La Vie conjugale
Première partie - La rencontre
PREMIÈRE PARTIE
LA RENCONTRE
OceanofPDF.com
1
On entendit le rugissement du robinet qu’on ouvrait dans le couloir. En un instant, le bruit s’infiltra dans les chambres, encore plongées dans la pénombre de l’aube, et envahit le corps endormi de Rudolf Gurdweil.
Peut-être le bruit avait-il déclenché chez Gurdweil un rêve désagréable juste avant son réveil, car la première sensation qu’il eut, en reprenant ses esprits, fut de répugnance : probablement le résultat de ce rêve qui restait là, enseveli à l’intérieur, de l’autre côté de la conscience.
Pendant un moment, il demeura aux aguets, les yeux fermés. Mais le silence était déjà revenu et il n’entendit que le claquement d’une porte qui se fermait dans le couloir ; il ne le perçut qu’abstraitement, avec un certain retard, alors que le son lui-même avait disparu.
Il se tourna vers les fenêtres et ouvrit les yeux. Il vit qu’elles filtraient la lumière du jour tout proche, ce qui n’eut sur lui d’autre effet immédiat que le désir de repiquer un somme. Et, comme s’il fuyait devant un danger, il se retourna vite du côté opposé, la tête sous l’édredon.
En bas, une grosse voiture de louage descendait lentement la Kleine Stadtgutgasse avec de terribles grincements, ébranlant les vitres comme un tremblement de terre. « Un chargement de charbon de Nordbahnhof », décida Gurdweil. Il n’arrivait plus à présent à se rendormir. Les grincements se réduisirent à deux ou trois sons lancinants qui se répétèrent bêtement dans son cerveau engourdi, jusqu’à ce qu’il lui semblât, bien que la voiture fût loin, qu’ils ne venaient pas de l’extérieur, mais d’un coin de son âme elle-même. Pris d’une panique soudaine, il se leva et s’assit sur le lit. Il embrassa la chambre du regard – elle n’était pas grande – et ses yeux s’arrêtèrent sur le canapé, à droite, où son ami Ulrich sommeillait encore, le visage vers le mur. Sans qu’il sût pourquoi, la vue de son ami endormi le réveilla tout à fait. Et le souvenir de ce qu’il devait faire aujourd’hui lui revint aussitôt, accompagné d’un sentiment d’accablement. « Ah ! Impossible d’y couper ! Je n’ai pas le choix ! » se dit-il, résigné. Il avait encore le temps et il se recoucha avec l’espoir de se rendormir un peu. Mais ses pensées ne cessaient, malgré lui, de tourner autour du même sujet désagréable.
La chambre s’emplissait de la première clarté d’une pure matinée de printemps. Ulrich se réveilla et commença à s’habiller paresseusement. Gurdweil faisait semblant de dormir. Il ne se sentait pas d’humeur à parler à quiconque. Pendant un moment, il suivit, les yeux mi-clos, les gestes mous et mécaniques de son ami qui lui semblèrent, pour une raison ou pour une autre, désordonnés. « L’homme est une créature ridicule, pensa-t-il. Et son absurdité se voit d’autant plus qu’il est tout seul… »
Il avait du mal à rester allongé. Il imaginait la ville baignée de soleil et il voulait être dans ses rues. Il attendait impatiemment qu’Ulrich partît travailler. Mais ce dernier, comme s’il voulait le mettre en fureur, s’attardait plus que de coutume, sortant plusieurs fois dans le corridor pour prendre un col dans la penderie, l’y remettant pour en choisir un autre, passant une demi-heure à brosser ses vêtements.
