La Vie conjugale
Chapitre 29
29
Le lendemain, à 9 heures et demie du matin, Gurdweil attendait déjà en face de l’hôpital. C’était une belle et claire matinée d’automne. Le soleil brillait et les tramways allaient et venaient bon train. Gurdweil faisait, en fumant, les cent pas le long de la grille. Il ne sentait plus la fatigue de sa sinistre nuit sans sommeil et éprouvait même un léger espoir que tout s’arrangerait à la fin. Mais que cette attente lui était difficile à supporter ! Le temps peut être si lent, si stagnant, si figé, alors qu’il sait parfois filer avec la rapidité d’une flèche ! C’est quand on le guette et qu’on le suit à la trace qu’il ralentit son cours et s’immobilise : une demi-heure peut s’éterniser à l’infini. Les préliminaires, se dit Gurdweil, sont souvent plus longs que l’événement en soi… Toute la vie était faite de ces prologues-là et le reste ne durait guère que quelques brefs instants…
Au bout d’un moment, Gurdweil décida de parcourir une vingtaine de fois la distance qu’il y avait entre les deux extrémités de la grille ; en marchant d’un pas normal, le trajet prendrait environ vingt minutes, après quoi il pourrait enfin pénétrer dans l’hôpital. Les yeux rivés au sol, les basques de son manteau déboutonné flottant à tout vent, il commença à marcher et à compter. Un chiffonnier, portant sur les épaules son baluchon noué dans une étoffe vert bouteille, zigzaguait au milieu de la chaussée, la tête levée vers les fenêtres, en criant d’une voix rauque : « Vieux chiffons ! Vieux papiers ! » Un apprenti boulanger passa avec une corbeille pleine de galettes, un petit chien noir cavalant à ses trousses, à un angle tel qu’il donnait l’impression de courir sur le flanc. Le chien s’arrêta devant Gurdweil, jeta un coup d’œil en arrière et repartit aussitôt pour rattraper son maître. Une mendiante, le dos voûté, surgit d’une contre-allée perpendiculaire à la grille de l’hôpital, s’avança en hésitant vers Gurdweil, attendant pour l’aborder qu’il mette la main à la poche. Elle prit timidement son aumône et redisparut dans l’allée.
Gurdweil avait cessé d’arpenter le trottoir, et totalement oublié de compter ses pas. Il devait avoir parcouru la longueur de la grille une bonne trentaine de fois. Il sortit sa montre : 10 heures moins quatre minutes.
Une autre infirmière que celle de la veille l’assura que l’état de l’enfant s’était amélioré et qu’elle espérait que d’ici deux ou trois jours il pourrait revenir à la maison. Il était impossible de le voir maintenant, en dehors des heures de visite. Mais où était donc sa mère ? Il fallait tout de même nourrir ce bébé ! Gurdweil la supplia en vain de lui permettre de le voir. Il sortit dans le couloir et attendit jusqu’à ce que, soudain, il aperçoive l’infirmière de la veille. Il la supplia de lui laisser jeter juste un coup d’œil sur l’enfant. Prise de pitié, elle le conduisit dans la salle où étaient rangés une vingtaine de berceaux. Accroché aux pas de l’infirmière, il avait le cœur qui battait très fort et l’estomac contracté. Le bébé était endormi, le visage cireux mais paisible, son petit poing hors du drap et serré contre sa bouche. Gurdweil revit en un éclair la scène de son rêve et crut défaillir de terreur. Sentant ses genoux se dérober, il se cramponna au dos d’une chaise.
« Vous voyez, dit l’infirmière, il dort bien. La nuit a été mauvaise, mais il va mieux à présent. Sa fièvre a baissé. »
Un rayon de soleil traversait le berceau, mais, Dieu merci, pensa Gurdweil, il ne touchait pas le visage de l’enfant et ne troublait donc pas son sommeil… Ici et là, un nourrisson pleurait. Immobile, Gurdweil gardait les yeux fixés sur le petit Martin endormi. Il semblait avoir oublié l’endroit où il se trouvait. L’infirmière lui rappela alors qu’il devait partir ; il reprit ses esprits et quitta l’hôpital.
