La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 21 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 21

21

 

Gurdweil se dirigea vers le centre-ville. Il ne savait pas encore où il allait, mais il était heureux de se retrouver seul. Le froid pénétrant de la matinée s’était un peu adouci. La brise soufflait plus légèrement, accompagnée d’une imperceptible odeur de printemps. Sans se hâter, s’arrêtant fréquemment, il descendit Währinger Strasse, encore plongée dans une atmosphère de fête, passa devant l’hospice des vieillards dont l’horloge indiquait 3 heures moins le quart, arriva au Schottentor et prit à droite dans le Ring sans avoir une idée précise de sa destination. Sa bonne humeur lui revint soudain, comme si tous les obstacles avaient été balayés de son chemin ; il accéléra le pas. De quelque côté qu’il se tournât, tout allait bien à tous points de vue… De quoi manquait-il, s’il vous plaît ? Ne pouvait-on pas dire, sans exagérer, qu’il était enviable ? À supposer que les choses, par malheur, tournent au pire, il lui resterait encore sa personne, lui, Gurdweil, pourvue de cinq sens intacts. Cinq sens en bon état de marche devraient bien suffire pour n’importe qui, non ? Le monde entier lui appartenait.

Devant le Parlement, il hésita un moment inconsciemment, comme l’un de ces sujets que l’on hypnotise au théâtre avant de lui faire découvrir un objet dissimulé dans la main, puis il prit une rue perpendiculaire. Il se rendit compte, peu après, qu’il se trouvait dans Lerchenfelder Strasse et s’arrêta. Que diable venait-il faire ici ? Au moment précis où il se posait la question, il s’aperçut qu’il n’était pas très loin de chez Lotte Bondheim. Si c’est ce que veulent mes jambes, pensa-t-il amusé, il faut leur obéir. Elles ont raison. Et il prit l’ascenseur jusqu’au second étage.

La servante le fit entrer dans le salon qu’il connaissait bien.

« Veuillez patienter un instant, monsieur. Fräulein Lotte sera à vous dans une minute. »

Il s’installa dans un fauteuil de cuir brun et bientôt Lotte entra, vêtue d’un kimono. Elle lui tendit la main sans manifester la moindre surprise, comme si elle attendait sa visite.

« J’avais le pressentiment que nous nous verrions aujourd’hui. Ce que j’ignorais, c’est que tu me ferais l’honneur de me rendre visite. Je m’apprêtais à m’habiller et faire un tour au café. J’ai rendez-vous avec le Dr Astel, mais pas avant 5 heures et demie. En tout cas, c’est bon de te voir. »

Elle approcha une chaise, s’assit et posa sur Gurdweil un regard pénétrant.

« Et qu’as-tu fait de Thea ? dit-elle brusquement.

– Thea… avait… elle avait un rendez-vous quelque part… »

Un sourire ironique éclaira le visage de la jeune femme.

« Si tu permets, ajouta-t-il, j’aimerais bien une cigarette. J’ai oublié d’en acheter.

– Tu préfères peut-être un cigare ? Papa en fume d’excellents. »

Elle s’échappa dans la pièce voisine et rapporta un gros cigare.

« Mets-toi pour une fois dans la peau de Herr Bondheim, directeur de la banque agricole.

– Ou du Dr Kreindel, le pourvoyeur de mon pain quotidien », rétorqua Gurdweil sur le même ton rieur. Il tira quelque bouffées : « Pas mauvais du tout ! Les riches savent vivre. »

Lotte était exceptionnellement pâle, d’une pâleur que faisaient ressortir les couleurs sombres de sa robe.

« Je n’aime pas les dimanches et les jours de fête, dit-elle. On s’ennuie tellement. »

Elle se leva, entrouvrit la porte donnant sur le couloir et cria à la servante de préparer le thé.

Une personne chez elle ressemble à un fruit débarrassé de sa peau, songea Gurdweil. Son moindre geste révèle un petit secret intime. Le ton à la fois impératif et cajoleur de sa voix, par exemple, pour appeler la servante…

Lotte reprit sa place. Elle arrangea les plis de son peignoir autour de ses genoux, sortit une cigarette de la boîte placée devant elle sur la table, l’alluma d’un geste négligé et commença à souffler d’innombrables ronds de fumée aux reflets bleus et gris. La nuit tombait très vite sur cette courte journée d’hiver. Un silence morne envahissait la maison, comme si tout habitant l’avait désertée.

