La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 17 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 17

17

 

Un vent furieux accompagné de giboulées glaciales fouettait le visage de Gurdweil. Il tambourinait sur les enseignes en fer-blanc et les volets clos, faisait danser les lumières électriques qui décoraient la ville comme des rangs de perles ambrées. Un vrai temps de chien par lequel Gurdweil aurait été bien avisé, s’il avait eu la présence d’esprit nécessaire, de s’accrocher à son chapeau, ce qu’il négligea de faire. Il se trouva vite dans la situation absurde d’un homme lancé à la poursuite de son couvre-chef, lequel, voletant le long de Lerchenfelder Strasse, s’appliquait à le ridiculiser et le tourmenter : il se posait parfois sur le sol pour l’attendre et puis s’envolait de nouveau sous son nez. Pourtant, Gurdweil persévérait, ne rechignant pas à s’agenouiller pour saisir le chapeau à la volée. Soudain celui-ci se mit à jouer les cerceaux, décolla et pirouetta en l’air comme un étrange oiseau noir avant de retomber raide mort sur le trottoir. Gurdweil bondit et posa le pied dessus. Épuisé et hors d’haleine, il le secoua en le réprimandant : « Non, mais tu deviens fou ou quoi ? Que ça ne se renouvelle pas ! »

Puis il le nettoya du mieux qu’il put et jeta un coup d’œil à sa montre. Il était 8 heures et quart. Soudain, toute la scène du Steinhof lui revint à l’esprit, comme s’il existait un lien occulte entre ces images et l’heure. La peur l’étreignit, lui laissant une crampe douloureuse à gauche de l’estomac. Il pensa à sa chambre horriblement vide. Qu’allait-il faire chez lui maintenant ? Il était encore trop tôt. Il continua néanmoins à marcher dans la tempête, son chapeau à la main, et se retrouva brusquement tout près de l’université. Ah oui ! Tiens ! Il était grand temps de rendre visite à Vrubiczek ! Cela faisait des siècles qu’il ne l’avait vu. Avec un peu de chance, il le trouverait à la maison. Mais il se pouvait aussi que le brave homme fût allé avec sa femme au cinéma ou ailleurs. Maintenant que le doute s’était insinué dans son esprit, Gurdweil était moins sûr de trouver Vrubiczek au logis… Mais il repoussa cette pensée aussi loin qu’il put, pratiquement au bout de ses orteils, si l’on peut dire, et refusa de la laisser remonter à la surface de sa conscience, afin de ne pas tenter le sort qui déteste adapter les événements aux désirs de l’homme. Il n’arrêtait pas en même temps de se répéter dans la partie de son cerveau où les idées étaient claires et définies qu’il ne trouverait pas Vrubiczek chez lui, de façon à mettre indirectement en quelque sorte la chance de son côté en lui disant : « Vois-tu, je sais d’avance que je ne le trouverai pas, impossible donc de me surprendre ou de me décevoir… » parce que sa hantise de rentrer seul dans sa chambre déserte ne cessait de croître et qu’il espérait trouver un réconfort dans la présence de Vrubiczek.

Vrubiczek était chez lui.

« Julie, Julie ! Regarde qui est là ! » s’écria-t-il, absolument ravi, tout en aidant le visiteur à enlever son manteau. « C’est un mauvais vent qui n’annonce rien de bon ! »

Les deux vieux étaient au milieu du dîner. Un air de tranquille sécurité régnait dans la petite salle à manger où flottait une odeur de viande rôtie et de soupe aux herbes, qui fit saliver Gurdweil. La vieille femme tira une chaise vers la table.

« Ne vous dérangez pas, je peux m’asseoir n’importe où. Je ne veux pas interrompre votre repas.

– Au contraire, dit la femme qui avait la cinquantaine, une petite taille et un visage rayonnant de bonté. Puisque vous êtes là, vous allez manger avec nous.

– Non, merci ! J’ai déjà dîné, mentit Gurdweil. Je viens à peine de finir.

