La Vie conjugale
Chapitre 33
33
Après une nuit d’insomnie et de cauchemars, Gurdweil passa la journée du lendemain à chercher frénétiquement Lotte. Il entra plusieurs fois au Herrenhof et se rendit à deux reprises jusque devant chez elle, mais chaque fois quelque chose le retint de monter. Il ne rencontra même pas un de ses amis, comme si tous s’étaient mis d’accord contre lui. Et le surlendemain – un jeudi, poignardé d’une pluie acérée –, alors qu’il s’apprêtait à sortir du café, dans l’après-midi, il se heurta à Ulrich dans le vestibule.
« Arsenic !… bredouilla celui-ci d’une voix étouffée de veau qu’on égorge. Avant-hier soir !… »
Gurdweil sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. Il sut la réponse à sa question avant de l’avoir posée :
« Qui ? Qui ?
– Lotte ! On est arrivé trop tard pour la sauver… »
Gurdweil se retint au mur pour ne pas tomber. Ulrich, debout devant lui, la tête baissée, se transforma soudain en une motte de terre informe, sombre, immense, monstrueuse, qui cacha la lumière du jour. Tout devint noir. La nuit perdura – qui sait combien de temps ! Lorsque la lumière revint, Ulrich était toujours à la même place. C’est alors seulement que Gurdweil reçut le choc au visage comme une balle de fusil. Son cœur arraché à son corps tomba dans un abîme, ne laissant plus de lui qu’une enveloppe vide. Il vit Lotte allongée les yeux au plafond. Elle gisait là, entre lui et Ulrich, et ils ne pouvaient pas la faire bouger. Des gens entraient et sortaient, jetant furtivement des regards curieux vers ces deux hommes immobiles au milieu du vestibule. Rien n’avait plus d’importance puisque Lotte refusait de se lever. Gurdweil aurait voulu hurler, mais il n’avait plus de voix. Plus tard, Ulrich se réveilla, le prit par le bras et le traîna dans la rue. L’un à côté de l’autre, ils cheminèrent, silencieux et perdus, pendant une demi-heure, peut-être une heure, une heure et demie. La nuit qui commençait à avancer le long des rues dut céder devant les réverbères allumés juste à temps. Puis Gurdweil se retrouva seul dans l’une des anciennes ruelles sinueuses du centre de la ville. Ulrich n’était plus avec lui. Et il se souvint qu’en le quittant il lui avait annoncé que l’enterrement aurait lieu le lendemain à 10 heures au cimetière central. Très étrange. Qui diable allait-on enterrer ? Cet Ulrich avait parfois de singulières idées… Ah ! Maintenant il n’avait plus personne ! Cette terrible certitude le frappa avec la soudaineté de la foudre. Seul, il était seul au monde. Seul ! Il s’arrêta et regarda craintivement autour de lui. La ruelle, déserte, peu passante et bordée de très vieilles bâtisses, était mal éclairée. Affolé tout à coup par cet air d’abandon, Gurdweil recommença à marcher, presque à courir, jusqu’au bout de la ruelle et s’engagea dans une autre, tout aussi déserte, mais où il ralentit l’allure comme si le danger était passé. À vingt pas de lui, il y avait un homme avec un parapluie ouvert. Tiens, il pleuvait ! Gurdweil leva les yeux vers le ciel brumeux et quelques gouttes tombèrent sur son visage, lui procurant une sensation agréable. Sur une enseigne, dans la pénombre, il déchiffra le M initial d’un nom gravé en grandes lettres d’or et soudain jaillit devant lui une chambre illuminée avec un grand miroir qui reflétait une silhouette noire. Il entendit la voix de Lotte : « Tout est perdu ! Il reste avec elle !… » Mais ce n’était pas vrai… Il ne pouvait pas rester avec elle !… À Lotte il pouvait ouvrir son cœur : il la haïssait… ! Il était prêt à partir sur-le-champ !… L’Italie, quelle merveilleuse idée ! Pas besoin de préparatifs !… À condition qu’elle ne reste plus allongée comme ça, avec les yeux au plafond ! Parce qu’il ne pouvait simplement plus le supporter !
Il pleuvait un peu plus fort et Gurdweil releva machinalement le col de son manteau. Il déboucha dans le Schottenring, traversa la rue et longea la grille du Rathaus Park. Un tram fit retentit sa sonnette et s’arrêta ; des gens se hâtèrent de monter et le tram repartit dans un fracas de clochettes. Les sens de Gurdweil n’enregistraient plus rien. Sous les réverbères, les trottoirs brillaient d’un éclat humide orange foncé. Près du parapet du pont, sous lequel luisaient les rails du métro, il s’arrêta un instant, jeta un coup d’œil en contrebas sans rien voir et reprit immédiatement sa marche. Il ne se rendit pas tout de suite compte qu’il était arrivé dans la grande avenue, un peu escarpée, du troisième arrondissement : la Landstrasse. Il passa devant de grands entrepôts dont quelques-uns étaient encore ouverts mais la lumière vive de cette grande avenue semblait l’irriter car il se réfugia dans la première ruelle venue.