« Tes parents ne sont pas là ?

– Non, ils sont partis prendre du “bon temps”. C’est la même chose à chaque fête. Ils vont ensemble au café, y passent une heure ou deux. Papa lit les journaux et maman feuillette les magazines et les revues de mode. Ma mère, je dois dire, se passionne encore plus que moi pour la mode. Elle ne cesse de me reprocher de ne pas être assez bien habillée et m’envoie périodiquement chez la couturière ou la modiste. Quand ils ont terminé leur lecture, ils discutent de la meilleure manière de me marier. C’est leur sujet de conversation préféré. Me trouver un mari est le principal but de leur existence. Après quoi, si le temps est beau, ils se promènent encore une demi-heure avant de revenir à la maison. S’ils me trouvent ici, papa m’invite à une “conversation sérieuse”. Toujours avec le même visage grave, comme s’il s’agissait d’un événement historique. Il m’invite à m’asseoir du même geste bref et impératif qu’il doit avoir dans son bureau directorial vis-à-vis de ses employés de la banque. Ma mère assiste généralement à ces séances. Je m’assieds et j’attends. Papa aussi. Après un court silence, il prononce toujours les mêmes mots : “Eh bien, Lotte ?” Je fais celle qui ne comprend pas. “Quand vas-tu nous inviter à ton mariage ?”… Moi : “Je l’ignore. Je n’ai encore personne avec qui me marier. Personne ne veut de moi. – Ce n’est pas vrai, Lotte”, dit papa solennellement. Et maman de répéter : “Ce n’est pas vrai, Lotte. C’est toi qui ne veux de personne.” Là-dessus, tout le monde se tait. Au bout d’un moment, papa revient à la charge, soudain frappé, semble-t-il, par une idée brillante : “Et le Dr Astel, par exemple ? Il veut t’épouser, lui…” Et il me décoche un regard perçant, à l’affût de ma réaction. “Nous verrons…”, dis-je… Silence. Puis viennent encore quelques questions brèves et tendues sur le même sujet et la “conversation sérieuse” se termine. Ce rituel se répète au moins une fois par semaine, selon la même formule, et toujours le dimanche ou les jours de fête. Les autres jours de la semaine, nous abordons tous les sujets, sauf celui-ci. »

La servante apporta le thé et un assortiment de petits fours.

« Quel âge a ta mère ?

– Quarante-cinq ans.

– Je n’aurais jamais deviné. Elle paraît plus jeune. D’au moins six ou sept ans. »

Lotte se leva pour allumer l’électricité qui emplit la pièce d’une lumière orange et dense. Gurdweil remarqua les gestes charmants et harmonieux avec lesquels elle servait le thé : « Quelle merveilleuse fille, cette Lotte ! se dit-il. Quelle race ! Elle mérite vraiment d’être aimée… Si je n’aimais déjà… Quel étrange cauchemar j’ai eu la nuit dernière… Le jour, les choses reprennent leurs vraies proportions, leurs vraies couleurs… Un cauchemar pareil peut conduire un homme au désespoir. Heureusement que de telles nuits ont une fin. »

« Tu as de belles mains, Lotte, se surprit-il à dire.

– Ce n’est que maintenant que tu t’en aperçois ? Un peu tard…

– Mais non. Je le sais depuis longtemps. Elles semblent douées d’une vie autonome… »

Il lui prit une main, la contempla :

« Elles ressemblent à deux ravissantes petites créatures. On les contemplerait longtemps sans se lasser.

– Très bien ! dit Lotte, ravie et rougissante. Et maintenant, prenons notre thé ! »

Elle saisit l’anse de la tasse entre le pouce et l’index, les autres doigts délicatement déployés en l’air, pinça ses belles lèvres et commença à boire à petites gorgées. De tendres petits bruits de succion vibrèrent dans l’air comme les notes intimes d’un indéfinissable bonheur…

Lotte reposa sa tasse, ses yeux gris soudain noyés d’une tristesse qui n’échappa pas à Gurdweil. Il se sentit envahi à son tour par une vague mélancolie. Et brusquement un miracle se produisit : il eut une vision, une sorte de rêve éveillé qui ne dura pas plus de trois ou quatre minutes, mais si clair et précis qu’on ne pouvait en réfuter la réalité. Gurdweil vit Lotte petite fille, ses boucles mordorées flottant au vent. Elle portait une robe de cotonnade blanche courte, car on était en été, peut-être l’après-midi. Elle était debout toute seule dans une grande prairie verte. Elle fit quelques pas hésitants et s’immobilisa.