Une fois dehors, il se souvint qu’il aurait dû remonter un petit peu la couverture de l’enfant, qu’il n’était pas convenablement couvert… Et cette pensée le plongea dans une terrible détresse, comme si le destin de son fils ne dépendait plus que de ce geste. Il s’arrêta et se demanda s’il devait revenir et remettre la couverture d’aplomb : l’infirmière le laisserait faire, il en était sûr, il la supplierait et elle le laisserait rentrer… Et c’est précisément parce qu’il se rendait compte à quel point son vœu était ridicule, sinon impossible à réaliser, que son désir s’amplifia, au point qu’il aurait donné sa vie maintenant pour le seul droit de rentrer et de rajuster la couverture. Il reprit pourtant son chemin. Si au moins Martin n’avait pas eu le poing fermé ! Vrai, les nouveau-nés serrent souvent les poings de la sorte, mais tout de même !… Et s’il serrait son poing, pourquoi si près de sa bouche, comme il le faisait ? Absurde ! Il se morigéna – un rêve n’était qu’un rêve ! Pourquoi lui accorder autant d’importance ? Mais Thea était en retard ! Peut-être n’avait-elle pu se libérer plus tôt, se dit-il, essayant de lui trouver une excuse. Elle était probablement en route à cet instant même. Elle avait dû attendre le tram plus longtemps qu’à l’ordinaire… À Vienne c’était toujours pareil : pas le moindre tram quand vous étiez pressé. Et pas seulement à Vienne, mais dans le monde entier… Et il fut pris d’un accès de rage contre les trams qui lui étaient hostiles. Pourtant il se consola à l’idée que Martin dormait bien et que Thea avait encore le temps d’arriver avant son réveil.
Sans s’en rendre compte, Gurdweil s’approcha du banc de la nuit précédente et s’y laissa tomber. Il réalisa bientôt où il se trouvait, se releva d’un bond, mû par une incompréhensible peur, et reprit le chemin du centre. Il avait le temps, tout le temps du monde ! Il aurait même pu en prodiguer à pas mal de gens dans cette ville, mais personne ne voulait partager son temps. Et donc, il déambulait solitaire, sans but et sans prêter attention aux rues qu’il traversait, en proie à de troubles pensées, luttant contre une sourde intuition de catastrophe qui tentait de faire irruption dans sa conscience. Le soleil le réchauffa. Les cimes dénudées que les arbres projetaient par-dessus les murs de l’Augarten dans une petite rue silencieuse s’entrelaçaient avec le ciel, et les feuilles répandues sur le trottoir se réduisaient en poussière bruissante sous ses pas.
L’enfant resta à l’hôpital trois jours, et le quatrième, au moment de la visite, on annonça à Gurdweil qu’il était mort dans la nuit. Il reçut la nouvelle avec un calme terrifiant. De même qu’une grave maladie amoindrit, pour le malade, la gravité de la mort en lui administrant lentement son poison de sorte qu’il ne ressent pas aussi intensément la fin inévitable, de même la souffrance et les tourments intérieurs subis par Gurdweil pendant la maladie de l’enfant l’avaient préparé à sa mort. Il s’effondra sur une chaise dans le bureau de l’hôpital et y resta longtemps assis, pétrifié. On aurait dit qu’il ne voyait ni n’entendait plus rien. Il regardait très loin, à travers le mur et au-delà, ses mains posées sur les genoux, son chapeau mou écrasé sous son bras. Peut-être, à ce moment précis, ne pensait-il plus à rien ; peut-être était-il atteint d’un engourdissement général des sens qui lui donnait l’aspect d’un objet inanimé. L’infirmière en chef le surveillait du coin de l’œil ; elle était désolée pour lui et résolue à ce qu’il demeurât là autant qu’il le voudrait. Mais Gurdweil reprit ses esprits et se leva. Il s’approcha de la table dans l’intention manifeste de dire quelque chose. Pourtant aucun mot ne sortit de sa bouche. L’infirmière fixa ses lèvres inertes, comme si elle essayait de lire sur celles d’un muet. Enfin il murmura, d’une voix mal assurée qu’il aimerait le voir, voir le bébé. Car, après tout, trouva-t-il nécessaire d’expliquer, l’enfant était à lui, c’était « sa chair et son sang ».
