La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 34 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 34

34

 

Le lendemain – un samedi – Gurdweil exécuta les ordres de sa femme comme un somnambule, sans un mot ni un regard, dans un état d’hébétude que rien n’aurait pu dissiper. Une fois Thea partie, il se déshabilla de nouveau et se coucha dans le lit encore chaud du corps de son épouse. Il se rendormit et ne se réveilla qu’à 3 heures de l’après-midi, engourdi, nauséeux, les jambes en coton. Lavé, habillé, il fut envahi par l’ennui d’une oisiveté forcée. Il n’avait rien à faire et nulle part où aller, tel un voyageur contraint d’attendre un train pendant des heures dans un village perdu sans aucun intérêt. La douleur aiguë et vive de ces deux derniers jours s’était un peu émoussée, remplacée par une indifférence complète, une absence de volonté totale. Lotte n’appartenait plus au monde des vivants – c’était maintenant très clair. Et cette certitude s’était ancrée dans son âme comme un écrasant bloc de pierre qui le terrassait. Il pressentait que quelque chose d’important allait se décider, sans rien savoir de l’objet ni de la nature de la décision. Obsédé par son sentiment de culpabilité, il espérait inconsciemment que cette décision lui donnerait l’occasion d’expier.

Il arpenta un moment la chambre et puis, incapable de contenir son impatience croissante, il sortit dans la rue. Le crépuscule approchait. Il ne restait plus trace de la neige de la veille, le trottoir était humide. Il faisait un froid piquant et le vent labourait la rue, faisant trembler les vitres mal ajustées et les enseignes des magasins. Une pluie battante lui fouettait le visage. Gurdweil se hâtait sans faire attention aux artères qu’il empruntait. En traversant le Danube, il jeta un regard furtif sur la surface de l’eau noire et ridée, et détourna immédiatement les yeux, comme si le spectacle lui était désagréable. Il accéléra même le pas pour s’en éloigner le plus rapidement possible. C’est à grandes enjambées qu’il franchit le labyrinthe de l’Innere Stadt, les épaules voûtées, la tête vide. En se retrouvant soudain dans Herrengasse, il sentit un frisson lui parcourir l’échine. Sans un regard au café, il traversa la rue, dépassa le Burgtheater et le Parlement, et déboucha dans Lerchenfelder Strasse. La ville était déjà plongée dans une nuit noire, grêlée de lueurs de réverbères. Gurdweil atteignit Myrtengasse et s’y engagea. C’était une petite rue, sans vie, qui semblait avoir été directement parachutée d’une ville de province. Au numéro 15, devant l’immeuble de Lotte, il s’arrêta. Il hésita un instant, puis passa sur le trottoir d’en face et fixa les yeux sur les fenêtres du deuxième étage, dont deux étaient éclairées, celles du salon, d’après ses calculs. Il demeura ainsi un long moment, à regarder les fenêtres. Une ou deux fois, il eut envie de monter. Lotte était sans doute allongée sur le canapé, enveloppée de son kimono de soie bleue fleurie, lisant un livre. Peut-être le livre d’Arthur Merling, non, Lerchner (ce sacré nom, il l’estropiait toujours !) qui se trouvait près d’elle, voici quelques jours. Peut-être était-ce même un bon livre, malgré tout ! On servirait le thé et des petits fours, un thé dont s’élèverait une buée délicate et l’air serait rempli des odeurs embaumées d’un printemps précoce, mêlé d’un désir ardent pour quelque chose de merveilleux et d’indéfini, pour quelque chose qui n’existait pas encore, pour Lotte si proche de lui… Et même si la dernière fois elle lui avait dit de s’en aller, pourquoi cela l’arrêterait-il… Il n’allait pas se vexer pour si peu de chose ! Elle avait été si bouleversée, et par sa faute à lui ! Mais maintenant, maintenant il était venu tout réparer ! Et Lotte ne lui garderait pas rancune pour une vétille… À présent, il était clair comme le jour que c’était elle et elle seule qu’il avait toujours aimée ! Jusque-là, il n’avait pas su, il avait été aveugle… À condition qu’elle ne reste pas allongée de cette façon les yeux fixés au plafond… Dorénavant ils seraient toujours ensemble et rien ne pourrait les séparer…

