La Vie conjugale
Troisième partie - Dedans et dehors
TROISIÈME PARTIE
DEDANS ET DEHORS
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Gurdweil décida d’aller à pied jusqu’au Herrenhof. Une pluie fine et glacée lui cinglait le visage. Il emprunta un raccourci, passa derrière le Burgtheater et se retrouva bientôt dans Herrengasse. La vue des passants dans les rues pluvieuses, plongée dans leurs soucis journaliers, le consterna. Il jugeait étrange qu’aucun d’eux ne semblât conscient de l’authentique et terrible souffrance qui guette les êtres à chaque pas et devant laquelle tous les tracas du quotidien ne sont rien. Mais, conclut-il, peut-être cela valait-il mieux, autrement la vie ne deviendrait-elle pas impossible ?
Ulrich était encore au café, assis dans le renfoncement d’une fenêtre, en compagnie de Perczik qui lisait Der Abend en fumant. Il accueillit Gurdweil avec un peu de reproche dans la voix :
« Tu en as mis, du temps, mon vieux ! Il est 6 heures moins le quart. Je m’apprêtais à partir. Alors, comment ça s’est passé ?
– Rien de spécial ! répondit Gurdweil à contrecœur, en prenant place. Tu sais, des malades ! »
Mais Ulrich n’entendait pas en rester là : « Et ton amie ? » insista-t-il.
Perczik reposa son journal et tendit l’oreille : peut-être y avait-il là matière à un feuilleton.
« Mon amie, dit Gurdweil évasif, mon amie aussi est malade. Du moins, on le présume. Sinon, elle ne serait pas là-bas.
– On laisse entrer tout le monde ? tenta encore Ulrich.
– Où ça ? Où ça ? interrogea Perczik, profitant de l’occasion.
– À l’hôpital Rothschild, lança Gurdweil que la curiosité de Perczik agaçait. Un café crème, Herr Krüger ! »
Une ombre de mauvaise humeur se peignit sur le visage de Perczik. Il savait très bien d’où venait Gurdweil et voulait entendre son récit, mais ce dernier refusait de parler. Feignant l’intérêt, Perczik reprit :
« J’ai entendu dire que votre épouse était souffrante, va-t-elle mieux ?
– Oui, merci !…
– Elle est à l’hôpital Rothschild ?
– Si vous voulez… »
Désespérant d’amener Gurdweil à la conversation, Perczik reprit son journal. Ulrich comprit que son ami était bouleversé et le laissa souffler un moment avant de lui signaler :
« Lotte est passée, voici une demi-heure. Elle reviendra à 6 heures. Elle veut te voir. »
Gurdweil ne réagit pas. Il but d’un air indifférent le café posé devant lui. Dans l’entrebâillement des rideaux, il voyait passer les gens pliés en deux sous leur parapluie : il pleuvait donc encore. Une tristesse infinie l’envahit. « Oui, pensa-t-il, l’homme est une bien faible créature pour que la moindre averse ou le plus petit moustique lui fasse perdre la tête. » Il regarda Ulrich, comme pour chercher une confirmation à sa théorie. Il constata que la fossette au menton de son ami était toujours à sa place, qu’elle continuait à lui donner un air de vaniteuse suffisance et que sa cravate à rayures blanches et noires, impeccablement nouée, reposait bien au milieu de sa poitrine où elle semblait retenue par d’invisibles clous. Tous ces efforts puérils lui parurent soudain ridicules. Et dans un contraste grotesque, le visage grimaçant de Franzi Mitteldorfer, défiguré par la peur, surgit devant ses yeux. Son cœur battit à rompre.
« Elle est restée longtemps ? demanda-t-il en guise de diversion.
– Non, elle ne s’est même pas assise. Elle te cherchait. Elle repassera plus tard. Elle voudrait que tu l’attendes. Mais, tiens, la voici ! » dit-il en se tournant vers la porte à tambour, où apparaissait à la seconde même Lotte Bondheim.
Lotte s’approcha de leur table dans le claquement précipité de ses hauts talons, quêtant des yeux un endroit où mettre son parapluie mouillé que Perczik lui prit des mains pour le poser sous la table, tout en proposant galamment sa chaise à la jeune femme.
Gurdweil lui trouva un visage tiré et plus pâle que lors de leur dernière rencontre, ce qui l’émut immensément.