Elle ne l’avait pas écouté, lorsqu’il lui avait dit que ses sandales tressées n’étaient pas pratiques et qu’elle prendrait froid en cas de pluie… Et maintenant… Que pouvait-on lui reprocher à lui ? Il faudrait qu’il lui écrive une lettre puisqu’il ne pouvait pas aller lui rendre visite et avoir une franche explication avec elle. Mais elle était morte, morte ! La réalité de cette vérité le frappa avec une telle force qu’il en eut la respiration coupée. Il pressa sa main sur sa poitrine. Il dut faire appel à ses ultimes forces pour rester debout, tant le sol l’attirait irrésistiblement. Et demain à 10 heures, demain à 10 heures, elle serait enterrée ! Ah ! Qu’avait-il fait ! Qu’avait-il fait !… Si seulement il pouvait réparer ! Il aurait donné n’importe quoi, maintenant, il aurait donné sa vie pour défaire ce qui avait été fait, pour tout effacer ! Une rage bestiale, aveugle envers Thea l’envahit et il serra les poings. C’était sa faute ! Entièrement sa faute ! Gurdweil pensa perdre la raison de fureur impuissante. Pourquoi Lotte avait-elle fait ça, pourquoi ? se lamenta-t-il à haute voix. Elle aurait dû attendre encore un peu ! Avec le temps les choses se seraient arrangées. Lui-même ne voulait-il pas se libérer ? Il fallait lui donner un petit sursis !… Ce n’est pas brutalement, du jour au lendemain, qu’il pouvait se détacher ! Et désormais tout était inutile !
Il continuait de pleuvoir et Gurdweil errait de rue en rue, interrompant parfois sa marche pour réfléchir, puis repartant aussitôt. Il traversa sans les voir des rues où il n’avait jamais mis les pieds. À l’angle de l’une d’elles, il fut accosté par une jeune femme soucieuse de commencer sa soirée très tôt. Il la dévisagea d’un air absent sans comprendre ce qu’elle voulait et puis lui tourna le dos. Il ne comprit qu’après s’être éloigné d’une centaine de mètres. Il fut surpris que quiconque puisse le prendre pour un être vivant alors que pour lui tout était fini. Il était fatigué, mais il oubliait sa fatigue. Désormais il ne connaîtrait plus de repos. Poussé par un secret instinct de survie, il continuait à marcher : il fallait augmenter la distance entre lui et ce qui était arrivé, de façon à ne pas succomber sous le poids du terrible malheur et continuer à respirer un peu, mais la distance ne diminuait pas d’un iota. Même l’extrême épuisement physique n’émoussait pas la violence de la douleur.
Il était peut-être 8 heures et demie. La pluie avait cessé. L’air était incroyablement tiède pour la saison. Le lacis de rues de cette banlieue ressemblait à celui d’une ville provinciale morte. Gurdweil continuait à errer. Soudain, sans savoir comment il était arrivé là, il se trouva dans une grande salle, celle d’un restaurant, apparemment, où quelques clients dînaient. Aveuglé par la lumière vive, il scruta la pièce comme s’il cherchait quelqu’un, puis il s’affala à côté d’une table voisine de l’entrée, sans ôter son chapeau ni son manteau. Une serveuse vint prendre sa commande.
Ce qu’il désirait manger ? Gurdweil la regarda d’un air stupide. Il ne voulait rien. Il n’avait pas faim pour l’instant.
« Quelque chose à boire, alors ?
– Sûrement pas ! Surtout pas !
– Mais c’est un restaurant, monsieur, il faut que vous preniez quelque chose !
– Et si je n’ai pas faim ?
– Alors, vous êtes entré au mauvais endroit, ici on vient manger !
– Oui, vous avez raison, j’ai vraiment fait une erreur. » Il se leva et sortit devant la serveuse éberluée.
Il vagabonda encore dans les rues, les sens engourdis comme sous l’effet d’une drogue. Il n’avait nulle part où aller. Il n’avait que vaguement conscience de ses souffrances qui semblaient l’atteindre au travers d’un brouillard. De temps à autre, il sentait la nécessité urgente d’aller chez Lotte et de lui parler franchement… Il fallait qu’elle comprenne qu’il n’était pas fautif… Comment pouvait-elle le croire un seul instant ? Il n’avait pas su jusqu’où iraient les choses… Mais à présent qu’il se rendait compte de la gravité de la situation – manifestement, cela allait de soi –, il était tout à fait libre d’agir selon sa volonté… Et il disposait de plein de temps aussi… Il n’avait plus à s’occuper de Martin… Il pouvait partir en Italie ou n’importe où ailleurs… C’était à Lotte de choisir… Ne restait à régler que le problème des passeports et autres formalités… Il laisserait un mot à Thea… Ou peut-être rien du tout… L’important était que Lotte accepte d’attendre encore quelques jours… seulement quelques jours… et aussi qu’elle cesse de rester allongée de la sorte. Il la suppliait de ne plus le faire… Elle ne pouvait pas voyager allongée ainsi ; certainement elle comprendrait d’elle-même… En outre, elle avait des masses de choses à faire pour se préparer à ce départ.