Ces pensées affluaient dans sa tête pêle-mêle. Et soudain surgit dans Myrtengasse une jeune fille qui avait la taille de Lotte et sa démarche ; du moins c’est ce qu’il sembla à Gurdweil dont le cœur s’arrêta de battre. Et bizarrement, à cet instant même, il fut pris d’une terreur panique à l’idée que ce fût vraiment Lotte… Lorsqu’elle s’approcha, il recula si brusquement qu’elle tourna la tête vers lui. Alors il vit que ce n’était pas Lotte et, déçu et désespéré, il commença à descendre Lerchenfelder Strasse. La pluie tombait maintenant sans relâche, une pluie légère, monotone. Brusquement, il éprouva le besoin urgent de rentrer chez lui au plus tôt, comme s’il craignait de rater quelque chose. Il se précipita vers l’arrêt du tram et attendit impatiemment son arrivée. Pendant tout le trajet, il chercha vainement à se rappeler de ce qu’il avait pensé acheter en sortant. Finalement, en désespoir de cause, il abandonna.

Dans sa chambre il alluma la lampe et entreprit par habitude d’allumer le poêle. Il était environ 7 heures. Sur la surface externe des vitres, la pluie cognait comme un essaim de mouches. Hormis une petite tranche de pain, il n’y avait rien d’autre pour apaiser la faim qui soudain rongeait Gurdweil. Il alla à la cuisine mettre la bouilloire sur le réchaud et, quelques minutes après, il était assis devant le poêle ouvert, trempant dans le café noir une tranche de pain qu’il mastiquait ensuite sans lui trouver aucun goût. Lorsqu’il eut fini, il ajouta du charbon dans le poêle, le referma et se mit à la fenêtre. La pluie qu’on devinait seulement à présent aux mares qu’elle formait à l’interstice des pavés, augmenta son sentiment de deuil irrémédiable. Il quitta la fenêtre et jeta un coup d’œil au miroir de la table de toilette. Il vit la moitié supérieure de la chambre noyée d’ombre à cause de l’abat-jour de la lampe et son propre visage émacié et barbu, qui lui parut celui d’un étranger, si déplaisant qu’il détourna son regard. Il alla s’étendre sur le canapé, inconsciemment rempli d’une attente anxieuse. Et pourtant, en même temps, il répugnait à rencontrer Thea. Il ne pouvait supporter l’idée d’être avec elle dans la même pièce. Quelque chose en lui s’était révolté contre elle depuis la mort de Lotte, quelque chose avait explosé, même si ce n’était pas apparent de l’extérieur et qu’il en fût à peine conscient lui-même. Incapable de réfléchir lucidement dans son abrutissement actuel, il ne pensait pas à Thea mais chaque fois que son image lui traversait l’esprit, une fureur animale s’allumait en lui, accélérait sa respiration et faisait battre follement son cœur. Tout son être s’insurgeait contre elle. Et, quoiqu’il ne la jugeât pas en termes lucides et rationnels, il savait intuitivement qu’il n’avait pas besoin de preuves, qu’elle était la seule responsable de son malheur, responsable de la mort de l’enfant, responsable de la mort de Lotte et de tout le reste. Et, soudain, il avait senti que quelque chose allait se produire entre eux dans un proche avenir, qu’aucune force au monde ne pourrait l’arrêter, et il attendait. Sans savoir ce qu’il attendait, il attendait.

