le juges bien, mon lapin. Mais il lui arrive parfois de ne pas se contrôler. Il devient alors une autre personne. Il a des appétits secrets bien dissimulés sous son élégant costume de ville… En tout cas, il ne manque pas d’intérêt, quand on le connaît bien… Alors, viens-tu avec moi ou non ? » lui demanda-t-elle en voyant le tram s’approcher.
– Non. » Le mot lui échappa de la bouche.
« Oh ! Tiens, j’ai oublié de te dire que j’avais trouvé un travail, je commence demain », ajouta-t-il alors qu’elle était déjà montée sur la plate-forme du tram.
Puis il traversa le Ring et déboucha sur Karlsplatz. De toute manière, il irait voir le Dr Astel, même s’il risquait fort maintenant de ne plus le trouver chez lui. Les pavés de la place, descellés en raison de la réfection de la voie du tramway, s’entassaient au bord d’une longue tranchée qui laissait apparaître un sous-sol de marne jaunâtre. « En tout cas, se dit Gurdweil, les pieds enfoncés dans la terre meuble, il vaudrait mieux travailler avec un homme comme le “général” qu’avec mon bouffon. » Au même instant, son attention fut attirée par un attroupement autour d’un petit square clôturé au centre de la place. Il se fraya un chemin dans la foule. Un policier était penché sur une jeune femme assise sur le trottoir, adossée contre la clôture et apparemment évanouie. Son visage était d’une pâleur mortelle. Son chapeau noir avait glissé de côté tandis que sa tête dodelinait comme une chiffe molle. Le policier la soutenait d’une main, tout en essayant, de l’autre, de la faire boire. Mais les lèvres serrées de la femme laissaient dégouliner l’eau sur son menton et sur sa robe. Ses yeux finirent pourtant par apparaître au travers de deux étroites fentes, puis les paupières se refermèrent. Peu après, elle ouvrit d’elle-même la bouche et but le reste du verre d’eau. Elle ouvrit aussi les yeux et regarda avec ahurissement autour d’elle. Elle tenta vainement de lever une main inerte comme pour se protéger et murmura quelque chose d’inintelligible. Elle finit par reprendre totalement connaissance et l’embarras se peignit sur son visage. « C… ce n’est rien ! C… ce n’est rien ! parvint-elle à articuler. Un peu de faiblesse, c’est tout. » Elle tenta de se mettre debout, en prenant appui sur ses mains, mais celles-ci étaient trop faibles pour la soutenir et elle retomba par terre avec un sourire coupable. « Je vais me re… reposer encore une minute », balbutia-t-elle en regardant autour d’elle comme si elle plaidait pour sa vie. Son regard se posa et s’attarda un instant sur Gurdweil. Lequel se sentit soudain poussé en avant, fit un pas vers le policier qui s’était relevé et demandait à la foule de se disperser, et déclara d’un ton ferme :
« Je connais cette femme, monsieur l’agent ! Elle habite dans mon quartier, dans la Heinestrasse. Je vais la ramener chez elle. »
Il devait s’étonner plus tard de l’étrange comportement qui avait été le sien à ce moment-là et du geste instinctif qui l’avait poussé, une nécessité urgente qui ne souffrait pas de refus. En tout cas, le policier le crut et accepta son offre. Gurdweil se pencha sur la femme et murmura en l’aidant à se relever :
« Pardonnez-moi, madame, ne craignez rien. Je vous raccompagnerai là où vous voudrez. »
La femme lui jeta un regard reconnaissant et se leva docilement. Elle était encore néanmoins très faible, ses jambes ne lui obéissaient pas et elle s’accrocha de tout son poids au bras de Gurdweil. Il l’emmena lentement et, dès qu’ils furent à quelques pas du policier et du groupe des curieux, qui avaient commencé à se disperser, déçus par le dénouement du spectacle, il la rassura d’une voix douce :
« Allons d’abord dans le square vous reposer un peu, puis je vous raccompagnerai chez vous. »
La femme ne répondit pas.