« Comment vas-tu, Gurdweil ? Je ne t’ai pas vu depuis longtemps ! dit-elle en ébauchant un sourire timide. À force de nous voir si rarement, nous finirons par ne plus nous reconnaître.
– Pas de danger, répondit Gurdweil gravement, du moins en ce qui me concerne.
– Et comment se porte Thea ? Doit-elle rester encore longtemps en clinique ? »
La question avait apparemment échappé à Lotte qui, gênée, se mit à tortiller nerveusement son gant marron entre ses doigts (bien que Gurdweil eût soigneusement dissimulé la vérité, tous ses amis avaient appris de la bouche même de Thea la vraie nature de la « maladie » qui la retenait en clinique).
« Une dizaine de jours, je pense. Si tout va bien… »
Gurdweil détestait parler de sa femme avec quiconque et en particulier avec Lotte, qu’il savait hostile à Thea.
Lotte ne put s’empêcher de remettre le sujet sur le tapis :
« Je pensais lui rendre visite mais j’ai toujours eu un problème de dernière minute… et avant que l’on ait le temps de se retourner la journée file… Et toi, Ulrich, tu es encore assis à l’endroit où je t’ai laissé il y a une heure. Comment pouvez-vous tous passer votre vie dans un café ? Vous n’en avez pas assez ?
– Chère madame, dit Ulrich souriant, la fréquentation des cafés est une barrière contre l’obligation d’activité qui rend nos vies si misérables, c’est l’étape ultime avant le pur nirvana de notre maître Bouddha… Les gens comme nous ont toujours l’impression erronée qu’ils perdent leur temps, qu’ils ratent quelque chose d’unique… comme si un homme devait accomplir un certain nombre de choses en un certain espace de temps… L’influence néfaste de notre génération matérialiste, une génération de travail physique et de développement technique… Mais dès l’instant où l’on entre dans un café, c’est la fête, le joug vous est ôté des épaules, brisé en deux moitiés ! Comme une grève générale où l’oisiveté est de rigueur… Voyez-vous, ce que je hais le plus, c’est l’obligation de travailler. Toute tâche, quelle qu’elle soit, pourrait être agréable si seulement les hommes ne la transformaient pas en un devoir moral. La première question que vous posent ces détectives de l’espèce humaine c’est : “Que faites-vous ? Quelle est votre profession ?” J’aimerais pouvoir leur répondre sans honte ni complexe : “Moi ? Mais je ne fais rien, monsieur !… Strictement rien !… Je vis parce que Dieu m’a donné le souffle de la vie, d’accord ? Pour le reste, je ne reçois d’ordre de personne et je ne sais rien de rien, je ne suis contraint à rien ! Je vis, c’est ma seule obligation…” Ceci ne s’applique pas, bien entendu, à ces malheureuses créatures forcées de travailler pour vivre et qui méritent notre pitié. Je ne parle que de ceux qui, pourvus par ailleurs du nécessaire, éprouvent néanmoins le besoin de travailler, non pour payer leur nourriture, mais l’air qu’ils respirent, comme s’ils avaient une dette éternelle à acquitter pour le droit même d’exister ! »
Lotte avait depuis longtemps cessé d’écouter le discours d’Ulrich qui ne l’intéressait nullement. En revanche elle avait gardé les yeux fixés sur Gurdweil qui paraissait perdu dans ses pensées.
« Vous parlez comme un éditorial de la Neue Freie Presse, Ulrich, dit-elle enfin. Vous devriez consigner par écrit votre laïus, le leur envoyer, et vous faire payer !
– Mais l’écriture c’est aussi du travail, madame ! » répliqua Ulrich en éludant le sarcasme. Au fond de lui, cependant, les paroles de Lotte l’avaient blessé. Il lui tendit son étui à cigarettes, comme pour montrer qu’il ne lui tenait pas rancune.
« Les choses sont tellement compliquées, dit Gurdweil, et les gens pas moins, même les plus simples en apparence. On ne peut les mesurer tous à la même aune. »
Impossible de savoir si c’était là une réponse à Ulrich, ou bien une conclusion à ses propres pensées. Personne ne releva son propos. Peu après, Lotte annonça qu’elle devait rentrer chez elle et demanda à Gurdweil de la raccompagner. Ulrich et Perczik quittèrent le café en même temps qu’eux, mais prirent une autre direction.