Ulrich s’en alla vers 8 heures. Gurdweil se leva aussitôt et courut à la fenêtre. Le bleu profond de cette matinée d’avril envahissant la petite rue le mit de la meilleure humeur. Par un jour pareil, il faisait bon vivre, se mouvoir, respirer. Ses soucis perdirent provisoirement de leur gravité ; tout avait l’air plus simple. Au bout d’une demi-heure, fin prêt, il dévala les trois étages. Dehors, il fut pris par la tiédeur de l’air dont l’odeur particulière, indéfinissable, n’était pas sans rappeler, de loin, de belles jeunes filles impubères. Tout semblait renouvelé. Le pavé avait déjà été lavé et l’eau retenue dans les interstices s’évaporaient discrètement. Les charrettes, les automobiles, les trams, les maisons et les terrasses, même les gens, tout resplendissait joyeusement sous l’éclat du soleil. Les femmes qui passaient semblaient miraculeusement belles, habillées de robes neuves. Les nourrices aux coiffes de mousseline et tabliers blancs amidonnés poussaient les voitures d’enfant avec une sorte de secrète coquetterie, comme si ces jolis bébés rieurs étaient le fruit de leurs propres entrailles. Gurdweil marcha le long de Nordbahnstrasse pour tourner ensuite dans Praterstrasse. La séduction qu’exerçaient les vitrines des magasins était si vive qu’il ressentit une envie folle de pénétrer dans toutes les boutiques et d’y acheter toutes sortes de choses aussi bien nécessaires que superflues, d’engager des conversations avec les vendeurs et de plaisanter avec eux de choses légères. Un autre désir lui vint aussi : celui de se mettre au milieu de la chaussée et de lancer des pièces, une cascade de pièces d’argent et d’or, aux gosses de la rue et de se réjouir de leur bonheur. Mais il n’en avait pas les moyens : ce qu’il avait en poche se résumait à un schilling et quelques groschen. Aussi continua-t-il à longer lentement la large et bruyante artère du Prater, en plongeant son regard débordant de sympathie dans celui des passants, comme s’il voulait leur annoncer à tous une bonne nouvelle, jusqu’à ce qu’il atteigne le Pont-Ferdinand. Il s’approcha d’un groupe de personnes agglutinées contre la rambarde du pont et qui jouaient des coudes pour voir ce qui se passait en contrebas.
« Une jeune fille, dit un homme corpulent fraîchement rasé en se tournant vers son voisin. Pas plus de dix-huit ans. Je l’ai vue de mes propres yeux quand ils l’ont retirée. »
Il annonça cela avec une certaine complaisance, comme s’il racontait qu’il avait vu de ses yeux l’empereur du Japon.
« Vivante ? s’enquit une voix flûtée.
– Certainement pas ! On ne peut plus morte.
– Les jeunes d’aujourd’hui ! ajouta une femme d’un certain âge qui portait un chapeau fané et un sac à la main. Ils sont prêts à tout. Rien n’a plus de valeur pour eux : soit ils se tuent, soit ils s’entretuent. Hier, dans notre immeuble, un homme a tué sa femme. En plein jour, il l’a poignardée ! En un clin d’œil elle était partie, la pauvre. Sans un murmure. »
Gurdweil se hissa jusqu’à la rambarde, d’où l’on pouvait voir en bas, sur le quai, deux policiers monter la garde devant le corps de la noyée drapé de noir et empêcher le cercle des curieux de se resserrer. Malgré la soudaine faiblesse qui l’assaillit, Gurdweil descendit et fendit la foule pour s’approcher de la morte. Du linceul noir, trop petit pour recouvrir tout le corps, dépassait une touffe de cheveux auburn plaquée sur un morceau de front bleuâtre, à l’aspect de marbre, tandis qu’à l’autre extrémité saillait le bout d’une chaussure marron, humide et maculée de boue, qui avait à l’évidence séjourné plusieurs jours dans l’eau. Vu son volume, on aurait pu penser que le drap recouvrait deux corps. Le sol autour était trempé. Gurdweil ne pouvait pas quitter des yeux cette masse noire. Son cœur battait à tout rompre.
Entre-temps le fourgon mortuaire était arrivé, balayant de côté les curieux. Au moment où on enlevait le corps, on entrevit un instant la tête de la noyée : un visage gonflé, comme un plâtre, avec des yeux immenses. Une cicatrice barrait la pommette gauche, mais la blessure était de la même teinte que le reste. Gurdweil trouva le nez excessivement long : « On n’a pas idée d’avoir un nez si long… Un nez doit toujours… » Cette pensée saugrenue lui traversa la tête à l’instant où le fourgon se mettait en route et que quelqu’un lui enfonçait son coude dans les côtes, lui causant une vive et sourde douleur. Gurdweil se ressaisit et se souvint qu’il était pressé. Après un dernier regard au sol détrempé devant lui et aux eaux paisibles du Danube où se reflétaient le ciel bleu et des lambeaux de nuages blancs, il entreprit de remonter l’escalier avec la foule qui se dispersait. Il se sentait soudain très las, comme après un effort physique exténuant.