Et Thea, est-ce qu’elle allait le regretter quand elle verrait que l’oiseau s’était envolé de la cage, ah ah ah !… Gurdweil s’arrêta une seconde pour rire tout haut. Il se trouvait sur Radetzkyplatz, mais n’en avait aucune idée. Il reprit sa marche et son monologue. Tout en gesticulant : « Quel parfait idiot cet Ulrich ! Croyait-il pouvoir me tromper ?… Ce n’est pas demain la veille. » Alors qu’il était le seul à savoir la vérité. Ils allaient tous être stupéfiés ! Tout d’un coup il aurait disparu ! « Où est Gurdweil ? Il est parti en Italie… ! Vraiment, quel malin, ce Gurdweil !… On l’a toujours su, qu’il avait quelque chose dans le ventre !… » Et vois-tu, ma chérie, j’ai aussi un peu d’argent à moi ! J’en ai reçu hier de ma sœur d’Amérique et j’attends d’ici quelques jours un chèque de mon éditeur. Peut-être même demain ! Cet argent suffira pour le voyage, ensuite on verra. Dommage que Martin ne puisse pas venir avec nous ! Le Dr Ostwald ne le permettra pas, j’en suis sûre… mais quelle importance !… Nous pourrons venir le voir de temps en temps… Ce n’est pas si loin, après tout…
Sans réfléchir, il entra dans un petit café et revint soudain à la réalité. Ah ! Qu’allait-il faire, qu’allait-il faire ? Il gémissait de désespoir. Il s’assit à une table, soutenant à deux mains sa tête douloureuse avec le même geste que Lotte lors de ce dernier après-midi.
« N’importe quoi ! dit-il au garçon venu prendre la commande.
– Café, bière ? »
Il fit un signe affirmatif de la tête, sans lever les yeux.
Le garçon revint avec un café. Gurdweil demeura longtemps dans sa position sans toucher à sa tasse. Minuit, l’heure de fermeture de ce genre de café, approchait. Le garçon vint présenter l’addition.
Gurdweil ressortit dans la nuit. Les rues étaient désertes. Il ne pleuvait pas mais les pavés étaient encore mouillés de la dernière averse. Gurdweil traversa le pont Sophia. Soudain il comprit que la situation était irréversible. Il sentit quelque chose en lui se précipiter avec une rapidité terrifiante dans un immense abîme. Aucune force au monde n’aurait pu l’arrêter. Et même s’il l’avait pu, l’aurait-il vraiment fait ? Il voyait vaguement se dessiner devant lui la fin de quelque chose dont il ignorait encore tout. Maintenant seulement il se rendait compte à quel point il avait besoin de Lotte, combien il lui était attaché. Sans qu’il le sache, elle avait été son dernier appui ; inconsciemment il s’était nourri d’elle, de sa présence. Et voilà que c’était la fin. Lotte n’était plus de ce monde, et rien n’avait plus d’importance, et lui non plus ne représentait plus rien. Il aurait voulu hurler aux quatre vents que Lotte était partie pour toujours.
Il traversa lentement le Praterstern, la tête rentrée dans les épaules. C’est par la force de l’habitude que ses pieds le traînèrent jusque chez lui. Dehors, il s’attarda une seconde comme pour réfléchir. Puis il sonna. Thea dormait déjà. La chambre était plongée dans l’obscurité. Gurdweil n’alluma pas. Il repoussa contre le mur les couvertures pliées et s’assit sur le canapé. Il demeura longtemps ainsi dans le noir. Puis il s’allongea sans faire son lit ni se déshabiller et sombra dans un sommeil lourd.
À 8 heures, Gurdweil ouvrit un œil et se redressa brusquement. La certitude de la mort de Lotte le frappa au cœur. En une seconde, il fut complètement réveillé, tout en ressentant une immense fatigue comme s’il n’avait pas dormi. À travers la fenêtre se découpait une journée brumeuse. Gurdweil se tourna vers le lit, et la vue de Thea, couchée calmement, les yeux ouverts, les mains entrelacées sous la tête, ranima en lui la terrible colère de la veille. Elle se leva, lui cria de préparer le petit déjeuner et alla faire sa toilette.
« Pourquoi restes-tu planté comme un piquet ? s’indigna-t-elle en voyant qu’il ne bougeait pas. Va faire le café ! »
Il alla dans la cuisine. Lorsqu’il revint avec le café, Thea était déjà habillée. Il posa la cafetière sur la table et repartit se laver.