Il ne pleuvait plus, mais les rues brillaient encore de reflets mouillés sombres comme une laque noire. Lotte et Gurdweil marchèrent un moment en silence. C’était l’heure de la fermeture des magasins et on entendait partout claquer les rideaux métalliques. Gurdweil sentait Lotte triste, désemparée, pathétique en fait, et il eut pitié d’elle. « Comme elle est malheureuse, cette pauvre Lotte, songea-t-il… Elle aussi… » Et aussitôt, il s’accrocha à cet « aussi », et tenta de se l’expliquer. Il devait absolument s’en défaire et l’appliquer à n’importe qui d’autre, sauf à lui. Il passa son bras sous celui de Lotte.
« Cet après-midi, je suis allé au Steinhof, dit-il doucement. Voir une amie. Là-bas, on se trouve soudain face au néant absolu des choses… Un petit boulon se détraque et tout est mis instantanément à nu. »
Lotte garda le silence.
Ils arrivèrent sur le Ring, encombré d’automobiles et de trams bondés. Devant eux, se dressait le Parlement, un bâtiment d’une pompeuse arrogance, une forteresse retranchée, faisant peser sur les passants l’ennui accablant de la politique. Des policiers en faction patrouillaient au seuil de cet espace rempli de vide. Au loin, de l’autre côté du Schottentor, clignotaient tels des yeux les réclames lumineuses pour le savon Schicht ou les fours Salamandra. Une foule de curieux s’était rassemblée autour d’un énorme camion de meubles qui venait de perdre une roue. Tout cela n’avait plus de sens dès lors que l’esprit était tourné ailleurs…
Gurdweil et Lotte durent attendre un moment avant de traverser le Ring derrière le Parlement, flanqué sur sa gauche d’un jardin sombre dont les arbres surplombant la clôture ruisselaient encore de pluie. Lotte dit :
« Il ne faut pas penser à de telles choses. Les êtres sains qui possèdent des instincts sains n’y songent pas. Pour eux, elles n’existent pas et pourtant, sans ces gens, le monde s’arrêterait de tourner… quant aux autres, ils sont déjà malades… »
« Des êtres sains ! » pensa Gurdweil. Il n’avait pas le moindre désir de faire partie de ces gens-là. « D’ailleurs, eux aussi étaient malades… malades sans le savoir… »
À présent, ils remontaient la Lerchenfelder Strasse. Appuyée au bras de Gurdweil, Lotte dit d’un ton implorant :
« Mais chacun veut un peu de bonheur et de paix… La vie est si difficile… » Puis elle ajouta avec plus de chaleur :
« Je n’ai pas de scrupule à reconnaître mon égoïsme. Pourquoi en aurais-je honte, Gurdweil ? Combien d’années me reste-t-il à vivre ? Je veux les vivre ! En exprimer jusqu’à la dernière goutte ! Peut-être est-ce dans la nature des femmes. Mais je ne peux pas supporter de souffrir. Je serais même capable de faire souffrir autrui pour me l’éviter personnellement… Je l’avoue. Suis-je mauvaise pour autant ? Sûrement pas plus que d’autres. Et pourquoi serais-je meilleure ? Pour cela il faudrait payer un prix que je ne veux pas payer, renoncer à mon bonheur personnel, ce que je refuse. Et je ne peux pas non plus me satisfaire de miettes. Je veux tout ! Tout ce que la vie peut offrir, je l’exige pour moi ! Parce qu’il n’existe rien d’autre que cette vie ! Je ne crois et ne veux croire en rien d’autre !… La vie telle qu’elle est, qui se révèle à travers nos cinq sens, est assez bonne pour moi ! La vie est belle, extraordinairement belle, et je veux en profiter jusqu’au bout !… »
Après quoi, ils poursuivirent leur chemin en silence. Alors qu’ils approchaient de chez elle, Lotte voulut faire une autre halte dans un café. Elle pouvait s’offrir une demi-heure de plus avec Gurdweil et ce serait un plaisir tout spécial pour elle, ajouta-t-elle mi-sérieuse, mi-ironique, un plaisir devenu fort rare puisqu’ils ne se voyaient presque plus. Gurdweil accepta d’autant plus volontiers que, fatigué et irritable, il espérait retrouver sa bonne humeur en compagnie de Lotte maintenant de nouveau paisible, encore qu’un rien mélancolique.