« Ce n’est pas bien, jeune homme, ce n’est pas bien de mourir par une si belle journée de printemps ! » s’écria brusquement une vieille femme toute voûtée qui marchait à côté de lui. Et d’ajouter aussitôt, comme si c’était un moyen sûr de conjurer la mort : « Ah ! Je dois rentrer vite à la maison préparer le déjeuner de mes fils. » Mais, pour Gurdweil, la beauté de ce jour de printemps avait été souillée. Les yeux rivés au sol, les mains enfoncées dans les poches de son manteau déboutonné, il poursuivit tristement son chemin sur le trottoir qui longeait le bras du fleuve. Il atteignit bientôt la Rotenturmstrasse et s’y engagea. Il s’arrêta devant une librairie, passa distraitement en revue les noms de quelques nouveaux livres exposés en vitrine, puis, après avoir consulté sa montre qui indiquait 10 heures et quart, il entra d’un pas décidé dans le magasin.
« Puis-je vous aider, monsieur ? » demanda un jeune homme roux aux lunettes d’écaille noire.
Gurdweil demanda à voir le Dr Kreindel.
Le jeune homme disparut dans un couloir qui faisait face à la porte d’entrée pour réapparaître l’instant d’après.
« Herr Kreindel est occupé pour l’instant. Si vous voulez bien patienter quelques minutes ici, je vous prie », dit-il en indiquant une chaise.
Ce retard n’était pas du tout du goût de Gurdweil. Plus que toute autre chose, il détestait attendre. Mais il voulait régler l’affaire, aussi prit-il le siège offert, fermement résolu à ne pas attendre plus d’un quart d’heure.
Il n’y avait pas un seul client dans la librairie. Le vendeur roux grimpait de temps en temps sur l’escabeau pour aller fureter activement dans les rayonnages d’où il redescendait avec une pile de volumes qu’il plaçait sur les tables du dessous. Près de l’entrée, assise derrière la caisse, une jeune femme lisait. Elle ne prêta aucune attention à Gurdweil. Celui-ci, pour passer le temps, essaya de déchiffrer de loin les titres des volumes rangés sur les étagères en face de lui, de l’autre côté de la longue table chargée de livres, ce qui lui fatigua la vue. Le bourdonnement sourd de la ville pénétrait dans le magasin, et il se souvint alors, sans qu’il y eût un rapport évident entre les deux choses, de la berge humide du Danube après l’enlèvement du cadavre de la jeune morte, et son cœur se serra. D’être là à attendre lui sembla soudain complètement superflu et inutile. Il posa son chapeau marron cabossé sur ses genoux et chercha une cigarette dans sa poche, mais sans succès. Instinctivement, il regarda la jeune caissière. « Elle a l’air totalement absorbée par son livre, pensa-t-il. Je me demande si je pourrais, en concentrant mon regard sur elle, la distraire de sa lecture. » Il fixa un point précis des joues, à la naissance de l’oreille. Et, en effet, au bout d’un moment la caissière parut troublée ; elle passa une main dans ses cheveux blond doré, coupés à la garçonne, se frotta l’oreille avant de lever les yeux vers Gurdweil qu’elle contempla d’un air absent. Son expression pouvait laisser penser qu’elle essayait de se souvenir d’une chose oubliée. Puis elle retourna à son livre. Satisfait de l’expérience, Gurdweil se leva, comme inspiré d’un nouveau courage, et informa le vendeur qu’il n’avait plus le temps d’attendre.
Le vendeur le conduisit alors dans un étroit corridor, éclairé par une lumière électrique et encombré par des caisses empilées jusqu’au plafond, et le fit pénétrer, après un coup bref à la porte, dans le bureau du maître des lieux. À leur entrée, le Dr Kreindel, assis à une grande table de travail face à la porte, sauta aussi vivement sur ses pieds que s’il avait été mordu par un serpent.
« Combien de fois vous ai-je répété que je ne veux pas être dérangé quand je travaille !
– Monsieur attend depuis longtemps », dit le vendeur d’un ton d’excuse en désignant Gurdweil.
