La Vie conjugale

David Vogel · Chapitre 3 sur 36

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La Vie conjugale

Chapitre 3

3

 

« Une bouteille de bière, Johann, et les journaux du soir ! »

Le garçon blond qui lui tournait le dos, une serviette sale sous le bras, courut chercher sa commande.

Il était 9 heures du soir. Un à un, les habitués du bistro proche de l’université se retrouvaient : étudiants et petits employés s’asseyaient à leurs places attitrées et commandaient, comme chaque jour après le dîner, l’éternel café. Ces clients faisaient autant partie de l’établissement et de son atmosphère particulière que les canapés en velours usé jusqu’à la trame disposés le long des murs et les tables de marbre sales. Il était rare qu’un « étranger » s’aventurât ici.

Perczik attaqua avec appétit la côte de veau qui baignait dans une sauce brunâtre, dévorant goulûment chaque morceau de viande blanche et gélatineuse qu’il découpait avec un couteau au tranchant émoussé. Ses petits doigts boudinés étaient merveilleux de dextérité et ses lèvres rouges luisaient de graisse. De temps en temps, il buvait une gorgée de bière mousseuse. Il était d’humeur loquace, prêt à discuter des grands problèmes du monde, comme chaque fois qu’il avait un bon repas devant lui : même son cœur semblait se ramollir et il n’arrêtait pas de parler en mangeant, tout en roulant des yeux curieux sous ses sourcils épais et rapprochés.

« C’est complètement superflu, vous dis-je… et toute personne sensée vous dira la même chose, à moins de mentir. À quoi cela sert-il, par exemple, à un homme qui a mal aux dents ? Ou à quelqu’un qui n’a pas mangé depuis deux jours ? Lui donnerez-vous à lire Madame Bovary ? Ou lui montrerez-vous des tableaux de Rembrandt, etc. ? La vérité, c’est que l’art n’intéresse que les riches, les snobs qui en décorent leur maison avec le reste de leurs meubles inutiles… Les autres n’en ont nul besoin. » Et Perczik fendit l’air avec sa fourchette pour étayer ces propos.

Gurdweil, la tête penchée, dessinait machinalement sur la table des guirlandes de fleurs qu’il effaçait d’un doigt pour les recommencer aussitôt. Le veau rôti de Perczik ne lui donnait aucunement envie ; il avait fait aujourd’hui deux vrais repas, si l’on peut dire, en comparaison des autres jours. Mais la bonne humeur de Perczik et le souci qu’il manifestait à l’égard de l’art et des souffrances de l’humanité l’irritaient.

« Pourquoi parler pour ne rien dire, Perczik ? En quoi cela te concerne-t-il ? Qui a mal aux dents va chez le dentiste. Et l’art continuera aussi bien sans toi. Tu ferais mieux de me donner une cigarette.

– Une cigarette ? » La voix de Perczik retomba d’un ton. « Tout de suite. »

Il sortit un étui en cuir de sa poche, l’ouvrit et le tendit à Gurdweil. L’étui ne contenait plus qu’une cigarette, à moitié creuse.

« Prends ! C’est la dernière, dit Perczik en s’excusant.

– N… non merci ! » Gurdweil déclina l’offre. « Elle est pour toi ! Demande au garçon d’en apporter d’autres. »

Pour Perczik mis au pied du mur, le veau et la bière perdirent d’un seul coup toute saveur. « C’est toujours pareil, pensa-t-il amèrement, quand on est assis à la même table que ces pique-assiette ! Il faut les fuir comme la peste ! »

Le garçon ouvrit un nouveau paquet : « Dix Khédives, ça vous ira ?

– Non, non ! dit Perczik en l’arrêtant de la main, comme si on lui demandait de monter sur la potence. Avez-vous des Memphis ? Je préfère les Memphis… Elles sont douces et agréables… Donnez-m’en trois ! »

Perczik en offrit une à Gurdweil avant de refermer son étui.

« Et moi ? s’exclama, amusé, Ulrich. Je fume aussi !

– Depuis quand ? Je ne t’ai jamais vu fumer…

– Je viens de commencer.

– Dans ce cas… Bien sûr… Avec plaisir…

– Du feu, Perczik ! ordonna Gurdweil.

– Je n’ai pas d’allumettes », mentit Perczik.