« Eh bien, pourquoi ne le sers-tu pas ? »
Elle s’assit et attendit que Gurdweil mette le couvert, beurre les tartines et verse le café. Ce qu’il fit comme un automate, sans un mot et sans un regard à sa femme. Il but une gorgée de café debout et reposa sa tasse.
« Pourquoi ne le bois-tu pas ? s’écria Thea, irritée par son silence et son étrange comportement. Assieds-toi et prends ton café en être civilisé !
– Je n’en ai pas envie. Personne ne peut me forcer. Je n’en ai pas envie.
– Idiot ! »
Elle termina son petit déjeuner et partit. Un peu plus tard, Gurdweil sortit aussi. Il prit le tram et parvint au cimetière central un quart d’heure à l’avance. Aucun de ses amis n’était encore arrivé dans le vaste hall glacé dont les fenêtres donnaient sur une forêt de tombes. Il fallut attendre la fin d’un autre service funèbre qui rassemblait quelques personnes dans un coin. Soudain une vieille femme poussa une plainte déchirante et un jeune homme portant un crêpe noir à son chapeau et sur une manche la soutint comme si elle défaillait. Elle était la seule à pleurer et ses lamentations se mêlaient aux chants du chœur. Dans son état de torpeur, voisin de la folie, Gurdweil s’étonna brusquement de se trouver là, dans cette immense salle inconnue. Il s’appuya contre le mur et écouta la voix du chantre qui lui parut fausse, éraillée, irritante. Mais l’homme se tut enfin et les croque-morts en uniforme, avec leurs bicornes pareils à des barques renversées, se saisirent du cercueil et se mirent en route, entraînant derrière eux un long sillage humain.
Ulrich arriva, suivi immédiatement du Dr Astel. Ils restèrent debout près de Gurdweil sans dire un mot. Astel, le visage tiré et vieilli, paraissait avoir rapetissé. Gurdweil s’aperçut à travers un brouillard qu’il n’était pas rasé, et cette constatation lui fit une forte impression, car il ne l’avait jamais vu dans cet état. Il fallait un bien grand malheur, pensa-t-il, pour qu’il ait été empêché de se raser… Et il éprouva une grande pitié pour le Dr Astel.
Puis arrivèrent les parents de Lotte ; Gurdweil reconnut la mère, et d’autres personnes chargées de couronnes de fleurs blanches qui s’arrêtèrent non loin des trois amis, les yeux baissés à terre comme s’ils n’osaient pas se regarder. Personne ne parlait. La mère essuyait ses yeux sans arrêt, le corps secoué régulièrement de sanglots silencieux, tandis qu’un homme entre deux âges, à la moustache grise, caressait silencieusement son bras entrelacé au sien. C’est le père ! conclut Gurdweil. Il y avait un certain air de famille dans le visage… Mais seule une petite part de lui se préoccupait de ces banalités, le reste était absent. Ça dure longtemps, pensa-t-il, ils devraient se hâter un peu. À l’entrée du cercueil, la malheureuse mère se jeta dessus aux des cris étranglés de : « Lotte, Lotte ! » qui ressemblaient plutôt à une prière qu’à une lamentation. Le Dr Astel et Ulrich se rapprochèrent aussi du cercueil. Seul Gurdweil resta à sa place. Ils doivent avoir ici une pièce où ils les conservent… lui chuchota une voix intérieure. La question est de savoir s’il est vraiment nécessaire de les conserver… C’est la question !… À mon avis, c’est parfaitement inutile… Soudain il se tourna vers le mur, y appuya la tête et resta dans cette pose, le dos secoué de temps à autre, comme s’il avait froid, d’un frisson spasmodique. Le chantre éleva la voix et le chœur répondit. Les chants arrivaient de très loin aux oreilles de Gurdweil. Il ne tourna pas la tête, bien que ce chant prît soudain un certain sens pour lui, mais lequel ? Gurdweil se rappelait une autre cérémonie. Où ? Le chantre avait alors une voix plus claire. Mais où ? Ah oui ! C’était à Seitenstettengasse quand il s’était marié, avec un col de chemise raide comme la justice. Et maintenant, pourquoi chantait-il ? La mère de Lotte pleurait, c’était étrange. Elles aimaient toujours pleurer, les femmes, surtout quand l’officiant chantait. Lui-même n’y trouvait rien de triste. Et pourquoi Lotte ne le présentait-elle donc pas à son père ? Maintenant qu’il ne portait plus cette chemise ridicule, elle n’avait aucune raison d’avoir honte de lui… C’était pure étourderie de sa part, rien de méchant… Elle n’était pas méchante, Lotte… Mais soudain l’officiant avait cessé de chanter. Que lui arrivait-il donc, à présent ?
