La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 25 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 25

25

 

Gurdweil regarda un moment le tram de Lotte et du Dr Astel s’éloigner dans la nuit, puis il se décida à partir. Il avait tout le temps de rentrer à pied. Les punaises l’attendraient ! pensa-t-il, amusé. Soudain délivré d’un poids, il avançait d’un pas léger. Une exquise douceur l’envahit au souvenir de sa conversation avec la fillette du jardin. Quand Martin aurait son âge – ce qui n’était pas très loin –, quelle source de bonheur ! Les années passeraient avant qu’il ait le temps de se retourner. En attendant, il s’occuperait de son enfant, lui-même, il le chérirait comme la prunelle de ses yeux. Et Lotte se rétablirait aussi. Tout finirait par s’arranger… ses nerfs, c’est-à-dire… Délibérément Gurdweil s’efforça de tourner ses pensées dans une direction moins dangereuse, car il sentait sa vieille terreur lui remonter en boule à la gorge et il préférait mettre l’état de Lotte sur le compte de ses nerfs ébranlés et dont la guérison résoudrait tous les problèmes.

Le quai était désert. Un journal gisait abandonné. Ici et là, un couple s’attardait sur un banc. Deux êtres enlacés se confondant de loin en un seul. De temps en temps, un policier jaillissait de l’obscurité et inspectait le boulevard – en bon gardien des bonnes mœurs ! Ah oui ! Faire l’amour sur un banc public du quai François-Joseph était interdit par la loi et, chaque fois que le policier apparaissait, les couples se redivisaient immédiatement en deux, deux personnes réunies par hasard sur le même banc. Le repos était permis. D’une allée, surgissait parfois, comme émergeant des entrailles de la terre, un misérable clochard titubant en zigzag dans la lumière. Les haies s’agitaient de mouvements nocturnes. Très rarement, une auto filait dans la rue déserte.

À l’approche de l’aube, les punaises perdent leur pouvoir, se dit Gurdweil. De plus, il pourrait dormir jusqu’à dix heures et même jusqu’à midi. Mais le banc sur lequel il était assis se mouillait de rosée, et Gurdweil se leva pour continuer son chemin. L’horloge de l’hôtel Metropol indiquait 1 heure moins le quart. Le temps qu’il arrive chez lui et se mette au lit, il serait déjà 2 heures ! À cette heure-là, le danger n’était pas si grand ! Tout de même, il lui faudrait parler à la logeuse de la saleté de la chambre. Maintenant que les grandes chaleurs commençaient, la vie deviendrait insupportable si elle ne faisait pas convenablement le ménage. Le problème était qu’elle prétendait toujours qu’il n’y avait pas l’« ombre d’une puce » dans la maison. Comment lui prouver le contraire ? Un dégoût immense le saisit en pensant au canapé éventré qu’il imaginait en ce moment couvert de vermine. Non, demain il fallait qu’elle le nettoie !

Du pont, il regarda la surface noire de l’eau et se souvint d’avoir entendu qu’un bain glacé avant le coucher était un excellent remède contre les punaises. Très bien, il le prendrait. Puis il songea combien le fleuve, la nuit, était effrayant, mais excitant aussi au point de donner envie de s’y jeter… Cette réflexion lui sembla aussitôt stupide, résultat d’une fatigue dont il prenait conscience maintenant. Tout à coup, par une étrange association d’idées, il repensa à Lotte. Et un détail le tracassa : il ne pouvait plus se rappeler si aujourd’hui elle portait ses chaussures de ville ou bien les sandales de cuir tressé dont elle avait fait l’acquisition voici quelques semaines. Les sandales n’étaient pas pratiques. En cas d’averse, elles s’imbiberaient immédiatement d’eau… et ce serait pire la nuit… Si seulement elle l’avait consulté, il lui aurait déconseillé ce genre de chaussures pleines de trous. Mais le plus grave bien sûr, c’était ses nerfs…

