La Vie conjugale
Chapitre 30
30
Gurdweil était debout depuis trois semaines. Au soir du jour où sa maladie s’était déclarée, ses amis se trouvaient au Herrenhof lorsque Thea vint leur annoncer la mort du bébé. N’ayant pas vu Gurdweil depuis plusieurs jours et connaissant son attachement pour l’enfant, ils s’inquiétèrent immédiatement pour lui et se levèrent tous, Lotte, Astel et Ulrich, pour se rendre à Kleine Stadtgutgasse. Ils arrivèrent peu après le départ du médecin et découvrirent Gurdweil dont la fièvre avait encore augmenté, gisant sur son lit, sans connaissance, les yeux vitreux fixés au plafond. La vieille Frau Fisher, qui préparait une serviette mouillée pour lui mettre sur le front, leur raconta tout de long en large.
Huit jours durant Gurdweil fut la proie d’une fièvre ardente et de délires tour à tour terrifiants et divins, dans lesquel les objets et les gens autour de lui se mêlaient en combinaisons étranges et fantastiques. À son chevet, il y avait ses amis, la vieille logeuse et Franzi Mitteldorfer qui venait tous les jours et le considérait comme son malade personnel. Thea ne changea rien à ses habitudes et ne leva pas le petit doigt pour l’aider. Finalement, la crise s’acheva et le docteur annonça que le pire était passé.
Complètement épuisé et trop faible pour bouger, Gurdweil fut obligé de rester encore une semaine au lit après que la fièvre fut tombée. Au cours de sa convalescence, il ne mentionna pas l’enfant, comme s’il l’avait entièrement oublié. Mais parfois, lorsque son regard tombait sur l’espace vide entre le lit et la fenêtre (pendant sa maladie, Thea avait vendu le landau à un marchand de meubles d’occasion), il lui semblait que la chambre entière était déserte et le monde aussi. Cependant, il reprenait des forces et évitait de penser à tout ce qui pouvait troubler son équilibre mental. Il éprouvait la sérénité et le bien-être animal de tout malade grave qui, le danger passé, commence à guérir. Appuyé à ses oreillers, trop fatigué pour parler, il souriait souvent, parfois sans raison, à Lotte qui venait le voir deux fois par jour. Il lui prenait la main et la caressait en signe de gratitude silencieuse tandis que, dehors, se déchaînait un automne furieux et que claquaient les carreaux des fenêtres.
Trois semaines s’étaient donc écoulées depuis qu’il avait remis pour la première fois le pied dans la rue. La vie quotidienne avait repris ses droits et Gurdweil sa routine : il visitait des amis, se promenait dans les rues, échangeait ici et là un mot avec les uns et les autres mais, en dépit des apparences, un changement, invisible pour un œil étranger, et surtout pour lui, s’était produit. Il était plus silencieux encore que de coutume, toujours plongé dans ses pensées, comme sur le point de prendre une décision grave. Il répondait souvent à ses interlocuteurs n’importe quoi d’un air absent. La détresse obscure qui le hantait, depuis qu’il avait compris la vraie nature de Thea et refusé de l’admettre, commençait maintenant à exercer sur lui une violente et intense pression et à exiger une analyse logique de ses causes, voire un remède. Toutes ses pensées convergeaient désormais vers Thea – où qu’il se tournât, elles aboutissaient toujours à sa femme : c’était elle la fautive, l’obstacle, la source du mal. Il cherchait vainement à combattre ses sentiments. Il n’était que révolte et griefs. En même temps, il savait qu’il n’aurait jamais la force de se libérer d’elle. Si seulement elle avait pu le quitter ! Il le regretterait, c’était clair, mais d’un autre côté il l’accepterait comme une fatalité nécessaire. Or il ne venait pas à l’idée de Thea de le quitter. La soumission permanente de son époux provoquait et stimulait ses instincts les plus bas, et son appétit sadique, qui n’avait cessé d’augmenter au cours de leur vie commune, trouvait en lui une source infinie de jouissance. Dès qu’elle vit à quel point la mort de l’enfant l’avait touché, elle découvrit un nouveau moyen de le blesser. Dorénavant, et contrairement à ses allégations antérieures, elle déclarait à tout bout de champ que l’enfant avait été celui de Gurdweil… Et elle le proclamait avec d’autant plus de véhémence que Gurdweil gardait le silence.
Il restait très peu à la maison. La chambre lui semblait étrangère, vide, répugnante et faisait naître en lui des pensées douloureuses. Il ne travaillait pas non plus. Il était endetté jusqu’au cou, toujours à court d’argent, mais cela, il faut l’avouer, ne le troublait pas beaucoup. Le problème était ailleurs. Il sentait vaguement qu’une certaine fin approchait, que quelque chose allait changer bientôt, sans savoir quoi ni comment.
C’était un mardi. Un jour plus chaud que les jours précédents, froids pour la saison. Gurdweil, qui avait beaucoup erré dans les rues était maintenant assis à côté du poêle ouvert dont les flammes se reflétaient sur le sol carrelé entre le lit et le canapé, projetant une pâle lueur au pied du mur opposé. Il était 6 heures et il faisait nuit. Gurdweil n’alluma pas la lampe à pétrole, car il se sentait bien dans l’obscurité. Dans la lumière, pensait-il, un homme voit ce qui l’entoure et dans l’obscurité, il se voit lui-même. Et il découvre aussi l’intérieur des choses… Il se vit soudain tel l’homme primitif au fond d’une forêt sombre, devant un feu allumé pour éloigner les bêtes sauvages. Il imagina entendre dans les fourrés proches un bruissement furtif qui, à travers des milliers de générations, lui transmettait un message de terreur devant des forces inconnues tendant leurs pièges à chaque pas. Il fit un geste instinctif dans le noir, une sorte de geste de protection qui le ramena à la réalité du présent. Dehors, au même instant, retentit deux fois l’avertisseur d’une automobile. Gurdweil attendit machinalement, immobile, un troisième coup de klaxon qui n’arriva pas. Il reprit le cours de ses réflexions : notre situation est meilleure que celle de l’homme primitif. Une maison telle que celle-ci, avec un poêle allumé et un lit qui vous tendait les bras… Il se souvint de certaines nuits des années passées où il avait erré dans les rues de cette même Vienne, faute de logis et d’argent ; cela se passait à la fin de l’automne comme aujourd’hui, et sa chambre lui sembla d’autant plus agréable et accueillante. Au moins, ça ne risquait plus de lui arriver ! Et il eut pitié de ces malheureux qui, à Vienne comme partout ailleurs dans le monde, étaient forcés de passer leurs nuits à la belle étoile sur un banc, sous un pont ou dans les égouts. La société devait veiller à ce que chacun eût un toit et un morceau de pain : c’était la moindre des choses !
