La Vie conjugale
Chapitre 35
35
Le concierge lui ouvrit la porte et il s’élança comme un fou dans les rues désertes et froides. Une seule pensée l’obsédait : « Elle a osé me faire ça ! » Une horloge sonna 3 heures : « Il est déjà 3 heures et elle a osé me faire ça, à moi ! » Les carrioles d’éboueurs stationnées au coin de Heinestrasse et de Taborstrasse répandaient une odeur nauséabonde. Gurdweil passa devant elles sans même s’en rendre compte. Il traversa successivement Taborstrasse, puis l’Obere Augarten, courant, gesticulant et même parlant tout haut, avant de se planter devant le numéro 18 de Rembrandtstrasse, où vivait Ulrich. Ses jambes s’étaient arrêtées d’elles-mêmes à cet endroit, comme si elles cherchaient un refuge pour leur propriétaire. Gurdweil regarda avec curiosité l’immeuble qui lui parut familier, avant de se souvenir que c’était celui de son ami. Il se mit à aller et venir devant le porche de l’entrée comme s’il attendait quelqu’un. L’écho de ses pas résonnait dans la rue déserte. Des pensées cauchemardesques se ruèrent sur lui telles des bêtes sauvages, des pensées capables de rendre un homme fou. Tout ce qu’il avait enseveli à l’intérieur de lui-même depuis qu’il avait rencontré cette femme, tout ce qu’il avait toujours su au fond de son cœur et refoulé dans son inconscient jaillissait maintenant à la manière d’un torrent emportant des digues endommagées. Tout, tout était vrai ! Les signes ne mentaient pas : les allusions de ses amis, les commérages des gens – tout n’était que pure vérité ! Comme étaient vraies aussi les choses qu’il avait simplement devinées. Aucun espoir, désormais, de nier un seul détail. Gurdweil continuait à faire les cent pas devant le numéro 18 de Rembrandtstrasse et à soliloquer… Tous les hommes ! Avec n’importe qui ! Sans discrimination ! Dès la première rencontre ! Il vit défiler devant ses yeux une légion d’hommes, les uns entrevus au bras de Thea, les autres absolument inconnus – tous aussi immenses que des géants, tous souriant avec mépris en le montrant du doigt. Et le bébé – maintenant c’était clair comme le jour – n’était pas le sien, mais celui de son patron le Dr Ostwald ; Martin n’était pas son fils ! Et c’était elle la responsable de sa mort, elle seule ! Elle n’avait pas eu le comportement d’une mère ! Sans elle, le bébé serait en vie à cette heure ! Et c’était elle aussi qui avait tué Lotte ! Elle, elle seule ! Tout ce qu’il avait de plus cher au monde, elle l’avait tué ! Il buvait jusqu’à la lie la cruauté bestiale, gratuite et humiliante de leur vie commune. Elle avait miné son âme, détruit son existence, brisé sa vie ! Pourquoi ? Dans quel but ? Alors qu’il l’avait tellement aimée ! Et après tout cela, la voilà qui était couchée là-bas dans sa chambre à lui avec un étranger !
Et comme s’il ne se rendait compte qu’à présent de l’horreur de la situation, il fut pris brusquement d’un désespoir infini, mêlé d’une sorte d’étrange panique qui le poussa à s’enfuir à toutes jambes, trop terrifié pour regarder derrière lui. Il traversa le pont de l’Augarten, tourna à droite du commissariat de police où, dans son affolement, il pensa entrer et demander protection mais se ravisa aussitôt. « Pas la police ! » dit-il à haute voix en reprenant sa course. À l’entrée d’une petite rue, il aperçut l’enseigne éclairée d’un hôtel et il lui vint à l’idée qu’il pourrait y trouver refuge. Il s’approcha et pressa très fort sur la sonnette.