– Quand bien même, Herr Gurdweil, insista Vrubiczek. Vous ne pouvez pas refuser. L’estomac est élastique, il s’étire comme le cuir trempé dans l’eau. D’ailleurs, il ne reste pas grand-chose : j’ai presque tout mangé ! »

Gurdweil se laissa convaincre. Le couple en était déjà à la viande, mais Frau Vrubiczek apporta à son hôte un bol de soupe.

Vrubiczek prit la serviette nouée autour de son cou, en essuya sa grosse moustache poivre et sel et demanda :

« Alors comment vous portez-vous, mon cher ami ? Et votre épouse ?

– Bien ! Très bien ! Thea est en clinique, laissa échapper Gurdweil qui le regretta aussitôt.

– Qu’est-ce que vous dites ? En clinique ? s’exclama un Vrubiczek inquiet. Et vous m’annoncez ça tout calmement ? Qu’est-ce qu’elle a ?

– Rien de grave ! Une petite intervention sans danger. D’ailleurs, l’opération s’est très bien passée. »

Frau Vrubiczek, de retour de la cuisine, fut horrifiée d’entendre le mot « opération ». Rien ne l’inquiétait tant que la pensée d’une opération, même bénigne. Elle aurait sans nul doute préféré mourir plutôt que d’être « opérée ».

« Qu’avez-vous dit ? Une opération ? s’écria-t-elle, affolée. Qui a été opéré ? Où ça ?

– Ma femme, répondit Gurdweil. Aucun danger.

– Où ça ? Où ça ? insista la vieille.

– Au… au…, bégaya Gurdweil en rougissant… Au nez, naturellement. Où donc ailleurs, puisqu’elle est en bonne santé ! On l’a opérée des végétations…

– Mais on ne les lui a pas déjà enlevées l’été dernier ? s’étonna Vrubiczek. Elles ont repoussé ?

– L’été dernier, on l’a opérée d’un côté et cette fois-ci de l’autre. C’était probablement nécessaire. Le doyen Schramek est un spécialiste de la question… Il a affirmé que, si on n’intervenait pas tout de suite, les végétations risquaient de finir par bloquer le nez. Ha ha ha, ce sont là de diaboliques créatures ! »

Un instant, ils eurent tous les trois la vision d’une répugnante chose noire et violacée de la taille d’un haricot grossissant à vue d’œil dans l’antre caverneux d’un nez imaginaire.

« Opérations, opérations, soupira profondément la vieille femme. C’est la pire des choses. Je pense que je mourrais de peur si je devais me faire opérer. Et puis, peut-on faire confiance au docteur ? Ce n’est qu’un homme, après tout ! Ils passent leur vie à se tromper et vous coupent toujours là où il ne faut pas, des organes parfaitement sains ! On m’a cité plein de cas. Et ils le font parfois exprès, par méchanceté. Ça leur est égal. Pour eux c’est un jeu. Ce n’est pas eux qui souffrent !

– Allons, allons, Frau Vrubiczek, vous exagérez un peu ! Les médecins peuvent se tromper, bien entendu – l’erreur est humaine –, mais ils ne le font pas exprès.

– Ma femme, dit Vrubiczek, a très peur des opérations. C’est une vieille maladie chez elle, depuis la mort de sa sœur qui a succombé après une intervention ratée. Vingt ans ont passé, mais elle reste inconsolable. Il ne faut pourtant pas généraliser. Parfois la chaussure est en si mauvais état qu’on ne peut rien y faire. Alors on accuse le cordonnier d’avoir essayé de la réparer et d’avoir échoué ! Le contraire peut arriver aussi, quand une chaussure, bonne à réparer, tombe entre les mains d’un mauvais cordonnier. Mais, là non plus, il ne faut pas généraliser.