Il se leva pour remettre du charbon dans le poêle. La pelletée étouffa la flamme, provoquant une série de petits bruits secs tandis que des fumerolles rougeâtres s’échappaient entre les morceaux de charbon. Accroupi par terre, Gurdweil attendit que le feu reprenne. Puis il retourna s’asseoir sur sa chaise. À présent, un rayon de lumière venait lécher à l’oblique le canapé et sa housse orange foncé. Par une association d’idées insconciente, la vue du canapé suscita chez Gurdweil un sentiment de vague lassitude. Mais il ne céda pas au désir de s’allonger qui soudain s’empara de lui. Non ! Il veillerait encore un peu et puis il ferait son lit et se coucherait tôt. Il n’avait plus envie de sortir ce soir-là.
Dans le corridor, une porte s’ouvrit et se referma. Si quelqu’un était sorti, Gurdweil ne l’enviait pas. Bien qu’il ne fît pas froid dehors, il éprouvait aujourd’hui un plaisir particulier à rester à la maison. Oui, se souvint-il, Lotte avait plus mauvaise mine de jour en jour. Lors de sa maladie à lui, elle lui avait semblé mieux, mais en vérité elle ne se portait pas bien du tout. En outre, elle était devenue silencieuse, ce qui ne lui ressemblait pas. Ou bien elle éclatait en accès de bonne humeur exagérée, ce qui n’avait rien de naturel, non plus. Ah ! Si seulement il pouvait lui être d’un secours quelconque… ! Durant un moment, ses pensées tournèrent autour de Lotte, et finalement il s’endormit. À son réveil, les charbons sifflaient et le feu avait perdu de sa vigueur. Gurdweil frissonna et alla rajouter du charbon dans le poêle. Il frotta une allumette et regarda sa montre : presque 10 heures. Il avait dormi longtemps. Il se sentait la tête lourde avec une douleur dans le cou, probablement due à sa mauvaise position durant son sommeil. Il fit quelques pas dans la chambre pour se détendre les muscles. Tout était calme dans la chambre voisine. La vieille et Siedl avaient dû aller se coucher. Pas besoin d’allumer la lampe : par la fenêtre pénétrait une lumière faible mais suffisante pour distinguer le contour des meubles.
La porte s’ouvrit et Thea entra, en avance sur son horaire habituel. En apercevant son mari assis dans le noir, elle éclata aussitôt :
« Pourquoi tu n’allumes pas, espèce d’idiot ? » cria-t-elle, avant même d’avoir refermé la porte.
Gurdweil se hâta d’allumer la lampe, qui était prête sur la table. Puis il resta debout, sans bouger. Voyant qu’elle était de mauvaise humeur, il tenait à éviter toute querelle, mais son cœur lui disait que cette soirée n’aurait rien de paisible. Tout à coup il s’en voulut de son attitude et de ses précautions. Jusqu’à quand resterait-il soumis à ses caprices ? Il écarta bruyamment la chaise devant lui avant d’aller se pencher par la fenêtre. Thea finit de se déshabiller et dit :
« Qu’y a-t-il à manger ?
– Rien du tout ! » répondit Gurdweil sèchement sans se retourner.
Surprise par le ton de sa réponse, Thea tourna la tête et contempla le dos de son époux. D’une voix calme, elle menaça :
« Que veux-tu dire par “rien du tout” ? Pourquoi ne t’en es-tu pas occupé ? »
Gurdweil ne répondit pas de suite, mais pivota sur ses talons pour regarder sa femme en face. Puis, prenant son courage à deux mains, il répliqua :
« Pourquoi ne m’en suis-je pas occupé ? Parce que je n’ai pas d’argent. Tu le sais très bien. Et, d’ailleurs, pourquoi ne t’en occuperais-tu pas toi-même pour une fois ? »
Thea n’en crut pas ses oreilles. Rouge de colère, elle s’avança vers lui :
« Quoi ?! Comment oses-tu ? Dans ce cas, pourquoi aurais-je besoin de toi ? Crois-tu que tu vas rester ici comme un prince et que, moi, je m’occuperai de faire à manger pour toi ?
– Pour toi, pas pour moi, répondit bravement Gurdweil.
– Fiche le camp ! » s’écria-t-elle en lui montrant la porte. Et comme Gurdweil ne bougeait pas, elle ajouta : « Fiche-moi le camp immédiatement, je te dis ! Immédiatement ! Et que je ne te revoie plus jamais ici ! Tu m’entends, plus jamais !
– Es-tu devenue folle ? » s’enhardit à lancer Gurdweil. Mais Thea était déjà sur lui. Elle l’attrapa, le traîna vers la porte et le poussa dans le corridor. Puis elle lui jeta son manteau et son chapeau et verrouilla la porte de l’intérieur. Tout fut fini avant que Gurdweil ait pu comprendre ce qui lui arrivait. Stupéfait, debout dans le noir, il regarda fixement la porte et le mince rai de lumière qui filtrait par-dessous. Soudain, il se dit que tout cela n’était qu’une plaisanterie et il essaya d’ouvrir la porte. Mais elle était fermée à clé. Alors Gurdweil comprit qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Il gratta une allumette, ramassa son manteau et son chapeau et descendit.