Peu après, un garçon d’hôtel à moitié endormi le faisait entrer dans une petite chambre au deuxième étage. Le poêle de fonte, dans une encoignure, n’était pas allumé. Gurdweil s’assit sur le lit et y resta cloué un long moment. Il devait être 5 heures quand il se releva brusquement, d’un air décidé et grave, repoussa l’édredon bleu et blanc et inspecta minutieusement le drap. Le drap lui parut relativement propre, mais, lorsqu’il eut terminé son inspection, Gurdweil s’aperçut qu’il avait oublié ce qu’il cherchait et il se rassit. Un grincement étouffé dans la chambre voisine le fit sursauter et jeter des regards affolés autour de lui, sans rien découvrir de suspect. Il se remit debout, s’approcha de l’armoire et l’ouvrit. Elle était vide et dégageait une odeur de renfermé et de parfum bon marché, le parfum typique des femmes faciles. Il regretta un instant être entré ici. Il ramassa un morceau de vieux journal jauni qui tapissait le plancher de l’armoire, referma la porte et se mit à le lire. En découvrant qu’il s’agissait d’un journal vieux de plusieurs mois, il le froissa et le jeta dans un coin. Tout à coup, le souvenir des événements de la nuit lui sauta littéralement au visage, et il se mit à tourner dans sa chambre comme un animal en cage. La pièce parut subitement vidée de tout l’oxygène qu’elle contenait, l’air était irrespirable et Gurdweil ouvrit en grand la fenêtre. Le froid lui fouetta le visage. L’envie de se précipiter chez lui pour agir l’étreignit. Il ne pouvait pas demeurer les bras croisés ! Que diable fabriquait-il ici ? Non pas qu’il sût exactement quoi faire, mais un vague pressentiment lui disait qu’il lui fallait être là où les choses pouvaient être réparées, là où quelque chose pouvait être changé. Il referma violemment la fenêtre et s’apprêta à quitter la chambre. Mais en passant devant le lit, il fut pris d’un malaise, d’une subite faiblesse qui lui paralysa les membres et le contraignit à s’asseoir. Il ne pouvait plus remuer un muscle. Il resta assis la tête baissée sur la poitrine, tassé sur lui-même, pareil à un pantin disloqué. Quelque chose bourdonnait, sifflait, bouillonnait dans son crâne. Il entendit distinctement derrière lui une voix dire avec malice : « Herr Doktor dormira sur le canapé, comme toujours ! » Et il se sentit mortellement insulté, furieux, blessé dans sa chair. Il aurait dû tourner la tête pour réagir, protester, crier à pleins poumons, frapper dans toutes les directions, mais son corps était de plomb. Un fouet aux lanières d’acier ne l’aurait pas fait bouger. Et la voix reprit, cette fois devant lui : « Ce n’est pas un homme !… Peut-on appeler cette insignifiante créature un homme ? Ce n’est rien d’autre qu’un idiot ! Regardez-le assis là-bas ! Je peux faire de lui ce que je veux sans qu’il ouvre la bouche ! Amusant, non ? » En proie à une insupportable torture, Gurdweil n’eut pourtant pas la force de faire un geste. Il connaissait bien cette voix. Une voix familière qui n’avait pas besoin de mots pour le blesser à mort, il ne la connaissait que trop bien ! Mais où et quand l’avait-il entendue ? Si seulement il avait su ! Puis une autre voix se fit entendre et, cette fois, il eut la certitude que c’était Lotte qui parlait. Il la vit même surgir dans le coin, entre l’armoire et la table de toilette, enveloppée de son kimono de soie bleue fleurie. Et elle dit : « Comment ? Non, tu ne le toucheras pas, tu ne lui feras rien ! Rien, entends-tu ? À partir de maintenant, il m’appartient à moi, à moi seule, et tu n’as rien à voir avec lui ! » C’était très bizarre. Ainsi il lui restait encore une issue, rien n’était perdu ! Ah ! Lotte, Lotte ! Sans elle, vers qui aurait-il pu se tourner désormais ? Mais Thea – soudain il sut, même sans la voir, que c’était elle – éclata d’un rire bruyant qui lui scia la chair. « Ah oui, il est à vous ? À vous ? Ne me faites pas rire ! Qui l’a épousé, vous ou moi ? Et qui lui a donné un enfant ? Et qui en a fait un homme ? Répondez si vous pouvez ! Demandez à Herr Heidelberger, il sait tout ! » Gurdweil frémit au nom de Heidelberger. Il