Les dieux du campus Tome 2 - Sander
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SANDER
J’ai l’impression qu’une éternité s’est écoulée depuis que j’ai vu Jeremiah pour la dernière fois alors que ça fait à peine plus d’une semaine. Je sais qu’il m’a évité autant qu’il l’a pu, allant même jusqu’à annuler ses permanences à l’association. Je ne lui en veux pas, j’aurais sans doute fait la même chose à sa place. Mais le manque de lui a été presque insurmontable.
Mes potes peuvent attester sans l’ombre d’une hésitation que j’ai été invivable ces derniers temps. C’est sans doute pour ça que je n’ai eu aucun mal à les convaincre de venir avec moi à Boston pour assister au Frozen Four où jouent les Thunder.
Voir Jer apparaître sur la glace m’a foutu un coup à l’estomac plus douloureux encore que ce que j’imaginais. Je ne pensais pas souffrir à ce point de le contempler en me disant qu’il ne m’appartient plus. Alors que moi je serai toujours à lui. Une grosse part de moi, en tout cas.
À mes côtés, Nyx doit savoir dans quel état d’esprit je me trouve parce que je sens sa petite main se poser sur ma cuisse dans un geste de réconfort.
— Ça va, Brutus ?
Je secoue la tête. À quoi bon nier l’évidence ?
— Pas vraiment. Je me demande si je n’ai pas fait une connerie.
— Venir voir le type que tu aimes jouer au hockey, c’est une connerie ?
Je n’ai jamais avoué ce que je ressentais pour Jeremiah à personne, mais penser que Nyx ne le saurait pas aurait été sans compter sa perspicacité légendaire.
— Je connais Jer. S’il sent que je lui fous la pression, il va encore plus me fuir.
— C’est pour ça que tu nous as demandé de venir avec toi, non ? Ce n’est pas comme si tu étais seul. On est tous là pour le soutenir et pour l’encourager. Une bande de potes qui vont voir l’un des leurs jouer au hockey.
Qu’est-ce que je disais ? Perspicace ! Je passe un bras autour de ses épaules et lui colle un baiser sonore sur le front.
— Moustique, si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer.
— Vous pouvez pas regarder le match plutôt que de vous papouiller, tous les deux ? gronde Leander, assis de l’autre côté de Nyx.
J’éclate de rire en adressant un clin d’œil à mon meilleur ami.
— Sois pas jaloux, chaton ! Son cœur est pris et le mien aussi.
Je reporte mon attention sur le match, dont j’ai du mal à suivre le score. Je n’ai d’yeux que pour Jeremiah. Sa puissance sur la glace m’hypnotise. Il a l’air d’un guerrier avec sa crosse. Je n’arrive pas à me concentrer suffisamment sur l’action pour comprendre quoi que ce soit.
Je frémis quand un joueur de l’équipe adverse le plaque violemment contre le Plexiglas. Jer repart comme si de rien n’était, mais je le vois masser son épaule meurtrie par le choc. J’étouffe la bouffée de colère qui menace de me submerger. Je suis bien placé pour savoir que quand on joue à un sport de ce genre, les risques de blessure sont inévitables.
Le temps passe sans que je le voie vraiment défiler, mon attention toujours focalisée sur une seule et même personne. C’est pour cette raison que je sursaute quand autour de moi, tous mes potes se lèvent en hurlant de joie. Je regarde le score et une fierté sans limite m’envahit. Jer a gagné.
OK, techniquement, c’est toute l’équipe de hockey des Thunder qui a gagné, mais c’est un détail. Moi, ce soir, je n’ai vu que lui. Je sais que cette victoire était celle qu’il voulait plus que tout. Je sais aussi qu’il pense avoir rompu avec moi pour se concentrer sur sa carrière. Mais la vérité est ailleurs. Et c’est pour cette raison que je suis là. Pour essayer de lui faire comprendre qu’il n’a pas besoin de choisir.
Une vague de stress m’envahit. Le match est terminé, je vais devoir l’affronter. J’ai l’impression de ne pas être prêt alors que j’attends ça depuis cet entraînement pendant lequel je me suis explosé la cheville.
Mes potes se sont tous levés et commencent à se diriger vers les sorties en haut des gradins. Il me faut un peu plus de temps. Quelques minutes pour me recentrer, pour respirer.
— Eh les mecs, faut que j’aille pisser, je vous rejoins dehors, crié-je avant de me diriger du côté opposé des sorties.