– Non, non, protesta Frau Vrubiczek, debout près de la table, les yeux mouillés de larmes. Tu trouves toujours des excuses aux gens, parce que tu les vois de loin, et de loin le verre peut avoir l’éclat du diamant. Je les avais suppliés de ne pas l’opérer. Elle était robuste comme un chêne, Herr Gurdweil, vous pouvez demander à Karl » – elle indiqua d’un signe de tête son mari –, « il l’a bien connue. Nous étions déjà mariés depuis quelques années. Belle comme le soleil, qu’elle était. Dix-neuf ans ! Et ces assassins lui ont ouvert le ventre. Fichez-lui la paix ! que je leur ai crié. Elle n’a pas besoin d’opération ! Elle guérira toute seule ! Vous avez déjà vu ça, vous ? Une personne a mal à l’estomac et les voilà qui sortent leurs couteaux ! Les docteurs savent, répétait tout le monde. S’ils disent que c’est le cancer, c’est le cancer, voilà tout ! Et le seul remède c’est la chirurgie. Cette petite serait encore vivante aujourd’hui, je vous le jure, sans ces maudits docteurs ! Ils s’en fichent ! Un être de moins au monde ! La belle affaire ! »

Elle se laissa choir sur la chaise voisine et reprit :

« Et pensez-vous, Herr Gurdweil, qu’ils se seraient contentés d’une seule opération ? Mais non ! Deux ! L’une après l’autre, la malheureuse ! La première avait réussi, qu’ils ont dit, mais il en fallait une seconde. Un phénomène rare, qu’ils ont dit, un phénomène très compliqué, une opération ne suffisait pas. Vous avez déjà entendu ça ? Pour moi, c’est sûr, la première fois ils ont coupé là où il ne fallait pas ! J’en mettrais ma main au feu ! Alors ils me l’ont ouverte une seconde fois et elle en est morte. Comment voulez-vous survivre après avoir eu le ventre charcuté par deux fois ? Impossible même pour la personne la plus robuste !

– Ça suffit, Julie ! interrompit gentiment Vrubiczek. Tu ne peux pas la ressusciter. Prépare-nous donc quelque chose à boire au lieu de te mettre dans ces états. Du café, par exemple… Les vivants passent avant les morts, ma mie, et c’est d’eux qu’il faut se soucier avant tout. »

Il entreprit de rouler une cigarette de ses doigts calleux tandis que sa femme repartait vers la cuisine en traînant la jambe comme une vieillarde. Elle s’arrêta sur le seuil et se retourna pour déclarer :

« Tout ce que je veux dire, c’est qu’on ne doit jamais se fier aux médecins. Il vaut mieux attendre que la maladie passe toute seule… Il y a quantité de bons vieux remèdes éprouvés, je n’ai rien contre ! Mais les docteurs, je ne les laisserai jamais approcher ceux qui me sont chers ! »

Sur quoi, elle quitta la pièce.

« Ah ! Les femmes ! dit Vrubiczek avec indulgence. Plus elles vieillissent, plus leur cerveau se ramollit ! » Il tendit à Gurdweil sa tabatière et du papier à cigarettes.

« L’opération a donc réussi ?

– Oui, c’est fini.

– Et quand rentre-t-elle chez vous ?

– Dans une semaine ou dix jours, je pense.

– Très bien, parfait ! » dit le cordonnier.

Gurdweil ne voyait pas ce qu’il y avait de si bien et d’ailleurs il s’en fichait complètement.

Le dîner l’avait un peu alourdi et agréablement fatigué. Et le vent qui cognait sans discontinuer au carreau de la fenêtre branlante lui rendait d’autant plus doux le séjour dans cette maison douillette et claire, en compagnie de ces deux êtres simples et chaleureux. Dès que le vent tombait un peu, on entendait le sifflement d’un bec de gaz en même temps qu’un mystérieux murmure venant de la cuisine.

Les événements de la journée avaient perdu de leur gravité. Tout était devenu plus simple, plus facile. Y avait-il vraiment motif à désespérer ? Comme il aurait été agréable que Thea fût là, à ses côtés, heureuse et satisfaite, tous les deux ensemble à l’abri du chaos de la vie…

Frau Vrubiczek apporta le café.

« Et comment va Johann ? demanda Gurdweil. Je ne l’ai pas vu depuis des siècles.