eut peur que Thea ne raconte à Lotte une chose, une chose qu’il eût préféré qu’elle ne sache pas. Mais comment l’arrêter ? Et Thea continua à vociférer : « Vous croyez pouvoir arriver comme ça et me le prendre. C’est ce que vous voudriez, non ? Mais je suis encore vivante ! Et je vous répète – Heidelberger m’est témoin – que je ferai ce que je veux de lui ! Personne ne m’en empêchera ! Et surtout pas vous ! » Lotte s’avança d’un pas et supplia d’une voix étouffée par les larmes qui émut terriblement Gurdweil : « De grâce, ne soyez pas si cruelle ! N’avez-vous pas aussi un cœur de femme ? Je vous en supplie, rendez-lui sa liberté… En quoi avez-vous besoin de lui ? Prenez Herr Heidelberger à sa place – après tout, pour vous, ça ne fait aucune différence – et libérez-le. Je vous implore à genoux » – et Lotte se mit effectivement à genoux. « Laissez-le partir ! N’ayez pas le cœur si dur ! – Jamais ! Je ne vous le laisserai jamais ! Et je prendrai aussi Heidelberger ! J’aurai qui je veux, et vous, vous n’aurez rien ! Maintenant ça suffit ! Pourquoi êtes-vous encore vivante ? Vous n’avez rien à faire ici !… Pourquoi ne partez-vous pas ? Le monde se passera parfaitement de vous… ! N’est-ce pas, Herr Heidelberger ? Préparez-vous, nous allons en finir tout de suite ! » Gurdweil vit quelque chose briller près de Lotte agenouillée et il comprit aussitôt que c’était un couteau et que Thea se préparait à la tuer. Au prix d’un effort surhumain, il frappa de toutes ses forces du côté où Thea aurait dû se trouver, mais son poing ne rencontra que l’angle du lit et Lotte disparut.
Tout autour régnait le silence. Gurdweil se leva d’un bond, les phalanges endolories par le choc reçu sur le bois du lit. Il revit clairement la scène : il s’imagina entendre les voix. Son corps ruisselait de sueur froide et son cœur battait à rompre. Il était certain de ne pas avoir rêvé, d’avoir vu toute la scène les yeux bien ouverts et il redoutait de se rasseoir. Il était maintenant debout près du lit, à l’endroit précis où il s’était tenu un moment auparavant, mais face à la fenêtre, de peur de découvrir, s’il se retournait vers la porte, quelque chose d’abominablement terrifiant. Il demeura ainsi sans bouger un moment, avant d’oser faire le tour, centimètre après centimètre, du pied du lit qui coupait pratiquement en deux la minuscule pièce et d’aller s’asseoir de l’autre côté. « Non ! dit-il tout haut. Cette fois je reste sur mes gardes ! Je ne permettrai pas qu’on fasse du mal à Lotte ! » Le son de sa propre voix l’effraya et il se tut. Il fixa droit devant lui la fenêtre encastrée dans le mur comme un carré noir avec ses rideaux de méchant tissu verdâtre. Ce vert jure avec le rouge du papier peint, pensa-t-il. Il ne pouvait vraiment pas souffrir ce ton de vert… Et il s’étendit machinalement sur l’édredon, tel quel, sans ôter ni ses vêtements ni ses chaussures.
Quand il se réveilla, un jour laiteux pénétrait par la fenêtre. La lumière électrique, encore allumée, gênait celle du jour. Au début, il ne sut pas où il se trouvait, et il jeta un regard ahuri autour de la chambre. Puis la mémoire lui revint et il sauta à bas du lit. La terrible nuit était finie et il courut éteindre la lumière, comme si son geste allait en gommer le souvenir. Mais rien ne s’effaça. Tout demeura parfaitement clair, et même encore plus réel à la lumière du jour. Il avait le corps rompu et douloureux, mais c’est à peine s’il le sentait. Pris soudain d’une hâte folle, il n’avait plus une seule seconde à perdre. Il sortit sa montre qui indiquait 3 heures, l’approcha de son oreille et constata qu’elle s’était arrêtée. Il alla regarder par la fenêtre dans la petite rue avec ses deux épiceries fermées, l’une à côté de l’autre, mais fut incapable de deviner l’heure. Il prit son chapeau, tombé à terre pendant son sommeil, et, en passant devant le lavabo près de la porte, il surprit dans le miroir un visage étrange, pas rasé, échevelé, dans lequel s’enfonçaient deux yeux fiévreux. Ce visage ne lui disait rien, il lui était totalement indifférent, et il quitta la chambre.