À l’entrée du square, Gurdweil acheta une orange à une marchande de quatre-saisons, avant de faire asseoir la femme sur un banc inoccupé. Gurdweil, soudain embarrassé, ne savait que dire. Il éplucha l’orange qu’il lui tendit quartier par quartier. À la vue de ses mains délicates, il conclut qu’« elle venait sûrement d’une bonne famille ». Il se sentait un peu gêné, gêné pour cette femme étrangère, comme on se sent parfois gêné devant le geste inconvenant ou le propos ridicule de quelqu’un qui vous accompagne. Il attendait de l’inconnue qu’elle passât sa colère sur lui d’une manière ou d’une autre. Il souhaitait qu’elle le fît au plus vite pour qu’elle se sente mieux. Mais non, elle prenait les morceaux d’orange qu’il lui tendait et les mangeait en silence, un peu malgré elle, avec l’air absent d’une personne qui pense à quelque chose de très lointain ou bien à rien. De temps en temps, Gurdweil la regardait à la dérobée, sans mot dire. Et puis, soudain, elle se tourna vers lui, plongea ses yeux dans les siens et dit d’une voix ténue mais claire, avec un petit sourire pitoyable.
« J’ai confiance en vous, monsieur. Je sens que vous êtes un homme bien. Mais je ne voudrais pas… vraiment, je n’oserais pas vous importuner davantage et abuser de votre temps. Vous n’êtes pas furieux contre moi, n’est-ce pas ? »
Gurdweil l’assura qu’il n’en était rien : « Bien sûr que non ! J’ai tout mon temps aujourd’hui et je le mets volontiers à votre disposition, madame ! »
La femme continuait à manger. Elle mâchait longuement, sans appétit, comme une enfant que l’on gave. Elle avait l’air de reprendre des forces, mais son visage gardait sa pâleur d’ivoire. Un beau visage à l’ovale délicat, avec des yeux bruns cernés par la fatigue. Elle se souriait à elle-même, un bébé consolé de son chagrin. Gurdweil se sentit heureux et purifié. Il avait l’impression de toucher du doigt les fils secrets qui le reliaient à toutes les âmes pures et souffrantes de l’univers.
Soudain, la femme se mit à trembler de tout son corps, comme prise d’un accès de fièvre. Elle se tourna vers lui avec une expression de peur terrible, une peur animale, et laissa tomber le quartier d’orange qu’elle tenait à la main.
« J’ai peur, dit-elle d’une voix étranglée. J’ai si peur ! » Elle agrippa sa main. « Oh ! Mon Dieu, il vous tuera !… Oh oui ! Il en est capable. Il a tué mon enfant… C’est lui et personne d’autre. On a essayé de me faire croire qu’il était mort de diphtérie, mais je sais la vérité. Il tue tout ce qui est proche de moi… toute personne qui veut mon bien. Il me veut seule au monde… sans personne pour me protéger…
– Quoi ? Qui ? Calmez-vous, madame, je vous en prie, implora Gurdweil gagné à son tour par son agitation. Calmez-vous, s’il vous plaît, rien n’arrivera…
– Non, non, vous ne savez pas, monsieur ! Il voit tout et sait tout. Oh ! Mon Dieu, il pourrait passer par ici et vous tuer ! Il pourrait passer ici par hasard… Non, non, nous devons partir d’ici sans plus tarder… S’il nous voyait ensemble ! Accompagnez-moi, monsieur, chez moi. Je sais qu’il n’y est pas pour l’instant. »
Avec un soudain regain d’énergie, elle se leva comme une flèche et obligea Gurdweil à en faire de même.
