Les dieux du campus Tome 2 - Sander
8 - Jeremiah
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JEREMIAH
Assis sur une chaise inconfortable de la salle d’attente du bureau de mon conseiller d’orientation, je parcours les différentes options qui s’offrent à moi en matière de travail communautaire. La modification de planning effectuée au début de l’année par le manager du fast-food où je bosse à temps partiel ne me permet plus d’aller aider à la soupe populaire. Il me faut donc trouver une autre activité qui pourra rentrer dans mon emploi du temps et satisfaire ainsi l’exigence de Saint-Charles dont les élèvent doivent s’investir pour la communauté. La liste de possibilités est longue. Leander, par exemple, est bénévole dans une maison de retraite. Mais peu d’activités peuvent être conciliées avec mon job et mes entraînements de hockey.
— Jeremiah ?
Je lève les yeux vers Doug, qui me sourit et m’invite à entrer dans son bureau. Je quitte le siège au profit d’un autre, bien plus agréable, et tente de ne pas grimacer lorsque je m’assieds.
Ma côte est toujours douloureuse et mon visage arbore un léger hématome. Je n’ai pas pu fuir les questions très longtemps, notamment celles de Scott. La version officielle est donc que je me suis pris la tête avec des abrutis bourrés.
— Alors, commence Doug en s’installant sur le coin de son bureau. Quel bon vent t’amène ?
Je lui explique la situation, lui m’écoute en hochant la tête.
— Et tu as trouvé autre chose qui te plaît ?
— J’hésite, pour être honnête. Je pourrais faire du tutorat, mais je ne suis pas sûr d’être très doué dans ce domaine.
— Ça demande de la patience, précise-t-il en souriant.
— Ouais, justement.
Je grimace et il rit. La patience ne fait pas partie de mes plus grandes qualités.
— Par contre, l’association P. B. Foundation me tente bien.
Je n’avais jamais entendu parler de cette association avant aujourd’hui, mais l’idée de me rendre dans des écoles publiques pour parler de discrimination, de problèmes de santé, et pouvoir être une oreille attentive pour des gosses me plaît. C’est quelque chose dont j’aurais aimé bénéficier, plus jeune, quand je luttais contre ma bisexualité. Peut-être que si j’avais trouvé quelqu’un pour m’écouter et me soutenir, je ne serais pas aussi terrifié à l’idée d’être moi. L’association est spécialisée dans les ados sujets à des troubles mentaux, mais Doug me précise qu’il s’agit surtout de créer un environnement d’écoute et une connexion avec des jeunes pour qu’ils nous fassent confiance et osent parler de leurs problèmes. Je ne connais pas grand-chose aux troubles mentaux, mais ça ne m’effraie pas, je suis certain que les responsables de l’association me brieferont sur ma mission. En général, ce genre d’activité est très encadré, et aider des jeunes ne pourra m’être que bénéfique.
— L’avantage, c’est que tu peux avoir des horaires aménagés, ça ne perturberait donc pas tes autres activités.
J’acquiesce. Depuis ma première année, tout faire coïncider est un véritable casse-tête. Je passe souvent mes journées à courir d’un endroit à un autre.
Je confirme mon intérêt à mon conseiller, il remplit mon dossier et me prévient qu’il me tiendra informé de la date de ma première visite dans les locaux de l’association. C’est avec un regain d’énergie que je finis par quitter son bureau, soulagé d’avoir réussi à trouver quelque chose qui me plaît.
*
* *
À peine ai-je quitté l’amphithéâtre de ma dernière heure de cours que je me hâte vers ma voiture. Il caille toujours sévère ici. Mes pas crissent lorsque mes pieds s’enfoncent dans la neige qui n’a pas cessé de tomber. J’enfonce mon bonnet sur ma tête et enfouis mes mains dans mes poches, déjà agacé à l’idée que ma vieille Chevrolet mette des heures à chauffer. Je me demande combien d’hivers elle va encore tenir avant de me claquer entre les doigts. Je dois penser à acheter une autre voiture, mais mon argent suffit à peine à payer ma bouffe et mon loyer, alors il va falloir qu’elle tienne le choc.
Pendant que j’attends que ma caisse chauffe suffisamment pour pouvoir prendre la route, j’entre dans le GPS l’adresse du QG de l’association. J’ai rendez-vous avec des bénévoles pour qu’ils m’expliquent en quoi consistera mon boulot, et établir un emploi du temps qui n’entrera pas en conflit avec le reste.