Gurdweil tourna la tête et vit que la salle était vide et que les deux dernières personnes en sortaient. Il sortit à son tour derrière elles. Il marchait à vingt pas du cortège, entre les deux rangées de pierres tombales, sur le gravier qui crissait tristement sous ses pieds. Il maintenait tout le temps la même distance comme si une invisible barrière le séparait des autres. Quelqu’un était sans doute mort, songea-t-il subitement. Peut-être était-ce vraiment Lotte puisqu’il ne l’avait pas vue depuis quelques jours. Néanmoins il était très étrange qu’elle fût morte !… On ne mourait pas ainsi, juste pour surprendre ses amis…
Le cortège s’immobilisa et Gurdweil avec lui, toujours à vingt pas derrière. De temps en temps, il jetait un regard furtif sur le groupe, en détournant aussitôt les yeux. Le ciel couvrait le cimetière comme un drap, un ciel duveteux et silencieux. Ça durait trop longtemps, pensa-t-il, il n’avait pas de temps à perdre… Il avait des choses urgentes à faire avant… avant un si long voyage… Il éprouva une folle envie de s’en aller, mais quelque chose le retint. Il s’assit sur une pierre tombale, mais n’y resta pas longtemps : le contact de la pierre froide à travers ses vêtements lui fit reprendre ses esprits un instant et il se leva d’un bond, horrifié. Lotte, Lotte, si proche de lui, et qui avait pleuré devant lui, tout récemment, Dieu sait pourquoi, peut-être était-elle vraiment morte ? Alors, maintenant avec qui irait-il en Italie ?… Non, il convenait de tout reconsidérer ! Il devrait décider plus tard si elle était morte ou pas. À présent il manquait trop de lucidité à cause du froid (il releva le col de son manteau). Quel silence ici… Un bon endroit pour un travail intellectuel, sauf ce froid… Les tombes n’étaient nullement gênantes. Il regarda la tombe voisine dont il lut l’inscription dorée en lettres latines : « Michael Schramek, né en 1881 et mort à la fleur de l’âge en 1921 » Lui était vraiment mort, ce Schramek ! Ici au moins il y avait une preuve !… C’était écrit noir sur blanc… Mais on ne pouvait pas toujours avoir cette certitude…
Au retour du cortège, il se cacha jusqu’à ce que tout le monde fût passé. Puis il se précipita vers la tombe fraîchement creusée, jeta un coup d’œil sur la butte de terre tapissée de fleurs et les deux pioches couvertes d’une boue chocolat, avant de courir rattraper le cortège qu’il suivit à une certaine distance, les épaules voûtées, les yeux vitreux et fixes pareils à ceux d’un aveugle.
Ses deux amis l’attendaient à la sortie de la salle. En le voyant s’approcher, le Dr Astel lui jeta un regard hagard, comme s’il interrogeait désespérément sa mémoire, et soudain il s’accrocha à son cou, hurlant comme un animal, un cri guttural ponctué de sanglots qui lui secouaient les épaules et semblaient venir droit de ses entrailles. Son chapeau tomba par terre, mais personne n’y prêta attention : Ulrich regardait ailleurs. Trouvant pour une raison quelconque la scène embarrassante, Gurdweil souhaitait que le Dr Astel s’arrêtât. Mais sa main ne cessait pourtant de caresser le dos de son ami comme s’il arrangeait un pli ou chassait une poussière de sa veste. Finalement, le Dr Astel cessa de pleurer. Ses épaules s’agitèrent d’un ou deux ultimes soubresauts. Puis il ramassa son chapeau et tous les trois se dirigèrent vers la station du tram numéro 71 sans dire un mot et sans se regarder. Ils demeurèrent silencieux durant tout le trajet jusqu’au terminus de Schwartzenbergplatz où ils se séparèrent.
La ville était subitement vide, déserte. Gurdweil n’y trouva rien à quoi attacher provisoirement ses pensées. Un creux lui tenaillait l’estomac, comme s’il avait jeûné plusieurs jours consécutifs. Au lieu de prendre un autre tram, il décida de marcher le long du Ring. Il avançait avec lenteur et prudence, comme s’il avait peur de tomber dans un trou invisible. Un froid aigu lui piquait le bout des doigts. Quelques flocons de neige flottaient dans l’air à hauteur d’homme. Un sourire énigmatique se dessina sur les lèvres de Gurdweil… Et si on découvrait qu’il était coupable de quelque chose, et si on l’accusait – mais qui pouvait le blâmer ?… N’était-il pas tout prêt à partir pour l’Italie ? D’autre part, qui pourrait prouver qu’il avait peur de… de Thea ? Il n’avait jamais eu peur d’elle et il n’avait certainement pas peur d’elle maintenant !… Non, la seule difficulté venait de Lotte, parce qu’elle était morte. Ce dernier mot qui s’était insinué en lui, pour ainsi dire par surprise, s’abattit soudain dans sa conscience comme la foudre et il pensa devenir fou de douleur. Il se mit à courir, tandis qu’en lui une voix hurlait à tue-tête : « Morte, morte, morte ! » Il ne voyait rien devant lui, n’apercevait pas les passants qui s’arrêtaient devant cet homme étrange dont le manteau ouvert flottait au vent. Il ne sentit rien quand il heurta quelqu’un qui le repoussa si fort qu’il faillit tomber à terre. Il ne voyait et ne sentait que Lotte, sa chère et bien-aimée Lotte, qui reposait récemment encore sur le canapé, et qui était maintenant morte, morte, partie pour toujours ! Il avait vu de ses propres yeux son enterrement ! Il avait vu Ulrich et le Dr Astel aussi ! Et les autres avaient vu aussi ! Ils pouvaient tous témoigner ! Elle était morte, car lui – il n’y avait plus aucun doute – n’avait pas voulu partir avec elle en Italie ! Et maintenant personne ne pouvait lui rendre la vie ! Il avait vu de ses propres yeux son enterrement au cimetière central non loin de la tombe de Schramek !