En bas, l’horloge ronde de la réception indiquait 2 heures et demie. Cette horloge devait s’être arrêtée aussi, conclut Gurdweil. Il était inconcevable qu’il fût si tard ! Il surprit le regard stupéfait du réceptionniste et fut submergé d’embarras comme un criminel cachant son forfait.
« Quelle… heure est-il ?
– 2 heures et demie.
– 2 heures et demie de l’après-midi ?
– Oui, naturellement, répondit le garçon, très amusé.
– Mais les magasins… je veux dire, les épiceries d’en face sont encore fermées…
– Aujourd’hui, c’est dimanche. Hier, c’était samedi, ce qui veut dire qu’aujourd’hui nous sommes dimanche. Et dans la ville de Vienne les magasins sont fermés le dimanche. Nous sommes des sociaux-démocrates !
– Ah ! bien sûr ! Vous avez parfaitement raison, monsieur ! Dans ce cas, tout est clair !… »
Et, comme pour corriger l’impression défavorable qu’il pensait lui avoir faite, il tendit au garçon une pièce de dix groschen et, à son grand étonnement, il lui serra même la main avant de quitter précipitamment l’hôtel.
Il ne faisait pas très froid. De temps en temps, le soleil faisait une apparition inattendue entre les nuages. Les rues, en ce dimanche, étaient silencieuses, mortes. Gurdweil marchait vite, le temps pressait. La nuit écoulée se dressait encore devant ses yeux, comme un obstacle sur son chemin, cette nuit et beaucoup d’autres nuits et de jours qui l’avaient précédée… Rasant les murs, il poursuivit sa route. Devant l’église de Serviten Platz, il lui vint à l’idée qu’il devrait manger un peu, bien qu’il n’eût pas la moindre faim. Il s’arrêta et chercha du regard un endroit où se restaurer. Il inspecta avec soin chaque bâtiment un à un, comme si tout dépendait maintenant de ce choix. Sa vieille peur chronique des lieux élégants l’empêcha d’entrer dans le grand restaurant juste en face de lui. Enfin, il découvrit un bistrot ouvrier où il s’engouffra. Il n’y avait plus rien à manger. L’heure du déjeuner était passée et on ne servait plus de plats chauds. En revanche, s’il voulait bien patienter un peu, on pourrait lui préparer une omelette ou une chose de ce genre.
« Non, non », protesta Gurdweil. Il n’avait pas faim, inutile de se déranger pour lui. Il sortit et entra dans le café voisin.
Après quoi, il prit un tram dans Porzellangasse. Bien qu’il ne sût où aller, il voulait fuir la ville devenue étrangère et hostile. Il lui sembla que les gens le regardaient d’une manière particulière. Le tram l’emmena dans la banlieue de Nussdorf. Gurdweil avait le visage grave d’un homme qu’une affaire importante attend au bout de son voyage. Quand il arriva au terminus, il faisait déjà nuit. L’air avait fraîchi, une brise froide soufflait du Danube proche. Dès sa descente du tram, il prit pleinement conscience de sa détresse comme si c’était son malheur en personne qui l’accueillait. Un voile noir brouilla son regard et il faillit s’évanouir. Il s’adossa à un réverbère qu’on venait d’allumer. Il épongea avec son mouchoir la sueur froide qui perlait à son front, essuya ses yeux soudain privés de vision, et ses joues qu’une barbe de plusieurs jours bleuissait. Peu à peu, sa faiblesse momentanée s’effaça et ses forces revinrent comme si, disséminées provisoirement dans l’air, elles reprenaient leur place naturelle. Une détermination nouvelle l’envahissait, ramenant des profondeurs de son être une décision d’une importance cruciale dont la nature précise lui échappait à l’instant, mais qu’il sentait remuer en lui de manière palpable. Son poing se referma sur le mouchoir avec une telle force que ses ongles s’enfoncèrent dans la paume. Il remit le mouchoir dans sa poche, jeta un regard distrait à la pleine lune accrochée au ciel bleu sombre par un fil si ténu qu’elle semblait devoir tomber à tout moment, et il se remit résolument en marche. Sans le savoir, il prit la route qui l’éloignait de la ville, une route caillouteuse conduisant vers le village de Klosterneuburg, qui courait, d’un côté, au pied du Leopoldsberg et de l’autre, longeait le Danube et la voie ferrée. Il marchait vite. Il laissa derrière lui les dernières maisons isolées blotties au flanc de la montagne : de petites tavernes pleines d’animation en été et maintenant assoupies. Puis les maisons disparurent complètement et Gurdweil se retrouva seul. La lune demeura son unique et infatigable compagne, s’éclipsant un instant derrière la montagne pour resurgir tel un chien fidèle. Parfois une voiture rapide le dépassait dans un fracas de moteur et de klaxons, l’aveuglait de ses phares étincelants comme des feux de Bengale et le chassait sur le bas-côté de la route, laissant à sa traîne un nuage de vapeurs d’essence, et parfois aussi un train filait sur les rails le long de la route en direction de la ville ou à l’opposé, vers les minuscules villages éparpillés dans la campagne. Pendant un moment, on voyait une chaîne de carrés lumineux étinceler dans le noir, avec quelquefois une tête et des épaules d’homme se découpant sur un fond orange. Insensible à ce qui l’entourait, Gurdweil continuait à avancer rapidement.