Elle leva la main, la mit au-dessus des yeux pour se protéger du soleil et scruter l’horizon. Au bout d’un moment, un homme beaucoup plus grand qu’elle, coiffé d’un chapeau de paille, apparut et s’approcha sur sa droite (Gurdweil ne le vit qu’à la dernière minute). Il se pencha vers Lotte et lui dit quelque chose. Lotte se tourna vers lui, le toisa et recula d’un pas. Mais l’homme tendit les bras, pour l’enlacer, semblait-il, et sa canne lui échappa. Lotte se mit à courir, à courir de toutes ses forces, les cheveux défaits. Le premier mouvement de l’homme fut de se lancer à sa poursuite. Mais il se ravisa et se courba pour ramasser sa canne qu’il brandit en la regardant fuir. Bien que très loin, Lotte continua à courir à travers champs, sans se retourner. Soudain elle trébucha et tomba. Elle essaya vainement de se relever et demeura allongée sur le flanc gauche, le visage crispé par la douleur et les larmes. L’homme accourut vers elle, la souleva et l’emporta dans une maison dont il franchit le seuil par une grille verte. Puis Gurdweil vit Lotte couchée dans un lit, pâle, les yeux clos, entourée d’un groupe de personnes, dont l’homme qui l’avait secourue. Puis, plus rien.

« As-tu fait quand tu étais petite une chute, après laquelle tu as dû rester au lit ?

– Oui. J’y pensais à l’instant. Comment as-tu pu deviner ?

– Je viens de le voir. Et qui était l’homme au canotier qui t’a ramenée à la maison ? »

Lotte le regarda, bouche bée, pétrifiée.

« Mais comment sais-tu ? Je ne t’ai jamais rien raconté !

– Je sais. Je viens de le voir. Cela se passait en été dans un grand pré. Tu portais une robe blanche et tu étais seule…

– Oui, c’est ça. L’homme était mon oncle. Il passait l’été avec nous dans notre maison de vacances. Il est mort il y a trois ans. »

Elle réfléchit un moment, les yeux baissés, et ajouta :

« J’ai soudain eu très peur. Il m’avait surprise. Et il y avait surtout quelque chose dans sa voix qui contenait une menace secrète.

– Étrange », grommela Gurdweil, le regard fixé sur Lotte qui, la tête renversée en arrière, jouait avec une boîte d’allumettes.

Il reposa sa tasse vide sur la table et s’écria avec enthousiasme :

« N’est-ce pas merveilleux, malgré tout, de vivre et même de souffrir ?

– Souffrir ? répéta Lotte, soudain mécontente. Question de goût ! En ce qui me concerne : non ! »

Elle se leva. Gurdweil voulut l’imiter. « Attends. Je vais m’habiller, et puis nous sortirons ensemble. »

Elle fit deux ou trois pas vers la porte et revint à Gurdweil :

« Mes nerfs se dégradent…, dit-elle tout bas en hésitant. Je ne trouve plus le sommeil… Je ne sais pas comment tout cela va finir… »

Elle se rassit machinalement. Son visage révélait un profond chagrin qui serra le cœur de Gurdweil. Il voulut dire quelque chose, mais ne trouva pas les mots. Il lui prit la main silencieusement et la serra doucement.