Épuisé et harassé par les épreuves des derniers jours, il ne pouvait plus remuer un muscle, mais il ne pouvait pas davantage supporter de rester au lit. Il sauta à bas du canapé et se mit à faire les cent pas dans la chambre. Soudain, il lui sembla étouffer, il ouvrit grand la fenêtre, laissant pénétrer à l’intérieur l’air froid et humide. En se penchant, il s’aperçut que la pluie avait cessé, ce qui apaisa un peu sa détresse. L’oreille tendue vers la nuit, il écouta les rumeurs de la ville comme on écoute la mer dans un coquillage, puis referma la fenêtre. Il s’assit près de la table et prit dans le tiroir du papier, une plume et de l’encre. L’idée lui vint d’écrire une lettre à Lotte où il lui expliquerait tout en détail. Déjà quelques phrases se formaient dans sa tête, mais aussitôt il se rendit compte de sa folie et, terrifié, il se leva d’un bond. Fébrilement, il s’apprêta à enfiler son manteau.

À ce moment, il entendit s’ouvrir la porte du vestibule et reconnut la voix de Thea qui disait : « Attendez que j’allume pour vous montrer le chemin ! » Et, aussitôt après, elle apparut : « Ah ! Tu es là ! J’amène un invité. »

Gurdweil ôta son manteau tandis que sa femme faisait entrer Franzl Heidelberger, lequel extirpa immédiatement de ses poches deux bouteilles emballées de papier de soie crème, les posa lourdement sur la table et dit à Gurdweil qui, ébahi, planté au milieu de la chambre, n’en croyait pas ses yeux :

« Eh bien, Herr Doktor, je suis ravi de venir vous voir dans votre palais. » Et il ajouta, en manière d’excuse : « Madame la baronne m’a rencontré et j’ai profité, si je puis dire, de l’occasion ! » Et il tortilla sa moustache avec un sourire significatif.

« Pourquoi restes-tu planté comme un piquet ? gronda Thea en enlevant son manteau et son chapeau. Accroche le manteau de Herr Heidelberger ! Le poêle est-il allumé ? Apporte des verres ! Et fais chauffer le café ! » L’invité, qui était sans doute un peu éméché, s’affala sur une chaise près de la table et approuva Thea en ricanant.

« Madame la baronne a raison. Nous voulons nous rincer un peu le gosier. On a ramené de la bonne camelote, hi hi hi ! »

Gurdweil apporta de grands verres et les posa sur la table. Il regrettait de ne pas être sorti plus tôt. Maintenant il avait raté sa chance.

« Nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps, Herr Doktor, remarqua l’invité. Vous avez oublié votre ami, n’est-ce pas ? Et Gustl qui demande de vos nouvelles nuit et jour !

– J’ai beaucoup à faire, marmonna Gurdweil d’un ton rogue.

– Mais quand même ! Je dis toujours : un ami est un ami ! Vous n’avez pas d’excuses ! »

Thea déballa sur la table le paquet qu’elle avait apporté. Il contenait une boîte de sardines, des concombres marinés, un saucisson et des petits pains.

« Apporte le tire-bouchon ! ordonna Thea à son mari.

– Inutile, intervint Heidelberger. J’ai un canif avec un tire-bouchon. »

Et il entreprit de déboucher les deux bouteilles : une de cognac « trois étoiles » et une de bordeaux blanc dont l’étiquette poussiéreuse qu’il montra triomphalement à Gurdweil indiquait un cru de l’année 1905 :

« Vous voyez, vieux de vingt ans : il doit être excellent ! »

Thea se versa du cognac et servit aussi son mari.

« Bois, idiot ! » gronda-t-elle.

Gurdweil refusa, prétextant un malaise, mais contraint et forcé, il avala une gorgée au goût de médicament amer, et il reposa le verre, toujours debout comme quelqu’un de pressé. Thea et Heidelberger burent d’un trait leurs verres à moitié remplis.

« Pas mauvais ! » dit Thea en dégustant un morceau de saucisson. Et à son mari : « Et le café, où est-il ? Va immédiatement le préparer ! Fais-en du fort ! »

Gurdweil s’exécuta. Il revint peu après de la cuisine avec la cafetière qu’il posa sur la table. Il tenta d’aller se réfugier sur le canapé, mais sa femme ne l’entendait pas ainsi :

« Assieds-toi là ! Avec nous ! Et bois ! » Elle indiqua son verre du menton.

