La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 13 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 13

13

 

Le Dr Mark Astel était associé à son frère aîné qui avait une solide réputation d’excellent avocat. Depuis plus d’un an, son nom figurait aussi sur la plaque de cuivre à la porte du numéro 7 de Wollzeile : « Dr Richard et Dr Mark Astel, avocats à la cour. Droit commercial et criminel ». Il était né et avait grandi dans une famille bourgeoise de Vienne. Son éducation avait suivi la filière normale, du collège à l’université, et à l’âge de vingt-deux ans il avait obtenu son diplôme sans difficulté ni distinction particulière. Il avait eu, dès le départ, un avenir dessiné conformément à la tradition familiale et à son caractère raisonnable : le Dr Mark Astel aurait la même existence bourgeoise, aisée et tranquille que son frère et leur père qui avait été aussi avocat. Même pendant la guerre, la chance l’avait servi. Fait prisonnier quelques semaines à peine après sa mobilisation, il avait passé la durée des hostilités dans un camp en France. Depuis six ans et son retour de captivité, il travaillait avec son frère et tout allait pour le mieux, à l’exception de sa liaison avec Lotte Bondheim qui l’acceptait ou bien le rejetait au gré de son humeur fantasque, rendant toute décision impossible.

Il possédait son propre appartement dans Karlsgasse – trois pièces spacieuses, décorées avec goût, une cuisine et une entrée – que lui avait abandonné deux ans plus tôt son frère après son mariage.

Astel fit entrer ses invités dans le salon où les accueillit l’odeur un peu humide et renfermée des pièces que l’on n’aère pas.

Jetant des regards curieux autour d’elle, comme pour souligner qu’elle y venait pour la première fois, Thea s’écria :

« Quel adorable appartement, docteur ! Si j’étais de nature jalouse, je vous l’envierais !

– Ce qui ne m’empêcherait pas, naturellement, de m’y sentir tout aussi à l’aise », répliqua son hôte avec humour.

Il posa sur la table une bouteille ventrue de Bénédictine et deux bouteilles de muscat extraites d’un dressoir aux portes vitrées. Puis il sortit des verres de cristal irisé au pied long et gracile comme des tiges de fleurs, une boîte de cigarettes et un mélange d’amuse-gueules dont il avait toujours une provision à la maison.

« Je peux vous offrir du café ou du thé si vous le préférez », dit-il en s’asseyant à son tour.

Lotte ôta son chapeau et son manteau pour jouer la maîtresse de maison. « Elle a changé en l’espace de quelques mois, pensa Gurdweil en observant les gestes gracieux de Lotte. Elle est devenue plus calme. » Elle s’intalla à côté de lui. Ils trinquèrent et retrinquèrent. L’atmosphère se détendit très vite et les langues se délièrent. Le Dr Astel se mit à raconter des histoires drôles, indifférent au fait que la plupart d’entre elles étaient fort « risquées ». C’était un merveilleux conteur qui savait mettre l’accent là où il fallait et ils s’esclaffèrent tous comme s’ils se libéraient d’invisibles chaînes. Le rire aigu et fort de Gurdweil se prolongea longtemps après que les autres se furent tus. Son hilarité excessive semblait moins résulter des plaisanteries scabreuses que d’un besoin nerveux trouvant prétexte à s’exprimer. Affalé, les épaules rentrées, la tête fléchie sur la poitrine, son corps entier tremblait de rire… Thea se renversa sur sa chaise, jambes croisées et mains nouées derrière la nuque, et fixa un point invisible du plafond. Elle avait le visage empourpré. Lotte jouait machinalement avec son verre vide et le Dr Astel avec la boîte à cigarettes tout en continant à raconter ses anecdotes.

Au bout d’un moment, le Dr Astel se leva et apporta de plus grands verres qu’il remplit de vin. Gurdweil vida le sien d’un trait sans regarder personne. La tête toujours baissée, il se mit à fredonner en sourdine.