Dans la rue il consulta sa montre à la lueur d’un réverbère. Il était 10 heures et demie. Il réfléchit à ce qu’il devait faire. Il pouvait facilement passer cette nuit et les suivantes chez le Dr Astel ou chez Ulrich, mais il repoussa immédiatement cette possibilité. Comment leur expliquer sa situation ? Il ne pouvait pas leur dire la vérité, à savoir que Thea l’avait chassé de la maison ! À cette idée, il eut soudain envie de rire. Son agitation s’était calmée et toute l’affaire lui paraissait parfaitement ridicule. En tout cas, il lui fallait trouver un endroit où passer la nuit, et demain il aviserait.
Il n’avait dans sa poche qu’un seul schilling, alors que l’hôtel le meilleur marché en coûterait au moins trois. Pour économiser le prix du tram, il partit à pied vers le centre-ville, espérant rencontrer au café quelqu’un qui lui prêterait un peu d’argent. Gurdweil était surpris de ne pas être davantage bouleversé par cette histoire. Tout ce qu’il ressentait, c’était une espèce d’agacement devant la situation où il se trouvait maintenant. Son cœur lui disait qu’il ne fallait pas prendre les choses trop au sérieux. Une fois la colère de Thea disparue, tout s’arrangerait. Il ne pouvait croire que c’était la fin, l’important pour l’instant était de se procurer l’argent pour un hôtel. Dans une certaine mesure, il était même content de la tournure des événements. Il valait mieux être chassé de la maison que d’y rester pour servir de cible à la fureur de son épouse. Il ne faisait pas froid. Une pluie fine et tiède commença d’égrener ses gouttes sur son visage ; l’asphalte plus sombre luisait d’un éclat humide. Les tramways circulaient presque à vide et, de temps à autre, un câble électrique flamboyait soudain, en un ruban de feu bleuté avec des crépitements de paille sèche, et puis s’éteignait. Tout à coup, Gurdweil fut submergé par une rage si violente qu’il s’arrêta de marcher. La chambre lui appartenait à lui tout autant qu’à elle, sinon plus ! Il y avait vécu avant elle, et voilà maintenant qu’elle l’en chassait ! Il avait bien envie de retourner là-bas et d’entrer de force. Elle n’avait aucun droit de le chasser de sa chambre. Mais, très vite, il se reprit et continua son chemin. Inutile de provoquer un scandale !
Au café, il ne trouva personne de connaissance. Après un instant d’hésitation, il décida de commander un café et d’attendre : peut-être quelqu’un viendrait-il, mais une demi-heure passa sans que quiconque apparaisse. Il était déjà 11 heures et demie. Gurdweil ne décolérait pas. Il venait de dépenser ses derniers sous. Il essaya de lire les journaux du soir pour se changer les idées mais, incapable de déchiffrer un seul mot, il y renonça. Si encore c’était arrivé en été ! Mais en ce moment ! Et il pleuvait, en plus ! Passer une nuit entière dehors par un temps pareil ! Gurdweil se sentait épuisé rien que d’y penser. Dommage, mais tu n’y peux rien ! dit-il presque à haute voix. Il résolut d’attendre la fermeture du café, à 1 heure et demie, et puis d’aller se promener. Il se résignait à son sort.
Le garçon s’approcha de sa table et il lui demanda d’un air dégagé s’il avait vu ses amis, ce soir. Oui, ils étaient venus plus tôt, juste avant l’arrivée de Herr Gurdweil. Herr Doktor Astel, avec la dame et l’autre monsieur, le blond. Ils étaient restés une heure puis étaient repartis ensemble.
« Je suis fichu ! » pensa Gurdweil.
« Dites-moi, demanda-t-il au garçon, habitez-vous loin d’ici ?
– Moi ? Très loin. Près de la gare de l’Ouest.
– Et comment rentrez-vous chez vous après la fermeture du café ? Il n’y a plus de tramway à cette heure !
– À pied. C’est à une heure de marche. Il m’arrive aussi d’aller jusqu’à la gare François-Joseph, à quinze minutes d’ici, et de prendre le train.
– C’est un dur métier, hein ?
– Et comment ! Être sur ses pieds de 3 heures l’après-midi jusqu’à 2 heures du matin, sans s’arrêter ! »
Le garçon frisa sa moustache, apparemment satisfait de pouvoir parler de son métier qui revêtait tout à coup à ses yeux une importance peu commune.
« Tout le monde pense, ajouta-t-il, que c’est un boulot facile, mais franchement ce n’est pas du tout le cas ! On travaille souvent des journées entières pour rien ! Tout votre bénéfice est perdu à cause d’une petite erreur, dont on ne sait même pas comment elle a pu arriver. La semaine dernière, c’est ce qui m’est arrivé. En faisant les comptes de la journée, j’ai découvert qu’il manquait dix schillings. J’ai été obligé de les sortir de ma poche. Ce jour-là j’ai perdu ma journée. Parce qu’il faudrait pas vous imaginer qu’on gagne dix schillings de pourboires par jour ! Parfois, on ne se fait même pas la moitié de ça !
– Oui, oui, acquiesça Gurdweil d’un air entendu. » Ses pensées étaient déjà ailleurs et il n’avait même pas saisi les dernières paroles du garçon.
« Avez-vous une famille ? Une femme et des enfants ? demanda-t-il soudain.
– Certainement ! J’ai deux garçons. L’aîné termine l’école primaire, cette année… J’arrive ! » cria-t-il à l’adresse d’un client désireux de régler ses consommations.