L’infirmière en chef sonna et aussitôt apparut une de ses collègues qui conduisit Gurdweil le long d’un corridor, puis, après avoir tourné à droite, dans un second au bout duquel elle ouvrit une porte et le fit entrer dans une pièce minuscule, la morgue, qui contenait, entreposés sur une espèce de rayon en bois, plusieurs petits cercueils ; il y flottait une forte odeur de phénol. Elle se dirigea vers l’un de ces cercueils et en dévissa le couvercle. Avant toute chose, Gurdweil examina la pièce du regard pour voir s’il y avait une fenêtre. Car une fenêtre était très importante… Et ce n’est que lorsqu’il eut découvert une lucarne dans le mur, étroite, certes, mais néanmoins suffisante pour laisser entrer la lumière du jour dans la pièce, qu’il se tranquillisa. Il se tourna alors brusquement vers le cercueil ouvert, comme s’il voulait surprendre quelqu’un. Le petit mort gisait au fond, enveloppé de ses langes. Gurdweil vit que le cercueil était trop grand et qu’il y avait un espace libre entre son extrémité et les pieds du bébé, ce qui, pour une raison quelconque, le dérangea. Puis il fixa les yeux sur le visage du bébé, jaunâtre, caverneux et encore plus petit que de son vivant. Il continua à l’examiner et soudain il sentit que ce petit cadavre lui était entièrement étranger ; il n’existait aucun lien entre lui et son bébé… Oui, il avait la même forme de visage, le même nez retroussé, les mêmes cheveux que Martin – mais néanmoins ce n’était pas Martin… Martin était différent, vivant, son enfant – tandis que ce corps sans vie n’avait rien à voir avec lui. Il ressentait même un certain dégoût à sa vue et il détourna les yeux. Et soudain une étrange chose se passa : Gurdweil éclata de rire, d’un rire rentré, avec un son de gargarisme, mais il ne faisait aucun doute qu’il riait. Le rire s’échappait de lui, contre sa volonté, et il ne pouvait plus le retenir. L’infirmière avait pâli de frayeur. Elle referma brutalement le couvercle qu’elle tenait encore à la main, tandis que Gurdweil continuait à se tordre de rire. Puis il s’arrêta net comme à la fin d’une crise, et sans un seul regard vers le cercueil ou l’infirmière, il quitta la morgue. Il s’enfuit dans le couloir, heurta une femme qu’il faillit faire tomber et se sauva en courant de l’hôpital.
Dehors, il tourna à gauche, filant à grandes enjambées, presque au pas de course, tel un fugitif. Au bout de Rauscherstrasse, il emprunta une série de ruelles et arriva au pont de Brigittenaver sans savoir ce qu’il faisait. Sa tête était vide. Qui aurait vu à ce moment-là ce petit homme marcher très vite, la tête nue, balançant les bras (son chapeau était tombé sans qu’il s’en aperçoive), le manteau flottant au vent, l’aurait pris pour un fou. Quelques personnes s’arrêtèrent même sur son chemin, pour le contempler, stupéfaites. Il était midi. Le soleil faisait, de temps à autre, une furtive apparition dans l’embrasure des nuages pour disparaître aussitôt. Une légère brise plissait la surface du Danube. Les rues grouillaient de mouvement : tout le monde se dépêchait d’aller déjeuner. Gurdweil continuait à marcher vite. Il avançait la plupart du temps sur le trottoir mais, quand il avait à traverser une rue, il le faisait avec une attention exagérée, regardant bien à droite et à gauche les tramways et les automobiles qui dévalaient la rue. Parfois, il s’arrêtait net au milieu du trottoir, les yeux rivés au sol, comme perdu dans ses pensées, et il restait là quelques minutes, avant de repartir. On le voyait remuer les lèvres et faire d’étranges signes avec les mains, comme s’il parlait tout seul. Mais Gurdweil ne parlait pas du tout. Il ne faisait que se chantonner une vieille mélodie, sans rien