« Hé ! Les enfants ! lança Thea. Réveillez-vous ! Pourquoi avez-vous l’air si mélancolique, Mark ? » (Lotte remarqua qu’elle appelait Astel par son prénom.) « Et toi, mon lapin ? Que vous arrive-t-il, les hommes ? »

Gurdweil leva imperceptiblement la tête et regarda sa femme d’un air stupide. Il esquissa même un pauvre sourire absurde qui ressemblait davantage à une grimace larmoyante. Le Dr Astel entonna une chanson populaire. Sa voix, quoique pas très forte, ne manquait pas d’agrément. Il chantait avec élégance, faisant palpiter les ailes de son grand nez.

Thea joignit sa voix un peu vulgaire et discordante à la sienne. Puis Lotte l’imita. Mais elles semblaient chanter plus par obligation que par réel enthousiasme, et finalement elles se turent.

Soudain Gurdweil prit la parole et tous tournèrent vers lui un visage étonné, comme si un sourd-muet s’était mis à parler.

Sans lever même la tête, il déclara d’un ton convaincu :

« Les petites choses, voyez-vous, ne sont pas importantes… Elles ne doivent pas être prises au sérieux… C’est ce que j’ai toujours dit. Mais pourtant, elles sont nécessaires… nécessaires à l’e-ssen-tiel… C’est ainsi ! Mais si l’essentiel manque, alors quoi, hein ?… » Gurdweil avait maintenant redressé la tête pour interroger les autres : « Que se passe-t-il si la chose essentielle manque ?… Versez-moi encore à boire, Doktor ! Hi hi ! »

Il but une gorgée de vin et reprit :

« Prenez par exemple un bébé… Un bébé est quelque chose de concret, il existe, indiscutablement… Vous avez donc un bébé et vous lui achetez un jouet… Un ours, un train, une auto, un r… radis, oui, pourquoi pas un radis noir, hi hi !… Un bébé aime aussi les radis ! Pour jouer, bien sûr, seulement pour jouer… Mais s’il n’y a pas de bébé, puis-je manger moi-même le radis ?… Et si je n’aime pas les radis ? Si je ne les aime pas du tout ? Que se passe-t-il ? Le Dr Kreindel aime à répéter : au lieu que les petits restent debout, ce sont les grands qui devraient s’asseoir, comme dit Schiller… Hi hi, le Dr Kreindel aime les citations ! Thea en sait quelque chose…

– De quoi parles-tu, mon lapin ? dit Thea en riant. Viens, que je te donne un baiser ! Tu es vraiment trop mignon aujourd’hui ! » Et elle pencha à l’oblique son grand corps vers Gurdweil qui recula comme pour esquiver un coup.

« Non, pas de ça ! protesta-t-il. Pas de ça ! Ce n’est pas le moment… N’est-ce pas, Doktor ? Vous êtes mon ami, je sais, même si vous êtes un peu madré et tordu comme tous les avocats… et même un peu stupide : ne niez pas ! C’est la vérité ! » Gurdweil fendit l’air d’un grand geste de la main. « Mais je vous aime tel que vous êtes ! Vraiment ! » Et il sourit béatement.

« Mon cher Gurdweil, s’écria Astel en riant, vous me flattez trop !

– Mais non ! Mais non, ce n’est rien ! »

Gurdweil se leva, passa devant Lotte et vint se placer de l’autre côté de sa chaise :

« Lotte, tu es une âme pure. Buvons à notre santé à tous les deux ! »

Il prit un verre qui n’était pas le sien et trinqua avec Lotte. Lotte le regarda avec pitié.