Ulrich frotta une allumette et donna du feu à Gurdweil.

« Des Memphis ! ironisa Gurdweil. Qui fume des Memphis aujourd’hui ? Il est temps, Perczik, de te mettre aux Khédives. Cent dollars par mois !…

– Cent dollars par mois ? se défendit Perczik. Qui gagne cent dollars par mois ? Je suis heureux quand j’en récolte trente !… C’est un pur mensonge… Penses-tu qu’il soit si facile de gagner cent dollars par mois ?

– Tu vas pourtant me prêter deux schillings », dit Gurdweil avec un sourire et en le regardant droit dans les yeux.

Il savait sa cause perdue, mais il voulait le voir s’enferrer.

« Deux schillings ! » Perczik s’arrêta de manger, comme frappé par la foudre. « Je ne les ai pas !… Je te jure que je ne les ai pas ! J’ai à peine de quoi régler l’addition… Je n’ai même pas d’argent à donner à ma femme demain pour la maison… Je suis arrivé trop tard à la banque aujourd’hui… Je dois courir demain matin changer mes cinq derniers dollars…

– Alors file-moi un seul schilling », insista Gurdweil. Perczik repoussa son assiette sans la finir et avala un grand verre de bière. « On ne vous laisse pas manger en paix », fulminait-il en son for intérieur.

Il mit sa main à la poche de son pantalon, fit disparaître d’abord subrepticement les grosses coupures de son portefeuille, qu’il sortit ensuite.

« L’addition, Johann ! » ordonna-t-il d’un ton maussade.

L’addition réglée, il ne restait plus qu’un schilling et de la menue monnaie dans son portefeuille.

« Voilà tout ce que j’ai ! dit-il à Gurdweil.

– Très bien ! Prête-moi le schilling et garde le reste pour toi. De toute manière, tu ne peux rien faire d’autre avec !

– Si tu as tellement besoin de ce schilling… » Perczik fit une dernière tentative pour sauver son argent. « Peut-être pourrais-tu attendre jusqu’à demain. Je ne peux pas rentrer chez moi sans rien en poche, non ? Je t’apporterai volontiers ce schilling demain soir, ici même. J’ai aussi besoin d’un peu d’argent pour le petit, demain matin. Je ne peux tout de même pas le laisser partir à l’école sans le moindre sou, sans un sou jusqu’au déjeuner !

– Ne t’entête pas, Perczik. Je ne te plains pas. Tu trouveras un moyen, j’en suis sûr… Donne-moi ce schilling ! »

Gurdweil prit la pièce et en examina soigneusement les deux faces : « Il faut vérifier si elle n’est pas fausse… C’est fou ce qu’il circule de fausse monnaie, ces temps-ci… »

Perczik alluma une cigarette qu’il fuma silencieusement, s’efforçant sans grand succès de ne pas montrer sa colère. À la fin, il lança d’un ton faussement amical : « Écoute, Gurdweil, je ne suis pas un homme à donner des conseils. Ce n’est pas du tout mon genre, comme tu sais. Néanmoins, je pense de mon devoir de te dire franchement que tu devrais changer de vie… Le temps des illusions est révolu… Nous n’avons plus dix-huit ans, que diable ! Moi aussi, j’ai été, tu sais bien, un rêveur, mais tout a une fin ! Un an ou deux, cinq ans, ça suffit ! Jusqu’à quand peut-on mourir de faim ? Et surtout, pourquoi ? Peux-tu m’expliquer : pourquoi ? Cela n’en vaut pas la chandelle, je te le dis ! Il faut nourrir d’abord son estomac, le reste vient après ! À mon avis, tu dois chercher un travail. C’est mon opinion personnelle. On ne peut pas éternellement crever de faim… Que font tous les jeunes écrivains ? Ils travaillent à gauche et à droite. Moi, j’ai eu de la chance et j’ai trouvé une place dans un journal. D’accord, ça paye mal, mais c’est mieux que rien et on peut travailler en même temps pour soi. Je travaille aussi pour moi. Pas plus tard qu’il y a une semaine, j’ai terminé une longue nouvelle ! Tu peux continuer à écrire, crois-moi ! »