Gurdweil la suivit. Il était effrayé, non par l’homme imaginaire dont elle parlait, mais par cette femme étrange qui lui semblait avoir perdu l’esprit. Sa peur subite et ses propos étranges faisaient souffler un vent de folie venu du pays des cauchemars et de l’horreur. Mais peut-être n’était-elle pas folle du tout ? Peut-être y avait-il derrière ses propos une bribe de réalité ? Il regretta de s’être embarqué dans cette aventure, mais l’idée ne lui vint pas un seul instant de s’esquiver et de disparaître sous un prétexte quelconque. Ils se hâtèrent hors du jardin public, tandis que la jeune femme jetait des regards terrifiés dans toutes les directions, comme s’ils étaient poursuivis. Elle resserra son étreinte sur le bras de Gurdweil. Mais, à son étonnement, à mesure qu’ils s’éloignaient du jardin, elle retrouva son calme. À l’approche du Ring, elle ralentit le pas. La terreur qui l’avait paralysée un moment auparavant semblait s’être totalement dissipée. Gurdweil eut alors le courage de lui demander son nom et son adresse.
« Frau Franzi Mitteldorfer, répondit-elle avec un sourire bizarre. 27, Neubaugasse. » Elle se reprit aussitôt : « Non, non, monsieur, à vous je ne mentirai pas, j’habite au 14, Stumpergasse. Tram numéro 61. »
Gurdweil, perplexe, garda le silence. Il la conduisit à l’arrêt du tram le plus proche et monta avec elle dans une rame à peu près vide. Une fois qu’ils furent assis, elle s’excusa :
« Le printemps est harassant. C’est la troisième fois que je m’évanouis cette année. Heureusement pour moi, les deux fois précédentes, cela s’est passé à la maison. Ma mère était là. C’était un après-midi, j’étais devant l’armoire, prête à m’habiller pour sortir avec le bébé, quand tout à coup j’ai senti la pièce et les meubles s’effondrer. L’armoire vacillait et menaçait de tomber sur moi. Et une sorte de langue violette, longue et pointue, s’est mise à danser sous mes yeux et à vouloir toucher mon visage, ce qui m’a remplie d’une terreur inouïe. Après quoi, je ne me rappelle plus rien. Je me suis réveillée sur le canapé, souffrant d’une terrible douleur au coude droit. Ma mère était près de moi. Surprise de me trouver allongée, j’ai voulu me lever. Mais je n’en avais pas la force. J’ai dû rester couchée une demi-heure de plus.
– Mais chère madame, vous n’avez pas consulté de médecin ? demanda Gurdweil, apitoyé.
– Le médecin dit qu’il s’agit d’une fatigue générale, une anémie. Une séquelle de l’accouchement de mon fils. J’ai besoin de partir à la campagne me reposer quelques mois. Mais les temps sont difficiles. Mon mari ne gagne pas grand-chose actuellement. Je ne peux pas me permettre un tel luxe.
« Tout à l’heure, sur la Karlsplatz, continua-t-elle après un silence, j’ai été prise de panique à la vue de tout ce monde et de toute cette agitation. J’ai eu soudain l’impression que les automobiles et les wagons du tram quittaient la chaussée pour monter sur le trottoir et se jeter sur moi. J’ai voulu rebrousser chemin et fuir… la suite, vous la connaissez, monsieur. »
Entre-temps, ils étaient arrivés et ils descendirent du tram. Il leur fallut encore marcher cinq bonnes minutes. Gurdweil monta avec la femme les trois étages et l’accompagna jusqu’au seuil de sa porte. Alors qu’il s’apprêtait à lui dire au revoir, la porte s’entrouvrit et une femme d’un certain âge, un peu corpulente, des cheveux grisonnants plaqués sur le crâne, apparut dans l’encadrement de la porte.
« Maman ! s’écria Frau Mitteldorfer, en montrant Gurdweil. Ce monsieur m’a ramenée à la maison. Je me suis sentie mal sur la Karlsplatz, un léger étourdissement, et ce monsieur a pris soin de moi et m’a raccompagnée ici. N’est-ce pas très gentil de sa part ? »
Les deux femmes insistèrent tant pour qu’il entre se reposer un peu et boire une tasse de café qu’il accepta. Elles le poussèrent dans un salon bourgeoisement meublé et le firent asseoir à une table ronde. La vieille femme partit préparer le café.