Pensif, le nez au sol, il redescendit lentement Praterstrasse en frôlant le mur des maisons sans remarquer, jusqu’à ce qu’elle l’accoste, la jeune femme qui s’avançait vers lui. En découvrant, sous le chapeau rouge, le visage horriblement fardé, il frémit. Sa vieille peur des femmes de ce genre lui retourna l’estomac et il recula, tout tremblant. Mais la fille, apparemment convaincue qu’il ne la trouvait pas suffisamment attirante, se mit à le supplier d’une voix enjôleuse. Il verrait, le petit cœur, comme elle le comblerait. Elle connaissait toutes les méthodes de l’amour. Il ne paierait que s’il était content. L’hôtel était tout près, à trois pas. Elle lui caressa la joue. Gurdweil pensa suffoquer sous les effluves de son médiocre parfum. Il repoussa sa main, dit qu’il était désolé mais qu’il ne pouvait pas monter avec elle. Il était fatigué et devait se lever tôt le matin, et puis il n’avait pas suffisamment d’argent sur lui. Il débita tout cela très simplement et conclut d’un air grave qu’il n’en était pas question maintenant, peut-être une autre fois. Mais, si elle avait besoin d’argent, il pouvait lui donner deux schillings avec plaisir. Se sentant insultée, la fille refusa. Elle ne demandait pas la charité, Herr Doktor, elle travaillait pour de l’argent ! Il pouvait garder ses deux schillings, elle n’en voulait pas. Elle n’en avait nul besoin. Au contraire, elle pouvait lui faire cadeau de deux autres, ça lui en ferait quatre. Mais elle accepterait volontiers une cigarette. Gurdweil lui en donna une et la lui alluma. Et puis, sans savoir pourquoi, il lui tendit la main, dit « Au revoir ! » et s’empressa de partir avec une profonde impression de malaise. Il n’arrivait pas à surmonter son dégoût et s’en voulait. C’était là de pauvres, de misérables créatures et sa réaction était injustifiée. Mais rien à faire. C’était la première fois qu’il parlait à une fille des rues. Chaque fois que l’une d’elles l’abordait, il bégayait quelque chose d’incompréhensible et s’enfuyait ou faisait un détour dès qu’il les voyait de loin. Il gardait, depuis son adolescence, une peur panique de ces femmes qui n’avaient jamais éveillé chez lui, inutile de le dire, le moindre désir. Il les excluait du sexe féminin. Et, bien qu’il eût résolu à plusieurs reprises dans le passé d’avoir des rapports avec elles – soit que son attitude lui semblât puérile et morbide, soit qu’il estimât de son devoir d’écrivain d’explorer tous les aspects de la vie –, il n’avait jamais sauté le pas, trouvant toujours au dernier moment des excuses pour ne pas s’exécuter.

Il entra dans sa chambre et alluma la lampe à pétrole noircie de suie. Dans le silence de la nuit, la chambre paraissait vide. Gurdweil tourna en rond entre les quatre murs, puis il se prépara à dormir sur le canapé. Il ne lui vint pas à l’idée de coucher dans le lit, pourtant beaucoup plus propre. Il était, dans une certaine mesure, un homme d’habitudes et il s’était accoutumé à dormir sur le canapé. D’ailleurs, pourquoi changer pour quelques jours ? Le canapé aussi s’était fait à son corps, il épousait sa forme comme un moule et, lorsque la fatigue ou le sommeil le prenait loin de chez lui, c’était toujours à son vieux canapé qu’il pensait. Mais, l’été, il lui en voulait secrètement, comme s’il le trahissait, de devenir un nid à punaises.