« Parfois, reprit Lotte, dont la voix tremblait un peu, tu as l’impression de rouler à la manière d’une balle dévalant une pente raide, de tomber à toute allure dans un gouffre… Tu sens vraiment la vitesse… Et tu te désespères de ta totale impuissance… À ce moment-là, ne serait-ce que pour défier la force aveugle qui te domine, pour affirmer ta volonté propre contre la tyrannie de la nature, contre le monde et contre toi-même, tu es capable de tout, de n’importe quoi… Tu refuses de te résigner à ton destin… Tu es étendu là au milieu de la nuit, livré à une foule d’étranges idées, qui vont et viennent dans ton esprit comme dans un moulin. Et tu t’aperçois alors comme dans un miroir déformant : ce visage terrifiant et grotesque, ce n’est pas le tien et pourtant si, irréfutablement… comme si, après t’avoir bien secoué, on t’avait mis la tête en bas… La nuit est noire et lisse – une bête énorme et menaçante aux aguets. Et là-bas, dans la chambre voisine, tes parents dorment. Je ne pense pas vraiment à eux, mais je sais qu’ils sont là, et cette certitude m’étouffe… Et brusquement une idée folle me traverse l’esprit : et si… si je me levais maintenant, si je me glissais sur la pointe des pieds dans la chambre de mes parents pour leur taper sur le crâne avec un marteau, d’abord sur le crâne de mon père, ensuite sur celui de ma mère ?… Et je vois soudain, avec la clarté d’une vision, où se trouve le maillet en bois dans la cuisine, bien que je ne l’aie jamais utilisé de ma vie et que je ne l’aie vu peut-être qu’une seule fois, et je réussis même à entendre tout à fait distinctement le bruit sourd que font deux corps solides qui se heurtent… Et je sens une crampe dans mes muscles et un étrange fourmillement dans mes doigts, puis une douleur sourde que j’ai du mal dans un premier temps à localiser. Soudain je me rends compte que mes ongles se sont enfoncés si profondément dans mes cuisses qu’elles saignent…

« Et tout cela, continua Lotte, après avoir repris haleine comme si elle manquait d’air, non parce que j’éprouve une rancune quelconque à l’égard de mes parents. Au contraire, on peut même dire que je les adore. Aussi bien papa que maman. D’accord, ce n’est pas l’amour aveugle, animal, que l’on rencontre parfois entre enfants et parents. Je suis parfaitement consciente de leurs travers ridicules – ils sont aussi voyants que des bosses sur le terrain plat de leur petite existence monotone. Mais je leur suis néanmoins très attachée. Et tout à coup, au milieu de la nuit, être prise d’une idée pareille… »

La poitrine haletante, Lotte respira profondément. Elle planta si vivement son regard dans celui de Gurdweil qu’il baissa les yeux. Avec un effort évident, elle réussit à articuler :

« Peut-être… peut-être n’est-il pas nécessaire qu’il en soit ainsi… »

Gurdweil eut peur qu’elle dise quelque chose d’encore plus terrible que ce qu’elle venait de dire, quelque chose qui l’impliquerait lui aussi d’une certaine manière et il s’y prépara mentalement. Mais Lotte n’ajouta plus rien. Elle demeura immobile un instant avant de se lever et de quitter la pièce.

Gurdweil, en état de choc, suivit du regard les chaussons soyeux qui s’enfonçaient dans le moelleux tapis persan. La maison entière lui parut soudain remplie de terreur, comme si elle avait abrité un meurtre. Il se leva à son tour et fit le tour de la pièce, plein de pitié pour Lotte, de toute évidence désespérément malade. Il se dirigea vers la fenêtre et tira le rideau. L’asphalte, dans la petite rue déserte, brillait de reflets humides et noirs. On aurait dit que personne n’oserait jamais s’aventurer dans cette rue désolée que la faible lumière des réverbères éclairait en vain. Le cœur de Gurdweil se serra. Il serait resté là, en oubliant le temps, si la voix cristalline de Lotte n’était venue interrompre sa rêverie. Il sursauta violemment, comme s’il émergeait d’un sommeil profond, et contempla d’un air ahuri Lotte, vêtue à présent d’un chapeau et d’une fourrure noire et prête à sortir. Il se souvint des propos qu’elle venait de lui tenir et il frissonna.

« J’ignorais que tu puisses t’habiller si rapidement », dit-il, prenant son propre manteau sur le canapé où il l’avait déposé en entrant.

Puis, la mine pensive, il dit soudain :

« Le mieux à faire, il me semble, c’est de consulter un médecin… et sans plus tarder… Il y a des remèdes contre l’insomnie… »

Dans un éclat de colère aussi brutal qu’incompréhensible, Lotte s’exclama :

« Quel médecin ?! Que racontes-tu ? Tu es vraiment trop bête ! »

Elle reprit immédiatement son sang-froid pour ajouter d’une voix apaisée :

« Sortons, veux-tu ? Je m’habille toujours vite. Une demi-heure au plus. » Et elle ouvrit la porte avec un petit rire dur, qui déchira Gurdweil tel un cri de douleur.