C’est seulement alors, sembla-t-il, que le Dr Kreindel remarqua la présence de Gurdweil. D’un geste de la main, il congédia l’employé et, toisant Gurdweil, lui demanda ce qu’il voulait, d’une voix encore altérée par la colère. « Je m’appelle Gurdweil, répondit celui-ci sèchement. Je suppose que le Dr Mark Astel vous a parlé de moi.
– Ah oui, en effet ! dit le Dr Kreindel, changeant immédiatement de ton et découvrant les deux dents en or qui ornaient sa bouche. Le Dr Astel, je me souviens parfaitement. Asseyez-vous, s’il vous plaît. » Il lui indiqua une chaise près du bureau. « Ainsi, vous voulez travailler chez moi ! Bon. Comme disait Goethe : L’amour des livres est un signe éclatant de… etc. Vous écrivez vous-même, si je ne m’abuse ? »
Gurdweil le coupa : « Non ! Je n’écris pas du tout !
– Non ? Je me suis laissé dire… Bon, ça n’a aucune importance. Au contraire, c’est même mieux. Beaucoup mieux… Kleist dit : Les écrivains sont toujours… etc. Vous connaissez certainement le reste de la citation… »
Gurdweil continuait à scruter le visage gras du Dr Kreindel, dont il n’arrivait pas à savoir s’il parlait sérieusement ou s’il plaisantait. Ses petits yeux fureteurs, sous un front bas, lui étaient extrêmement désagréables. Il se représenta avec déplaisir qu’il aurait à passer huit heures avec cet homme, jour après jour, pendant six mois, un an et peut-être même davantage. Il eut l’envie subite de tout laisser tomber, de se lever et de filer immédiatement. Mais il ne bougea pas. Il ne travaillait pas depuis six mois et ses sources d’emprunt étaient épuisées. Il n’avait pas le courage de refuser tout de go une possibilité d’emploi.
Le Dr Kreindel était intarissable : « Vous devez être étudiant en philosophie. Un sujet bien intéressant : J’aime la philosophie… J’en ai fait trois semestres… Et n’eût été la honte… Je vous avouerais que j’ai même écrit un livre sur le rapport entre Kant et Spinoza… Mais n’ayez crainte… Le livre n’a jamais vu le jour. Un péché de jeunesse sans fâcheuses conséquences… En tout cas, je suis resté fidèle à la philosophie jusqu’à aujourd’hui. Mon fonds consiste essentiellement en livres de philosophie dont vous trouverez ici un choix abondant. Il est à votre disposition. »
Soudain, Gurdweil succomba, de manière inexplicable, à une attaque de mélancolie. Incapable de ronger davantage son frein, il se tourna vers la fenêtre de droite qui donnait sur une cour minuscule : une charrette vide aux bras posés à terre, un mur aveugle au sommet noyé par la lumière dorée du soleil. Il ne se souciait plus à cette minute d’avoir le poste ou pas. Tout ce qu’il voulait, c’était être loin, loin de cette pièce qui, à en juger par son odeur tenace de renfermé, semblait ne pas avoir été aérée depuis des années, loin de cette étrange créature au bavardage oiseux et aux citations tronquées, et pour laquelle il ressentait une aversion définitive, comme s’ils se connaissaient de longue date. Résolu à mettre un terme immédiat à l’entretien, il fit face à son interlocuteur. Gurdweil eut alors une étrange vision : au visage du Dr Kreindel se substitua le visage d’albâtre de la jeune noyée, tel qu’il l’avait aperçu au bord du Danube. Il le vit tout à fait distinctement, avec la cicatrice sur la joue et les cheveux auburn emmêlés. Il fut secoué d’un frisson. Il se leva, puis se rassit. Il regarda de nouveau attentivement le Dr Kreindel et le vit cette fois tel qu’il était, avec son grand nez pointu et son menton sombre et charnu.
« Mes nerfs me jouent des tours, se dit-il. Tout ça, ce sont les nerfs. » Mais le rappel des fausses citations étira son visage d’un léger sourire et il lui vint à l’idée de répondre au Dr Kreindel par une formule du même cru.
« Oui, certes, lança-t-il solennellement, le commerce des livres est une noble occupation… Comme dit Mitzelberg : Les trésors de l’esprit humain trouvent leur salut… etc.