La neige tombait maintenant plus dru, en flocons fragiles. Le vent qui rageait peu avant avait cessé. Des tapis d’une neige aussi fine que farine se déroulaient sur les trottoirs, avec un sillon fangeux et humide en leur milieu. Gurdweil se trouvait maintenant en face de la coupole de l’Urania ; il traversa la rue sans regarder ni à droite ni à gauche et manqua se faire écraser par un tram dont il n’entendit pas l’avertisseur ; par miracle le chauffeur réussit à stopper au dernier moment. En un clin d’œil, un groupe humain l’encercla. Quelqu’un l’injuria. Sans comprendre pourquoi ces gens lui barraient le passage, Gurdweil jeta un regard hébété à la ronde. Un policier apparut devant lui avec un calepin et lui demanda son nom.
« Ce n’est pas ma faute, murmura Gurdweil. Vraiment ce n’est pas ma faute… Je suis prêt à partir. »
Des yeux, il appelait à l’aide les gens autour de lui.
« Votre nom, monsieur ? répéta sévèrement le représentant de la loi.
– Moi ? Gurdweil, bien entendu. Rudolf Gurdweil.
– Votre adresse ? »
Lorsqu’il eut noté tous ces détails dans son calepin, le policier jugea bon de l’avertir :
« Faites attention lorsque vous traversez la rue.
– Oui, vous avez raison ! » répondit Gurdweil et il continua son chemin.
Il était déjà 2 heures de l’après-midi lorsqu’il regagna sa chambre. Il se laissa tomber sur le canapé et se prit la tête dans les mains. Il resta longtemps ainsi prostré, avec son manteau et son chapeau. On aurait pu croire qu’il sommeillait. Mais il ne dormait pas. La chambre était froide et inhospitalière. La table du petit déjeuner était restée telle quelle, la tasse de Thea vide et la sienne encore pleine du café qu’il n’avait pas bu le matin et sur lequel s’était formé une peau de lait brunâtre. Gurdweil leva la tête et embrassa la chambre d’un regard perplexe : tout lui paraissait étrange et sans rapport avec lui, aussi bien le canapé sur lequel il était assis que le lit d’en face, le reste du mobilier de la chambre – tout. L’étonnant était qu’il n’éprouvât cette sensation que maintenant, après plus de deux ans. Il lui semblait qu’il était demeuré là, si longtemps, au milieu de ces vilains meubles, uniquement parce qu’il avait inconsciemment espéré quelque chose. Dehors, quelque part, se trouvait la raison qui avait justifié qu’il souffrît jusqu’à ce que l’occasion se présentât. Mais maintenant que… Non ! Il fut pris d’un immense dégoût pour tout ce qui l’entourait. Il se leva et alla vers la table. La tasse vide lui rappela soudain une foule de situations révoltantes dont Thea avait été la cause, le détail d’humiliations et d’innombrables insultes. Et dire que c’était pour ça qu’il avait détruit sa vie et qu’il était peut-être responsable de la mort d’une autre personne ! Comme à plusieurs reprises, au cours de ces derniers mois, il fut de nouveau envahi d’une rage aveugle envers Thea, une rage capable de tout, le type de rage aveugle que peut-être seule une femme peut éveiller. Il s’empara de la tasse et la jeta à terre de toutes ses forces. « Prends-ça ! » dit-il à haute voix, jubilant de voir les éclats de porcelaine s’éparpiller dans la chambre. Puis il se baissa pour les ramasser un par un et les poser sur la table. Le fracas de la tasse brisée vibrait encore dans ses oreilles. Il but machinalement une gorgée de café froid qu’il recracha aussitôt dans le pot de chambre. Il s’installa alors à la fenêtre et regarda un long moment les flocons de neige. Il se sentait complètement vide, comme une ruine abandonnée au sommet d’une montagne déserte. Rien au monde n’existait qui eût pour lui une valeur quelconque ou pût lui fournir un brin de réconfort. Autour de lui il n’y avait que désespoir, abandon et mort prochaine, et il était bizarre de voir un passant se hâter dans la rue comme s’il restait quoi que ce fût qui méritât cette précipitation.