Des fenêtres ouvertes sur une large cour refluait le bruit sourd et cadencé de coups de marteau donnés apparemment par un menuisier et les aboiements plaintifs d’un chien. La pièce était imprégnée d’une odeur de renfermé, légèrement acide, qui lui rappela celle du musée de l’Histoire des armes et des uniformes militaires, à laquelle s’ajouta bientôt, filtrant à travers la porte, l’arôme corsé d’un café chaud. Franzi Mitteldorfer ôta son chapeau et, face au miroir encastré dans la porte de l’armoire, remit de l’ordre dans ses cheveux gris coupés à la garçonne. Elle ne parlait pas. Soudain un enfant se mit à pleurer dans la chambre voisine et la jeune femme se rua hors de la pièce en s’excusant auprès de son hôte et en lui fourrant dans les mains un gros album de photos. Gurdweil l’ouvrit machinalement et lut sur l’épais papier verdâtre de la page de garde ces mots qu’une écriture arrondie avait tracés à l’encre rouge : « À ma chère Franzi… » Il ne lut pas les quelques vers qui suivaient le prénom. Il se sentait soudain à des milliers de kilomètres de lui-même, de sa vie, de son milieu et même de Vienne – comme miraculeusement transporté dans un pays lointain et étranger, au milieu d’un peuple, d’une race inconnus. Les cris de l’enfant cessèrent dans la chambre voisine, mais les coups de marteau du menuisier redoublèrent dans la cour. La première photo de l’album montrait un jeune homme debout, maigre mais robuste, les cheveux séparés par une raie médiane, la lèvre supérieure ornée d’un fin duvet. Ce visage ne disait rien à Gurdweil. Il tourna la page et contempla une autre photo : une jeune fille assise, la poitrine haute sous le chemisier blanc, une épaisse frange blonde recouvrant son front. Elle essayait manifestement de sourire, mais n’avait réussi qu’à tordre ses lèvres en une étrange grimace.
La porte s’ouvrit et la vieille femme entra, portant sur un plateau des tasses à café qu’elle posa sur la table. Elle fut immédiatement suivie de sa fille, tenant un enfant dans les bras. Le bébé, dans les huit mois, avait de bonnes joues et un front étroit que couronnait un toupet de cheveux fins et incolores dressés comme la crête d’un coq. Il sourit de sa bouche édentée et brandit son bras potelé en direction de Gurdweil, à la grande joie des deux femmes.
« Il vous aime bien, le petit trésor, dit la jeune mère en chassant de sa main libre une boucle de cheveux qui lui tombait dans les yeux. Fritzerl, mon tout petit, le monsieur a trouvé maman dans la rue et te l’a ramenée pour que tu ne pleures pas. Et maman restera toujours avec toi, toujours. »
Ils burent le café odorant et Gurdweil apprit de nouveaux détails sur la vie de la famille : le mari de Franzi travaillait dans une grosse maison de commerce en tissus, la vieille femme était veuve et Franzi était sa fille unique. Herr Gurdweil avait pu se rendre compte qu’elle n’était pas de constitution très forte, surtout depuis la naissance de Fritzerl…
Gurdweil se leva pour partir. Il pinça la joue rebondie du bébé qui attrapa maladroitement le nez de Gurdweil, et c’est ainsi qu’une alliance se scella entre eux. Les deux femmes le remercièrent et l’invitèrent aimablement à revenir parfois les voir. Il les salua et sortit.