Au Herrenhof, ils trouvèrent Ulrich en compagnie du Dr Astel et de son ami de Berlin, un homme timide au regard hésitant dont on avait du mal à deviner l’âge et la profession. Quand le Dr Astel le présenta sous le nom de Herr Bloch, il sourit d’embarras, comme si le seul fait de s’appeler Bloch et d’être là le rendait coupable de quelque crime. Après les présentations, il resta debout, esquissant de vagues gestes maladroits destinés à indiquer son désir de céder sa place à Fräulein Lotte. Mais celle-ci avait déjà pris le siège d’Ulrich. Une fois que tout le monde fut assis, il se laissa tomber à son tour sur sa chaise avec le soulagement d’un homme libéré d’une tâche ardue.

« Herr Bloch vient de Berlin, si je comprends bien ? voulut savoir Lotte.

– Oui, répondit Bloch en rougissant un peu, je viens de Berlin… C’est-à-dire que j’y habite…

– J’y suis allée une fois, dit Lotte. C’est une ville qui ne me plaît pas. Elle ressemble à un nom gravé sur une plaque, sans personnalité. Vous habitez le Kurfürstendamm, je présume ?

– Non. Je suppose que je devrais… mais il se trouve que j’habite Freiburg Strasse.

– Pourquoi diable devriez-vous habiter le Kurfürstendamm ? plaisanta le Dr Astel.

– Je ne sais pas, dit Bloch confus. Simplement une idée… Peut-être parce que je déteste cette rue… et que généralement on est obligé de vivre dans des conditions qui sont à l’opposé de ce que l’on désire…

– Pas tout le monde ! trancha le Dr Astel.

– Et que pensez-vous de Vienne ? demanda Lotte. Les premières impressions sont toujours intéressantes.

– Une ville qui a du cœur, à mon avis. Une ville qu’on peut certainement aimer. Mais je ne peux encore rien dire de définitif. Je n’y suis que depuis trois jours. »

Ils discutèrent d’autres cités, puis la conversation se porta sur la nation allemande sans que Gurdweil y participe. La salle du café avait sa clientèle des jours de fête, des visages inconnus qu’on n’aurait jamais vus en semaine. Il faisait très chaud, étouffant, l’air était si épais qu’on aurait pu le couper au couteau. Un lieu à éviter par tous les gens sujets à migraine. À une table, sur leur droite, un homme corpulent, au visage gras et pâle d’eunuque, envoyait la fumée de son cigare au visage de Gurdweil sans tenir le moindre compte des regards furieux de ce dernier. À la fin, Gurdweil n’y tint plus :

« Je vous demande pardon, monsieur, pourriez-vous souffler votre fumée dans une autre direction que la mienne ? »

L’homme le toisa avec insolence, puis répondit d’une voix grasseyante, l’air satisfait :

« Volontiers, monsieur », tout en soufflant un nouveau nuage de fumée en plein dans la figure de Gurdweil. Celui-ci déplaça sa chaise bruyamment de manière à tourner le dos au malotru.

« Quel porc ! marmonna-t-il entre les dents, mais assez fort pour que l’autre entende.

– Comment ? Que dites-vous, monsieur ? » Son voisin lui tapa sur l’épaule comme s’il cognait à une porte. « Répétez, s’il vous plaît, ce que vous venez de dire ! »

Gurdweil se leva d’un bond, le visage en feu.

« Je vous prie de me laisser tranquille, fichez-moi la paix ! » répéta-t-il d’une voix tremblante, en se penchant jusqu’à toucher le nez de son voisin.

L’homme effrayé, sembla-t-il, dit aussitôt d’une voix conciliante :

« Calmez-vous, monsieur, je vous en prie, personne n’essaie de vous provoquer. Vous avez des nerfs bien fragiles !

– L’état de mes nerfs ne vous regarde pas ! Occupez-vous de vos oignons ! »

Cet échange de propos entièrement chuchotés s’était déroulé très vite, sans attirer la moindre attention. On aurait pu penser que ces deux personnes étaient de vieilles connaissances qui, se rencontrant par hasard, saisissaient l’occasion de bavarder un peu. Seule Lotte avait remarqué l’incident.