Au bout de deux heures et demie, apparurent les premières maisons de Klosterneuburg. Gurdweil arriva sur la grand-place devant la gare et s’arrêta. Un instant, il crut être encore à Vienne, mais il hésita. La place et les bâtiments qui l’entouraient lui étaient complètement inconnus. Il ne se rappelait pas en avoir vu de pareils à Vienne. Comment savoir où il se trouvait ? Désemparé, il attendit un peu jusqu’à ce qu’il remarque enfin la gare et qu’il y porte ses pas.
Il n’y avait pas grand monde dans le hall minuscule ; quelques personnes faisaient la queue au guichet, d’autres étaient assises ou bien déambulaient. Gurdweil en déduisit qu’elles attendaient un train. Il inspecta le hall et découvrit un employé dans un coin. Il hésita avant de s’adresser à lui.
« Quand… quand le dernier train part-il ?
– Pour quelle direction ?
– P… pour… », bégaya Gurdweil.
L’employé lui jeta un regard soupçonneux.
« Où voulez-vous aller ?
– Moi ? Chez moi… à Vienne, naturellement. J’habite à Vienne et c’est donc là évidemment que je dois aller…
– Le dernier train part à 23 h 58 ! »
La réponse laconique de l’employé coupa court à l’interrogatoire de Gurdweil qui s’éloigna. En tout cas, il savait maintenant qu’il n’était pas à Vienne. Une merveilleuse idée lui passa par la tête : il alla au guichet acheter un billet pour Vienne. Puis il sortit du hall et lut à la lumière du réverbère : Klosterneuburg-Vienne. Franz-Josefs-Bahnhof. Ha ha ! s’écria triomphalement Gurdweil. Ainsi donc il était à Klosterneuburg ! Écrasé soudain de fatigue, il se laissa choir sur les marches de la gare. Il y resta prostré un moment, la tête entre les mains, les coudes collés aux genoux. Des bribes de pensées flottaient dans sa tête. Il devait rentrer à Vienne, c’est là où il vivait. Or il se trouvait à présent à Klosterneuburg où il ne vivait pas, où il était impensable qu’il vive… Lotte ne l’accompagnait pas… Quel dommage ! Si elle avait été là, ils auraient pu poursuivre leur voyage, puisqu’ils étaient déjà arrivés jusqu’ici… Il avait déjà pris son billet en plus… Si seulement sa tête n’avait pas commencé à faire si mal. Cette maudite tête devait toujours tout gâter ! Oui, et puis il fallait aussi qu’il voie Thea avant le départ… Et pour ça, il lui faudrait attendre minuit passé… elle n’était jamais de retour à la maison avant minuit… Et Heidelberger, il fallait qu’il le voie aussi… Il devait se trouver naturellement avec elle… Ils étaient toujours ensemble – il l’avait constaté de ses propres yeux… Cette dernière pensée le fit se lever d’un bond et il traversa la place en courant et en agitant les mains comme pour menacer un interlocuteur invisible. De l’autre côté, il se retrouva juste devant l’entrée violemment éclairée de l’un des cafés qui entouraient la place. Tout à coup il crut avoir perdu quelque chose – mais quoi ? – dans sa course. Il revint sur ses pas en examinant attentivement le sol. Il fit halte au milieu de la place, pour retourner ses poches l’une après l’autre. Il en sortit divers objets : des morceaux de papier froissé ou déchiré, de vieux tickets de tram, des mégots, de la menue monnaie, un portefeuille, le grand canif, sa pipe fendillée et noircie, une boîte d’allumettes, etc. Il