Deux fils… songea Gurdweil, avec un regard envieux au garçon en veste blanche qui sortait un portefeuille plein à craquer. Perczik apparut à la porte et se dirigea droit vers sa table. Ma dernière chance ! pensa Gurdweil. Je ne lui dois pas un rond mais c’est un cochon d’avare ! Il lui fit signe : s’il s’asseyait sans invitation, Gurdweil décida qu’il obtiendrait ce qu’il voudrait. Sinon, c’était mal parti.
« Tu es encore au café à une heure pareille ! Ce n’est pas dans tes habitudes ! » remarqua Perczik.
Comme toujours, quand il était seul avec Gurdweil, il s’exprimait sur un ton vaguement embarrassé, ce dont Gurdweil n’arrivait pas à comprendre la raison. Il sourit et s’assit.
« Je dois frapper maintenant, pensa Gurdweil, s’il refuse il sera encore plus embarrassé. »
« Écoute, Perczik, dit-il franchement, j’ai besoin d’argent.
– Qui n’a pas besoin d’argent de nos jours ? Moi aussi, j’ai besoin d’argent ! »
Évitant soigneusement le regard de Gurdweil, il sortit un paquet de cigarettes et le lui tendit, comme pour lui offrir un pot-de-vin. Gurdweil prit la cigarette mais ne se laissa pas attendrir…
« J’ai besoin de cinq schillings et tout de suite ! Il faut que tu me les prêtes ! Ne cherche pas d’excuse !
– Cinq schillings ? Non, mais où vais-je trouver cinq schillings ? C’est quasiment un dollar ! Je sais que tu rembourses tes dettes ! Tu es bien le seul ! Je te prêterai ce dollar avec plaisir, crois-moi ! Mais où trouver une somme pareille à cette heure-ci ? Demain, c’est une autre affaire ! J’ai un billet de dix dollars que je changerai pour te donner l’argent.
– Arrête de chercher des excuses, Perczik. Donne les dix dollars et le garçon me les changera. Il le fera sans problèmes. N’essaye pas de te défiler !
– Le garçon, mais c’est impossible ! Il te donnera moins que le cours du change, et pourquoi devrais-je perdre de l’argent ?
– Je te paierai la différence ! On vérifiera le cours d’aujourd’hui et je te réglerai la différence plus tard. Attends, j’ai une idée : je te la payerai tout de suite. Tu me prêtes cinq schillings moins la différence, et je te les rendrai intégralement, d’accord ?
– Sûrement pas ! Je ne suis pas un usurier !…
– Bon, comme tu voudras », dit Gurdweil en haussant les épaules.
Il éprouva soudain un affreux dégoût pour Perczik et tout ce marchandage mesquin. Il tira sur sa cigarette, en regardant droit devant lui. Une profonde tristesse le submergea, qui n’avait rien à voir avec sa présente situation. Car, enfin, quelle différence entre être obligé d’errer toute la nuit ou bien de dormir dans le lit crasseux d’un hôtel minable ? L’idée de ce lit qu’il imaginait parfaitement le fit trembler d’horreur. Mieux valait sillonner les rues jusqu’à l’aube. Mais sa mélancolie avait une source plus profonde. Elle était enracinée dans son âme depuis bien longtemps et son actuelle situation ne lui avait pas donné naissance mais l’avait remontée de ses abysses.
« Mais, dit brusquement Perczik, si tu te contentes de moins, de deux schillings ou de deux et demi, d’accord ! C’est exactement la somme que j’ai sur moi, en dehors du café que j’ai l’intention de boire. »
D’un geste machinal, Gurdweil prit l’argent et le fourra dans sa poche. Soudain, il se sentit un besoin incontrôlable de parler à quelqu’un, d’ouvrir son cœur. Et il commença à se raconter devant Perczik, avec un sentiment de dégoût pour lui-même et son interlocuteur, un homme qu’il avait toujours détesté et dont le moindre geste l’irritait. Il était peut-être le seul être envers lequel Gurdweil avait ressenti, dès le premier jour, une hostilité inexplicable. Et c’était à cet individu que Gurdweil se confiait maintenant avec une hâte fébrile, comme craignant de ne pas avoir le temps de tout dire, lui racontant toutes sortes de détails sur son enfance qu’il n’avait jamais racontés à personne. Et, en dépit de son sentiment de dégoût, il n’arrivait pas à s’arrêter. Perczik l’épiait, avalait ses paroles, avec l’avidité d’un inspecteur de police qui rêve depuis des mois d’inculper son suspect sans y réussir et obtient soudain des aveux spontanés et complets. Gurdweil avait toujours éveillé sa curiosité, mais était demeuré un livre fermé – et maintenant son heure était venue. Il enregistrait chacune de ses paroles sans en perdre la moindre nuance, dans un espace mental préparé depuis longtemps. Et bien que n’ayant pas eu à l’origine l’intention de rester au café plus d’un quart d’heure, il ne bougea pas. Il commanda même deux chopes de bière supplémentaires pour lui et pour Gurdweil (il venait de trouver « par hasard » un peu d’argent dans l’une de ses poches). Mais il s’abstint de le questionner ou de l’interrompre, de peur qu’il n’arrête de parler. Sa curiosité ne passa pas inaperçue de Gurdweil, parfaitement conscient que Perczik utiliserait ses propos, déformés et mal compris, dans ses écrits vulgaires et superficiels – mais peu lui importait.
Aucun des deux ne se rendit compte que l’heure tournait et qu’ils étaient les derniers clients dans la salle. Le garçon apporta l’addition ; on fermait.
« Je te fais un bout de conduite, dit Gurdweil en sortant. Je ne suis pas pressé de rentrer à la maison. J’ai envie de me promener un peu. »
Il se sentait à présent un certain lien avec ce Perczik devenu son confident. En outre, ce dernier lui semblait tout à coup moins repoussant, comme s’il s’était élevé à son propre niveau en s’associant à une part intime de sa vie. L’horloge du Schottentor indiquait 2 heures et dix minutes. Il ne faisait pas froid. On ne voyait que de rares passants dans les rues éclairées et désertes qui semblaient plus grandes que pendant la journée. Leurs pas résonnaient dans la nuit de Währinger Strasse, faisant surgir quelques prostituées des ruelles endormies. Gurdweil accompagna Perczik jusque devant sa maison, où il resta encore une demi-heure à parler avec lui fébrilement. Puis finalement Perczik lui dit au revoir et sonna à la porte. Il était 3 heures et demie. Gurdweil se sentait complètement épuisé, la bouche pâteuse comme au lendemain d’une nuit de beuverie.