Les locaux de la P. B. Foundation ne sont pas très loin du campus. Malgré la neige qui m’oblige à rouler au pas, je ne mets que quelques minutes à me garer devant le bâtiment de briques rouges. C’est étrange, mais je suis un peu stressé. Je me suis pas mal documenté sur la bipolarité, la dépression, le TEI depuis que Doug m’a confirmé la date du rendez-vous, parce que ces maladies figuraient – entre autres – sur la brochure que je me suis procurée. Je ne voulais pas être totalement paumé. Ce que j’ai découvert m’a fait froid dans le dos. Je ne peux même pas imaginer à quel point vivre avec de tels troubles peut être compliqué. Surtout le TEI. La perte totale de contrôle, l’incapacité à se raisonner, la colère si violente, si dévastatrice, les crises soudaines, aux conséquences qui peuvent s’avérer fatales… Après avoir lu des tonnes d’articles sur le sujet et découvert, via des témoignages, le mal-être des personnes qui en souffrent, ma remise en question a été douloureuse, mais a renforcé mon envie de venir en aide à ces jeunes, même à mon petit niveau.
Je prends une profonde inspiration et rajuste les pans de mon écharpe autour de mon cou avant de m’extraire de la voiture et de traverser la rue jusqu’à la porte peinte en blanc à côté de laquelle trône une plaque avec le nom de l’association. Je suis sur le point de frapper lorsque je m’arrête. Je tourne de nouveau la tête. « Fondation créée par Sander Campbell », est-il inscrit sur la plaque sous mes yeux. C’est une putain de blague ? Je cligne des paupières, relisant l’inscription gravée. Quelles étaient les chances pour que je choisisse une association créée par Sander ? Sérieusement, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Pourquoi mon karma est-il aussi merdique ?
Soudain, je n’ai qu’une seule envie : faire demi-tour et m’en aller. Sauf que je vaux mieux que ça. Je vaux mieux que laisser des gens en plan à cause d’un problème sans importance. Parce que c’est ce qu’il est. Un problème. Sans importance. C’est du moins ce dont j’essaie de me convaincre. Je suis adulte, capable de mettre mes émotions et ma rancœur de côté. Et il est hors de question que je m’en aille la queue entre les jambes. Qu’est-ce que ça dirait de moi ? Que je suis un type sur qui on ne peut pas compter, qui n’a aucun sens des responsabilités et de la notion d’engagement. Or, je suis tout le contraire. Si j’ai appris quelque chose en grandissant dans l’univers du hockey, c’est que ces deux qualités, en plus d’une tonne d’autres, sont primordiales.
Je prends une profonde inspiration et m’apprête à sonner lorsqu’une voix bien trop familière s’élève derrière moi.
— On peut savoir ce que tu fous là ? grogne Sander.
Je me crispe et respire encore, cherchant à rester calme.
— Ça me fait plaisir de savoir que tu passes tellement de temps à me mater que tu me reconnais même de dos, répliqué-je en me retournant pour lui faire face.
Sander grimpe les trois marches qui nous séparent. Mon regard s’attarde malgré moi sur ses lèvres gercées desquelles s’échappe un souffle glacé, avant de revenir vers ses yeux. Il me toise un long moment.
— C’est toi le nouveau, c’est ça ?
— Gagné. Ça te dérange si on finit de s’engueuler à l’intérieur ? Je me les pèle.
Et surtout, je n’ai pas envie de continuer à me tenir si près de lui, parce que ça me tord le bide d’une manière pas vraiment agréable, et que le frisson qui parcourt mon échine lorsque son odeur s’insinue dans mes narines n’a rien à voir avec le froid.
Sander lève les yeux au ciel puis ouvre la porte, me précédant à l’intérieur. Bizarrement, le silence nous accueille. Moi qui pensais trouver un lieu en pleine effervescence, ce calme me rend nerveux. Surtout parce que je me rends compte que personne n’est là pour faire tampon entre Sander et moi.
Nous laissons nos manteaux dans l’entrée, puis je le suis jusqu’à une petite cuisine, dans laquelle il s’affaire pour trouver des capsules et se faire couler un café. Il met également la bouilloire en route.
— Une préférence ? demande-t-il en sortant une boîte en métal emplie de sachets de thé.
— Je…
…suis sur le cul. Prendre conscience que Sander sait que je ne bois pas de café me surprend tellement que j’en perds mes mots.
— C’est pas le choix de Sophie, c’est juste un sachet de thé.
Malgré l’agacement audible dans sa voix, j’ai du mal à refouler mon sourire. Je choisis un thé au pif et ouvre l’emballage pendant que Sander prépare une tasse. Nous restons un long moment silencieux. J’ai envie de danser d’un pied sur l’autre tellement je suis mal à l’aise.