inspecta minutieusement chacun de ces objets avant de les remettre dans ses poches, y compris les vieux tickets de tram. Enfin il sortit de son manteau le billet de train qu’il venait d’acheter et comprit sur-le-champ que c’était précisément ce qu’il cherchait et croyait avoir perdu. Un peu tranquillisé par sa découverte, il mit le billet en sûreté dans son portefeuille, comme s’il l’avait effectivement perdu et retrouvé. Le train partait à 23 h 58 ou, en d’autres termes, un peu avant minuit, et il était maintenant – il regarda l’horloge de la gare – 9 heures, ce qui signifiait qu’il restait trois heures d’attente ! Gurdweil fut assailli par un immense désespoir à l’idée de ne pouvoir rentrer à Vienne plus tôt (il avait oublié que l’employé avait bien précisé qu’il s’agissait du « dernier train ») car il était désormais très clair pour lui qu’il était très pressé, qu’il n’avait plus une minute à perdre. Il fallait qu’il se rende à Vienne dans les plus brefs délais, il aurait dû y être à cette minute précise ! Lui eût-on demandé la raison de sa précipitation qu’il aurait été incapable de répondre, mais son impatience néanmoins ne cessa de croître jusqu’à lui causer une réelle souffrance physique. Et, comme pour atteindre Vienne plus rapidement, il courut vers l’entrée de la gare. Mais au moment de l’atteindre, il se ravisa et revint vers le café. Il se trouvait que la maison dont le café occupait le rez-de-chaussée était isolée de ses voisines par deux ruelles pentues qui se rejoignaient sur l’arrière du bâtiment. Et Gurdweil qui n’en savait rien se mit à courir indéfiniment en rond autour du bâtiment, comme une girouette, sans se douter non plus, au bout du vingtième tour, que son manège avait attiré depuis quelques minutes l’attention d’un policier qui se posta presque à l’entrée du café. Il attendit que Gurdweil réapparaisse une nouvelle fois pour lui barrer le chemin. Gurdweil lui jeta un regard hébété et essaya de forcer le passage.
« Halte ! Où vous croyez-vous ? »
La voix du jeune policier maîtrisait mal un ton de colère, comme s’il tenait en la personne de Gurdweil son ennemi juré, ou comme si le comportement peu banal de ce dernier constituait un affront à son honneur personnel de représentant local de l’ordre public.
« Je… je fais un tour, expliqua Gurdweil. En tout cas, je prends le train de Vienne aujourd’hui… J’ai un billet Klosterneuburg-Vienne… »
Cette réponse ne fit qu’augmenter la colère du policier qui crut que Gurdweil se moquait de lui.
« Très bien, dit-il sévèrement. Avez-vous des papiers ? »
Non, il n’avait pas de papiers sur lui. Heureusement, cependant, il trouva dans l’une de ses poches une lettre qui portait son nom et son adresse et la montra au policier. Ce dernier la retourna dans tous les sens, regardant à tour de rôle l’enveloppe et Gurdweil, comme s’il voulait s’assurer que le nom et l’adresse étaient bien ceux du petit homme mal rasé.
Après un moment de réflexion, il restitua la lettre à Gurdweil.
« Bon ! Et maintenant circulez ! Et ne tournez plus dans les parages !
– Et pourquoi donc ? » C’était maintenant au tour de Gurdweil de perdre son sang-froid. « N’ai-je pas le droit d’aller où bon me semble ? Je connais mes droits !