Le crépuscule tombait et les flocons de neige devenaient de moins en moins visibles. Dans la chambre l’obscurité se transforma en une masse épaisse, engloutissant le canapé et tout ce qui l’entourait, à l’exception de la tasse de café et des éclats de porcelaine brisée qui brillaient sur la table. Gurdweil quitta la fenêtre et retourna s’asseoir sur le canapé, toujours coiffé de son chapeau. Il n’avait rien mangé de toute la journée et, quoiqu’il n’eût pas vraiment faim, quelque chose ne cessait de le ronger à l’intérieur, comme si une main invisible lui tordait les entrailles. Il pensa une seconde à se nourrir un peu, mais oublia aussitôt. Il retomba dans sa torpeur antérieure et demeura assis dans le noir, la tête affaissée sur la poitrine. Peut-être que Thea viendrait et voudrait manger, pensa-t-il vaguement, elle se fâcherait et l’injurierait, mais désormais ça lui était égal. Il s’en irait… Il n’avait plus rien à faire ici maintenant. Il s’en irait demain, ou après-demain ou un autre jour. Si seulement il avait su où aller ! Il ne connaissait personne au monde qui pût l’héberger. Mais quelle importance ! Il y avait une chose qu’il devait faire avant de partir, c’était clair. Dommage qu’il l’ait oubliée. Sa tête était si lourde, il ne pouvait même pas en tirer une seule idée. Les cris du Dr Astel avaient été si désagréables… si inattendus, et sans raison ! Ah non ! Ce n’était pas vrai ! Il devait y avoir une raison, après tout ! Lui personnellement avait très bien su cette raison, comment avait-il pu l’oublier si vite ? Sa mémoire s’était affaiblie ces derniers temps… Auparavant il avait une bonne mémoire, comme celle de… de qui ? Ah oui ! Comme celle du Dr Kreindel qui connaissait toutes ces citations par cœur… Gurdweil sourit dans le noir. Heureusement qu’il n’était plus forcé de travailler chez lui. Pour lui, il fallait avoir la mémoire d’un disque de gramophone, sinon on ne valait pas un clou… Eh bien, enfin, grâce à Dieu, il partait bientôt pour l’Italie et il n’avait plus besoin du Dr Kreindel… Mais il était bien étrange qu’il faille autant de temps à Lotte. C’était dur pour lui d’attendre si longtemps, mais… enfin tant pis… Entre-temps pourquoi ne ferait-il pas ses valises ?…
Il se leva pour allumer la lampe, puis il prit sur le haut de l’armoire sa valise recouverte d’une épaisse couche de poussière, la nettoya avec une chemise sale, l’ouvrit et, mettant de côté ses manuscrits emballés de papier journal jauni, il y jeta pêle-mêle ses sous-vêtements, ses cols. Soudain il s’arrêta et laissa tomber la chemise qu’il tenait. Il se redressa et se prit la tête à deux mains. « Qu’est-ce que tu fais ? gémit-il, c’est de la pure folie ! »
La porte s’ouvrit alors sans bruit et la logeuse entra. Elle s’approcha, la jambe traînante, et regarda tour à tour Gurdweil et la valise ouverte sur le plancher.
« Vous pensez partir, Herr Gurdweil ? »
Gurdweil la regarda, ahuri. Après un moment, il murmura, se parlant à lui-même :
« Oui, oui, je pars… tout à l’heure… Pas tout de suite… Je peux encore remettre ça à plus tard… En fait, je dois le remettre à plus tard… »
Et, comme pour confirmer ses dires, il se baissa et ferma la valise pleine de linge, grimpa sur la chaise et la remit sur l’armoire.
« Voyager par un froid pareil, Herr Gurdweil ! » s’exclama la vieille.
Gurdweil parut ne pas entendre. Fatigué, il s’affala sur la chaise.