Il s’éloigna un peu de la maison de Perczik et s’arrêta au milieu de la chaussée pour tenter de décider où aller. Il lui restait encore quelques heures jusqu’au matin. Demain, après le départ au bureau de Thea, il rentrerait dormir chez lui. Et pourquoi ne pas rentrer maintenant ? Pourquoi devrait-il passer la nuit à errer dans les rues simplement à cause des méchants caprices de Thea ? En fait il n’avait absolument pas sommeil… Quand bien même aurait-il été allongé sur son canapé qu’il n’aurait pas pu dormir – mais malgré tout ! Oui, il allait rentrer de ce pas chez lui et il forcerait la porte, quoi qu’il arrive ! Mais, au fond de lui, Gurdweil savait qu’il ne le ferait pas.
Il se remit en route lentement, comme un promeneur prenant plaisir à sa promenade. La nausée de sa conduite avec Perczik ne l’avait pas lâché une seconde : il se dégoûtait. Il se trouvait maintenant dans le quartier de Währinger, non loin de la rue où habitaient les parents de Thea. Il se rappela un autre soir au même endroit, par une nuit de printemps, un an et demi plus tôt et son cœur se serra de douleur pour une chose à jamais perdue. Comme tout avait changé depuis lors ! Ce soir-là, tous les jours et les nuits à venir avaient semblé resplendir d’un éclat extraordinaire. En tout cas, ils n’avaient certainement pas inclus une nuit comme celle-ci. Un an et demi seulement, et ce court laps de temps avait suffi à le transformer en épave. Pour la première fois, Gurdweil se rendait compte avec une terrible lucidité à quel point la vie commune avec Thea l’avait broyé. Il était un homme brisé, peut-être irrémédiablement brisé.
Il passa devant un banc à côté du Volksoper et se laissa tomber dessus, tout à coup terrassé par un mortel épuisement, le résultat d’une fatigue accumulée en lui pendant un an et demi. Le pire, pensa-t-il, c’est qu’il n’y avait aucune issue. Il était pris dans un cercle vicieux : il ne pouvait ni vivre avec elle ni sans elle… Un frisson glacé le traversa, il se leva et reprit sa route. Il consulta sa montre. Vingt minutes à peine s’étaient écoulées depuis qu’il avait quitté Perczik. Jusqu’à 9 heures du matin, une éternité menaçait. Que ferait-il pour tuer le temps ? Il sentit tout à coup un désespoir sans nom et une peur atroce de cette longue nuit. Il pressa le pas, presque à courir, comme si cette hâte devait le mener plus rapidement au but, à la fin de la nuit. Devant l’hospice des vieillards, il s’arrêta au kiosque qui vendait des saucisses pour acheter des cigarettes. Une grosse vendeuse au visage buriné, assoupie derrière le comptoir, se réveilla et compta deux fois les cigarettes. Gurdweil entrevit la cicatrice rouge qui lui balafrait la joue du lobe de l’oreille gauche jusqu’à la bouche épaisse. Une sorte de creux à l’estomac lui donna envie de goûter aux saucisses. Sa faim calmée, il poursuivit son chemin. Revenu au Schottentor, il prit la direction du quai. Alors qu’il longeait celui-ci, il pensa à descendre sur les rives du canal et trouver une place pour dormir sous l’un des ponts, mais il chassa cette idée immédiatement. Il était trop facile d’attraper froid au bord de l’eau. Il marchait très lentement à présent, traînant son corps fatigué ; la perspective de s’allonger quelque part lui paraissait le plus grand bonheur du monde. Ah ! Si seulement il pouvait s’allonger quelque part ! Même ici, sur le trottoir ! Il titubait comme un ivrogne ou une personne affaiblie par une longue maladie. Il ne pensait plus à la cause de son errance. Il savait seulement qu’il était condamné à marcher et à marcher, malgré son immense fatigue. Dommage qu’il n’ait pas pris sa canne… Il le regretta un moment. Tout en se rendant compte de l’absurdité de cette pensée. « Le Juif errant n’a pas de repos », se dit-il. Toutes les salles de théâtre, de cinéma et autres lieux pourraient être facilement converties en abris pour les sans-logis, puisque la nuit elles étaient vides et ne servaient à rien. On y coucherait par terre ! Beaucoup se réjouiraient de pareille occasion ! Il était révoltant que des personnes fussent obligées d’errer dans les rues toute la nuit alors que ces bâtiments demeuraient inoccupés.
Son corps penché vers le sol, comme déséquilibré par une surcharge de poids, la tête aussi lourde que du plomb, enfoncée dans les épaules, il remonta Praterstrasse. Demain, pensa-t-il avec soulagement, s’il ne trouvait pas d’argent à emprunter, il irait à l’asile des pauvres. Là-bas au moins il trouverait un lit ; on lui avait dit que ce n’était pas si mal, là-bas. Cet espoir pour le lendemain lui redonna un certain courage et il accéléra le pas.