Gurdweil se lava le torse, posa comme il le faisait toujours sa pipe et son tabac sur une chaise, ainsi qu’une bougie « au cas où », puis éteignit la lampe. Il était déjà 2 heures et demie et il soupira d’aise : le danger était passé ! Dans une heure, il ferait jour ! Pour plus de sûreté, il ouvrit en grand les deux fenêtres afin de laisser entrer toute la fraîcheur de la nuit et se coucha sur le canapé avec autant de précaution que s’il craignait de réveiller quelqu’un. Il se souvint alors qu’il avait oublié d’inspecter le drap. Il se releva résolument pour l’examiner à la lumière de la bougie, mais ne trouva rien de suspect. Rassuré, il se recoucha et souffla la chandelle. Il avait le corps rompu par une sorte d’ivresse et aspirait à un long sommeil réparateur, mais il se força à demeurer éveillé un peu plus longtemps, les sens en alerte, retenant sa respiration tel un chasseur embusqué. Non ! Aucun signe ! Il les avait eues cette fois ! se félicita-t-il, ravi. Il commençait à perdre conscience, les derniers vestiges de ses pensées s’égaillant au loin comme les abeilles d’une ruche enfumée, quand soudain il sentit sur son pied droit une morsure aiguë, qui lui fit l’effet d’une décharge électrique, suivie d’une seconde morsure sur la cheville et d’une troisième, cette fois sur l’autre jambe. Agité d’un tremblement convulsif, Gurdweil battit des pieds sous le drap. Tout à fait réveillé, à présent, il fut envahi d’une rage folle. Instantanément, la silhouette de sa logeuse se dressa devant ses yeux et c’est vers elle qu’il dirigea sa colère, comme si c’était elle qui le mordait. Il rallongea les jambes et attendit. Maintenant il ne sentait plus rien. Peut-être que ses nerfs lui jouaient un mauvais tour. Et il se prépara à se rendormir. Ce n’était pas impossible. Car, enfin, l’heure du danger était passée ! Il sombrait déjà dans l’inconscience quand, soudain, quelque chose lui tomba sur le bout du nez, quelque chose de léger et de mou comme une miette. Si léger qu’il crut d’abord à un petit tiraillement de la peau, un tic nerveux sans cause extérieure. Mais tout de suite après il sentit quelque chose ramper sur sa joue, qui le chatouillait à la manière d’un cheveu et répandait une abominable odeur, cette odeur particulière qu’il ne connaissait que trop. Bon Dieu ! L’une d’elles venait de se catapulter du plafond sur son nez ! C’était bien leur style ! Il s’immobilisa sur-le-champ pour la surprendre. La punaise rampait déjà sur son cou, sur l’épaule, à toute vitesse, comme si elle fuyait. Très doucement, Gurdweil leva la main pour la rattraper, et au même moment il fut mordu en plusieurs endroits à la fois : à la poitrine, aux jambes, dans le dos et sur les mollets, comme si la punaise parachutiste avait donné l’ordre à ses troupes d’attaquer l’ennemi sur tous les fronts. Fou furieux, Gurdweil sauta à bas du canapé en signe de reddition. Il ralluma la chandelle et se mit à fouiller sous le drap, sous l’oreiller : non, il n’y avait rien ! Il étendit la couverture sur le lit et reprit sa chasse, la bougie à la main. C’est alors qu’il en vit une grosse, immobile au pied du canapé, qui faisait la morte. Mais Gurdweil ne s’y trompa point. En voilà une qui ne la lui ferait pas ! Il posa doucement la bougie sur la chaise, prit une allumette, et s’apprêtait à embrocher la punaise quand celle-ci détala à toutes pattes sur le drap qui pendait à terre. « Ah ah ah, dit-il à haute voix, tu ne m’échapperas pas, cette fois-ci. Tu es entre mes mains ! » Et il l’écrasa avec l’allumette, partagé entre la satisfaction de la vengeance et un immense dégoût. Sa colère se calma un peu. Il ôta sa chemise de nuit et la secoua par la fenêtre. Il aéra de même le drap et la couverture, et refit son lit. Mais il hésita avant de se recoucher. Sa montre marquait 3 h 10. Il alluma une cigarette et se promena nu dans la chambre pendant cinq minutes. Finalement, mort de fatigue, il décida qu’il fallait en finir. Il se recoucha et tenta de trouver le sommeil. Le calme régnait – elles devaient avoir déclaré une sorte de trêve. Il sentit une légère morsure sur l’un de ses genoux, résolut de ne point y prêter attention et de s’efforcer de dormir afin de connaître un peu de paix. Mais ses bonnes intentions ne servirent à rien. La douleur devint insupportable. Une nouvelle offensive de morsures se développa sur tout son corps, qui sembla se couvrir de ces répugnantes créatures. Il courut de nouveau à la fenêtre, désespéré. Il aurait voulu crier à tue-tête, réveiller toute la maison pour exiger de l’aide. Cette fois, il n’alluma pas la chandelle. À quoi bon ? Il resta debout près de la fenêtre, épuisé, tremblant de froid et de nervosité, ayant peur du canapé à l’autre bout de la pièce, ayant peur d’y penser, submergé de dégoût. Il envisagea même de coucher par terre sous la fenêtre, mais il rejeta cette idée. Qui pouvait l’assurer qu’elles ne viendraient pas là aussi ? Non, rien à faire. Il serait obligé de veiller debout jusqu’au matin. Et, demain, gare à la vieille si elle ne nettoyait pas le canapé !