C’était un petit café de troisième ordre peu fréquenté à cette heure. Le garçon se réveilla à leur entrée et leur désigna d’un grand geste une table dans un coin, comme s’il l’avait spécialement réservée pour eux. D’une salle voisine fusaient des airs de piano. Gurdweil commanda deux cafés et des cigarettes, et avisa en même temps sur le mur d’en face un écriteau qui annonçait : « Réunion des Amoureux aryens de la nature. Section de Neubau. » Il eut soudain la vision de magisters aryens en veste de velours vert et culottes de peau sales laissant à découvert des genoux nus et calleux, tannés par le soleil, des colosses aux visages inexpressifs et bestiaux avec de longues pipes recourbées entre les dents : des « amoureux de la nature ». Le garçon apporta café et cigarettes, et Gurdweil entendit le président de la société proclamer : « Et maintenant, messieurs, je laisse la parole à notre très honoré membre, Herr Eigermeyer, après quoi, avec votre permission, nous passerons à l’ordre du jour. » Herr Eigermeyer se leva et, d’une voix éraillée, entama son discours : « L’importance extrême, messieurs, sur laquelle on ne saurait trop insister, l’importance que nous attachons à la création de sections spéciales de notre société pour l’organisation de la jeunesse aryenne, et son éducation dans l’amour de la nature et d’une vie de plein air, saine et fière, conforme aux enseignements de Notre Sauveur Jésus-Christ et à l’abri des éléments étrangers indésirables qui… hum… venus de l’Orient se sont infiltrés en notre sein pour s’emparer de tout – je pèse mes mots –, tout, depuis les secteurs de l’économie jusqu’à ceux de l’esprit, pour s’emparer même, messieurs, de notre dernier et plus précieux trésor, de la nature glorieuse de notre pays chéri… et admirable… Mon cœur saigne, mes amis… » De retour chez lui, Herr Eigermeyer réveillerait son épouse pour lui raconter d’un ton dégagé qu’il avait fait un discours d’une demi-heure à la réunion du soir. Il n’était pas homme à se glorifier, elle le savait, mais tous les membres de la société avaient apprécié la clarté de ses idées et le style concis et précis de ses propos… Son épouse pousserait un long bâillement, écoutant sans rien entendre, et se réendormirait tandis qu’il se déshabillerait et se mettrait au lit avec un profond sentiment de satisfaction.
C’est avec un certain détachement ironique que Gurdweil se complaisait à imaginer la scène. Il sourit et but son café. Non loin, le garçon était adossé à une table dans une attitude méditative. Mais il s’arracha à sa prostration pour proposer du feu à Lotte qui portait une cigarette à ses lèvres.
Influencée peut-être par l’humeur rêveuse de Gurdweil, à moins qu’elle ne poursuivît le cours de ses pensées, Lotte remarqua :
« Je trouve quelque chose de singulier à l’atmosphère, ici. Comme si tout l’univers se réduisait à une seule et unique chose élémentaire, limitée, animale, terre à terre… Ce lieu me rappelle une taverne perdue dans un village de montagne. » Lotte arrondit les lèvres, souffla un rond de fumée et continua :
« Tu es assis dans un endroit comme celui-ci pendant la journée ou le soir. Il ne s’y trouve que de rares clients. Les uns jouent aux cartes, un vieux jeu de cartes écornées tandis que les autres ruminent, le nez dans la bière. Les montagnards ont l’esprit et le geste lent, comme s’ils portaient une de leurs montagnes sur le dos… Ils ne disent pas grand-chose. Tu les regardes et, soudain, tu te rends compte que le monde entier, avec toutes ses complications, te file entre les doigts… Disparaît, s’évanouit… Et tout ce qu’il en reste, c’est cette petite taverne et cette poignée d’hommes au milieu de ces énormes montagnes. Crois-moi, c’est une extraordinaire sensation. À ce moment, tu n’es pas le moins désolé de perdre le monde, malgré la grande peur qui t’étreint en même temps que la conscience d’une extrême solitude… Au contraire, cette peur ne fait qu’accroître ton courage, parce que, à partir de cet instant, tu ne possèdes rien d’autre que toi. »
Elle se tut, voulut aspirer une bouffée de sa cigarette qui s’était éteinte tandis qu’elle parlait. Gurdweil s’empressa de gratter une allumette.
Dans la pièce voisine, le piano aussi s’était tu.