– Je vous préviens, pas d’insolence ! Ou je serai obligé de vous demander de m’accompagner au commissariat ! »
Gurdweil décida d’obtempérer. Il ne voulait pas prendre le risque de manquer le train. De loin, il vit qu’il était 10 heures à l’horloge de la gare et, évitant inconsciemment le café autour duquel il tournait depuis un moment, il se dirigea vers celui d’à côté et y entra. Le souvenir de l’incident avec le policier s’évanouit instantanément, et il regretta à nouveau de ne pas être à Vienne. Car, tandis qu’il était ici, il devait certainement se passer là-bas quelque chose de terrible, d’irrémédiable…
Il termina son café, prit sa tête dans ses mains et sombra vite dans une demi-somnolence. Le convoi interminable d’un train défila devant lui à vive allure et il devait monter dessus, ce qui ne représentait pas en soi de difficulté. Mais, sur le marchepied de chaque wagon qui passait devant lui, se dressait un policier brandissant un long fouet avec lequel il l’empêchait de monter. Le policier changeait continuellement de visage. Ce fut d’abord celui qui l’avait interpellé devant le café et puis Heidelberger. Sur chaque plate-forme des innombrables wagons réapparaissait ce policier qui avait le visage de Heidelberger et brandissait un long fouet. Tous les voyageurs, penchés aux fenêtres, riaient de son embarras. Finalement, il réussit à sauter sur l’un des wagons de queue. Il explosa de joie. Maintenant il pourrait se ruer au secours de Lotte (car Lotte avait besoin de lui !). Mais il découvrit que le wagon sur lequel il était monté ne bougeait pas. Et il en comprit tout de suite la raison : il avait oublié de prendre un billet et, tant qu’il n’aurait pas de billet, le wagon n’avancerait pas. D’autre part, il ne pouvait pas descendre acheter un billet, d’abord parce qu’il se trouvait en rase campagne, à des kilomètres de la gare, et aussi parce qu’il était sûr que s’il descendait, le wagon partirait sans lui. Il découvrit aussi que l’intérieur du wagon ne ressemblait pas du tout à celui d’un wagon normal mais à une chambre vide, sans meuble, à l’exception d’une chaise cassée dont les trois pieds valides étaient renversés en l’air. Mais ce n’est pas ce détail qui le surprit le plus. La question capitale était plutôt de trouver comment faire avancer le train. Le contrôleur entra et Gurdweil se mit à chercher désespérément dans ses poches. Il y dénicha un vieux ticket de tram qui, bien que ne ressemblant pas aux billets rectangulaires habituels – grand, vert, carré, il avait plutôt l’allure d’une grande enveloppe –, était néanmoins un ticket de tram, pas de doute. Plein d’espoir, Gurdweil le tendit donc au contrôleur. Mais celui-ci lui rit au nez, un terrible rire dont les cascades s’abattaient sur Gurdweil en véritables coups. C’était un rire qui pouvait le tuer, s’il ne lui échappait pas. Chaque éclat le frappait comme une barre de fer, et Gurdweil se mit à courir comme un rat entre les quatre murs de la chambre vide, tandis que le contrôleur le poursuivait et le martelait de son rire. Impossible de fuir. La chambre n’avait pas plus de fenêtres que de portes : elle était hermétiquement close. C’est avec l’énergie du désespoir que Gurdweil se jeta sur le mur pour essayer de s’ouvrir un chemin.
« Que puis-je pour votre service ? » demanda le garçon de café qui pensait que les coups de poing assenés par Gurdweil sur la table lui étaient destinés.
Gurdweil leva vers lui des yeux troubles, fous, mourants, et ne répondit rien. Le garçon demeura interdit. À travers le flou de sa vision, Gurdweil aperçut des gens rassemblés autour de guéridons de marbre et il reprit, peu à peu, le sens de la réalité. D’une voix blanche, il réussit à articuler :
« Pouvez-vous me dire l’heure qu’il est ? »
Sur la réponse du garçon qu’il était 11 heures moins cinq, il régla hâtivement l’addition et quitta le café.