Un bébé se mit à pleurer dans le quartier. Au loin, un policier fit retentir son sifflet, un sifflement ondulé comme une vrille, qui rassura Gurdweil. Il se sentit moins seul. La nuit était fraîche, pas très sombre. Il entendit le son d’un pas vif et régulier, tout près, probablement dans Heinestrasse. Il demeura accoudé à la fenêtre, le corps engourdi de fatigue. Finalement, il n’y tint plus et regagna en titubant le canapé. Bientôt il ferait jour, se consola-t-il. Il eut une dernière pensée pour l’absurde lapin du tram, et Lotte qui devait acheter sans faute des chaussures pour ne pas prendre froid, des chaussures rouges comme celles de la fille de Praterstrasse… Gurdweil voulut s’envoler de l’autre côté du Danube où Martin, son fils Martin, lui faisait signe de la main. Mais il ne put absolument pas décoller ce qui lui causa un chagrin inhumain. En cherchant la raison, il fut surpris de découvrir son pied enchaîné à un pieu enfoncé dans le sol et cette chaîne – dont il sentait la pression douloureuse au-dessus de la cheville – l’empêchait de s’envoler. Martin continuait à faire de grands signes et à l’appeler, et Lotte aussi qui surgit soudain à côté de Martin, pour brandir quelque chose. Tout d’abord, il ne put deviner ce dont il s’agissait, puis il vit que c’était une chaussure, une très grande sandale de cuir tressé qu’elle avait ôtée de sa tête pour l’agiter comme un chapeau… Soudain ils furent entourés par une foule de gens qui l’appelaient, en agitant leurs chapeaux et leurs mains, sans qu’il fût capable de faire le moindre geste.

Alors il rassembla ses dernières forces et s’arracha de terre d’un coup, brisant en deux sa jambe enchaînée. Il sentit une grande douleur au genou au moment où il plongeait dans le canal. Ah ! Maintenant tout était perdu ! Comment pourrait-il nager d’une seule jambe ? Il essaya de crier, de demander de l’aide, mais l’eau lui pénétrait dans la bouche et il suffoquait, tout en coulant au fond à une vitesse prodigieuse.

Il se réveilla en sueur. Diable ! Quelle histoire ! Son cœur battait violemment et il respirait mal. Il se gratta le genou jusqu’au sang. Dehors le ciel virait déjà au bleu. Un oiseau gazouillait dans l’air matinal. Dans la chambre, à côté, un lit craqua. Gurdweil se retourna vers le mur et s’endormit d’un sommeil profond et sans rêves.

Il se réveilla à 11 heures du matin, la tête lourde, mais reposé. Tombant à l’oblique du haut de la fenêtre, un rayon de poussière dorée venait dessiner en dansant un carré de lumière sous la table. À la fenêtre de l’hôtel d’en face, une femme en robe de chambre se pencha vers la rue comme si elle voulait s’y jeter. Gurdweil aurait voulu voir son visage, mais elle gardait la tête baissée et il renonça. En bas, des charrettes grondaient, une clochette de tramway retentissait, des automobiles klaxonnaient, un fouet claquait. Une voix cria « Frau Voi-tik ! » tandis qu’un chiffonnier répétait d’une voix monotone : « Chiffons, vieux papiers, chiffons, vieux papiers ». Gurdweil se trouva d’emblée jeté au milieu d’une journée trépidante qui ne manquait pas de poésie. Il interrogea son âme et la trouva pleine de joie et de belle humeur. Avec une seule petite note discordante qui refusait de se faire oublier, exigeait son attention. Il commença à en chercher l’origine, passa en revue toutes ses affaires personnelles ; tout semblait en ordre. Une nuit blanche, l’attaque des punaises. Non, c’était déjà du passé, un cauchemar terminé et classé ! Non, ce n’était pas la raison ! Alors quoi ? Impossible de situer la source de son léger malaise, et il abandonna.