– On n’a pas à se plaindre ! C’est un bon garçon, répondit Vrubiczek. Il travaille dur et profite de la vie avec sa jeune épouse. Que peut-on demander de mieux ? Bien sûr, maintenant il vient nous voir moins souvent. Une jeune femme accapare son mari – et à juste titre. Nous aussi, quand nous étions un jeune couple, nous étions jaloux de chaque minute, n’est-ce pas, Julie ? » Vrubiczek caressa affectueusement la joue de sa femme en souvenir des bons vieux jours.

« Voilà un homme qu’on peut dire heureux ! » pensa Gurdweil avec une certaine satisfaction.

Alors qu’il buvait son café, la tête penchée sur la table, le souvenir d’une matinée d’été passée, des années auparavant, au bord d’une rivière, interrompit le cours de ses pensées. Il devait être tout petit. Il n’était pas seul au bord de la rivière, mais sa mère ne se trouvait pas avec lui – il était absolument sûr de ce détail. Il devait cependant y avoir une autre personne puisque, au moment où il essayait de s’approcher de l’eau, quelqu’un l’arrêtait, quelqu’un qui disait : « Les petits garçons n’ont pas le droit de s’approcher, ils peuvent seulement regarder de loin ! » Non ce n’était pas sa mère. La voix était plus dure, celle d’une nourrice probablement. Une voix qui lui écorchait les oreilles, il s’en souvenait parfaitement. Et soudain, au milieu de la rivière, en plein soleil, glissaient des radeaux et l’un des marins, le torse tanné comme du cuir, les jambes nues jusqu’aux genoux, lui faisait signe de la main. Son radeau avançait si lentement qu’il paraissait immobile et, à cause de la distance, Gurdweil ne pouvait entendre ce que le marin criait. Pris d’une envie folle de monter sur l’embarcation, il se mettait à hurler, à pleurer et à trépigner au point que la personne qui l’accompagnait l’éloignait de force de la rivière…

Toute la scène intriguait profondément Gurdweil. Sa ville natale ne possédait pas de rivière pareille à celle-ci et jamais aucun radeau ne l’avait descendue. D’où lui venait donc ce souvenir ? D’une lecture ou d’un récit entendu quelque part et qui se serait enraciné dans sa mémoire comme le souvenir d’un événement réel ?

« Si c’est vrai, c’est vraiment trop triste ! » se surprit-il à dire si fort que, effrayé par le son de sa propre voix, il jeta un regard ahuri autour de lui.

« C’est la vérité, mon ami, confirma Vrubiczek croyant que Gurdweil se référait à ses propos. Mais pourquoi s’attrister ?

– Quoi ? Comment pouvez-vous le demander ? s’exclama Gurdweil. Quand votre mémoire s’embrouille et vous regurgite subitement d’étranges événements comme s’ils vous étaient réellement arrivés… »

À cet instant, Johann entra sans frapper. « Ah ! Johann !

– Seul ? Mais où est Mitzi ? » demandèrent en chœur ses parents.

Johann se découvrit et, d’un geste puéril, envoya promener son chapeau sur le canapé. Puis il embrassa sa mère, serra la main de son père et celle de Gurdweil.

« Mitzi ? répéta-t-il avec un peu d’embarras. Bien, elle va bien… Elle voulait aller… au cinéma, et moi je n’en avais pas envie… Comment allez-vous, Herr Gurdweil ? Tout va-t-il comme vous voulez ? » Le regard étrange et anxieux qu’il lui jeta mit la puce à l’oreille de Gurdweil.

« Oui, pas trop mal, cela pourrait être pire », répliqua-t-il en le dévisageant.

Le jeune homme se laissa tomber pesamment sur une chaise, l’air accablé de fatigue. Sa mère assise à ses côtés lui caressa les cheveux.

« Je suis si heureuse de te voir, mon chéri. Tu as faim ? »

Johann secoua la tête.