entendre. Quelquefois un sourire se posait sur son visage, y demeurait un moment, donnant l’illusion d’une expression permanente. À deux ou trois reprises, il fit halte sur l’un des bancs du trottoir pour souffler un peu avant de reprendre sa course. Il se trouva bientôt dans la Schulstrasse, devant la maison de ses beaux-parents et, un instant, quelque chose de familier flotta devant ses yeux, un instant seulement. Ses jambes refusèrent, par habitude, d’aller plus loin, mais Gurdweil continua son chemin. Une certaine question commençait à le lanciner à présent, sans qu’il puisse lui trouver une réponse. Elle devint plus claire en pleine Schulstrasse, comme si l’air même de la rue l’avait subitement distillée et, dès lors, elle le harcela sans relâche. Pourquoi, mais pourquoi donc avait-on eu besoin d’un cercueil alors qu’il avait une si belle voiture d’enfant, un landau acheté par lui-même, personnellement… Et il ne s’agissait pas d’une bonne blague, non, impossible, puisque Thea elle-même lui avait tout récemment dit que dorénavant l’enfant dormirait dans un cercueil et non pas dans le landau, et il n’était pas dans les habitudes de Thea de faire des blagues… Et c’était cela qu’il n’arrivait absolument pas à comprendre… Surtout ce cercueil-là !… N’avait-il pas vu de ses propres yeux qu’il était beaucoup trop grand pour un bébé de sa taille ? Même un aveugle l’aurait vu ! Tandis que la voiture d’enfant lui convenait parfaitement, comme si elle avait été faite sur mesure pour lui !… D’ailleurs, comment aurait-on pu les comparer ? La voiture était magnifique, un véritable plaisir pour les yeux, il avait acheté le plus beau landau en magasin alors que le cercueil n’était rien d’autre que de vulgaires planches rabotées et clouées ensemble ! Et qui pouvait vous garantir qu’il fût assez solide pour durer longtemps ?… Il suffirait de le toucher à peine pour bercer l’enfant et il tomberait en pièces à la minute même… Et on ne pouvait tout de même pas aller en acheter un tous les jours !… quel dommage qu’il fût trop fatigué pour aller chercher Thea et l’empêcher de vendre la voiture ! Et la chaleur, quelle terrible chaleur aujourd’hui !… Si seulement il avait eu quelque chose à boire ! Dire qu’il n’y avait personne dans cette canicule pour lui offrir une seule goutte d’eau fraîche ! Ah ! Sa gorge se desséchait de soif !…
Le visage de Gurdweil était maintenant aussi rouge que si on l’avait ébouillanté, et deux filets de sueur ruisselaient de son front congestionné, où quelques cheveux rares restaient collés, pour descendre le long de ses joues. Il avait peu à peu ralenti le pas et avançait en titubant le long du Bezirk, non loin de la gare de l’Ouest. Le soleil avait complètement disparu derrière les nuages. Le vent s’était levé, il devenait plus fort et cinglant. Un train venait probablement d’arriver, car une foule de gens émergeait de la gare et traversait la grande place devant lui, les uns avec des valises ou des paniers à la main, les autres avec des sacs à dos. Il était 3 heures de l’après-midi. Une odeur de fumée et de charbon montait d’une locomotive invisible. Gurdweil s’installa sur un banc dans le parc, en face de la gare. Il resta assis un petit moment, regardant sans vraiment les voir les voyageurs du train qui passaient par le jardin pour gagner l’arrêt du tramway. Saisi soudain par le froid, il se mit à claquer des dents et se leva pour reprendre sa course, le corps secoué de frissons. En traversant Mariahilferstrasse, il manqua d’être écrasé par une voiture lancée à vive allure dont le conducteur, la tête passée par la portière, l’abreuva d’injures lorsqu’il atteignit l’autre côté de la rue. Mais rien de tout cela ne sembla toucher Gurdweil.