La femme d’en face avait disparu de la fenêtre. Dommage ! Elle avait emmené avec elle un peu du charme de ce matin. Gurdweil sauta du lit, enfila son pantalon et commença à se raser. Du corridor arrivaient les pas traînants de la logeuse. Puis on apporta le courrier de l’après-midi et il entendit prononcer son nom, par la voix autoritaire propre aux facteurs qui semblent se considérer les propriétaires de toutes les maisons qu’ils desservent. Il venait de finir sa toilette et sortit chercher la lettre, avant que sa logeuse ne puisse s’en emparer pour satisfaire sa curiosité. Ce n’était pas une lettre importante. L’éditeur le pressait d’envoyer la nouvelle promise pour le numéro à paraître… La vieille entra dans la chambre sur ses talons, se hâtant de venir aux nouvelles. Gurdweil, qui avait encore la lettre à la main, montra le canapé d’un signe de tête et hurla :

« Les punaises ! Les punaises ! Il faut nettoyer ! On ne peut pas dormir ! »

Il se rendit compte qu’il venait de parler comme elle, d’employer son ton de voix, et un sourire lui traversa le visage. Il fut obligé de se répéter plusieurs fois avant de se faire comprendre. Finalement, la vieille répliqua, en chuchotant comme à son habitude :

« Herr Gurdweil se trompe… Il s’imagine ! Il n’y a pas de punaises ici… Dix ans que j’habite dans cette maison, dix ans, aïe aïe aïe, et je n’ai jamais vu de punaise. Ailleurs, pensez donc ! Des centaines, des milliers, psss ! On ne peut pas fermer l’œil ! Elles vous mordent jusqu’au sang. Elles sont attirées par la saleté, hi hi hi ! Mais chez moi c’est propre, grâce à Dieu. Très propre, vous le savez bien ! »

Gurdweil était hors de lui. Les horreurs de la nuit lui revinrent à l’esprit et il jeta à sa logeuse un regard meurtrier. Il souleva rageusement la couverture du canapé.

« Et ça, qu’est-ce que c’est ? Et ça ? Et ça ? cria-t-il en montrant les endroits suspects du drap. C’est ce que vous appelez propre ? Il faut nettoyer convenablement ! »

La logeuse s’approcha et se pencha pour examiner le drap. « Aïe aïe aïe ! murmura-t-elle en secouant la tête. Ce doit être l’une de ces puces, Herr Gurdweil… Il faut aérer un peu les draps et les couvertures… Et ça suffira. Le principal, c’est qu’il n’y ait pas de punaises ! C’est dégoûtant, psss ! Mais une puce ce n’est pas si terrible, on en trouve dans les meilleures familles. On les rapporte du cinéma… Le nombre de puces qu’il y a au cinéma, psss ! Herr Gurdweil aime probablement aller au cinéma et aura ramené une puce… Ce n’est pas si terrible ! J’aime aussi le cinéma, aïe aïe aïe ! On y voit de jolies choses. Il n’y a pas longtemps, j’ai vu…

– Ça n’a rien à voir avec le cinéma ! dit Gurdweil, les dents serrées, rouge de colère. Je vous dis que ce ne sont pas des puces ! Ce sont des punaises ! Des punaises ! Il faut me nettoyer tout ça tout de suite ! »

La vieille femme inclina la tête et tendit l’oreille.

« J’ai du mal à entendre, Herr Gurdweil, j’ai du mal à entendre, aïe aïe aïe ! C’est la faute à la vieillesse ! »

« Foutue vieille bique ! » murmura Gurdweil dans sa barbe. Et il lui cria dans l’oreille :

« Nettoyer ! Il faut nettoyer ! »

La vieille recula. « Pourquoi criez-vous si fort ? Je vous entends très bien ! Naturellement qu’on va nettoyer ! Que croyez-vous ? On nettoie tous les jours ! Chez moi, c’est toujours propre, grâce à Dieu. C’est pas comme chez les autres… »

De son doigt osseux, elle gratta ses cheveux gris clairsemés tirés en un maigre chignon, et ajouta :

« Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, Herr Gurdweil. On fera le nécessaire. J’aime la propreté, figurez-vous ! Mon défunt mari, le second je précise, qu’il repose en paix, me grondait souvent à ce sujet. J’aime que tout brille chez moi comme un sou neuf. Vous pouvez vous en rendre compte vous-même ! Il me répétait : Pourquoi te fatigues-tu inutilement ?! Assez ! Oui, c’était ses propres paroles, aïe aïe aïe ! Et votre fils, Herr Gurdweil, comment va-t-il ? Va-t-il rentrer bientôt à la maison ? »

Gurdweil fit un signe de tête affirmatif. En désespoir de cause, il décida d’abandonner le chapitre du nettoyage. Que faire contre une vieille sourde qui déménageait par-dessus le marché ? Il essayerait de parler à la fille, Siedl. Peut-être aurait-il plus de succès. D’autre part, il n’aimait pas que la logeuse le questionnât sur son fils.

« C’est sûrement un bel enfant que vous avez, Herr Gurdweil. Tout comme son père ! Je suis curieuse de le voir, psss ! » Elle désigna avec admiration le landau verni noir coincé entre le lit et la fenêtre. « Et quelle belle voiture vous lui avez achetée ! Elle a dû coûter cher ! »

Gurdweil éloigna un peu la voiture du lit. Il n’aurait plus manqué que les punaises s’y installent aussi ! La voiture offerte par le Dr Ostwald, était en effet très jolie, la plus coûteuse certainement mais, sans qu’il sache exactement pourquoi, elle ne lui plaisait pas. Dès l’instant où elle avait été livrée, elle avait été comme une épine dans sa chair. À chaque instant, il lui imaginait de nouveaux défauts. Un, elle était trop lourde… et elle serait difficile à monter et à descendre chaque fois qu’il emmènerait le bébé en promenade… Deux, elle était trop grande, faite pour des jumeaux, elle encombrait toute la chambre… Bref, elle ne convenait pas à Martin… Et voilà qu’en la regardant de nouveau, il eut une idée géniale : et s’il l’échangeait contre un autre landau, meilleur ? Comment l’idée ne lui était-elle pas venue plus tôt ? Thea ne l’avait pas vu et ne devinerait rien… Il emprunterait pour compléter la somme, si nécessaire. Cette voiture ne convenait pas à Martin… Aujourd’hui même, en revenant de l’hôpital, il irait au magasin procéder à l’échange. Il n’était pas sûr d’avoir à ajouter de l’argent. Ces voitures coûtaient des fortunes même si elles ne les valaient pas. Sa décision lui ôta un poids du cœur, il recouvra sa bonne humeur et les punaises perdirent dès lors toute importance.

La logeuse, qui s’était absentée un moment, réapparut armée d’un balai qu’elle posa contre la table. Puis elle entreprit, avec beaucoup de zèle, de frotter les battants de l’armoire, le dossier des chaises et du lit, pour bien démontrer son souci de propreté.

Gurdweil alla à la cuisine réchauffer un reste de café noir de la veille et la flamme du gaz fit entendre sa petite musique familière tout en léchant de ses languettes bleues le fond noirci de la cafetière. La cuisine était plongée dans la pénombre. La grande fenêtre carrée qui donnait sur le couloir avait un carreau opaque en verre dépoli. On sentait à peine ici la chaleur étouffante de l’extérieur. Une cloche sonna midi. Assis sur une chaise près du réchaud, Gurdweil écoutait avec bonheur le sifflement du gaz qui évoquait pour lui de bonnes ménagères placides et la paix des ménages… Cette réflexion amena un sourire heureux sur ses lèvres. Quand le café fut chaud, il éteignit le gaz et le sifflement s’arrêta brusquement comme si la cuisine perdait son âme. La pénombre lui sembla soudain plus épaisse et pesante.

Ayant refait le lit, la vieille logeuse balayait le parquet. Naturellement, elle n’avait pas touché au canapé et il était clair qu’elle n’avait nulle intention de le faire. Mais Gurdweil n’avait plus la force de se remettre à discuter avec elle. Après tout, c’était une pauvre vieille femme fatiguée. À la première occasion, il achèterait une bouteille de désinfectant et aspergerait le canapé, après l’avoir nettoyé à l’eau bouillante. Il but son café, finit de s’habiller et, une demi-heure plus tard, il prit sa canne et quitta la chambre.

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