« Allez, bois, insista Gurdweil. Tu ne veux donc pas boire avec moi ? Tu veux m’insulter ? »

Lotte but une goutte de vin. Thea mit son bras autour du cou du Dr Astel et lui murmura quelque chose à l’oreille. On n’entendit que la réponse : « Plus tard ! Plus tard ! »

Gurdweil s’assit en face sur le canapé et reprit la parole :

« Vous pensez tous que je suis ivre, avouez-le ! On essaye toujours de vous faire passer pour ivre ou fou… Je suis simplement gai… vraiment très gai ! Je peux même rire, si vous voulez : ha ha ha ! N’est-ce pas, Thea ? Ma mère répétait : un enfant doit jouer avec les autres enfants et être gai ! Et me voilà donc gai… Et comment ! Et si l’un de vous veut danser, je suis prêt ! Tout de suite ! Fin prêt ! » Il se leva et s’approcha de Thea : « Tu veux ? Tu n’as qu’à dire : je veux !

– Quoi ? dit-elle en riant.

– Rien ! Je veux simplement que tu sois gaie… Parce que je t’aime très fort, tu le sais bien.

– Je ne suis pas du tout triste, mon lapin ! Tu vois bien que je suis follement gaie !

– Bien ! Très bien ! Et tu ne m’en veux plus ? Tout est oublié ?… Vois-tu, je craignais que tu m’en veuilles… Mais à présent tout va bien !

– Ne bois pas tant, Gurdweil ! s’écria Lotte en lui prenant le verre des mains. Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu deviens fou !

– J’ai soif, c’est tout… Laisse-moi boire ! »

Il attrapa la bouteille et la porta à ses lèvres, mais le Dr Astel la lui arracha avant qu’il en ait bu plus d’une gorgée.

– Tu nous fais honte, Gurdweil ! Ici on boit dans des verres, pas au goulot ! »

Gurdweil sourit avec dédain. « Pourquoi se gêner ? dit-il. Écoute, Doktor, pourquoi ne prendrions-nous pas tous un autre verre, après quoi tu nous jouerais quelque chose au piano, hein ? On veut danser, Thea et moi, hi hi… » Et il gloussa bruyamment.

Lotte s’était mise à sangloter doucement sans que personne le remarque tout d’abord, mais à présent son corps était secoué de hoquets. Derrière ses mains qui lui cachaient les yeux, on voyait frémir sa bouche charnue et sur chaque joue ruisseler ses pleurs. Minuit sonna au clocher de l’église de Karlsplatz, et ce fut comme si ces coups réguliers de carillon prononçaient une inexorable sentence.

Le Dr Astel bondit de sa chaise, étreignit Lotte et lui caressa tendrement les cheveux.

« Qu’y a-t-il, Lotterl ? dit-il d’un ton câlin, comme s’il s’adressait à une petite fille. Quelqu’un t’a fait du mal ? Non, peu importe… Ne t’en fais pas. Ça va passer ! Tout ira bien d’ici une minute. »

Thea se leva aussi et se mit à marcher de long en large en ricanant. Une porte claqua dans le couloir. Lotte essuya son visage en feu avec un mouchoir et se força à sourire :

« Ce n’est rien. Rien du tout ! Les nerfs… Ça va déjà mieux ! »

Assis à l’autre bout de la table, sur la chaise que venait de quitter Thea, Gurdweil, la mine grave, contemplait la scène avec un intérêt soutenu. Quelque chose lui échappait. Pourquoi Astel se trouvait-il soudain aux côtés de Lotte ? Il aurait dû réagir tout à fait autrement !…

Pendant ce temps, Lotte avait repris son calme.

