La Vie conjugale
Postface - « Écrire l’Europe en hébreu » par Rosie Pinhas-Delpuech
POSTFACE
« Écrire l’Europe en hébreu »
par Rosie Pinhas-Delpuech
La Vie conjugale relève d’un projet littéraire surprenant : celui d’écrire en hébreu, à Tel-Aviv, un roman viscéralement européen, comme s’il avait été écrit en allemand et à Vienne. L’auteur, David Vogel, est poète et La Vie conjugale est l’unique roman qu’il ait publié de son vivant.
Pourquoi l’hébreu ?
David Vogel naît le 15 mai 1891 à Satanov, en Podolie, à l’ouest de l’Ukraine. Sa langue maternelle est le yiddish. Le jeune homme aime écrire, en yiddish. Mais il étouffe à Satanov, l’esprit étriqué de la province, les longues papillotes qui arrivent aux épaules de ses coréligionnaires l’exaspèrent, écrit-il, il est à l’étroit dans sa langue et dans sa bourgade. Il souhaite apprendre l’hébreu. Vogel n’est ni religieux – encore que – ni sioniste, ni nationaliste. Il n’est à l’aise ni en russe ni en allemand, et choisit cette langue sémitique comme si c’était « une langue européenne à part
entière 1».
Le choix, ou plutôt le non choix, d’une langue dans laquelle vivre obéit à des raisons obscures. Le jeune homme est pauvre, sa mère est pauvre, son père est mort, il n’a pas de métier, son objectif immédiat en apprenant l’hébreu est peut-être plus vital, plus conforme à cet hébreu simple, naturel, au ras de la vie, qu’il inventera dès les premières lignes de son journal : il lui faut acquérir un métier, pour gagner sa vie, pour manger. Pourquoi pas celui de melamed, de répétiteur d’hébreu qu’il pourrait exercer n’importe où en Europe centrale ?
Les choses, au début, se présentent bien. En 1909, David Vogel a dix-huit ans, il quitte les siens, part pour Vilna (l’actuelle Vilnius) et trouve rapidement une yeshiva pour l’accueillir et une synagogue pour le loger. Jamais, nulle part, il ne sera aussi heureux que cette année passée là-bas. Il y perd sa virginité et son innocence. C’est là qu’il apprend à nommer en hébreu son être « davidien » comme il l’appelle, son moi propre, « ha atsmi sheli ». Dans les mots de l’hébreu qu’il apprend comme une langue étrangère qui le structure, le charpente et lui donne corps, littéralement.
C’est à Vilna que le jeune étudiant découvre également la passion physique pour une femme mûre, et l’amour pour la fille de cette même femme, à peine âgée de onze ans. L’amante-mère se révèle très vite une harpie qui le torture, le retient, le rejette, mais lui fait découvrir le sexe. Parallèlement, il tombe amoureux de sa fille, une Lolita en herbe qui subit la jalousie et la méchanceté de sa mère. Etrange relation triangulaire où le yeshiva bukher est d’une part initié à l’ivresse érotique et d’autre part initie lui-même une fillette à l’éveil des sentiments et des sens.
Cette expérience, qui nourrit les personnages de Romance viennoise, nourrit sans doute aussi celui de Théa dans La Vie conjugale. Vogel pourrait avoir déplacé sur la femme étrangère – aristocrate autrichienne non juive – l’effrayante tyrannie qu’il a subie auprès de Ts., femme juive. Comme Kafka, il entretient avec les femmes des rapports ambigus, ambivalents, douloureux. Et avec la langue dite maternelle, celle qui est censée émaner de la mère. Les mots avec lesquels Vogel décrit la rencontre de Gurdweil et de Théa – « agréable euphorie », « terrifiante inquiétude », « étrange sentiment », « petite enfance », « poisson qui saute de l’eau mais y replonge aussi vite » – font penser à l’Unheimliche de Freud, à « l’inquiétante étrangeté ». Avant d’affiner son concept, Freud se livre dans ses Essais de psychanalyse appliquée à l’analyse lexicologique du mot heimlich, ce qui vient de la maison, de l’intime, de la patrie, du heimat, et dont le sens glisse et se déplace progressivement vers ce qui est caché, inquiétant, unheimlich. Tout comme cette langue de la mère, familière et menaçante, agréable et terrifiante, qui fait tant problème chez les juifs, éternels migrants entre langues et pays. Et comme le yiddish, langue familière au creux d’une langue étrangère, et le yiddishkeit, « l’être-juif », au sein d’un environnement étranger, hostile et menaçant. Vogel crée une distance affective et géographique en apprenant l’hébreu, une langue à la fois étrangère et familière. Une langue sans terre encore, sans foyer, sans heimat, qui ne peut procurer un sentiment de heimlichkeit que dans les livres et la lecture.