Il était déjà près de 4 heures. Gurdweil descendit les escaliers et fut happé dehors par un ciel gris et lourd. Par une fenêtre ouverte au rez-de-chaussée, il vit une vieille femme repasser du linge blanc, les lunettes relevées sur le front, les yeux rouges enflammés. Sur le bord du trottoir, un petit garçon pissait dans la rue. Tout près de Gurdweil, une voix éraillée, stridente, ironique, croassait : « Vieux chi-ffons, vieilles casseroles ! » Gurdweil, surpris, chercha en vain autour de lui la source de ces cris, jusqu’à ce qu’il découvre, dans l’encadrement d’une fenêtre, un perroquet dans une cage qui répétait la leçon apprise le matin auprès des chiffonniers. Gurdweil sourit et poursuivit son chemin. Il se demanda s’il allait revenir chez lui en tram ou bien continuer à se promener dans les rues. Une voiture passa à toute vitesse et disparut en laissant derrière elle une traînée de fumée suffocante. Quelque part, au-dessus de sa tête, un piano égrenait des notes fatiguées à l’effet soporifique. Non – Gurdweil rejeta une pensée qui mijotait depuis un moment dans sa tête –, non, il ne rentrerait pas maintenant. Que ferait-il chez lui ? Travailler ? Il n’en avait nulle envie à cette heure. Dès demain allait commencer une série de jours fastidieux. Ah ! Il battit l’air de sa main comme pour chasser une mouche gênante. Il déboucha, loin du centre de la ville, à l’autre bout de la Gumpendorferstrasse, une rue longue et étroite à forte circulation. Le visage rieur du bébé lui revint en mémoire et un flot d’allégresse l’inonda. Cela faisait de nombreuses années qu’il ne s’était trouvé en présence d’enfants. Aucun de ses amis n’en avait. Il lui fallait se contenter de ceux qu’il voyait dans les rues et les jardins publics. Et, maintenant, il avait un nouvel ami : le petit Fritzerl ! Oui, il ferait un saut chez ces gens un de ces jours. Et qui sait, peut-être dans un an, peut-être moins, lui aussi aurait… Gurdweil n’osa pas, par superstition, poursuivre cette pensée réjouissante… Sans l’avoir voulu, il se retrouva en face de l’arrêt du tram au milieu d’une file d’attente, puis l’instant d’après en route vers le centre de la ville. Une demi-heure plus tard, presque à son corps défendant, il était chez lui.
Il fut accueilli à son entrée par sa vieille logeuse en pantoufles qui déambulait silencieusement dans la pénombre du couloir comme une poule affolée tirée de son sommeil au milieu de la nuit.
« Herr Gurdweil, aïe, aïe, lui annonça-t-elle dans son chuchotement habituel, il y a une lettre pour vous. Le facteur vient de l’apporter à la seconde. Vous devez l’avoir croisé. Aïe, aïe, aïe, quel dommage !… Une lettre recommandée. De Berlin, il a dit. J’ai signé pour vous. Elle est sur la table de votre chambre. J’ai dormi un peu cet après-midi et voilà que mon estomac du haut me reprend, pssss ! »
Gurdweil l’abandonna pour gagner sa chambre. Ainsi sa précipitation involontaire en plein après-midi était fondée ! Dans sa lettre, accompagnée d’un chèque de cinquante marks, le directeur d’un magazine littéraire chantait les louanges de Gurdweil et lui prédisait un bel avenir. Sa nouvelle était déjà à l’imprimerie et paraîtrait dans le prochain numéro dont il lui enverrait naturellement un exemplaire dès la parution. Il priait Gurdweil d’envoyer au plus vite une autre de ses œuvres…
Gurdweil se sentit à cet instant l’âme d’un héros. Bien que ce ne fût pas la première fois qu’il était loué pour ses mérites littéraires, il éprouvait toujours la même exaltation, le même élan d’un espoir qui mourait tout aussi vite, surtout quand il se remettait au travail et rencontrait les difficultés habituelles (la louange ne faisant, comme un fait exprès, que les exacerber !) ; il s’arrêtait, se désolait, reprenait courage et recommençait. Il reconnaissait ses défauts et ses travers, et parvenait souvent à la conclusion attristante qu’il ne réussirait jamais, au grand jamais, à exprimer tout ce qu’il avait dans le cœur, à le dire exactement comme il le voulait, à la manière dont ses yeux le voyaient. Quand il était dans cet état, que pouvaient valoir les éloges des autres ?