Dehors la fraîcheur le fit frissonner sans qu’il en eût vraiment conscience. La place était nue et déserte. Perchée haut dans le ciel, la lune continuait d’imprimer son sceau sur la nuit. Gurdweil prit une longue rue, qui partait de la place, la suivit lentement jusqu’à ce qu’une nouvelle crise d’angoisse l’interrompe et c’est dans un état d’intense fébrilité qu’il retourna en courant à la gare. Il traversa la salle d’attente et sortit sur le quai, qu’il parcourut de long en large. Devant ce qui lui parut une éternité, les aiguilles de l’horloge géante s’entêtaient à ne pas avancer. Le temps stagnait. Les rails étincelaient d’un reflet argenté dans les profondeurs de la nuit. Un signal rouge s’alluma sur la voie. Aussitôt on entendit le tintement d’une longue sonnerie : un message de la gare voisine. Puis un train de marchandises siffla avant de surgir, lourd et haletant dans un fracas assourdissant, faisant défiler sans s’arrêter de longs wagons-citernes, des fourgons à bestiaux, des remorques remplies de pierres ou de planches et de nombreux wagons plombés dont les cloisons portaient tantôt des inscriptions, tantôt d’énormes chiffres tracés à la craie. Le bruit s’éloigna, mais les rails continuèrent à le répercuter loin dans la nuit avec un fredonnement tendre, presque émouvant.
Enfin le train tant attendu finit par déboucher de l’obscurité, et recueillit Gurdweil ainsi qu’un petit nombre de voyageurs. Les compartiments étaient bondés de gens, à moitié endormis pour la plupart, qui revenaient en ville après un dimanche à la campagne, et Gurdweil resta dans le couloir, appuyé à la fenêtre, le regard perdu dans le vague, rongé par l’obsédant désir, le désir aveugle d’être de retour au plus vite. Arrivé à Franz-Josefs-Bahnhof, il ne prit pas le tram, mais rentra en courant chez lui : plus il avançait, plus il accélérait l’allure.
Trois quarts d’heure après, il arrivait dans Kleine Stadtgutgasse. Baigné de sueur, il souffla un instant, leva la tête vers les fenêtres de sa chambre plongées dans l’obscurité. Impossible de savoir si elle dormait déjà ou si elle n’était pas encore rentrée. Il sonna, monta l’escalier à tâtons, ouvrit doucement la porte de l’appartement et avança sur la pointe des pieds. Au bout du couloir il s’immobilisa, retint son souffle, l’oreille aux aguets.
Silence total. Il se dirigea alors à pas feutrés vers la porte de sa chambre, l’ouvrit et entra, sans faire de bruit. Dans son sommeil, Thea poussa pourtant un grognement inintelligible. Il attendit sans bouger qu’elle se rendorme. Il n’entendit plus que les battements de son propre cœur et la respiration légère de Thea qui semblait monter du sol, sous lui. Prenant son courage à deux mains, il amorça quelques pas en direction du canapé où il s’assit. Un rayon de lune éclairait largement à l’oblique le dessus du lit et le mur en face. Gurdweil écoutait, les nerfs tendus, les yeux rivés au lit, comme pour s’assurer qu’il ne laissait rien échapper. Et d’ailleurs, pendant un bon moment, rien ne se produisit. Seul le rayon de lune se déplaça du pied au milieu du lit et vint presque caresser les seins de Thea endormie. Puis, subitement, une silhouette en chemise de nuit blanche se dressa sur son séant à droite de Thea. Gurdweil n’entendit pas le moindre son, mais vit si clairement chaque détail que le doute ne fut plus permis. « C’est encore lui ! Il était là hier et il est encore ici cette nuit ! » Il attendit, le souffle court, et Heidelberger attendit aussi, figé, le regard vide, la tête inclinée, les lèvres cachées dans son épaisse moustache, comme la première fois où Gurdweil l’avait rencontré dans la taverne devant une chope de bière. Puis il se tourna lentement vers Gurdweil et le regarda avec insistance. Il paraissait sourire derrière sa moustache. Il observa Gurdweil un bon moment avant de se rallonger. Gurdweil attendit encore un peu, mais plus rien ne bougea. Alors il se leva silencieusement et s’approcha du lit, mais de l’autre côté, du côté où Thea dormait étalée sur le dos. La lame du canif qu’il tenait ouvert dans sa main scintilla. On entendit un bref gémissement, un léger tremblement secoua le lit. Une horloge lointaine sonna 2 heures.
À 8 heures le lendemain matin, Gurdweil fit irruption dans la chambre d’Ulrich et le réveilla. Sur son visage amaigri, mangé par la barbe, flottait un étrange sourire, un sourire fou. Il se laissa tomber sur le rebord du lit et ne bougea plus, tandis que son ami le regardait sans comprendre. Enfin il dit à voix basse, comme s’il se parlait à lui-même :
« Thea est morte cette nuit. »
Paris-Tel-Aviv, 1928-1929.
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