Gurdweil se rassit, sa colère évanouie, comme balayée par une bourrasque. Il leva les yeux, vit Lotte qui l’observait et il lui sourit sans raison apparente. Elle se pencha par-dessus la table et murmura :

« Tu lui as donné une bonne leçon, à ce gros lard ! »

Si seulement il était capable de traiter sa femme de la même manière, pensa-t-elle in petto, comme tout serait différent !

« Te joindras-tu à nous pour dîner, Gurdweil ? » demanda le Dr Astel.

Gurdweil ne savait pas. Il attendait Thea.

Mais quand devait-elle arriver ?

« À 6 heures environ.

– Eh bien, il est déjà presque 7 heures. On attend encore une demi-heure. Si elle vient, nous partirons tous ensemble. »

À cet instant, apparut Thea.

« Voici Thea ! cria Lotte assise en face de la porte.

– Vous êtes bien pâlotte, ma chère, lui lança Thea après avoir salué la compagnie et s’être assise sur la chaise de son mari. Il y a longtemps que je ne vous ai pas vue. L’hiver n’a pas l’air de vous réussir. » Elle réprima un sourire venimeux. « Espérons que l’été vous rendra vos couleurs… »

Lotte ne répliqua pas.

« Pourquoi ne venez-vous jamais nous voir, ma chère ? Vous connaissez notre adresse, je pense.

– Vous êtes toujours si occupée… même en pleine nuit, il semble que ce ne soit jamais le bon moment pour vous rendre visite…

– En pleine nuit ! » Thea éclata de rire. « Je suis très occupée, c’est vrai. Et par des choses sérieuses, ma chère… Mais pour vous, je suis prête à me libérer, si vous me dites le moment qui vous convient. En outre, Rudolfus est à la maison tous les soirs. N’a-t-il pas suffisamment de valeur à vos yeux ?

– Au contraire, rétorqua gravement Lotte, à mes yeux il vaut énormément, il vaut mille fois plus que d’autres…

– Ta-ta-ta, n’exagérez pas ! Si je ne savais pas qu’il n’en est rien, je pourrais croire que l’amour parle par votre bouche, ha ha… Mais vous exagérez vraiment, ma chère. Sur ce sujet, je pense pouvoir me targuer d’une science supérieure à la vôtre. »

Engagés dans leur propre conversation, les hommes ne prêtaient nulle attention à ces chuchotements.

Assis maintenant à l’autre bout de la table, Gurdweil ne pouvait rien entendre. Pourtant, il sentit que Thea parlait de lui, ce qui le mit mal à l’aise. Il crut, du coup, suffoquer de chaleur. Il aurait voulu sortir respirer un peu d’air frais. Quel crime de venir s’enfermer dans ce café par un jour de fête ! se dit-il… Ces visages laids, l’affluence, la chaleur !

Éclatant soudain de fureur, Lotte coupa la parole à Thea :

« Vous devriez avoir honte ! chuchota-t-elle. Honte de parler ainsi de votre mari ! Il se trouve que je le connais bien, en effet ! Je l’ai connu bien avant vous ! Honte à vous !

– Pourquoi vous énervez-vous tellement, ma chère ? dit Thea avec un calme affecté. Il n’y a aucune raison de vous exciter. Encore un peu et je vais croire que vous êtes follement amoureuse de lui…

– Et si je l’étais ? cria Lotte, les yeux lançant des éclairs. Oui, si je l’étais ? Vous pouvez penser ce que vous voulez, ça n’intéresse personne. Mais laissez-moi vous dire ceci : tous les hommes qui… tournent autour de vous ne lui arrivent pas à la cheville ! Ils ne valent pas la poussière de ses chaussures !

– N’exagérez pas, mon enfant ! ricana Thea. Que savez-vous des hommes ? Allons, allons, bébé !

– Ce que vous savez des hommes ne m’intéresse pas du tout ! Je n’ai pas besoin de votre science ! Vos hommes ne sont rien pour moi ! Rien ! Je n’ai pas besoin de prendre le premier venu ! Je peux choisir ! Je suis assez jeune et belle pour avoir le meilleur !