– Hi hi hi ! Mitzelberg, dites-vous ? Bien exprimé, monsieur ! Ou plutôt bien exprimé, Mitzelberg ! » s’exclama le Dr Kreindel. Et, sans transition, il revint au point de départ : « Rien n’a été encore décidé, je veux dire concernant votre emploi chez moi. En premier lieu, nous devons décider si nous avons besoin de personnel supplémentaire. Si vous voulez être assez aimable pour revenir dans quelques jours, disons deux semaines, je pourrai à ce moment vous donner une réponse définitive. »
Gurdweil prit congé et partit. Il n’osait pas s’avouer combien il était heureux des résultats négatifs de l’entretien. Il avait l’impression, comme toujours en pareille circonstance, d’avoir été sauvé au dernier moment d’une peine de prison. Il avait besoin d’un travail et il avait fait son devoir. Qu’y pouvait-il si le ciel lui était hostile ? Ah ! S’il ne fallait pas remplir ce maudit estomac ! Il était 11 heures passées. Gurdweil se sentit la bouche sèche, ce qui venait probablement de son ventre vide. En même temps, il avait une furieuse envie de fumer. Il traversa la Rotenturmstrasse et s’engagea dans une petite rue, où il s’arrêta pour compter la menue monnaie qui lui restait de la veille. Il la recompta encore, bien qu’il sût parfaitement la somme qu’il possédait. Un schilling suffirait pour un repas frugal et des cigarettes ! Il acheta un paquet, alluma une cigarette. Il hésita un moment à rentrer chez lui travailler, mais rejeta aussitôt l’idée. Il eût été dommage de perdre une seule minute de cette belle journée. Il trouva un petit jardin, s’assit sur un banc, s’y adossa confortablement et ôta son chapeau qu’il posa près de lui.
À côté, un vieillard loqueteux, à la barbe grisonnante et dégarnie, se roulait une cigarette faite de mégots crasseux disposés sur ses genoux dans un morceau de journal. Il était si absorbé par sa tâche qu’il ne remarqua pas le regard de Gurdweil.
« Qui sait, songea celui-ci, qui sait si je ne finirai pas comme lui… Et qu’est-ce que cela peut faire ? »
Il tendit une de ses cigarettes au vieux avec une politesse marquée : « Permettez-moi, monsieur, de vous offrir une cigarette. »
Le vieil homme fit mine d’hésiter, puis accepta. Il fit rouler la cigarette entre ses doigts avec un plaisir manifeste, la coinça entre ses lèvres, l’enleva pour l’examiner à nouveau, avant de déchirer un morceau de journal, de l’y envelopper et de faire disparaître le tout dans l’une des poches de son manteau rapiécé.
« Mille fois merci, jeune homme ! Que Dieu vous le rende ! Je la garde pour ce soir. C’est à ce moment-là, quand je suis couché, qu’elle a le meilleur goût.
« Me croirez-vous, continua-t-il, j’ai été une fois voir un docteur, à l’hôpital de Neuhaus, il y a longtemps, dix ou douze ans, il m’a interdit de fumer. Du poison pour l’homme, disait-il. C’était un homme intelligent. Chaque bouffée de fumée que vous avalez, selon lui, vous laisse à l’intérieur une tache noire aussi grosse que l’ongle du pouce… Et il m’a montré une tache sur un mouchoir blanc. Je l’ai vue de mes propres yeux. Mais je n’ai pas pu m’arrêter de fumer. Une demi-journée, j’ai cessé, mais je n’ai pas pu continuer. »
Et il se remit à rouler sa cigarette.
De la rue parvenait le sourd crissement des trams et des automobiles. Au milieu du jardin, des garçons se lançaient un gros ballon marron. En face, derrière les arbres, une femme, penchée à sa fenêtre à l’un des étages supérieurs d’un immeuble, secouait un drap blanc en s’assurant qu’aucun policier ne pouvait la voir. Les vieux marronniers étaient soudain remplis de minuscules bourgeons.
Gurdweil se sentait à une distance infinie des préoccupations de la ville. Il aurait pu rester éternellement assis là, à ne rien faire, si la faim n’avait recommencé à le tenailler. Aussi se leva-t-il pour aller manger un morceau au bar de l’hôtel Métropole tout proche.
OceanofPDF.com