« Incompréhensible, marmonna Gurdweil, tout à fait incompréhensible… comme tout le reste… »

Il se rapprocha de Lotte et annonça, le doigt en l’air :

« Cette nuit est faite pour se réjouir !… Ceux qui ne se réjouissent pas la nuit ne se réjouiront pas non plus le jour ! »

Lotte avala une gorgée de vin et dit : « Assieds-toi près de moi, Gurdweil. Tu es vraiment le plus gai de nous tous…

– Vous ne devriez pas boire, ma chère, dit Thea, étouffant un ricanement, c’est mauvais pour vos nerfs. Beaucoup de gens ne le supportent pas. »

Lotte feignit de ne pas entendre. Le Dr Astel s’assit au piano et tapota quelques notes d’une nouvelle opérette, doucement, à cause de l’heure tardive. Gurdweil battit la mesure du pied. Il commença même à se trémousser sur place, de manière d’autant plus ridicule qu’il ne savait pas danser. Quand le Dr Astel s’arrêta, Thea, debout à côté du piano, lança à la cantonade, pour que tout le monde pût entendre : « Vous vouliez me montrer votre appartement, Doktor ! Pourquoi pas maintenant ? » Ils se retirèrent dans l’autre pièce sous l’œil soupçonneux de Lotte. Le rire de Thea, un instant après, lui fit l’effet d’un coup de poignard. Incapable de rester en place, elle se précipita vers Gurdweil qui feignait de danser en fredonnant. Dans la chambre voisine, le rire s’éteignit brusquement. Lotte saisit la main de Gurdweil et l’entraîna sur le canapé.

« Assieds-toi, mon cher. C’est si dur, si dur… »

Gurdweil s’assit malgré lui et murmura : « Ah oui, Lotte ! Bien sûr !… »

D’un geste machinal, il posa sa main sur la tête de la jeune femme et lui caressa lentement les cheveux, comme pour la consoler de quelque chose. Le geste de Gurdweil procura à Lotte un plaisir inexprimable, au point qu’elle faillit de nouveau fondre en larmes. Mais elle se contrôla. Un silence épais régnait dans la pièce voisine.

« Où Thea a-t-elle disparu ? demanda Gurdweil.

– Thea ? » Lotte s’enflamma brusquement. « Tu as besoin de Thea ? Ne t’inquiète pas ! Tu ne la perdras pas, cette perle. » Elle s’arracha à lui : « Tu es un idiot, un irrécupérable idiot ! Tu mérites tout ce qui t’arrive, et bien davantage ! Vous êtes tous les mêmes ! Vous aimez ceux qui vous rendent la vie dure !…

– Comment ? » s’étonna Gurdweil qui n’avait pas entendu un mot.

Lotte pleurait sans faire de bruit, laissant les larmes ruisseler le long de ses joues. Personne n’aurait pu la consoler. Elle se sentait totalement abandonnée, seule au milieu de la nuit, dans un monde immense et noir en compagnie d’un homme ivre dont le cœur continuait d’appartenir à une femme qui ne savait que le tourmenter. Gurdweil s’allongea sur le canapé et s’endormit à la seconde même, la tête sur la poitrine de Lotte qui fut prise d’une grande pitié pour elle-même et pour cet homme, cette chère âme tourmentée, couché sur elle comme un enfant. Elle se pencha, pressa ses lèvres sur ses cheveux. Puis elle se leva doucement, glissa sous la tête de Gurdweil un petit coussin de velours cramoisi, se dirigea vers la fenêtre et contempla la rue déserte. Dans l’autre pièce résonnaient à nouveau les voix de Thea et du Dr Astel. Lotte s’essuya les yeux. Thea et Astel réapparurent.

« Regardez, Rudolfus s’est endormi ! Il faut rentrer, il se fait tard ! s’écria Thea en secouant Gurdweil sans réussir à le réveiller.

– Laissez-le dormir ici ! intervint Lotte. Pourquoi le traîner chez vous alors qu’il est si fatigué ?

– En ce qui me concerne, il peut rester ici, si le Doktor n’y voit pas d’inconvénient.

– Bien sûr que non, Thea, bien sûr que non ! Vous pouvez rester, vous aussi, si ça vous chante. Vous prendrez tous les deux ma chambre, et moi le canapé. »

Thea refusa. Elle ne pouvait bien dormir que dans son lit. Les deux femmes remirent leur manteau et leur chapeau et le Dr Astel se mit en devoir de les raccompagner.

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