Gurdweil avait l’impression que les paroles de Perczik lui parvenaient d’une autre pièce. Son attention était ailleurs. En face d’eux, à trois tables de la leur, s’était installée depuis quelques minutes une étrange jeune fille. Elle avait posé sur la table deux livres reliés de toile noire probablement empruntés à une bibliothèque et, après avoir commandé un café, elle s’était mise à dévisager les gens attablés autour d’elle. Gurdweil ne pouvait détacher d’elle son regard. Il se sentit soudain pris d’une indéfinissable sensation de malaise, comme à l’annonce d’un malheur proche. L’apparence de la jeune fille n’offrait pourtant rien d’extraordinaire. Elle n’était pas particulièrement belle ou laide : une de ces jeunes Viennoises aux cheveux de lin et au teint d’albâtre que l’on peut rencontrer par milliers dans les rues et les petits cafés après les heures de travail. Il n’en demeura pas moins que, pour une raison quelconque, elle fit une forte impression sur Gurdweil : quand il croisa son regard pénétrant et d’un bleu métallique, il dut baisser les yeux.

Entre-temps, Perczik s’était levé et avait pris congé. Gurdweil murmura à Ulrich :

« Tu vois cette jeune femme ? Là, à la troisième table à gauche ?

– Oui, je la vois. Et alors ?

– Qu’en penses-tu ?

– Rien ! Une fille comme les autres !

– Non ! Elle a quelque chose que tu ne vois pas. Qui appartient à la tradition viennoise. De la période Biedermeier. Regarde l’expression autoritaire qu’a le bas de son visage. J’aimerais beaucoup la connaître. »

Un moment après, il reprit en hésitant un peu :

« Pourrais-tu me présenter ?

– Rien de plus facile. Observe-moi. »

Devinant que les deux hommes parlaient d’elle, la jeune femme, tout en dégustant son café, leur jeta un coup d’œil.

Ulrich se leva, se faufila entre les tables, comme pour aller dans une autre direction, et puis soudain se campa devant la jeune femme. Il s’inclina et dit avec toute la politesse dont il était capable :

« Pardonnez-moi, Fraülein, de vous déranger. Mon ami aimerait faire votre connaissance. Me permettez-vous de vous le présenter ? »

La jeune femme regarda d’abord Ulrich, puis Gurdweil. La simplicité directe de la démarche parut la séduire. Son visage grave s’adoucit et elle esquissa un sourire. « Volontiers ! » dit-elle simplement.

Sur un signe de son ami, Gurdweil s’approcha. L’effort qu’il déploya pour prendre un air assuré réussit à lui faire perdre contenance et à rendre ses gestes artificiels et ridicules.

Ulrich fit les présentations :

« M. Gurdweil, Mme…

– Baronne Thea von Takow. »

Ils lui demandèrent la permission de se joindre à elle. Gurdweil sentit immédiatement l’angoisse le saisir. Il lui fallait absolument parler, mais quoi dire ? Il se sentait complètement vide, tel un orateur qui aurait subitement oublié le début de son discours. Ulrich lui-même se taisait. Le silence devenait si oppressant et désagréable que Gurdweil prit enfin l’initiative en lançant :

« Vous ne venez pas souvent ici, je présume ? »

À l’instant où il ouvrit la bouche, il eut l’impression que sa voix, plus basse qu’à l’accoutumée, se réduisait à un murmure et il fut pris d’une rage intérieure.

« Non. Je suis entrée par hasard. En passant. »

Suivit un autre silence.

L’embarras dans lequel se trouvait plongée sa nouvelle connaissance n’échappait pas à la baronne qui y puisait un plaisir étrange et cruel. Gurdweil se creusa désespérément la cervelle pour trouver un sujet de conversation : pourquoi ne pas lui demander si elle était étudiante ? Mais, au lieu de lui poser la question, il fut horrifié de s’entendre dire : « Voulez-vous une autre tasse de café, madame ? »

À son grand soulagement, la baronne refusa.

Il se traita de tous les noms : « Fais attention, idiot ! Tu n’as pas d’argent pour payer ! »

Une vague d’inexplicable tristesse l’envahit soudain, balayant paradoxalement sa détresse physique. Il lui sembla connaître la baronne depuis longtemps.