En arrivant au monument de Tegetthoff, il tourna machinalement à gauche, traversa Heinestrasse et se retrouva bientôt dans Kleine Stadtgutgasse. La rue était déserte et chichement éclairée. Gurdweil eut l’impression de la voir pour la première fois de sa vie. De chaque côté, les rangées de fenêtres obscures revêtaient un air menaçant. On avait du mal à imaginer que derrière ces fenêtres closes subsistaient encore des vies. C’était une rue morte. Mais soudain le miaulement désespéré d’un chat invisible déchira la nuit et fit frémir Gurdweil d’horreur. Le chat se tut mais aussitôt après émit un autre miaulement, particulièrement atroce dans la désolation du silence ambiant. Planté en face de sa maison, au milieu de la chaussée, Gurdweil fixait des yeux les fenêtres du troisième étage. Les deux fenêtres au centre – les autres à gauche appartenaient à la logeuse. À présent Thea dormait dans le lit et Gurdweil sur le canapé… Non ! Était-il bête ! Puisqu’il était là dans la rue ! Debout en pleine nuit devant les fenêtres de sa propre chambre, il eut l’étrange sensation de se trouver en face de lui-même, coupé en deux, une partie allongée là-haut sur le canapé, l’autre, ici, au milieu de la rue… Il lui vint en même temps la certitude que, dans un instant, Thea allait se réveiller, ouvrir la fenêtre et le prier de monter se coucher… Il attendit, les nerfs tendus. Une seconde, il crut même apercevoir un léger mouvement à l’intérieur, un mouvement définitif… mais non ! Le chat émit un nouveau miaulement ; la fenêtre ne s’ouvrit pas, et Gurdweil baissa les yeux. Soudain il s’effraya : si un policier passait par là et le surprenait au milieu de la rue, il le prendrait certainement pour un voleur. Déçu, il s’éloigna à pas lents. Puis la crainte de rencontrer un voisin et de faire ensuite les frais de la conversation de toute la rue l’obligea à précipiter l’allure.
Il retraversa Heinestrasse et sortit sur le Praterstern. Des automobiles stationnaient le long des trottoirs et leurs chauffeurs faisaient la conversation aux prostituées qui avaient apparemment perdu tout espoir de trouver des clients pour la nuit. Une sorte de désolation régnait dans l’air, une impression sinistre de pauvreté profonde, de misère chronique qui se cachait le jour mais qui, maintenant, sortait de ses trous pour s’exhiber dans toute sa nudité, à travers ces misérables créatures jetées sur le pavé. L’autre visage de la vie se dévoilait comme la vilaine doublure d’un costume qui aurait encore une belle apparence extérieure. En inspectant la Praterstrasse déserte, Gurdweil se rendit compte qu’il était fort tard et qu’à cette heure-ci, tout le monde aurait dû être en train de dormir chez soi. Il se sentit plein de pitié pour les malheureux – ces chauffeurs par exemple – obligés de demeurer dans la rue à une heure pareille au lieu d’être chaudement installés dans un bon lit. Mais l’engourdissement de son corps accablé d’une intense fatigue noya vite ce sentiment.
Sans réfléchir, il s’engagea dans la Hauptallee avec la vague idée de trouver un banc pour se reposer. Tout près de lui une horloge – peut-être était-ce celle de la gare – carillonna et Gurdweil se mit à compter les coups bien qu’il eût une montre dans la poche. 5 heures ! Encore quatre heures, quatre heures de plus ! La pensée pénétra dans son esprit embrumé, pendant qu’il passait sous un pont et débouchait sur l’avenue déserte, faiblement éclairée par de rares réverbères. Rassemblant ses dernières forces, il se traîna lourdement vers le premier banc surgi de l’obscurité et s’y affala.
Trois personnes l’occupaient déjà : deux hommes et une femme, qui sursautèrent au moment où Gurdweil s’assit, et tentèrent de l’examiner dans le noir avant de retomber dans leur sommeil, chacun la tête appuyée sur l’épaule du voisin. Gurdweil ne put rien distinguer de leur visage et découvrit simplement que la femme avait la tête nue. Non que cela l’intéressât, il savait seulement qu’il lui fallait rester sur ses gardes, un policier pouvant apparaître à tout instant. Ils grouillaient par dizaines dans les parages, ils surgissaient devant vous comme s’ils sortaient de terre. Le principal était de ne pas fermer les yeux, se répétait-il, faisant un effort surhumain pour les garder aussi grands ouverts que possible. Mais ses paupières se fermaient toutes seules. Ah ! La pauvre femme – elle avait quelque chose de Thea –, comme elle devait avoir froid, sans chapeau ! Il lui aurait volontiers offert le sien, il lui irait sûrement très bien. Ah oui ! Mais son chapeau, il l’avait perdu, quel dommage ! Quand on devait pousser ces landaus si lourds, avec un bébé dedans, pas étonnant qu’on perde son chapeau ! Si les magasins avaient été ouverts à cette heure-ci, il aurait été lui en acheter un neuf sur-le-champ. Il faudrait une loi pour obliger les magasins à rester ouverts, même la nuit, car nous sommes en hiver et la situation actuelle est intolérable ! Mais elle pouvait s’appuyer sur lui et se réchauffer un peu. Non, il ferait mieux de l’inviter à venir dans sa chambre. Il y faisait bon et chaud maintenant avec le poêle allumé. Mais non, impossible : il n’avait pas encore payé le loyer et Thea ne le laisserait pas entrer !… Elle pouvait même appeler un policier et on le mettrait en prison ! Parce que ne pas payer son loyer est un crime… Horrifié par cette idée, Gurdweil rouvrit les yeux.
La femme du banc demanda d’une voix rauque, masculine :
« Auriez-vous une cigarette pour une voisine, monsieur ? »
« Ah ! J’ai dû m’endormir ! » pensa Gurdweil. Il n’aurait pas juré que la femme s’adressait à lui, mais en tout cas il sortit une cigarette et la lui offrit. Au même instant, un policier apparut tout près d’eux, les dévisagea d’un regard perçant et, après s’être assuré que la « loi » était respectée, redisparut dans l’obscurité.
« Ces cochons ! murmura la femme quand la nuit eut englouti le policier. Ils ne nous laissent pas en paix ! » Et elle ajouta en se tournant vers Gurdweil : « Vous pouvez me dire l’heure qu’il est ? »
Il gratta une allumette et consulta sa montre : 5 heures et demie.