Mais aujourd’hui, aujourd’hui, il était heureux malgré tout ! Thea était sienne, exclusivement, indéniablement sienne !…. (Il repoussa énergiquement certains doutes qui semblaient vouloir germer dans les recoins sombres de son âme.) Quelques jours de plus, oui, dans neuf jours, tout se réaliserait ! Il entamerait une nouvelle vie, une vie toute en lignes droites et nettes, une vie paisible et heureuse. Il pourrait travailler pour lui tant qu’il voudrait à ses heures de loisir. Dorénavant, il adopterait une méthode toute différente. Il attaquerait pour aller droit au cœur des choses, à l’essentiel – nul doute qu’il y arriverait !
« Et le Dr Ostwald, par exemple ? » L’incertitude réussit brusquement à faire surface dans sa conscience.
Gurdweil s’éloigna du canapé où il s’était machinalement assis et se mit à arpenter la pièce de long en large.
« Quoi, le Dr Ostwald ? se prit-il, furieux, à répéter tout haut.
– Oui, le Dr Ostwald, précisément.
– Et alors ? Un homme bien, apparemment, rien d’autre ! Thea travaille pour lui depuis deux ans et ils sont amis, un point c’est tout !…
– Et ses connaissances de la veille, à la cave, s’interrompit lui-même Gurdweil, c’étaient de fieffés coquins ! De véritables goujats ! Ceux-là avaient besoin d’une bonne correction !… »
Une scène aux contours flous défila rapidement devant ses yeux : il se vit en train de faire ramper ces hommes devant lui tandis qu’eux, à genoux, lui demandaient pardon… De rage, il froissa la lettre qu’il tenait encore à la main. Le froissement du papier le ramena à la réalité. Quelle absurdité ! se dit-il en souriant. Il se rapprocha de la table pour y mettre à plat la lettre chiffonnée et la défroisser soigneusement de la paume, comme s’il s’agissait d’un document de la plus grande importance. Puis il consulta sa montre : 6 heures moins vingt. Il se dirigea vers la fenêtre, tira les rideaux sales. Une bruine imperceptible tombait dans la rue luisante de reflets noirs. Au deuxième étage de l’hôtel Zum Nordbahnhof, en face, une fenêtre était à demi ouverte. Dans les profondeurs d’une chambre se profilait la silhouette d’une femme nue, probablement devant une psyché, et qui se poudrait le corps avec une houppe, tandis qu’un homme en manches de chemise, cigarette au bec, tournait autour d’elle. Tantôt l’homme ôtait sa cigarette pour embrasser la femme sur la nuque et le dos, tantôt il se remettait à tourner autour d’elle en fumant. Puis la femme disparut dans un coin de la pièce, hors de la vue de Gurdweil qui pensa soudain : « Quelle escroquerie ! » Il resta cependant là, à épier et à attendre, le cœur battant. Au bout de quelques minutes, la femme reparut à moitié habillée. Gurdweil délaissa la fenêtre pour se laisser tomber sur le canapé. Une onde de chaleur parcourut ses veines. Des détails de sa vie intime avec Thea lui revinrent en mémoire, parmi lesquels, sans raison, le souvenir d’une vieille croûte représentant un homme penché sur une table dans une attitude méditative. Ce tableau qui s’était apparemment glissé dans son inconscient devait orner les murs de l’une de ces chambres visitées la nuit en compagnie de Thea, il ne savait dire où. Il revoyait le tableau avec une grande clarté, comme s’il était accroché devant lui, et il ne l’aimait pas du tout. Au contraire, il lui paraissait d’une extrême laideur, mais il continuait à l’intriguer malgré ses efforts pour le chasser de son esprit. Il alluma une cigarette et se remit à la fenêtre. On ne voyait plus rien dans la chambre d’hôtel. « Ils sont sûrement sortis ! » conclut Gurdweil. Il resta un moment immobile avant de penser à se raser. Il s’était rasé le matin même, mais il valait mieux, décida-t-il, recommencer, en l’honneur de ce dernier jour de liberté et aussi parce qu’il devrait se lever tôt le lendemain matin pour se rendre au travail et qu’il n’aurait guère de temps.