Je suis le premier panneau indiquant les toilettes et me retrouve dans un grand couloir. Connaissant mon bol et mon sens de l’orientation, je risque fortement de me perdre. Jer, qui ne sait pas que je suis là, ne m’attendra pas, et je ne pourrai pas lui parler comme j’ai prévu de le faire.
Je presse un peu le pas, apercevant un autre panneau un peu plus loin. Il indique un nouveau couloir sur ma droite. Je suis sur le point de l’emprunter quand j’entends des voix de mecs venir de cette direction. Ils ont l’air un peu éméché. Je m’arrête à l’angle du mur quand j’entends un des types se foutre de la gueule de son pote parce qu’il s’est pissé dessus. Je ricane en sourdine et attends de voir s’ils vont dire davantage de conneries. Je sais que je perds encore du temps, mais leurs vannes pourries contribuent fortement à me détendre.
— Putain, t’es pas sortable, mec ! La prochaine fois, bois moins de bière.
— C’est pas ma faute si les toilettes étaient trop loin ! J’ai pas pu me retenir.
— Mais t’as pas deux ans, quand même, se moque un autre.
Je plaque ma main sur ma bouche pour qu’ils ne m’entendent pas. J’imagine la scène.
— Laissez-le, les mecs. Je comprends qu’il ait voulu noyer ce match de merde dans l’alcool. Je n’en reviens pas qu’ils aient perdu, bordel !
Je comprends que ce sont des supporters de l’équipe adverse et commence à reculer. Ce n’est pas le moment que je me pointe au milieu de ce petit groupe avec mon maillot à l’effigie des Thunder.
— D’autant plus que ça aurait dû être du tout cuit avec cette tapette de Marner.
Je me fige. Mon cœur se met à battre à cent à l’heure.
— Pourquoi tu dis ça ? demande le mec qui s’est pissé dessus.
— Un pote à moi étudie à Saint-Charles et il m’a dit qu’il l’avait vu embrasser un autre mec à une soirée. Il se cachait même pas.
Les autres émettent des sons dégoûtés. Ce qu’ils disent me parvient encore malgré le sang qui bourdonne dans mes oreilles.
— Ouais. Notre équipe ne devait pas être en forme pour que les Thunder aient gagné avec un type pareil. Faut vraiment pas avoir de couilles pour laisser un autre mec te la mettre dans le cul.
Des milliers de pensées se bousculent dans ma tête alors que ces types continuent à cracher leur homophobie sur Jer. J’ai l’impression que l’histoire se répète, et je sais d’avance que Jeremiah va être dévasté quand il comprendra que son petit secret n’en est plus vraiment un. Ma rage devient impossible à dompter. Je sais que je l’ai trop étouffée ces derniers temps, cette fois je ne parviendrai pas à me maîtriser. Aujourd’hui, ni Jer ni Dante ne sont là pour apaiser ma colère.
Je sors de ma cachette, poussé par cette violence qui commence à monter en moi. Je la connais bien, je l’accueille comme une vieille amie que je n’aurais pas vue depuis longtemps. Les mecs me regardent de travers, se demandant sans doute ce que je fous là. Je m’approche du plus grand des quatre, celui qui balançait encore toute sa haine mal placée contre Jer quand j’ai tourné à l’angle du couloir.
— Alors comme ça, on se la joue homophobe de base ? On supporte pas de perdre donc on trouve des raisons merdiques ?
— Qu’est-ce que ça peut te foutre, connard ?
— C’est con pour toi, mais c’est de mon mec que tu parlais.
Je ne sais pas ce qu’il répond à ça, je suis déjà parti bien trop loin. Je lui décoche une droite et un uppercut dans la foulée. Le mec est plus grand que moi, il chancelle à peine, recule de quelques pas puis se jette sur moi.
Je me défends plutôt pas mal, au départ. Ce n’est pas ma première bagarre et je sais où porter mes coups pour qu’ils soient efficaces. Mais tout se complique quand ses potes viennent lui prêter main-forte. Je prends dans les reins un coup qui me fait me plier en deux, puis dans la tempe un autre qui me met à terre. C’est le moment que mon esprit choisit pour décrocher. Je rue, lance mes jambes en avant pour les repousser, mais rien n’y fait. Ils sont trop nombreux. Leurs poings serrés et leurs pieds m’atteignent partout. Je me recroqueville sur moi-même, essayant de me protéger du mieux que je peux. Les coups n’en finissent pas de pleuvoir, de même que les insultes que j’entends à peine. Un énième coup porté en plein visage et c’est le noir. C’est doux, cotonneux. J’accueille cette obscurité à bras ouverts.
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