« Vous êtes malheureux, Herr Gurdweil. N’importe qui peut le voir. Je pense beaucoup à vous. Je pense toujours à vous. Psss ! Quel froid, j’étais en train de me dire, et j’ai justement un peu de café chaud. Voulez-vous une tasse de café chaud ? »
Gurdweil n’entendit pas un mot de ce qu’elle racontait. Il inclina la tête en réponse apparemment à une question qu’il se posait à lui-même, ce que Frau Fisher interpréta comme un consentement. Elle sortit et revint avec un café fumant. Gurdweil but machinalement, à petites gorgées, jusqu’à la dernière goutte, surveillé par la vieille dame comme on surveille un enfant ou un malade. Puis la logeuse quitta la chambre en emmenant les fragments de la tasse brisée. Il demeura un moment assis avec son manteau et son chapeau. Finalement il se leva, souffla la lampe et descendit dans la rue. Il était environ 6 heures. Une mince pellicule de neige recouvrait le pavé. Il faisait froid, mais la neige avait cessé de tomber. Gurdweil pressait le pas comme s’il se hâtait à un rendez-vous. Quand il atteignit le Praterstern, il s’arrêta à la station du tram. Une force invisible l’attirait, à son insu, dans une certaine direction, et il monta dans la première voiture qui arrivait. Il se serra dans un coin, la tête tassée sur les épaules, le col de son manteau relevé. Son visage dissimulé par le chapeau était flétri, creusé par une mince barbe de deux jours ; ses yeux vitreux étaient fixés sur les pieds du passager d’en face. Les nerfs tendus, il écoutait le tram glisser sur les rails, attentif au plus léger cahot, aux coups de sifflet répétés du receveur. Pour tromper le temps, il compta les arrêts : au septième, il leva les yeux, au prix d’un effort considérable, reconnut Schwartzenbergplatz. Il descendit et s’achemina spontanément vers l’arrêt de la ligne numéro 76. Il n’eut pas à attendre, mais le trajet dura longtemps. Les voyageurs descendirent un à un : on arrivait à la limite de la banlieue et personne n’avait besoin d’aller plus loin. Roulant et tanguant violemment, le tram filait maintenant dans un grondement assourdissant, sans que Gurdweil se rende compte qu’il était le dernier passager. Finalement le tram stoppa en faisant trembler toutes ses vitres. « Terminus ! » cria le chauffeur. Gurdweil bondit de son siège et sortit sur un terrain vague, à peine éclairé par de rares réverbères. Il demeura un instant indécis sur la direction à prendre, avant de continuer droit dans celle du tramway. On ne voyait âme qui vive alentour. Les rafales d’un vent glacial répandaient une fine poussière de neige. De loin arrivait la clameur floue de la ville ; plus près, le tram grinça deux ou trois fois et disparut. On n’entendit plus que le silence qui semblait avoir son bruit particulier. Gurdweil traversa le terrain vague, en oscillant comme le tramway tout à l’heure. Au bout d’une centaine de mètres, il se trouva à l’entrée du cimetière central… La grille était fermée et un mur de pierres supérieur à la taille d’un homme cernait le cimetière : une grande cité tranquille, où logeaient de nombreuses générations endormies. Un unique réverbère éclairait faiblement le porche de l’entrée. Gurdweil essaya d’ouvrir la grille et le portillon attenant mais ils étaient verrouillés. Alors il se mit à faire les cent pas devant la grille avec le vague espoir qu’elle s’ouvrirait fatalement. Au loin, un chien hurlait par intermittences. Au bout de vingt minutes, Gurdweil décida de longer le mur dans l’espoir de trouver une autre entrée. Mais l’enceinte était interminable et il comprit très vite qu’il n’aurait pas la force d’en faire le tour ; il revint sur ses pas et attendit de nouveau devant le portail. Si jamais on lui avait demandé ce qu’il attendait là, il aurait eu du mal à répondre. Il ne savait même pas où il se trouvait. Il avait fait le chemin inconsciemment, dans un état voisin de l’hypnose. Tout ce qu’il savait, c’était qu’un terrible événement lui était arrivé ici dont les conséquences ne cessaient de ronger et de tenailler son âme. C’est ici, sur le lieu même de son malheur, qu’il lui restait peut-être une chance de réparer, d’effacer, de changer, de restaurer les choses dans leur état premier. Et il attendait que quelque chose arrive. Quelque chose qui devait incessamment arriver. Mais rien n’arriva. Il attendit une heure entière. En vain. Et soudain, comme pour la première fois, il fut poignardé par l’abominable certitude qu’on ne pouvait rien changer, ni maintenant ni dans le futur, que Lotte était vraiment morte et enterrée ici, ce matin, et que dès lors tout était irrévocablement perdu. Il fut pris d’une peur animale qui lui coupa la respiration. Il demeura un moment pétrifié, puis se mit à courir, à courir de toutes ses forces pour se réfugier dans la ville. Il trébucha, tomba, se releva et se remit à courir sans s’apercevoir qu’il avait dépassé la station du tram. Il ne s’arrêta qu’en atteignant les premières rues de la banlieue. Il jeta des regards affolés autour de lui pour voir s’il n’était pas poursuivi. Tout à coup, se rendant compte de la folie et de l’absurdité de sa course éperdue, il frissonna de peur, mais d’un autre genre de peur. Il eut peur de lui-même, peur d’être désormais à la merci du moindre vent, incapable de résister à aucun coup. Il ressentit une douleur aiguë à sa tête devenue de plomb. Il prit une poignée de neige et s’en frictionna le front. « Ah ! Je deviens fou », gémit-il en réduisant son allure à celle d’un promeneur. Il entra machinalement dans un petit restaurant, mangea un morceau, puis gagna l’arrêt de tram le plus proche et rentra chez lui.
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