Il n’entendit probablement même pas les jurons furieux de l’automobiliste. Une rue s’ouvrit devant lui. Défaillant de fatigue, il la prit, se traînant avec ce que lui restait de force. La pensée qu’il avait quelque part une chambre et un lit où il pouvait revenir ne l’effleura même pas. Il s’engagea dans la Gumpfendorferstrasse et sans réfléchir tourna à gauche, vers le centre-ville. Il n’avait pas fait une centaine de mètres que quelqu’un vint lui barrer le chemin. Sans lever la tête, il était prêt à s’écarter machinalement quand on lui saisit le bras.
« Mon Dieu, s’écria Franzi Mitteldorfer, horrifiée, vous faites peur à voir ! »
Gurdweil leva vers la jeune femme des yeux ahuris, injectés de sang, sans avoir l’air de la reconnaître. Il ne répondit pas.
« Vous avez beaucoup de fièvre, reprit Franzi, vous devez aller vous mettre au lit immédiatement ! Venez avec moi ! Vous vous reposerez un peu à la maison et puis je vous ramènerai chez vous. »
Elle le prit par le bras et l’emmena. Gurdweil la suivit docilement. Bien qu’il l’eût reconnue à présent, il ne prononça pas un mot. Il ne prononça pas un un mot à cause de sa grande fatigue et parce qu’il n’avait rien à dire. Soutenu par la jeune femme, il monta avec difficulté l’escalier et pénétra dans l’appartement. Franzi le guida vers le canapé :
« Voilà ! Couchez-vous et reposez-vous un peu, mon pauvre ami ! Allongez les jambes, n’ayez pas peur. Parfait ! »
Elle l’aida à s’étendre complètement.
« Et votre chapeau, vous n’aviez pas un chapeau ?
– Quoi, mon chapeau ? » C’était la première fois qu’il ouvrait la bouche. « Ça ne fait rien… pourquoi un chapeau… il fait si chaud… À boire ! N’y a-t-il plus d’eau dans toute la ville ?… Personne ne vous donne une seule goutte d’eau. »
Il chuchotait, comme s’il se parlait à lui-même. Debout, Franzi Mitteldorfer le contemplait avec infiniment de compassion, les yeux voilés de larmes.
« Calmez-vous, je vous en prie, je vous apporte de l’eau dans une seconde. »
Elle quitta la pièce pour revenir aussitôt avec un verre d’eau qu’il vida d’un trait.
« À présent, détendez-vous et restez tranquille », dit-elle comme si elle cajolait un petit enfant. Elle lui épongea le front avec un mouchoir immaculé. « Maman est sortie avec le petit. À son retour, je vous raccompagnerai chez vous. » Allongé sur le dos, Gurdweil fixait la fenêtre en face de lui ; elle lui semblait avoir été placée de guingois dans l’angle du mur… Il trouvait la chose du plus grand ridicule. Il voulut bouger un peu sa tête, qui pesait maintenant une tonne, mais la fenêtre demeura de travers. « Ce doit être un style moderne de construction, conclut-il, mais, pour ma part, je préfère le style ancien ; c’est mieux… »
« Voyez-vous, dit-il à haute voix, si je me faisais construire une maison, je ne laisserais jamais installer les fenêtres de travers… Je trouve ça laid et de mauvais goût. Et ce n’est pas fonctionnel non plus. On veut s’accouder sur le rebord et on glisse dans l’encoignure de la fenêtre… Ridicule ! Et la cheminée de la maison d’en face est de travers, elle aussi… Notre génération préfère l’oblique, signe de décadence… »
Et, pour une raison connue de lui seul, il émit un petit rire étouffé.
« Écoutez, s’écria-t-il soudain, il faut que je rentre chez moi maintenant ! Le petit risque de se réveiller et de pleurer ! »
Il tenta de se lever, mais il n’en avait plus la force et retomba sur le dos. D’un bond, la jeune femme revint près de lui. « Ne bougez pas, s’il vous plaît ! Vous serez bientôt chez vous !