Gurdweil avait les membres paralysés par le froid glacial. Son pied droit, ankylosé et transpercé de multiples aiguilles, était si lourd qu’il avait du mal à remuer. Tout en lui semblait disloqué, son corps s’était allongé, gonflé, dépassant ses limites naturelles pour envahir l’espace environnant, et se fondre dans l’obscurité devenue pour une raison inconnue plus dense. Il avait l’impression d’avoir voyagé longtemps en train et d’être resté éveillé plusieurs jours d’affilée, même s’il venait de somnoler une demi-heure. Les yeux lui faisaient mal. Il claquait des dents.
Un des deux hommes se leva sans mot dire et disparut dans le noir à pas feutrés comme s’il glissait sur ses chaussettes. La femme avait fini sa cigarette et se rendormait sur l’épaule de son voisin. Gurdweil se remit difficilement sur ses jambes – son pied ankylosé et mou comme du coton le faisait boiter – et prit la direction du Praterstern. Le froid augmentait à l’approche de l’aube et le vent qui s’était mis à souffler le pénétrait jusqu’à la moelle des os. Les premiers tramways apparurent dans la rue. Le temps avait fui, une éternité, depuis que Gurdweil avait quitté sa chambre. Quand était-ce arrivé, au fond ? Il avait le sentiment de n’avoir jamais été chez lui, d’avoir toujours erré ainsi, mort de fatigue. Il n’avait qu’un seul désir : s’asseoir dans un endroit chaud, demeurer immobile et fermer les yeux.
Il était arrivé à la station du tram et s’arrêta machinalement. Un train arriva aussitôt. Gurdweil y monta et se blottit dans un coin. Il était seul à l’exception de deux pauvres femmes et d’un ouvrier. Il continuait à geler, plus même qu’à l’extérieur, et il descendit à l’arrêt suivant. Dehors, il s’immobilisa, hésita. Il ne pensait à rien. Sa poitrine brûlait comme sous l’effet d’un cataplasme de moutarde, bien qu’en même temps il crevât de froid. Il s’emmitoufla dans son manteau, replia les mains dans les manches et interrogea le ciel, qui se dégageait à mesure que naissait l’aube. Il revint en direction du Praterstern, refaisant à l’inverse le trajet qu’il venait de parcourir en tram. Au bout de quelques pas, il lui vint à l’idée que la Nordbahnhof n’était pas très éloignée et qu’il pourrait y trouver refuge. Les gens croiraient qu’il attendait un train. Il devait faire chaud dans la gare.
Maintenant qu’il avait un but, ses jambes le portèrent plus vite. Il était 6 heures et quart. Un train de banlieue venait apparemment d’arriver : une foule d’ouvriers avec de petits baluchons sous le bras ou dans les mains débouchait des sorties. Le spectacle de ces ouvriers pressés suscita un instant chez Gurdweil un sentiment de honte, honte de la cause futile et ridicule de sa présence en ce lieu. Il était convaincu qu’en le voyant, n’importe qui comprenait ce qui lui était arrivé. Ça se lisait sur son visage. Il jeta un regard courroucé en direction de Kleine Stadtgutgasse et s’engouffra dans la gare.
Elle était vide, plongée dans la pénombre. Deux employés du chemin de fer balayaient le sol chacun d’un côté du hall. Sur un des bancs, un homme était assis, penché sur le panier posé à ses pieds. Un seul guichet était éclairé. Gurdweil eut l’impression d’être l’invité arrivé trop tôt à un dîner, avant que la table ne soit dressée. Il faisait froid dans ce hall de gare et il n’avait pas la force de monter au premier étage, dans la salle d’attente. Feignant d’être un voyageur, il consulta l’horaire des trains affiché sur le mur et l’examina un moment sans rien voir. Puis, Dieu seul sait pourquoi, il s’approcha du guichet éclairé et demanda à l’employé à quelle heure partait le train d’Aspang.
L’employé lui répondit avec une irritation visible, comme si son honneur avait été mis en cause :
« Les trains d’Aspang partent d’Aspangbahn, dans le troisième arrondissement, pas d’ici ! Ici, c’est la gare du Nord !
– Et à quelle heure le train pour Aspang part de là-bas, je vous prie ?
– On vous le dira là-bas ! »
À cause de cette erreur idiote, il ne pouvait plus maintenant feindre d’attendre son train ici. L’employé aurait désormais l’œil sur lui. Il se persuada même un instant de l’urgence de se rendre dans l’autre gare, comme s’il avait vraiment besoin d’aller à Aspang… En tout cas, il quitta le guichet et se dirigea directement vers la sortie, histoire de bien montrer à l’employé qu’il suivait exactement et sans retard ses instructions.
Dehors se levait un jour gris et fatigué. Quelque chose de plus clair filtrait dans l’espace emprisonné par les murs et repoussait l’obscurité. Les réverbères s’éteignaient un à un. Autour de la gare, la vie s’éveillait. L’esprit de Gurdweil se ranima aussi et il eut une nouvelle idée : les cafés ouvraient, il lui restait un peu d’argent, il allait donc boire un bon café pour se réchauffer. Cette perspective lui redonna du courage et c’est d’un pas plus alerte qu’il traversa la rue et se dirigea vers le petit café populaire d’à côté. Il était presque 7 heures ; il lui restait encore deux heures à tuer jusqu’au départ de Thea pour le bureau.
Au bistrot, il choisit un coin discret, s’y assit et commanda un café. Un café noir, se dit-il, le réveillerait. Quelques ouvriers mangeaient leur casse-croûte. Non loin de lui était assise une pauvre femme d’une quarantaine d’années, avec un nez rouge pointu et des cheveux auburn frisottés. Elle ne cessait de dévisager Gurdweil tout en avalant gloutonnement ses petits pains. Peut-être était-ce la femme avec laquelle il avait partagé son banc dans la Hauptallee. Ce n’était pas impossible. De toute façon, quelle importance !
