Les dieux du campus Tome 2 - Sander

F.V. Estyer · Chapitre 10 sur 44

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Les dieux du campus Tome 2 - Sander

9 - Sander

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SANDER

 

— Tu peux répéter ?

Mes mâchoires se sont instinctivement serrées et, au mouvement de recul effectué par Jeremiah, je prends conscience que j’ai sans doute parlé un peu trop fort. Il se renfrogne, baisse la tête pour éviter mon regard.

— Rien. Laisse tomber, lâche-t-il.

Que je laisse tomber ? C’est mal me connaître. Ce n’est pas du tout mon genre, surtout après la bombe qu’il vient de lâcher.

— Aucune chance. Tu t’es battu pour quelle raison ?

Je croise les bras sur mon torse et attends. Je patienterai toute la soirée s’il le faut, hors de question que je n’aille pas au fond de cette histoire avec lui. Il y a déjà bien assez de non-dits et d’animosité entre nous, pas la peine d’en rajouter.

Face à moi, Jer, sans doute furieux contre lui-même d’avoir ouvert la bouche pour laisser échapper ça, danse d’un pied sur l’autre. À plusieurs reprises, je crois qu’il va cracher le morceau, mais il ravale systématiquement les mots qu’il s’apprêtait à prononcer.

Après de longues minutes, il relève la tête, et plante son regard dans le mien.

— Des supporters de l’équipe adverse t’ont traité de pédé.

J’avais donc bien entendu la première fois. L’ambivalence de ce qu’il a fait ce soir-là me fout le tournis. Sans parler des quelques mots que je lui ai balancés à la tronche juste après.

— Et du coup, tu t’es fait casser la gueule pour me défendre ?

— J’aurais fait la même chose pour n’importe qui ! Ce n’est pas parce que je n’assume pas ce qu’on a fait tous les deux que je tolère ce genre d’attaque gratuite et homophobe.

Ma bouche s’entrouvre. Il n’avait jamais ouvertement parlé de cette fameuse soirée. Celle qui a tout fait basculer. Je ne m’attendais pas à ce qu’il le fasse aujourd’hui. À voir sa tête, lui non plus. Ses yeux sont écarquillés, ses joues ont pris une légère teinte rosée et moi, je n’ai plus envie que d’une chose : embrasser son visage qui porte encore les traces de son altercation avec ces connards. Je me retiens, évidemment. Il n’est plus question de ça entre nous, qu’il ait défendu mon honneur ou pas.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ? demandé-je d’une voix beaucoup plus posée.

— Ce n’est pas comme si tu m’avais laissé l’occasion d’en placer une, rétorque-t-il, acerbe. Tu as fait ce que tu sais faire le mieux avec moi : m’envoyer chier.

— Je…

Qu’est-ce que je pourrais dire pour ma défense ? Il a raison. Les piques, les engueulades, et parfois les coups de poing, sont devenus nos moyens de communication favoris. Parfois, je me demande comment on a fait pour en arriver là. Je me souviens avoir reçu son poing dans la gueule après l’avoir collé un peu trop à son goût lors d’une soirée, puis il a pris la fuite en me laissant comme un con. La plupart du temps, il n’en faut pas beaucoup plus pour faire de nouveau flamber ma colère. Pas ce soir, toutefois. Ce soir, je m’en veux vraiment, et j’ai envie de laisser de côté toute cette merde entre nous, ne serait-ce que pour un instant. Je m’approche petit à petit de lui, en espérant qu’il ne fuie pas de nouveau.

— Désolé, finis-je par lâcher. J’aurais pas dû te gueuler dessus en te voyant dans cet état dans notre cuisine.

Il hausse les épaules comme s’il ne savait pas trop comment réagir à mes excuses. Je le comprends, ce n’est pas quelque chose que je pratique souvent.

— Tes côtes sont toujours aussi tuméfiées ? reprends-je en faisant un nouveau pas en avant. Laisse-moi voir.

En sachant qu’il a récolté ces plaies pour moi, je me sens beaucoup plus concerné par la souffrance qu’il doit ressentir. Je ne peux m’empêcher de me sentir coupable, même si c’est ridicule. Je ne suis plus qu’à quelques centimètres de lui. Je tends le bras pour attraper l’ourlet de son tee-shirt à manches longues. Je veux juste voir, pas lui sauter dessus, mais manifestement Jeremiah interprète mon geste différemment. Il balaie ma main d’un geste brusque et recule presque jusque dans le couloir. Sa réaction me fout un violent coup à l’estomac, je sens mes poings se fermer instinctivement. Je me force à me contenir, si je permettais à ma maladie de prendre le dessus, je n’ai aucune idée de ce que je serais capable de faire à Jer. Il se comporte peut-être comme un lâche à mes yeux, mais il ne mérite quand même pas de se faire casser la gueule pour ça. Je ne vaudrais pas mieux que ces connards d’homophobes, sinon.

Non loin de moi se trouvent des cartes de visite sur lesquelles sont inscrites mes coordonnées ainsi que celles de l’association. J’en attrape une et la lui jette presque au visage. Il fait un geste pour l’éviter, puis se penche pour ramasser le morceau de carton tombé au sol.