« Savez-vous, madame, dit-il en la regardant dans les yeux, il arrive parfois que vous rencontriez quelqu’un et que vous sentiez dès la première minute qu’il existe entre vous un lien solidement défini, un lien, bon ou mauvais, que seule peut créer une vie commune de nombreuses années. Dans ces cas-là, la première étape a déjà été franchie en secret. Êtes-vous déjà passée, madame, par ce genre d’expérience ? Vous est-il arrivé, par exemple, de rencontrer un inconnu et de savoir à l’instant même que vous devez vous venger sur lui de quelque chose ou, au contraire, que vous vous sentiez plein de reconnaissance à l’égard d’un être que vous venez de rencontrer ? N’est-ce pas étrange ? »

La baronne écouta en silence. Dans les paroles de Gurdweil – non dans leur contenu, mais dans le ton –, il y avait une note de tristesse refoulée qu’absorbait inconsciemment l’auditeur. Son extrême gravité semblait le rapprocher du cœur essentiel des choses et révéler une part de leur mystère.

Comme poussé par une force secrète, Gurdweil continuait à parler :

« Et, parfois, vous rencontrez quelqu’un pour la première fois et vous sentez instinctivement qu’il est la source du malheur indispensable à votre existence et qui circule depuis toujours de lui à vous par d’invisibles canaux… Et vous êtes lié à cette personne comme son ombre…

– Il se peut que vous ayez raison, dit la baronne dont les mains jouaient machinalement avec ses livres. Ce sont des choses invérifiables. Mais, quand vous parlez de la nécessité d’être malheureux pour continuer à vivre, permettez-moi d’en douter. C’est une affaire très personnelle. Il me semble, au contraire, que l’homme a besoin d’un peu de bonheur. C’est le bonheur, le bonheur seul, qui le fait vivre. » La baronne sourit alors, découvrant de magnifiques dents, pour ajouter : « Moi, du moins, je ne vis que par et pour le bonheur.

– Certes, certes, se hâta d’acquiescer Gurdweil. Ce n’est pas la même chose pour chacun, bien entendu. »

La baronne consulta sa montre-bracelet. Elle suggéra à Gurdweil une petite promenade. Ils payèrent et sortirent. Dehors, Ulrich prit congé d’eux. Il était fatigué et devait, à son grand regret, se lever tôt.

Une fois qu’ils furent seuls, la baronne demanda à Gurdweil où il habitait. Elle-même habitait à l’opposé du Courtel, à Währing.

L’air du printemps était tiède. Du ciel qui s’obscurcissait semblait ruisseler un doux et frais silence. Les rues, désertes à cette heure, paraissaient nettoyées de neuf. La ville s’assoupissait sous la réverbération orangée des lampadaires. De temps en temps, et à intervalles de plus en plus longs, un tram fendait le silence telle une apparition de cauchemar. Au loin, un train émit un long sifflement étouffé, amenant l’imagination à rêver de longs voyages à travers la respiration silencieuse de la nuit, de villes étrangères peuplées de millions d’âmes.

Gurdweil paraissait petit et frêle à côté de la jeune femme qui le dépassait d’une tête. Tout en marchant le long de la Währingstrasse, Gurdweil jetait des coups d’œil à sa compagne en pensant : une femme grande et belle, mais probablement dure. Elle doit faire souffrir tous ses proches. Gurdweil se sentit la proie à la fois d’une agréable euphorie et d’une terrifiante inquiétude. Il émanait de la jeune femme une onde vague, mais concrète, de menaces. Cet étrange sentiment était nouveau pour Gurdweil, bien qu’il fût certain de l’avoir déjà éprouvé, peut-être dans sa petite enfance. Certains événements aussi, liés à cette sensation, remontaient au seuil de sa mémoire. Gurdweil les aurait presque touchés, s’ils n’étaient retombés aussitôt dans les profondeurs du souvenir, à la manière d’un poisson qui saute de l’eau mais y replonge si vite qu’on peut à peine l’apercevoir. Il ôta son chapeau et découvrit une tignasse échevelée et un front blanc et bombé.

« Quand j’étais petit enfant, commença-t-il, comme s’il se parlait à lui-même, je me représentais le monde tel un grand sac sans fond plein de trous… Les êtres humains s’y pressaient, rampant et luttant entre eux comme des crabes, mais ils finissaient par tomber dans les trous Dieu sait où… Cette scène revenait souvent devant mes yeux avec la clarté d’un cauchemar. J’étais terrifié. Curieusement, c’est la nuit, et surtout au cours des nuits très noires que je me sentais rassuré. Je pouvais me cacher dans l’obscurité et me sentir tout à fait à l’abri… Jusqu’à maintenant, je préfère les nuits sans lune.