« Mais tu boiras bien une tasse de café ? Je te l’apporte tout de suite. Imagine-toi : à la minute même, nous parlions de toi. Une minute avant que tu arrives. Dommage que Mitzi ne t’ait pas accompagné. Herr Gurdweil aurait fait sa connaissance. Vous ne l’avez jamais vue, n’est-ce pas, Herr Gurdweil ?

– Qui donc ? » demanda celui-ci, complètement absorbé dans son examen. L’expression contrariée de Johann l’intéressait au plus haut point, sans qu’il sût pourquoi.

« Ma bru ! Mitzi.

– Non, pas encore.

– Mitzi est allée au cinéma, répéta Johann machinalement, les yeux fixés sur la table. Elle voulait aller au cinéma et moi ça ne me disait rien. »

Les caresses de sa mère semblaient avoir une influence bénéfique. Il baissa la tête et parut sur le point de s’endormir.

« Je vais chercher ton café », dit la vieille femme.

Debout, adossé au buffet, Vrubiczek fumait en silence et semblait réfléchir intensément. De temps en temps, il soufflait un épais nuage de fumée de la même teinte que sa moustache et qui paraissait la prolonger. Puis il annonça sur le ton d’un verdict :

« Vois-tu, mon garçon, une femme ne doit pas sortir seule ! Si son mari la néglige, elle finira par trouver un autre homme… C’est tout ce que j’ai à te dire sur le sujet ! »

Johann regarda froidement son père comme pour lui faire comprendre que cela ne le regardait pas. Mais il se ravisa et rétorqua :

« Bien sûr. Mais elle voulait aller au cinéma… et je ne pouvais pas l’accompagner. Veux-tu me donner une cigarette, papa ? »

Sa mère arrivait avec le café. « Enlève ton manteau, Johann, ou tu prendras froid en sortant.

– Oui, oui ! acquiesça Johann avec un regain soudain d’énergie. Mais je dois partir. Je ne faisais que passer. Je me lève tôt pour travailler. Il doit se faire tard. Quelle heure est-il, Herr Gurdweil ? 10 heures ?

– 10 heures précises !

– Alors, il faut que je me dépêche ! J’ai rendez-vous avec Mitzi devant le cinéma. Je bois mon café et je sors. Maman, tu as encore trop sucré mon café ! Un seul morceau suffit. Et vous, Herr Gurdweil, vous restez ou vous descendez avec moi ? Ah oui ! J’oubliais de vous dire que mon patron m’a augmenté. Dorénavant j’aurai soixante-dix schillings par semaine : qu’est-ce que vous en dites ? À compter de cette semaine. »

Il avala son café à grandes gorgées et se leva d’un bond :

« Eh bien, Herr Gurdweil, vous préférez rester encore un peu ?

– Pourquoi veux-tu chasser Herr Gurdweil, Johann ? dit sa mère. Si tu dois partir, ce n’est pas une raison pour empêcher Herr Gurdweil de rester avec nous. Nous ne l’avons pas vu depuis très longtemps. »

Mais Gurdweil s’était levé, lui aussi. Il avait compris au regard de Johann que celui-ci souhaitait qu’il l’accompagne.

Il n’y avait pas de lumière dans les escaliers. Vrubiczek les précéda sur le palier, une bougie à la main, et attendit qu’ils aient descendu les deux premiers étages. Ils tâtonnèrent pour le dernier et sortirent enfin. Un vent froid leur siffla en plein visage comme un linge mouillé. Johann attrapa Gurdweil par l’épaule.

« J’ai besoin de vous parler, Herr Gurdweil ! Il le faut ! C’est impossible avec mon père. Au sujet de Mitzi. De ma femme. » Sa voix tremblait légèrement.

« Oui, bien sûr, dit Gurdweil.

– Asseyons-nous quelque part, suggéra Johann. Mais à condition que vous ayez le temps, naturellement. J’ai été heureux de vous trouver là-haut. Je ne peux pas parler à mon père. Asseyons-nous dans un café ou une taverne, à votre choix, pour bavarder sans être dérangés.