C’est ce que raconte inlassablement son journal tenu en hébreu, à Vienne, où il arrive en décembre 1912 pour y séjourner jusqu’en 1922. Il se plaint d’oublier l’hébreu, de ne pas avoir de livres en hébreu. Hasardons-nous dans cette langue où Vienne se dit « Vina » et s’orthographie comme « Vilna », avec le « l » en moins. La lettre « l », « lamed », représente en hébreu l’enseignement, l’étudiant, celui qui apprend. C’est ce que David Vogel croit avoir perdu, craint d’avoir perdu, en quittant Vilna pour Vina. Cet hébreu si précieux qu’il avait appris en un an dans la ville de l’étude et de l’amour. Le parcours littéraire de nombre d’écrivains juifs est jalonné de la perte véritable de langues, ou de la peur d’oublier celles qui ont été apprises, de la menace qu’elle se défasse et se perde en route.
De ce manque Vogel se console en étudiant seul à Vienne « la culture ashkénaze », c’est-à-dire allemande. Il essaie de remplacer l’hébreu qu’il perd, croit-il, par l’allemand qu’il pourrait acquérir, espère-t-il. Il rêve d’étudier au lycée puis à l’université en allemand, se plonge dans les livres en allemand, y compris des traductions : Ibsen, Sterlink, Maeterlink, Hamsun. Mais sa vie à Vienne lui paraît insipide.
C’est dans cet état d’esprit que le surprend la Première guerre mondiale. Emprisonné comme sujet russe en Autriche, il passe trois ans dans divers lieux d’internement. Il en sort changé, encore plus fermé sur lui-même. Entre 1917 et 1922, son journal a quelques rares entrées qui fournissent peu de détails biographiques. Puis il part pour Paris. Et toujours à court d’argent et de travail, marié à une femme juive qu’il a connue à Vienne, il part vers 1928-1929 pour la Palestine.
À l’époque, David Vogel est déjà un poète reconnu, admiré et confirmé. Mais la poésie ne rapporte pas d’argent. Écris un roman, lui dit un ami à Tel-Aviv où il a toujours aussi faim, semble-t-il. Et c’est là-bas, dans le petit yishouv, au milieu du sable, des chacals, des moustiques, de la chaleur, de la pauvreté collective, qu’il écrit, totalement enfermé dans sa tête, mais dans l’hébreu ambiant, et le bourdonnement du yiddish, du russe et de l’allemand familiers, ce roman si viennois, à la topographie si minutieuse que l’on pourrait, comme pour Georges Pérec à Paris, dessiner la carte du flâneur Vogel-Gurdweil dans les rues de Vienne. Il convoque à Tel-Aviv la capitale autrichienne, comme si c’était le prix de son séjour dans cette bourgade d’Orient. Il vit auprès d’une femme juive, mais décrit une espèce de Walkyrie ricanante à laquelle il donne le prénom de Théa, déesse. Il écrit en hébreu, mais comme s’il traduisait de l’allemand. À moins qu’il n’invente une langue nouvelle, qui ne ressemble à aucune autre, faite de toutes ses langues, de son être « davidien », « ha atsmi sheli », un hébreu neuf, simple, pur, moderne.
[Ce texte est extrait d’un article publié dans Les Cahiers du judaïsme (no 23) en 2008.]
1. Robert Alter, « Vogel and the forging of a Hebrew self », in Prooftexts, janvier 1993, John
Hopkins University Press.
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