— Mon mail se trouve dessus. Envoie-moi rapidement ton emploi du temps, que je puisse établir tes créneaux de permanence et te placer sur des interventions en établissement scolaire. Tu as plutôt intérêt à être sérieux, des ados en détresse comptent sur notre aide et je n’ai pas besoin d’un lâche ou d’un tire-au-flanc dans mon équipe.

Je reconnais à peine ma voix tant je serre les mâchoires. Je suis sans doute inutilement blessant, mais c’est mieux que de lui défoncer la tronche.

— Je ne suis ni l’un ni l’autre, crache-t-il.

— On verra ça. Maintenant, si tu pouvais dégager, j’ai des trucs plus importants à faire que me préoccuper de toi.

Il fait un pas en avant et nos regards se percutent. Je ne sais pas s’il avait l’intention de m’en foutre une ou d’argumenter davantage. Je ne le saurai sans doute jamais parce que ce qu’il lit dans mes yeux à cet instant le dissuade de faire quoi que ce soit. Je sais ce qu’il voit : l’abîme qui menace de m’engouffrer à tout moment, ce vide dans lequel je chuterai fatalement même si je lutte, sans savoir à quel moment et par quel moyen j’en sortirai. Il continue à me scruter pendant quelques longues secondes avant de tourner les talons, de récupérer son manteau, et de passer la porte.

Dans la salle de pause de notre local où j’ai trouvé refuge pour me passer de l’eau sur le visage et tenter de faire redescendre ma tension, je ferme les yeux et me mets à compter jusqu’à dix. Je tremble de partout et mon cœur bat à un rythme effréné. L’impression que ma cage thoracique est devenue trop petite pour lui est écrasante. Instinctivement, j’agrippe mon torse, comme si ça pouvait apaiser cette sensation d’étouffement. Évidemment, il n’en est rien. Je sais exactement ce qu’il va se passer, je suis encore assez lucide pour ça. Ça ne durera pas. Dans quelques secondes, l’impulsivité aura pris le dessus sur ma volonté et mes actions ne seront plus réfléchies.

Ma respiration s’alourdit. J’ouvre les paupières pour constater que ma vision s’est faite trouble, comme si je regardais au travers d’une vitre embuée. Je laisse tomber violemment mes deux mains sur la surface en bois de la table présente dans la pièce. Je n’ai pas conscience de m’être emparé du mug laissé là par Jeremiah avant que celui-ci ne s’écrase sur le mur en face de moi. Le thé qui restait à l’intérieur s’écoule sur le mur, mais ça ne m’apaise pas pour autant. Ma tasse ne tarde pas à prendre le même chemin. Puis la bouilloire en métal subit le même sort. Dans un état second, je sens à peine le liquide bouillant qui m’éclabousse les bras. Tout ce qui me passe sous la main finit par voler. La rage qui a pris possession de moi me contrôle. Le sifflement qui enfle dans mes oreilles est la seule chose que je perçois encore.

C’est l’impact des articulations de ma main gauche contre un mur qui finit par me faire retrouver un semblant de conscience. Mon poing est en sang. Je ne sais pas depuis combien de temps je m’acharne sur cette cloison. Je me laisse tomber, dos au réfrigérateur, qui a miraculeusement survécu à ma première crise depuis des mois. Comme souvent, après cette violence que je déchaîne sur tout ce qui me tombe sous la main, j’ai honte. Honte des dégâts qui m’entourent. Honte de ne pas avoir pu me maîtriser.

Je secoue la tête et finis par me relever pour remettre un peu d’ordre autour de moi. Je vais devoir passer une commande de matériel pour remplacer la casse, mais ça vaut toujours mieux que la mâchoire ou le nez de Jeremiah. Armé d’un balai et d’une pelle, je mets tous les débris à la poubelle. Les morceaux de deux chaises que j’ai démolies rejoignent, eux, la grande benne à l’extérieur du bâtiment. Je frotte ensuite le mur pour qu’il ne garde pas de traces de ce que j’ai fait.

Une fois la cuisine de nouveau en ordre, j’attrape une poche de glace que je garde toujours dans le congélateur et me hisse péniblement jusqu’à une chambre d’accueil. Ce soir, c’est moi qui ai besoin d’y trouver refuge. Je me laisse tomber sur l’un des lits, mon poing – qui ne devrait pas être plus que tuméfié – recouvert de la poche de gel réfrigérée. Avant d’être trop fatigué pour ça, je compose le numéro d’urgence de ma psy. Elle m’a toujours dit que je pouvais l’appeler entre deux de nos séances en cas de crise. La sonnerie résonne un moment dans le vide avant que son répondeur ne s’enclenche. Je laisse un message, sachant qu’elle me rappellera aussi vite qu’elle le pourra.

La main sur mon cœur qui a repris un rythme plus normal, je me laisse happer par un sommeil qui m’offrira un peu du répit que je recherche. Lorsque mon cerveau se met en pause, je ne souffre plus de ce mal qui me ronge. Je ne risque plus de blesser les personnes les plus proches de moi.

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