— Alors, c’est toi mon mentor ? finis-je par demander.
— Hélas…
Une fois l’eau arrivée à ébullition, il remplit la tasse et me la tend. Je l’accepte avec gratitude, refermant mes mains autour pour profiter de la chaleur. Je ne relève pas sa pique, à quoi bon ?
Je le suis docilement lorsque nous quittons la cuisine.
— Je vais te faire visiter. Ensuite, je t’expliquerai plus en détail en quoi consiste ta mission.
Je hoche la tête et nous nous engageons dans un escalier dont les marches grincent sous notre poids. Nous remontons un couloir dont Sander ouvre une des portes. Elle donne sur une chambre mansardée disposant de deux lits simples, d’un placard et d’une petite télé. À voir les affaires qui traînent un peu partout, elle est habitée.
— On dispose de trois chambres pour les ados qui ont besoin de souffler, ceux qui ont fugué, par exemple. Ça leur permet d’être en sécurité, et de faire en sorte que les parents ne s’inquiètent pas trop.
Je hoche la tête, attentif aux informations que Sander me distille. Nous continuons la visite par les deux autres chambres puis par une salle de bains. Des tonnes de questions se bousculent dans ma tête, mais aucune ne franchit la barrière de mes lèvres. Je n’ai pas envie de briser la paix éphémère qui s’est instaurée avec Sander en me montrant trop curieux.
Nous descendons au rez-de-chaussée, où se trouvent, en plus de la cuisine, une salle commune, un salon et un bureau attenant à la salle à manger qui fait office de salle de réunion. Je n’aurais jamais cru que Sander puisse avoir créé une telle association. Découvrir cette facette de sa personnalité m’agace parce que, tout à coup, le détester devient très compliqué. Je l’ai toujours vu comme un gosse de riche, sans réels problèmes : du fric à la pelle, un entourage solide et une sexualité assumée. En fait, je l’ai toujours jalousé, mais en cet instant, le sentiment qui prévaut est l’admiration.
Nous nous installons autour de la table en bois de la salle de réunion et Sander me fait un topo rapide :
— En général, on demande des créneaux aux établissements scolaires pour faire de la sensibilisation. On essaie de faire connaître notre association auprès des jeunes en leur décrivant notre programme, en les informant des éléments que nous mettons à leur disposition en matière d’écoute, d’aide. On bosse avec des psys, des médecins, des professionnels de santé dont les gosses ont besoin, mais qui ne sont jamais pris en charge. On leur parle, on les écoute, on se bat avec eux, parfois.
Il ne me lâche jamais du regard tandis qu’il me briefe, je vois à quel point il est passionné, investi. Ici, notre inimitié n’a pas lieu d’être. Ici, il est un adulte, cherchant à tout prix à aider les jeunes en détresse. Plus les minutes passent, plus je me demande comment mon cerveau va réussir à différencier le connard que je dois supporter, celui qui cherche tous les moyens possibles pour me blesser, comme je l’ai blessé ce jour-là, et le type prévenant et généreux qu’il devient entre ces quatre murs. Je n’ai pas envie d’apprécier Sander, parce que mon cœur déjà trop malmené par sa proximité risquerait de finir en miettes. Pourtant, une partie de moi, celle qui a envie de croire que quelque chose est possible entre nous, que tout n’est pas cassé irrémédiablement, n’attend qu’à apprendre à le connaître plus profondément. Plus intimement. Je suis vraiment dans la merde.
— Est-ce que c’est clair pour toi ? me demande-t-il.
Je hoche la tête.
— Ouais. J’ai hâte de commencer.
Nos regards se verrouillent et je cesse de respirer un instant en avisant le sourire qui illumine son visage. Un sourire qui ne m’a pas été destiné depuis des mois, et que je n’espérais plus retrouver un jour. Je souris à mon tour, mais Sander finit par secouer la tête et reprendre une expression plus sombre, comme s’il s’en voulait de s’être laissé aller.
— On va attendre que tu sois plus présentable pour t’introduire auprès des gosses. Sinon, tu vas les faire fuir avec ta gueule tuméfiée.
Évidemment, l’accalmie ne pouvait pas durer bien longtemps.
— Peut-être que si ces connards ne t’avaient pas traité de pédé, je n’aurais pas fini dans cet état-là, rétorqué-je aussitôt.
Sander cligne des yeux et je me mords les lèvres. J’aurais mieux fait de la fermer, surtout quand je vois la tempête s’élever derrière son regard clair.
— Tu peux répéter ? gronde-t-il entre ses dents serrées.
Ouais, j’aurais carrément dû la fermer.
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