– Qui sait, peut-être êtes-vous un lunatique », s’esclaffa la baronne. Son rire sonnait creux, comme s’il provenait d’un fût vide, et Gurdweil se sentit un peu vexé.

« Non, répondit-il simplement, je ne suis pas un lunatique. »

Au coin des ruelles, rôdaient les prostituées : elles balançaient nonchalamment leur sac à main et guettaient les mâles solitaires. La baronne leur jeta un regard perçant accompagné d’un geste vague. Quand ils se furent un peu éloignés, elle dit avec une soudaine émotion :

« Je les hais ! Je pourrais les tuer ! Je ne comprends pas comment un homme peut supporter leur contact. Il n’y a que la racaille pour les fréquenter… »

Une haine suspecte, pensa Gurdweil sans rien répondre.

Ils étaient arrivés à présent devant le Volksoper déjà fermé et silencieux. Ils n’étaient plus très loin de la maison de la baronne. Ils marchaient lentement, au milieu de la rue. Soudain, Gurdweil se surprit à dire : « Savez-vous, madame, je crois que nous pourrions faire un bon couple…

– Peut-être, répliqua la baronne en riant. Je n’ai rien contre. Vous me plaisez. »

Elle s’était arrêtée et l’examinait de la tête aux pieds comme un enfant qui vient de dire un mot amusant. Elle passa sa main sur ses cheveux ébouriffés : « Vous avez de beaux cheveux, Herr Gurdweil. »

Celui-ci sentit un torrent de chaleur balayer son cœur. Son chapeau glissa et tomba par terre. Il se baissa pour le ramasser et en profita pour s’emparer de la main de la jeune femme et l’embrasser ardemment. Elle ne protesta pas. À cet instant, le klaxon d’une automobile les fit battre en retraite sur le trottoir. Ils continuèrent leur chemin.

Encore surpris par son geste, Gurdweil n’était plus dans un état normal. Il aurait pu danser en pleine rue. « Nous nous promènerons ainsi toute la nuit, pensa-t-il, exultant. Nous nous assiérons de temps en temps sur un banc et elle posera la tête sur mon épaule. Elle est si belle ! Et je la caresserai… »

La baronne s’arrêta devant un immeuble de cinq étages : « Voilà, nous y sommes. Il est tard. Demain je dois aller au bureau. »

Ils convinrent de se revoir le lendemain soir, dans un autre café, et se quittèrent. Au moment où se faisaient entendre à l’intérieur les pas traînants du portier et le cliquetis des clés, la baronne se pencha vers Gurdweil et l’embrassa avec précipitation sur la bouche, avant de disparaître dans l’obscurité de la porte cochère.

Gurdweil demeura interdit. Tout lui semblait irréel. Il avait les lèvres sèches, comme brûlées, et le cerveau paralysé, sans l’ombre d’une place pour la moindre pensée. Son cœur battait la chamade, il lui martelait les mains, les jambes, la tête. Quelque chose venait de se produire, quelque chose de merveilleux, d’incroyable, mais peut-être était-ce arrivé à quelqu’un d’autre, à un étranger. Gurdweil resta collé à la porte, l’esprit concentré sur ce qui se passait à l’intérieur de la maison où avait disparu la baronne. Il s’imagina entendre le bruit de ses pas dans l’escalier. Il les suivit pendant un bon moment. Il leva les yeux en espérant voir une lumière s’allumer à l’une des fenêtres du second étage. Oui, cette fenêtre devait être celle de sa chambre… Il finit par s’en aller. Mais, après quelques pas, il s’immobilisa de nouveau et regarda droit devant lui, en direction de la rue suivante, comme s’il cherchait quelque chose. Sur la plaque fixée au mur d’angle, éclairée par un réverbère, il lut sans le comprendre le nom de la rue. Il le relut plusieurs fois, sans plus de résultat. Devant lui se dressait un homme, le dos contre le mur.