– Certainement ! dit Gurdweil. Bien volontiers. »

Il ressentait déjà par anticipation la gêne qu’éprouvent les gens délicats devant le déballage des secrets d’autrui, surtout des problèmes de couple qui n’ont pas à être révélés à des tiers. Malgré sa vive curiosité, il redoutait cette confession.

« Que boirez-vous ? » demanda Johann, après qu’ils eurent pris place autour d’un guéridon dans une petite taverne quasiment déserte et mal éclairée de Wasagasse.

Gurdweil commanda une bière et Johann un demi-litre de vin.

Johann demeura silencieux un moment. Assis en face de Gurdweil, il ne le regardait pas, mais demeurait les yeux fixés sur un point au loin derrière son dos. Manifestement, il avait du mal à parler. Gurdweil, lui aussi, évitait le regard de son compagnon de peur de l’embarrasser. En pareil cas, se disait-il, mieux valait feindre la distraction. Car plus tard, si jamais votre interlocuteur regrette de vous avoir ouvert son cœur, il pourra toujours se bercer de l’illusion que vous n’avez pas tout entendu, en tout cas pas l’essentiel…

Le garçon apporta les consommations et Johann se servit un grand verre de vin pour se donner du courage.

« Je ne sais pas, commença-t-il dans un murmure, je ne sais pas si elles sont toutes pareilles ou si c’est seulement elle… Mais je ne veux pas… je ne peux pas le supporter… Il va arriver un malheur… Je ne suis plus responsable de mes actes. »

Il reprit sa respiration.

« Au début, j’ai pas pu y croire. Je ne voulais pas y croire. Mais je l’ai vu de mes propres yeux. De mes propres yeux. Est-il possible qu’ils se baladent bras dessus, bras dessous dans la rue et qu’ils entrent ainsi au cinéma, sans qu’il n’y ait rien entre eux ? Elle m’a raconté qu’elle allait au cinéma avec sa sœur. Sa sœur n’habite pas très loin de chez nous. C’était il y a quelques jours, peut-être une semaine. Je lui ai fait une scène. Elle m’a ri au nez et m’a traité d’idiot jaloux. Elle le connaissait, qu’elle a dit, avant notre mariage, du temps où ils habitaient le même quartier. Une vieille connaissance, rien de plus. Il l’avait rencontrée dans la rue et invitée au cinéma. N’avait-elle pas le droit d’aller au cinéma avec un vieil ami ? En plus, il était marié, avec un enfant, qu’y avait-il donc à craindre ?… Peut-être ne mentait-elle pas. Oui, mais si… ? Hier soir, après le dîner, elle est repartie. Chez sa sœur, soi-disant. Je l’ai laissée filer, puis je l’ai suivie. Elle est bien entrée au numéro 55, où habite sa sœur. J’ai attendu un quart d’heure devant la porte, peut-être une demi-heure, je ne sais pas au juste. Mitzi n’est pas ressortie. Alors je suis monté au deuxième étage et j’ai frappé à la porte. Pas de réponse. J’ai recommencé. Toujours rien.

« De toute évidence, il n’y avait personne. Alors où avait donc disparu Mitzi ? Je ne l’avais pas vue quitter la maison. Je suis redescendu et j’ai encore attendu dehors une demi-heure ou une bonne heure sans rien voir venir. Je suis rentré chez nous. Mitzi venait juste d’arriver. Elle n’avait même pas eu le temps d’ôter son manteau. Elle avait encore le visage rouge comme si elle avait couru. Je lui ai demandé comment allait sa sœur. Exprès. Sa sœur allait bien, elle a dit. Elles étaient sorties toutes deux se promener. Tout de suite. Par un soir aussi beau, qui aurait voulu rester enfermé ? Et puis sa sœur l’avait raccompagnée chez elle. Elle n’arrêtait pas de rire, tout excitée. Mais moi, je ne les avais pas vues sortir, alors que je n’avais pas bougé de ma place en face de la porte. Impossible pour elles, en toute logique, de sortir sans que je les repère. Pourtant je n’avais rien vu. Je l’ai vue entrer, ça j’en suis sûr. C’était bien elle, Mitzi. Pas de problème. D’ailleurs, j’étais derrière elle et je ne peux pas m’être trompé. Mais quand et comment est-elle sortie ? De tout le temps où j’y étais, je ne me rappelle pas avoir vu deux femmes quitter le numéro 55. C’est une petite rue où rien ne passe inaperçu. Et puis, si sa sœur l’avait raccompagnée, comme elle le prétend, j’aurais dû la rencontrer pas loin de chez nous, puisque je suis arrivé sur leurs talons, par le même chemin qu’elle aurait dû emprunter pour revenir chez elle. Le chemin le plus court de sa maison à la nôtre. De plus, je n’ai pas cessé de regarder tout autour de moi parce que je cherchais Mitzi. »