« Et pourtant, dit Lotte, de retour en ville, dans la foule, tu ne veux plus rien abandonner. Et tout redevient naturel et évident… »
Lotte sentit brusquement qu’elle tournait autour du pot sans aborder le sujet qui lui pesait si lourd sur le cœur. Jusqu’ici elle n’avait rien dit de l’essentiel parce qu’elle n’arrivait pas à l’exprimer. Faute de ne pas trouver ses mots, elle se tut, bien qu’elle éprouvât le désir le plus vif à présent de se confesser totalement à Gurdweil. Elle voulait qu’il la voie comme elle était, sans fard, qu’il devine toutes les nuances de son âme sans qu’elle ait à parler, à traduire ses sentiments en des mots qui faussent et compliquent plus les choses qu’ils ne les expliquent. Mais, en même temps, Gurdweil ne la connaîtrait vraiment jamais, parce qu’elle ne comptait pas pour lui, qu’il ne s’intéressait pas plus à elle qu’à une passante quelconque. Et elle fut balayée par un torrent de ressentiments contre cet homme assis en face d’elle, très occupé à enrouler une mèche de ses cheveux sur un doigt.
« Eh bien, Gurdweil, lui jeta-t-elle, railleuse, tu n’es pas un grand héros, pas vrai ? Voilà une chose dont on ne peut pas t’accuser ! » Et elle éclata d’un rire moqueur.
Gurdweil la regarda, stupéfait. « Un héros ? Pourquoi ça, un héros ?
– Parce que… tu penses probablement être un héros…
– Moi ? Jamais de la vie ! L’idée ne m’a même jamais effleuré.
– Oui, mais ça ne change rien ! »
La folle envie qu’elle avait de le taquiner disparut d’un seul coup. Elle se sentit malheureuse, insatisfaite. Tout lui apparut insipide, sans intérêt, y compris le fait d’être assise là avec Gurdweil apparemment à des milliers de kilomètres d’elle. Même son visage lui semblait complètement inconnu et la distance entre elle et ce visage était trop vaste pour être franchie. Peut-être valait-il mieux en rester là et rompre de manière nette et définitive. Mais Lotte reculait devant ce geste qui impliquait, au-delà, un abîme de néant. Aussi désirait-elle faire une nouvelle tentative avec tous les moyens dont elle disposait. Le mariage de Gurdweil ne pouvait pas durer. Certainement pas si cela dépendait de Thea, incapable de vivre longtemps avec quiconque et encore moins avec un homme tel que Gurdweil. Outre le fait qu’elle ne l’aimait pas, elle ne le connaissait pas, elle ne savait rien de lui. (Cette constatation n’était pas sans consoler un peu Lotte, convaincue d’être la seule à bien connaître Gurdweil et de mériter à ce titre de le posséder sans partage.) Tôt ou tard, la situation devait exploser, pas de doute. Mais quand et comment ? Lotte frissonnait toujours en évoquant cette échéance inévitable, car elle ne pensait pas que ces deux êtres puissent se séparer sans une catastrophe.
Et Gurdweil étant le plus faible des deux, il serait probablement celui qui souffrirait le plus. Peut-être aussi parce qu’il était celui qui aimait le plus. Mais aimait-il vraiment Thea ? Comment pouvait-on aimer cette femme ? Surtout lui, Gurdweil ? Impossible. Lotte scruta le visage de son ami comme pour y trouver la réponse, mais en vain. Gurdweil continuait à fumer, la tête entre ses mains, impénétrable. Il sentit le regard de Lotte et commenta d’un air absent :
« Tu penses trop, Lotte. À quoi bon ? Ce n’est pas sain pour une jolie fille comme toi de se torturer. »
Lotte ne répondit pas. Peu après, elle déclara qu’il était tard et qu’il lui fallait se dépêcher de rentrer chez elle. Mais, avant qu’ils se séparent devant sa porte, elle dit :
« Je voulais en réalité te parler de tout autre chose, Gurdweil, mais aujourd’hui je n’en ai pas eu l’occasion. La prochaine fois peut-être. Quand nous reverrons-nous ?
– Je ne sais pas, Lotte. Tu sais combien je suis occupé. Mais dimanche après-midi, je serai à la maison. Si tu es libre, pourquoi ne passerais-tu pas avec le Dr Astel ? »
« Avec le Dr Astel ? pensa Lotte avec amertume. Était-il vraiment aussi stupide, ce Gurdweil, ou bien feignait-il seulement de l’être ? »
Et elle le quitta sans lui répondre.
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