Il but le café bouillant et le sang se remit à circuler dans ses veines. Mais il était trop fatigué pour comprendre un seul mot des journaux apportés par le garçon. Il ne désirait qu’une seule chose : dormir ! Le café noir ne faisait pas grand effet. Son cerveau tourbillonnait de pensées chaotiques. Sa tête était très lourde, trop lourde à porter, et une douleur aiguë lui sciait la base du crâne, le martelant sans répit. Le temps paraissait stagner, insensible à ses souffrances. Il aurait juré être entré au café une heure plus tôt, mais sa montre refusait d’en convenir. Il était désespéré. Que faire ? Si le temps continuait à ramper ainsi, il deviendrait fou ! La nuit n’avait pas été aussi dure à supporter que ces deux heures qui lui restaient à passer. En outre, toute cette affaire était complètement idiote et absurde ! Tout cela à cause d’un caprice, d’une méchanceté injustifiée ! La colère qu’il éprouva soudain contre Thea était telle qu’elle lui coupa le souffle. Si elle s’était trouvée là, il aurait pu faire une bêtise. Gurdweil eut peur de cette folle colère, dont il ne s’était jamais su capable. Thea avait éveillé en lui des instincts diaboliques, pensa-t-il avec amertume. Tant pis pour elle ! Il tremblait de rage. Il aurait voulu se lever et rentrer chez lui, advienne que pourra ! Mais il resta là où il était. Il alluma une cigarette, s’empara machinalement d’un journal et essaya de penser à autre chose.
Sa voisine avait terminé son petit déjeuner mais continuait à filer des coups d’œil en coin dans sa direction, ce qui finit par embarrasser Gurdweil. Que voulait-elle ? Il était en proie à une rage intense contre toutes les femmes, sans exception. Et voilà maintenant qu’elle se levait. Une intuition lui traversa l’esprit : elle vient par ici… Elle fit deux, trois pas vers la porte, se ravisa, fit demi-tour et fonça droit sur Gurdweil. Instinctivement, il recula un peu, tout en lui jetant un regard interrogateur.
« Aurez-vous l’amabilité, cher monsieur, de me donner votre journal quand vous l’aurez fini ?
– Vous voyez bien que je le lis, répliqua Gurdweil, furieux.
– Non, non : seulement quand vous aurez terminé. » Et elle ajouta pour s’excuser : « C’est pour les annonces. Il arrive parfois qu’il y ait une occasion à ne pas manquer. »
Gurdweil lui tendit le journal sans un mot. La femme le prit, le remercia, mais ne s’en alla pas pour autant. Après un bref silence, elle dit :
« Peut-être aurez-vous l’extrême générosité de me donner un peu d’argent ? Je ne peux pas payer mon café. »
Gurdweil n’en crut pas ses oreilles. Néanmoins, il sortit ses quelques sous, déduisit le prix de son café et donna le reste à la femme : soixante groschen.
« C’est tout ce que j’ai. »
La femme sourit d’un air satisfait et retourna à sa table, laissant le journal à Gurdweil. Rageur, il bondit, le journal à la main et courut vers elle.
« Vous vouliez lire les petites annonces, non ? s’écria-t-il tout rouge. Tenez, les voilà, regardez ! »
Et il tapota les dernières pages de la paume.
« Que voulez-vous, mein Herr ? répliqua-t-elle avec insolence. Je n’ai pas envie de lire les annonces ! Vous n’allez pas m’obliger à lire les annonces, si je n’en ai pas envie ! Avez-vous vu ça ? dit-elle en prenant à témoin la salle.
– Dans ce cas… dans ce cas, vous n’avez pas le droit de me demander la charité, comprenez-vous ?
– Qui vous demande la charité ? Vous êtes vous-même un mendiant ! Vous en avez un toupet !
– Si vous ne me rendez pas sur-le-champ mes soixante groschen, j’appelle la police !
– Quels soixante groschen ? Qui vous a pris soixante groschen ? Vous êtes soûl, mon ami ! Est-ce que j’ai besoin de votre argent ? Je peux vous donner soixante groschen ! Et même plus. J’ai plus d’argent que vous ! »
Gurdweil la regarda, éberlué. Son nez pointu était plus rouge que tout à l’heure et ses petits yeux de rat le dévisageaient avec hostilité. Gurdweil fut pris d’une telle haine qu’il en eut envie de vomir. Il tourna le dos et revint à sa table, le journal à la main. Derrière lui, la femme continuait à l’injurier :
« Non mais, avez-vous vu ça ? Un mendiant pareil, un fou pareil, voulant m’obliger à lire les annonces ! Attends un peu que je t’attrape, un de ces jours ! »
Gurdweil se cacha derrière le journal pour ne pas voir l’horrible créature, mais en vain. Son nez traversait le papier pour le narguer, ses injures résonnaient à ses oreilles. Finalement, n’en pouvant plus, il appela le garçon, paya et sortit.
C’était déjà le matin. Un matin nuageux de fin d’automne. Avançant péniblement, Gurdweil regagna la Hauptallee. Il s’assit un instant sur le banc de la nuit précédente, se releva et alla se promener dans Praterstrasse, s’arrêtant de temps en temps devant les vitrines des magasins déjà ouverts pour regarder sans les voir les marchandises exposées. Quand il fut enfin 9 heures, il prit la direction de la maison. Pour plus de sécurité, il attendit encore au coin de la rue jusqu’à 9 heures et quart afin d’éviter une rencontre avec sa femme, puis il monta dans sa chambre. Thea n’y était plus. Il sembla à Gurdweil s’être absenté très longtemps. La chambre lui parut étrange, hostile. Mais il n’eut pas le temps d’y réfléchir. Il ferma la porte à clé et se jeta tout habillé sur le canapé. Il s’endormit instantanément.
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