– Oui, c’est vrai ! Je dois d’abord me reposer. J’ai trop marché et je suis fatigué, dit-il avec un sourire coupable. Je vais m’allonger une minute et ensuite je pourrai m’en aller. Mais, de grâce, un peu d’eau ! J’ai soif.
– Je vais vous faire du thé. Le thé étanche mieux la soif. »
Soudain, ce fut la nuit. Gurdweil jeta un œil à travers une petite lucarne qui ressemblait surtout à un trou arrondi, de la grandeur d’un verre ordinaire, et qui donnait de l’autre côté sur une pièce brillamment éclairée. Il regardait d’un seul œil (il n’y avait pas de place pour les deux), debout sur la pointe des pieds, parce que l’orifice était plus haut que lui. Il lui en coûta beaucoup, mais il le fit néanmoins parce qu’il se savait le seul témoin et que, s’il n’observait pas tout, l’affaire demeurerait entourée de mystère… À l’intérieur de la pièce, un homme était penché sur un long banc lisse (Gurdweil grava ce détail dans sa mémoire parce qu’il l’estimait de la plus grande importance). L’homme lui tournait le dos, mais Gurdweil savait très bien de qui il s’agissait. Il croit, pensait-il, que je ne le reconnaîtrai pas s’il cache son visage. Mais je le connais très bien : c’est notre grand concierge ! Il ne se cachera pas de moi ! Le concierge se penchait sur la banquette au-dessus d’un autre homme, couché, dont il martelait systématiquement le crâne avec une pierre à un rythme qui évoquait une méthode bien précise. L’homme – bien que son visage fût dissimulé, Gurdweil avait reconnu son beau-frère, Freddi – agitait les jambes avec l’intention apparente de frapper le concierge, mais ce dernier se tenait tout contre sa tête et maintenait si fermement Freddi de sa main libre que sa victime ne pouvait ni se libérer ni l’atteindre d’un coup de pied. Entre-temps, le concierge continuait à frapper Freddi qui s’immobilisa bientôt tout à fait, ses grandes jambes allongées devant lui, et Gurdweil sut qu’il était mort. Bel et bien mort. Le concierge se redressa de toute sa hauteur immense et jeta la pierre dans un coin. Il se frotta les mains deux ou trois fois, visiblement satisfait de ce qu’il avait fait, boutonna son manteau et alluma une cigarette. Gurdweil regarda Freddi. On ne pouvait pas être plus mort ; c’était clair comme le jour, bien que le visage ne portât aucune marque de sang ni de blessures. Une hémorragie interne, se dit-il, parce qu’il l’a tué avec une pierre plate et c’est comme s’il l’avait étranglé… Et maintenant il lui fallait se dépêcher avant que le meurtrier ne s’enfuie. Malgré sa terrible fatigue, il sauta sur le premier tram, en compagnie de Franzi Mitteldorfer et, quelques minutes plus tard, il se présentait devant le commissaire de police qui le reçut assis à une table recouverte d’un tapis noir et se mit à le lorgner à travers des jumelles de théâtre. À peine Gurdweil avait-il ouvert la bouche pour lui raconter le meurtre que de lourds filins d’acier commencèrent à sortir de sa bouche et à s’entasser à ses pieds, en même temps qu’il vomissait un flot de sang. Il était incapable de refermer la bouche ou de proférer un son. Une peur animale s’empara de lui lorsqu’il comprit que ces câbles allaient causer sa perte. Ah ! Si seulement il avait pu parler pour prouver son innocence ! Il essaya de faire des signes avec les mains, mais ses mains refusèrent de lui obéir. D’ailleurs, il savait que les signes étaient inutiles : il fallait parler, parler ! Il entreprit donc d’extirper tous les câbles de sa bouche, dans l’espoir d’en arriver à bout et de pouvoir parler. Il avait les mains pleines de sang et les filins d’acier n’en finissaient pas. Il était déjà entouré par un énorme tas qui le surplombait comme un mur. Soudain, le commissaire jeta ses jumelles de théâtre en un geste mélodramatique de mauvais acteur et se leva d’un bond.