– Rudolfus, en d’autres termes ? » Thea rit méchamment. « Non, ma petite ! Celui-là, tu ne l’auras pas ! Non pas que j’aie besoin de lui. Mais tu ne l’auras pas ! Je le tiens bien et je ne le laisserai pas s’échapper de sitôt ! Je peux faire de lui tout ce que je veux ! Je le bats même, et souvent ! Qu’est-ce que tu en dis ? Je le bats autant que je veux, pour mon seul plaisir – et il ne me quittera jamais ! Tant que je ne le chasserai pas, il ne me quittera pas ! Je pourrais le chasser n’importe quand, il ne m’est d’aucune utilité. Mais je ne le ferai pas ! Et tu ne l’auras pas ! Je le tourmenterai jusqu’à la mort, jusqu’à la mort, te dis-je, parce que j’en retire du plaisir – et malgré tout cela, il ne me quittera jamais de son plein gré !

– Espèce de vipère ! Espèce de bête malfaisante ! Des femmes comme vous, il faudrait les fouetter, les battre comme des chiennes, les jeter en prison… les… Vous verrez ! Vous aurez la fin que vous méritez ! Prenez garde !

– Puis-je savoir si c’est une menace ou une prophétie, ma beauté ? Peut-être me ferez-vous la grâce de me le dire ? »

Lotte se tut. Son cœur battait à rompre. Elle avait l’impression que sa tête était coincée dans une fournaise. Elle eut besoin de tout son sang-froid pour ne pas se jeter sur cette femme et lui tordre le cou. Elle aurait donné sa vie pour le bonheur de le faire ! Jamais elle n’avait éprouvé une telle haine pour quelqu’un. Une haine à la rendre folle.

« Vous m’en voulez beaucoup, n’est-ce pas, ma chère ? Allons, oublions tout ça… Ne serait-il pas dommage de laisser de telles bêtises nuire à notre amitié ?… »

Et, dans un geste de conciliation, Thea mit sa main sur celle de Lotte, posée sur la table. Lotte se dégagea avec une expression de dégoût, comme si elle se débarrassait d’un insecte répugnant.

« Laissez-moi tranquille ! dit-elle. Il n’y a pas d’amitié entre nous ! Je ne me lie pas avec les poissardes.

– Voyez-vous ça ! dit Thea. La petite snob ! Qui l’eût cru ? Comme c’est amusant ! Il faut que nous ayons un jour une longue conversation… Vous m’intéressez, ma chère…

– Mais vous, pas du tout ! »

Lotte se tourna alors vers le Dr Astel et lui suggéra de partir : la chaleur était terrible. Astel appela le garçon, peu pressé apparemment d’apporter l’addition.

« Restez-vous longtemps à Vienne, Herr Bloch ? s’enquit Thea.

– Je ne sais pas encore. Deux ou trois semaines. »

Thea le jaugea du regard. Elle se rappela ce que le Dr Astel leur avait raconté au sujet de Bloch et décida de s’amuser un peu à ses dépens.

« Et que pensez-vous des Viennoises ? demanda-t-elle en souriant. Sont-elles plus belles que les Berlinoises ?

– Je… je n’ai pas eu… l’occasion… Je n’y ai pas encore vraiment réfléchi…

– Pourquoi y réfléchir ? Tenez, il suffit de regarder ! » D’un geste circulaire, Thea indiqua la salle. « Autant de femmes que vous voulez ! Vous pouvez vous décider en une minute ! Prenez Fräulein Lotte, par exemple, n’est-elle pas ravissante ?

– Certes oui ! Fräulein Bondheim est ravissante ! Il est difficile de trouver plus jolie ! dit Bloch avec gravité et même révérence, les yeux baissés.

– Eh bien, vous voyez, monsieur ! Rien que des belles femmes, où que vous vous tourniez ! » Thea riait. Elle s’adressa à Lotte :

« Grâce à moi, ma chère, on vous fait des compliments, et vous ne me remerciez même pas ! »

Sa voix reflétait un tel cynisme que chacun commença à se sentir mal à l’aise. Un silence désagréable tomba, dont Gurdweil se sentit responsable, mais comme toujours, en de semblables circonstances, il ne trouva rien à dire. Ce fut une fois de plus l’infatigable Dr Astel qui dissipa l’embarras :

« Eh bien, messieurs, ce dîner, nous y allons ou pas ?… »

Dans le vestibule, Thea trouva le temps d’échanger quelques mots amicaux avec Bloch et de lui fixer un rendez-vous pour le lendemain après-midi.

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