Ces phrases chuchotées, Gurdweil les écoutait avec une agitation croissante ; elles rouvraient de vieilles blessures qu’il croyait en voie de cicatrisation. Les derniers temps, il s’était forcé à croire que ces choses n’avaient plus de prise sur lui, qu’il était cuirassé contre elles, mais soudain il s’apercevait de sa vulnérabilité. Il comprit brusquement qu’elles étaient toujours là, prêtes à sortir de leur cachette et à lui tomber dessus. Pour Gurdweil, le tourment de Johann, c’était le sien propre. Bien qu’il n’eût jamais rencontré Mitzi de sa vie, il l’imaginait parfaitement, mettant son manteau gris et disant : « Je vais juste une minute chez ma sœur. » Son âme se consumait de jalousie, tandis qu’il se demandait avec son mari où elle avait été pendant tout ce temps et ce qu’elle avait bien pu faire. Il porta la bière à ses lèvres et but. Et, comme pour chasser les doutes de son cœur à lui, il dit à Johann qui, assis, la tête baissée, tambourinait des doigts sur la table :

« Vous n’avez aucune raison de la soupçonner. Peut-être a-t-elle réellement fait ce qu’elle a dit. Que vous ne l’ayez pas vue sortir ne prouve rien. Elle est probablement sortie au moment où vous regardiez ailleurs. Et c’est justement parce qu’elle était en compagnie de sa sœur que vous ne l’avez pas remarquée ; vous ne l’avez pas remarquée parce que vous ne vous attendiez pas à la voir avec une femme. » Johann le fixait d’un regard implorant : « Mais ne pas savoir ! Ne pas savoir ! s’écria-t-il. Je ne peux pas le supporter ! Ça reste là » – il se frappa la poitrine – « comme un gros caillou ! Et si jamais je découvre qu’elle m’a menti, je ne vous dis pas ! Ça fera du vilain ! Il arrivera un malheur ! »

Il but un coup de vin et poursuivit :

« La nuit dernière, je n’ai pas fermé l’œil. Était-elle avec sa sœur ou non ? Et sinon, où était-elle ? Ça me torturait tellement que j’ai cru devenir fou. Mais je saurai, et alors ils feraient mieux de se méfier ! »

Trois rides profondes et menaçantes se creusèrent entre ses sourcils, l’extrémité de son nez pointu s’aiguisa un peu plus, comme un silex taillé. Qui aurait pu imaginer que le calme, le gentil Johann – le « bon garçon » de son père – fût capable d’une telle rage ? Gurdweil eut même un peu peur : « Tenez, prenez une cigarette », dit-il d’un ton conciliant.

Il aurait voulu lui expliquer que ses craintes étaient probablement excessives, que ses soupçons se révéleraient dénués de raison… Au lieu de quoi, il se surprit à demander : « Et l’homme, celui qui l’a invité au cinéma, le connaissez-vous ?

– Celui qui est allé au cinéma avec Mitzi ? Non, je ne le connais pas. Mais… je me rappelle l’avoir entendue dire qu’il écrivait dans les journaux américains. Il s’appelle Pe… Pen… – un nom bizarre.

– Perczik, peut-être ?

– Oui, c’est cela. Je crois que c’est ce nom : Perczik. »

Gurdweil eut soudain la certitude absolue qu’il s’agissait bien de Perczik, ce qui le remplit d’une rage folle. Il continua à questionner compulsivement Johann.