« Je boirai plus… plus tard, bégaya Gurdweil.

– Vous n’allez pas nous vexer, Herr Gurdweil, dit Heidelberger. Quel dommage que Gustl ne soit pas là ! Si elle savait, elle viendrait ici en courant à quatre pattes ; et nous ferions un joli quatuor ! C’est une grande admiratrice du Herr Doktor, ha ha ha !

– Et Lotte ? demanda soudain Thea, qui se confectionnait un sandwich. Elle ne te plaît déjà plus ? Ou est-ce une histoire d’amour malheureuse ? »

Le sang monta à la tête de Gurdweil. D’une voix calme mais ferme il dit :

« Laisse-la en paix ! Je t’interdis de parler d’elle !

– Et pourquoi donc, mon joli ? Si elle a été idiote, elle n’a eu que ce qu’elle méritait. Pourquoi me regardes-tu avec ces yeux de veau, comme si tu voulais m’avaler vivante ? Tu peux aller la rejoindre, si tu veux ! Le monde continuera à tourner sans vous deux ! Si ça la rend heureuse, imagine à quel point moi je le serai !

– Tu n’as pas… Il vaudrait mieux que tu…, bredouilla Gurdweil tremblant sans terminer sa phrase.

– Comment ? Comment ? Parle plus clairement et cesse de bêler ! À la vôtre, Herr Heidelberger ! À la santé des bien-portants et des braves ! »

Gurdweil baissa la tête sans rien dire.

« Servez-vous, Herr Heidelberger ! » Elle poussa vers lui le saucisson et les petits pains.

L’invité se laissa faire. Il avala une bonne rasade de cognac qu’il fit suivre des nourritures offertes.

« Herr Doktor a l’air un peu maussade. C’est dommage ! Je dis toujours : si vous voulez être tristes, ne comptez pas sur moi. Car l’homme n’est pas une brute ! Et voilà tout ! » Et puis : « Tenez, buvez un coup et vous vous sentirez mieux ! » Il donna une tape sur l’épaule de Gurdweil. « Prenez madame la baronne, par exemple, elle peut donner la leçon à bien des hommes ! Et ce n’est qu’une femme ! »

Il versa le vin. Gurdweil y goûta aussi, pour ne pas provoquer sa femme. Il aurait souhaité être très loin d’ici, n’importe où, pourvu que ce ne fût pas avec ces deux personnes à moitié ivres, qui conspiraient contre lui. Il était presque minuit. Empourprés, les visages de Thea et de Heidelberger donnaient de leur peau l’impression d’une fine pellicule collée artificiellement qu’ils frottaient de temps à autre d’une main comme pour l’empêcher de tomber. Gurdweil alla s’asseoir sur le canapé en face d’eux, tandis qu’ils continuaient à boire, à manger, à jacasser et à rire à tout propos. La chambre baignait dans la fumée. Thea remarqua qu’on étouffait mais n’autorisa pas son mari à ouvrir la fenêtre. Elle se leva, enleva son chemisier, et resta en combinaison, les bras et les épaules nues.

« Vous êtes bel homme, Herr Heidelberger, ah ah ah ! » s’écria-t-elle en s’asseyant sur les genoux du susdit et en se mettant à lui frisotter la moustache.

Gurdweil eut l’impression d’avoir reçu un énorme coup dans le dos. Quelque chose de noir tournoya devant ses yeux dont il espéra un instant qu’ils l’avaient trompé, mais non ! Thea – sa femme – était vraiment assise sur les genoux de Heidelberger ! Il se leva d’un bond.

« Que se passe-t-il, Rudolf ?

– J… je pense… la chaleur… Nous devrions ouvrir la fenêtre…

– Non, inutile !

– Il est tard…

– Et alors ? Rien ne presse ! Verse-nous un coup, et vite !

– Pourquoi ? Tu as déjà trop bu…

– Verse, puisque je te le dis, idiot ! »

Il prit la bouteille et versa le vin.