« Je suppose qu’il a faim », pensa-t-il dans un éclair. Il reprit sa marche lente et un peu vacillante, et arriva sans réaliser où il était dans Nussdorferstrasse. Ah oui ! Il se souvenait à présent : l’arrondissement de Währing ! Il était déjà venu ici ! C’était explicitement indiqué sur la plaque ! Et elle, elle habitait dans la Schulgasse, au numéro 12. La ba-ro-nne-Thea-von-Ta-kow, 12, Sch-ul-gasse. Ni 11 ou 13, mais exactement 12… 6 plus 6, 7 plus 5, 8 plus 4 : tout cela faisait 12… Thea von Takow, Rudolf von Takow… Non, von Gurdweil… le baron Rudolf von Gurdweil ! Ha ha ha ! Gurdweil partit d’un gros rire, d’un rire qui lui éclaircit les idées. Une nouvelle partie de sa vie commençait, il le sentait dans sa chair. Ce soir était un jalon. Mille cinq cents pas pour arriver ici. Arrêt. Et on repartait ! Il se sentit un besoin urgent de faire quelque chose, d’aller dans un lieu inconnu, de discuter avec des gens et de les convaincre, de leur prouver que tout allait pour le mieux et qu’il fallait se réjouir, se réjouir et remercier le ciel pour chaque minute où l’on respirait, pour cette incommensurable don offert à l’homme, qui ne le méritait sûrement pas. Il voulait faire partager aux autres cette immense joie de vivre qui inondait son être.

Gurdweil chercha sans succès des cigarettes dans ses poches. Rusées cigarettes – il sourit à cette pensée – qui jouent à cache-cache avec vous. Par contre, il découvrit dans sa veste un schilling dont il avait oublié l’existence. Il entra dans une petite taverne de Währingstrasse et acheta cinq cigarettes. Mais il avait la bouche si sèche que le goût du tabac lui parut plus âpre au palais. Il commanda alors une chope de bière et s’installa à une table. À cette heure tardive, il ne restait que peu de clients au bar. Un homme et une femme étaient attablés dans un coin, encombrés de sacs à dos dont ils n’avaient pas pris la peine de se débarrasser en s’asseyant. Ils buvaient tous les deux au même verre avec le plus grand sérieux, sans échanger un mot. Un vieux couple marié – décida Gurdweil – qui n’a plus rien à se dire. Près de sa propre table au milieu de la salle, pas très grande, il y avait encore deux hommes assis devant d’énormes chopes de bière. L’un d’eux, en face de Gurdweil, se tenait tout raide sur sa chaise. Quand Gurdweil s’assit à son tour, l’homme le regarda à la dérobée, avant de revenir à la contemplation de son verre où il semblait voir un spectacle magique. Entre de longues pauses, il recommençait à avaler de larges gorgées de sa bière dont l’écume souillait sa moustache mal brossée.

Pauvre type, pensa Gurdweil compatissant, il boit certainement par désespoir. Il eut envie d’entamer une conversation avec l’étranger, de le consoler, de lui alléger l’âme. Son bonheur, il le dissimulait au secret de son cœur, se réservant le privilège, tel un enfant qui met de côté des sucreries, d’en jouir plus tard quand il serait seul. Il aurait voulu que l’homme se réveille, s’insurge, se lève et l’insulte bassement. Il était prêt à payer pour le bonheur qui lui était donné et qu’il ne méritait certainement pas. Il leva son verre et le reposa délibérément d’un coup sec sur la table. Son voisin ne bougea pas. Quelques minutes s’écoulèrent. L’horloge accrochée au mur indiquait 1 heure moins dix. Le couple aux sacs à dos se leva pour partir. Gurdweil finit sa bière et se prépara aussi à sortir. C’est alors que son vis-à-vis murmura d’une voix éteinte et un peu rauque, sans lever la tête :

« Vous, jeune homme, êtes-vous marié ? Non ? Je l’aurais deviné tout de suite. Je peux m’en rendre compte d’un seul coup d’œil. »

Il se tut puis reprit :

« Ne vous mariez pas, jeune homme… je vous en conjure. Tant qu’elles ne sont pas sûres de vous, les femmes sont bonnes et elles obéissent sans broncher. Mais c’en est fini dès que vous leur mettez la bague au doigt ! Elles ruent comme des mules… et vous ne pouvez rien y faire. C’est une loi de la nature, jeune homme ! Toute la raison du monde n’y fera rien. Vous n’êtes pas d’accord avec moi ?