« Était-il petit ? Sombre de peau, rondouillard ? Avait-il un chapeau gris sur la tête ?

– Oui, pas très grand. Le teint mat. Je n’ai pas remarqué son chapeau. Je l’ai à peine entrevu. Pourquoi ? Vous le connaissez ?

– Si c’est Perczik, je le connais bien. Mais… je ne crois pas que ce soit lui…

– Si, si, c’est certainement lui ! » Johann sautait sur cette possibilité, comme si elle le soulageait d’un poids. « Je suis sûr que c’est lui ! Je me rappelle maintenant l’avoir entendue dire Perczik. A-t-il une femme et un enfant ?

– Oui.

– Alors, c’est bien lui. »

Johann sourit avec le soulagement du grand malade qui, le danger passé, sent que désormais il guérira et vivra. Son humeur se fit même franchement gaie. Il donnait l’impression que sa certitude qu’il s’agissait de Perczik, le mettait hors de danger. Mais Gurdweil savait que Perczik, lui surtout, n’emmenait pas la femme de Johann Vrubiczek au cinéma pour rien. Et il plaignait Johann de tout son cœur. Car il savait aussi que ce n’était pas la fin de l’affaire, mais seulement une brève accalmie et que le doute reviendrait torturer Johann.

Il faut que je parle à ce porc au plus vite ! se promit-il. S’il n’est pas au café demain, je lui écrirai pour lui fixer un rendez-vous.

« Voulez-vous boire autre chose ? proposa Johann. Une autre bière ou un peu de vin ? »

Gurdweil refusa.

« Prenez donc un verre de vin, Herr Gurdweil, insista Johann. Le vin est bon. Vraiment bon. Il faudra que je revienne un jour ici avec… avec… » – il hésita une seconde – « Mitzi. Elle aime le bon vin. Oui, je l’amènerai ici, certainement. Et vous, comment ça va, Herr Gurdweil ? s’enquit-il tout à coup, l’air de se rendre compte seulement à l’instant de sa présence. Tout va bien ? Et votre épouse ? Bien aussi, j’espère ? »

Gurdweil hocha affirmativement la tête.

« Vous m’en voyez heureux ! Très heureux ! » Johann donna une tape affectueuse sur la main de Gurdweil, posée à plat sur la table. « Vous êtes un chic type, Herr Gurdweil ! Sincèrement ! Vraiment un chic type. Buvez quelque chose avec moi. Nous en avons si peu l’occasion. »

Gurdweil finit par accepter et commanda une autre bière. Johann se fit servir un verre de vin. Et puis soudain, sans regarder Gurdweil, il demanda :

« Il est comment ? Quel type d’homme ?

– Qui ?

– Votre ami, ce Perczik. »

Gurdweil resta évasif : « C’est un écrivain et un journaliste. Je le connais depuis plusieurs années. On se voit parfois au café. » Il leva le pot de bière écumante que venait de lui apporter le garçon. « À votre santé, Johann, et à votre bonheur en ménage !

– À votre santé, monsieur », grommela Johann qui baissa la tête pour contempler la table d’un œil mélancolique. Gurdweil consulta sa montre.

« À présent, mon cher Johann, il faut rentrer. Il se fait tard.

– Quelle heure est-il ?

– 11 heures et demie.

– Oui, il est temps d’y aller, acquiesça Johann qui appela le garçon. En tout cas, dit-il en se levant, je vous remercie de m’avoir consacré un peu de votre temps, Herr Gurdweil. Et si vous voyez Herr Perczik, dites-lui de ma part de tout laisser tomber dorénavant, dans son propre intérêt. Qu’il invite sa femme au cinéma et laisse Mitzi tranquille.

– Oui, dit Gurdweil, je le lui dirai. Et vous Johann, vous feriez mieux de ne plus y penser. Vos craintes ne sont pas fondées, j’en suis certain. » Sur quoi chacun partit de son côté.

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