« Encore ! Remplis à ras bord ! Encore un peu, voilà ! Maintenant, apporte les verres ici ! À votre santé, mon cher ! » dit-elle à Heidelberger avec un gros rire.

Gurdweil s’approcha de la fenêtre, inspecta la rue déserte, glacée de silence, les vitres sombres de l’hôtel d’en face mais il ne put tourner davantage le dos à ce qui se passait dans la chambre. Il fit volte-face et vit les bras nus de sa femme se nouer autour du cou de Heidelberger qui souriait d’un sourire d’ivrogne. Il voulut crier, crier silencieusement, faire quelque chose pour les séparer, mais ses membres, comme dans le pire cauchemar, refusèrent de lui obéir. Il demeura debout, désemparé, incapable de détourner les yeux. La scène lui causait une souffrance inimaginable, mais comportait cependant, comme le noyau d’un fruit mûr, un certain élément de plaisir pervers. Il vit Thea coller sa bouche sur celle de Heidelberger et lui donner un long baiser. Puis elle glissa de ses genoux. Gurdweil alla à la table de toilette, trempa son mouchoir dans la bassine d’eau et s’épongea le visage.

Heidelberger se leva lourdement.

« Il doit se faire tard. Il faut que je parte.

– Pourquoi ? Au contraire, restez avec nous. Vous pourrez vous coucher immédiatement si vous êtes fatigué, dit Thea.

– Mais il n’y a pas de place pour moi ici ! Et le Herr Doktor…

– Il dormira sur le canapé, comme d’habitude. » Et d’une voix impérative, elle commanda : « Herr Doktor, prépare le lit de Herr Heidelberger ! Tout de suite ! »

Et Gurdweil obéit. Il entassa sa literie sur le canapé et prépara le lit de sa femme, tandis qu’elle se lavait le visage comme elle le faisait toujours avant de se coucher.

L’invité demanda à Gurdweil où se trouvait le petit coin.

« Va lui montrer ! ordonna Thea qui avait déjà surmonté les effets de l’alcool. Prends la lampe – non, attends ! des allumettes feront l’affaire ! »

Gurdweil conduisit Heidelberger dans le corridor et attendit. Il éprouva soudain une envie folle de l’enfermer là, pour qu’il ne puisse plus sortir… Inconsciemment, il fourra sa main dans la poche de son pantalon et tâta quelque chose de dur qu’il ne reconnut pas au premier instant. Un objet allongé. Ni sa pipe ni un crayon, à en juger par l’épaisseur – et il brûlait de savoir exactement ce que c’était. Tout à coup, il se souvint ! Un canif avec un manche de corne brune acheté quelques semaines auparavant. Il le serra nerveusement entre ses doigts. Un lien entre ce couteau et une idée informe lui traversa l’esprit comme un éclair, aussitôt filtré par une sorte d’écran lui laissant le vague regret de rater une indication importante. Lorsque les deux hommes retournèrent dans la chambre, Thea avait terminé sa toilette et arpentait la chambre vêtue de sa combinaison verte, une cigarette aux lèvres.

« Posez donc vos vêtements là, sur cette chaise », dit-elle à Heidelberger.

Celui-ci se déshabilla lentement et se mit au lit, un sourire d’ivrogne plaqué sur son visage boursouflé.

Gurdweil se laissa tomber sur le canapé.