Il passa vingt minutes à se raser. Puis se posta devant le miroir pour nouer sa cravate, une cravate noire rayée de blanc que lui avait récemment offerte le Dr Astel et qu’il mettait pour la première fois. Il était 7 heures. Le jour gris et pluvieux s’achevait et la chambre baignait dans la lumière du crépuscule. Gurdweil, toujours face au miroir, se plaisait à contempler sa nouvelle cravate qu’il trouvait plus belle que la précédente, verdâtre. Il eut soudain l’impression que quelqu’un était derrière lui. Il frissonna. Il se retourna pour se trouver nez à nez avec Frau Fisher. « Bon sang ! » siffla-t-il entre les dents.
La vieille logeuse voulait lui proposer une tasse de café. Elle venait d’en faire une pleine cafetière et en avait assez pour lui aussi. Et son café était bon, Herr Gurdweil en savait quelque chose ! Du vrai café ! Son cher défunt époux l’adorait. Le cher homme avait coutume de dire : vous pouvez chercher pareil café dans toute la ville, vous n’en trouverez pas. Elle profitait de cette occasion, continua-t-elle en se grattant derrière l’oreille, pour lui signaler qu’il n’avait pas encore, selon Siedl, réglé sa mensualité alors que le 20 du mois était déjà passé ! Elle ne voulait surtout pas le presser – rien n’était plus éloigné de ses pensées ! Au contraire, s’il ne pouvait pas maintenant, elle attendrait volontiers. Elle attendrait même quelques semaines. Elle faisait confiance à Herr Gurdweil, pssss ! Il n’y avait personne d’aussi droit que lui ! Elle ne faisait que le lui rappeler, pour qu’il n’oublie pas. Elle savait que Herr Gurdweil avait bien d’autres soucis en tête, naturellement… Elle allait lui apporter son café sur-le-champ, il était au chaud, sur la cuisinière. Non ? Il n’en voulait pas ? Quel dommage ! Un si bon café !…
Gurdweil l’assura qu’il paierait le lendemain et sortit. Il se dirigea vers l’Innere Stadt d’un pas lent, l’estomac un peu tiraillé faute d’avoir déjeuné. Il mangerait un morceau en ville, pensa-t-il, il avait largement le temps. Avec délectation, il abandonna sa tête nue à la bruine qui tombait du ciel, aussi invisible qu’une farine passée au tamis. Les réverbères étaient allumés, car le soir avait déjà envahi les rues et, au-dessus de sa tête, à hauteur de leur source lumineuse, la pluie miroitait et ressemblait à la poussière qui danse dans les faisceaux que le soleil darde parfois par la fenêtre d’une chambre. C’était un temps d’automne, bien qu’il ne fît pas froid. Il arriva au canal où miroitait le reflet brisé des réverbères. L’eau, d’apparence noire et glaciale, n’invitait pas à la baignade. Les magasins étaient fermés, à l’exception de quelques vitrines qui continuaient à briller de tous leurs feux. Les lumières vives du centre-ville étaient un peu ternies par la pluie. Sur l’asphalte humide et étincelant comme un sombre miroir se réflétaient les ombres inversées des passants, avec leurs jambes au-dessus de leurs parapluies retournés, et, à l’envers aussi, les deux rangées de maisons qui bordaient chaque côté de la rue.
Le cœur content, Gurdweil prit une rue perpendiculaire à la Rotenturmstrasse et entra dans un petit restaurant qu’il connaissait bien, pour y dîner avant de rejoindre Thea.
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