– Mais toutes les femmes ne sont pas pareilles, se risqua à remarquer Gurdweil.

– Vous croyez ? Je vous dis que si ! Elles sont toutes les mêmes ! »

L’homme avala une nouvelle gorgée de bière et répéta avec emphase :

« Non ! Pas de différence !

« Regardez-moi, ajouta-t-il après une minute en indiquant son visage bouffi et gris. Non, regardez bien. Qu’est-ce que vous en dites ? Vous ne pouvez pas dire que je suis laid ! Personne ne vous croirait ! Et voyez ce qui m’est arrivé ! La première, la défunte Fritzl, n’a été que le commencement. Là, c’est moi qui me suis conduit en vrai porc. Un vrai porc, je vous le dis franchement. Mais elle aussi, la Fritzl, un chien n’en aurait pas voulu. Vous pouvez me croire. Elle en avait deux, Herr Mentzl, le cheminot, et le soudeur Poldi – deux amants, ce n’est pas beaucoup, d’accord. Et quand je suis revenu du front italien en 1918, elle était morte. Elle avait un bon cœur, Fritzl, mais c’était une vraie traînée. Je ne dirai pas un mot… Dieu ait pitié de ses cendres ! Alors bon ! J’ai pris Gustl. Vous boirez un autre verre, Herr Doktor ? Cette fois, sur mon compte ! Non, j’insiste. Schurl, apporte une autre bière au Herr Doktor ! Arrive donc Gustl. Je lui dis : “Gustl, c’est terminé une fois pour toutes ! À partir de maintenant, tu dois compter avec moi. Et je sais de quoi je parle !… Les hommes n’existent plus pour toi. Fini ! Même pas un seul ! On commence avec un et puis avant qu’on s’en aperçoive c’est deux, trois, cinq… et c’est sans fin !” C’est ce que je lui ai dit. Et qu’est-ce que vous croyez, Herr Doktor ? Que je sois damné si ça a servi à quelque chose ! »

Gurdweil était las. Il avait une longue marche à faire pour rentrer chez lui. Mais son interlocuteur l’intéressait.

Ce dernier continuait à parler, les yeux déjà rouges et le regard vague.

« Vous voyez, Herr Doktor, vous qui êtes un homme intelligent – je l’ai vu tout de suite ! –, on ne la refait pas deux fois à Heidelberger Franzl ! Je vous le dis, et vous me comprendrez : une femme qui a commis une fois une peccadille est finie pour moi ! Les coups n’y changeront rien ! Et quand Heidelberger Franzl laisse sa marque, on la sent passer pour un moment, croyez-moi ! Mais les scandales en public, ça non ! Heidelberger Franzl ne veut pas son nom dans les journaux ! L’homme n’est pas un porc, et l’ordre doit régner ! »

Les clients quittaient le bar les uns après les autres. Le serveur apparut avec un balai et entreprit de retourner les chaises sur les tables. On entendit quelqu’un bâiller bruyamment. Le silence signalant la fermeture envahissait la salle. Gurdweil se leva.

« Je vois que vous êtes pressé, dit Heidelberger Franzl. Attendez-moi, je pars aussi. Vous habitez aussi au 17 de Liechtenstrasse, ajouta-t-il une fois dehors, je vous y ai vu plusieurs fois. »

Non, il n’y habitait pas. Il ne faisait qu’aller de temps en temps chez le cordonnier Vrubiczek.

« C’est donc ça ! Vous êtes étudiant, Herr Doktor ! Je l’ai deviné tout de suite. J’ai l’œil pour ces choses ! Bon, je vois que vous êtes pressé. C’était un honneur pour moi, Herr Doktor ! J’ai été heureux de parler à un homme intelligent. La prochaine fois que vous irez chez Vrubiczek, faites un saut chez moi. Heidelberger Franzl est votre frère ! »

Gurdweil prit la direction du Schottentor. Épuisé, il traînait les pieds. La journée qui venait de s’écouler lui semblait avoir duré une semaine entière. Mais de cette immense fatigue sourdait une grande joie. Il n’avait pas le courage à cette heure de passer les événements en revue, tant ses sens étaient émoussés par la fatigue et la boisson. Quand il arriva chez lui à 2 heures du matin, il se laissa tomber sur son lit comme un mort et s’endormit sur-le-champ.

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