« Tu ne te couches pas ? » demanda sa femme, mais elle n’obtint pas de réponse. Il demeura assis sans bouger, la pile de draps à sa gauche, le regard lointain. Une seule idée lui obsédait l’esprit : « Dans un instant, quelque chose va arriver, quelque chose va arriver… » Sur la table gisaient les bouteilles vides, les verres, la cafetière, des reliefs de nourriture ; sur un coin de la table du côté de Gurdweil, la boîte de sardines vide attira son attention comme si elle symbolisait quelque chose. L’air était saturé de fumée de cigarettes et d’aigreurs d’haleines. « Il dort déjà et alors… » Gurdweil souhaitait tantôt qu’il dorme, tantôt qu’il ne dorme pas, afin que arrive ce qui devait arriver. Inconsciemment, il prévoyait les gestes de Thea comme s’il les guidait. La regardant de biais, bien qu’elle fût en face de lui de l’autre côté de la table, il vit qu’elle enlevait sa combinaison et la suspendait au dos de la chaise ; puis elle défit son soutien-gorge, prit ses seins à deux mains en lorgnant vers le lit, et les libéra avec un sourire vicieux. Gurdweil observait la scène de loin, comme si elle se déroulait dans la maison d’en face ; il la voyait clairement, mais en même temps c’était comme si la largeur de la rue d’une fenêtre à l’autre l’empêchait d’intervenir. Thea resta un moment entièrement nue. Elle avala encore le fond d’un verre de vin, puis aspira une dernière bouffée d’un mégot qu’elle ramassa sur la table, l’écrasa dans le cendrier – tout cela, nue. Ses mouvements semblaient tenir de la routine. Elle prit sa chemise de nuit préparée sur le lit, une chemise de nuit orange qui sortait de la blanchisserie, et l’enfila. Elle jeta un coup d’œil en coin à Gurdweil, avec ce même sourire diabolique qui aurait pu à lui seul pousser un homme au meurtre, fit un pas vers la table, se baissa et souffla la lampe. La flamme s’étira, irisa l’air, puis mourut. Ils devinrent instantanément aveugles. Un frisson traversa l’homme assis sur le canapé, mais il demeura immobile, pétrifié. Le silence se démultiplia, dans lequel on entendit un frottement de pieds nus pareil à une souris qui détale, un léger grincement du sommier à peine perceptible, plus proche de l’idée abstraite d’un bruit que d’un bruit réel, un petit bruissement, un changement de position dans le lit, frémissements inaudibles que l’oreille de Gurdweil capta néanmoins distinctement avant une fraction de seconde de silence dans lequel s’inséra, comme dans un cadre vide, le sifflement lointain d’une locomotive. Gurdweil avait l’impression d’être emprisonné dans un moule de fer coulé à ses mesures. Les battements de son cœur se répercutaient dans tous ses membres, ses bras, ses jambes, son crâne-cœur, prêt semblait-il, à disparaître à jamais au fond de la nuit dans un roulement sourd de tonnerre. Puis son oreille capta encore un son étouffé venu du lit. Quelque chose d’étrange et de mystérieux, d’aussi accablant et terrifiant que la mort, envahit la chambre, créa un mouvement qui dura une éternité et refusa de cesser. Une main invisible draina soudain de sa moelle vitale l’homme assis sur le canapé dont le corps se fit soudain léger, léger comme si, gonflé d’air, il s’envolait pour aller se fondre dans l’atmosphère. Son cœur s’arrêta. Il perdit l’équilibre et s’effondra en arrière sur le canapé.

Il ne sut pas combien de temps il demeura ainsi. Peut-être un instant, peut-être une journée entière. En tout cas, lorsqu’il reprit ses esprits, il s’aperçut qu’il faisait encore nuit, une nuit noire et silencieuse. Puis, lorsque son ouïe s’aiguisa, il entendit un souffle imperceptible en provenance du lit. Oui, se dit-il pour se confirmer qu’il était réveillé, c’est maintenant la nuit et Thea dort. Il était couché sur le dos à l’endroit exact où il était tombé, les jambes pendantes étrangement lourdes et difficiles à remuer. Il surmonta son épuisement et se redressa. Dès qu’il fut assis, l’horreur de la scène dont il avait été témoin s’abattit sur lui. Pour avoir la certitude qu’il ne rêvait pas, il se leva péniblement, se dirigea vers le lit et se pencha. Après avoir scruté l’obscurité un moment, il distingua la tête de Thea du côté de la fenêtre et, près d’elle, une deuxième tête au visage moustachu tourné vers le plafond : celui de Franzl Heidelberger. Il n’y avait plus de doute : tout était vrai ! Horrifié, Gurdweil battit en retraite, décrocha machinalement son manteau et son chapeau de la patère et prit ses jambes à son cou.

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