« Regardez, dit-il en pointant son doigt sur Gurdweil, voici le meurtrier ! Il était prêt à dénoncer un innocent concierge, et maintenant vous pouvez voir de vos yeux le sang couler de sa bouche ! Voulez-vous une preuve plus éclatante ? Le sang du meurtre, ce sang que cet homme a avalé pour cacher son crime, ce sang l’accuse !… »
Sans attendre, on se saisit de lui et on le traîna dans un sombre dédale de couloirs et de souterrains ; il ne pouvait même pas crier parce que sa bouche était encore pleine d’interminables câbles. Puis on le jeta dans une pièce circulaire et il comprit que c’était une fournaise et qu’il allait y être brûlé vif.
« C’est l’Inquisition ! voulut-il protester. L’Inquisition a été abolie depuis longtemps ! Ce que vous allez me faire est contre la loi ! » Mais il ne put prononcer un seul mot. Il fut déshabillé en un tournemain et, quand il n’eut plus de vêtement sur lui, la chaleur devint si insoutenable que bientôt il suffoqua, la bouche et les entrailles en feu. Il fit un signe de la main, pour demander à boire. On eut pitié de lui et on lui apporta de l’eau. Mais l’eau, une fois dans sa gorge, se transforma en lave, mille fois plus dévastratrice que la soif. Oh ! Mon Dieu, gémit-il, ils me torturent ! Pitié, apportez-moi de l’eau, un peu d’eau ordinaire à boire ! Comment peut-on être si cruel ? Comment peut-on être si cruel ? Comment étancher la soif avec de l’eau bouillante ? Oh ! Mon Dieu, je meurs de soif !
« Buvez ceci ! lui dit Franzi Mitteldorfer en lui tendant le verre, le thé vous fera du bien !
– Ah ! C’est vous ! dit Gurdweil, revenu momentanément à lui. Est-ce du thé froid ?
– Juste ce qu’il faut. Goûtez-le ! »
À demi redressé il but le thé jusqu’à la dernière goutte, puis il dit : « Maintenant je dois vraiment partir.
– Bon ! Je vais écrire un petit mot pour ma mère. »
Elle l’aida à se lever. Elle dut le soutenir pour l’empêcher de tomber. Elle descendit l’escalier avec lui, péniblement. Elle comprit bientôt qu’elle ne pourrait pas lui faire prendre un tramway ; elle héla un taxi en maraude. Gurdweil ne pipa mot de tout le trajet. Tassé dans un coin de la voiture comme un paquet inerte, il paraissait endormi. La nuit tombait quand Franzi Mitteldorfer le fit monter dans sa chambre.
« Il est malade », dit-elle à la propriétaire qui leur ouvrit la porte. Cette fois, la vieille femme comprit immédiatement ; elle entra avec eux et prépara le canapé, tandis que Gurdweil restait assis sur une chaise, soutenu par Franzi.
« Je le savais ! commenta la vieille en faisant le lit. Je savais qu’il tomberait malade à la fin ! Travailler tant, un homme si bien ! Et son petit enfant mort aussi ! »
Les deux femmes le déshabillèrent et le couchèrent. Gurdweil se laissa faire dans une indifférence absolue. Seul un profond gémissement s’échappait par intermittence de ses lèvres. La lampe à pétrole fut allumée et la vieille femme apporta un thermomètre, le coinça sous l’aisselle de Gurdweil. Encore vêtue de son manteau et de son chapeau, Franzi Mitteldorfer tournait impatiemment en rond dans la chambre. Le thermomètre indiquait 39,8. La jeune femme demanda que l’on appelle sans plus tarder un médecin. Herr Gurdweil était très malade, expliqua-t-elle à la vieille femme, et à son grand regret elle devait rentrer tout de suite chez elle. Elle reviendrait demain prendre de ses nouvelles. Elle lui dit au revoir et sortit.
Arrivé deux heures après, le médecin diagnostiqua un grave choc nerveux.
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