Les dieux du campus Tome 2 - Sander
19 - Sander
19
SANDER
Au milieu du lac, debout sur mon jet-ski, je scrute Jeremiah qui se tient au bord de l’eau face à moi. Je me rends vaguement compte que le moteur de mon engin est éteint et je comprends que j’ai dû tirer sur la ficelle d’arrêt d’urgence machinalement. Le choc, sans doute. La stupeur de le voir ici, à huit heures de route de Saint-Louis. Je ne sens même pas le froid alors que, malgré le soleil, la température ne doit pas excéder vingt degrés, sans parler de l’eau glacée du lac.
— Qu’est-ce que tu fous là ? répété-je après m’être approché et avoir déjà posé la question une première fois.
Il ne peut pas vraiment être là, si ? Il est en route pour une autre destination et a voulu dire bonjour à Eva. C’est l’unique explication à sa présence chez moi. Mais toutes mes belles illusions s’envolent en quelques secondes quand il me répond :
— Dante m’a invité.
Dante ? Comment mon frère aurait-il pu faire ça ? Me faire ça ? Il devait se douter que ça allait me faire péter un plomb, non ?
Je tente encore pendant un moment de me convaincre que je suis en train de rêver – de cauchemarder, plutôt – et que Jeremiah n’est pas vraiment sur la rive de mon lac. J’inspire à pleins poumons pour ne pas me laisser envahir par la rage. À cet instant précis, je n’ai plus aucun sentiment ambivalent à l’égard de Jer. Je ne suis que colère, et celle-ci me fait trembler de tous mes membres. À moins que ce ne soit le froid de l’eau sur mon torse et dans mes cheveux ?
Je finis par remettre le contact du jet-ski et le dirige jusqu’au ponton pour pouvoir l’y attacher.
En marchant jusqu’à la plage et mes affaires qui se trouvent à moins d’un mètre de Jer, je remarque que celui-ci se tourne dans ma direction et qu’il est sur le point d’ouvrir la bouche, mais je ne peux pas le laisser s’exprimer maintenant. Je secoue donc la tête et lui adresse un regard noir. Je ne veux pas l’entendre. Je suis bien trop en rogne, je ne sais pas de quoi je pourrais être capable. Qu’est-ce qu’il s’imaginait en débarquant ici ? Que j’allais l’accueillir les bras ouverts ? Moi qui voulais une semaine de relaxation totale, loin de Jeremiah et de ce foutoir d’émotions contradictoires qu’il fait toujours naître dans ma tête, c’est raté ! L’espace d’une seconde, j’envisage de reprendre la route, direction Saint-Louis. Je pourrais prendre la Mustang de Dante, ça lui ferait les pieds. J’écarte cependant vite cette possibilité. Ici, je suis chez moi et il n’est pas né, celui qui me fera fuir de mon propre camp de vacances.
Je me sèche rapidement les cheveux et enfile un sweat-shirt sans me soucier de mon short de bain trempé. Je m’empare de mes affaires et me dirige à grandes enjambées jusqu’au quad avec lequel je suis venu. Les filles ne sont plus en vue, j’imagine qu’elles sont reparties avec ce traître de Dante.
Je suis tellement en colère après mon frère qu’il vaut mieux que je ne rentre pas directement au chalet principal. J’enfourche la selle de mon véhicule tout-terrain, et fais démarrer le moteur, vaguement conscient du « Sander ! » que Jer crie derrière moi pour essayer de m’arrêter mais que je préfère ignorer.
Je ne me soucie pas de la direction que je prends. Je roule à toute vitesse sur les chemins du camp. Le lac, les arbres et les chalets se mélangeant dans une espèce d’image floue. J’essaie de respirer à fond, de compter jusqu’à dix, mais aujourd’hui, rien à faire, je ne parviens pas à me calmer.
Il faut que je me confronte à mon frère. Je ne peux pas rester sans lui dire ce que j’ai sur le cœur, sinon ma rage risque de prendre des proportions démesurées. Je n’ai pas besoin que mes foutus troubles psy viennent foutre la merde pendant ces vacances que j’attendais avec impatience depuis des semaines, alors j’opère un demi-tour et fais ralentir mon engin pour rouler à une vitesse beaucoup plus mesurée. Je prends la direction du bâtiment principal, apercevant rapidement mes amis qui sont en train de mettre la table et de boire des bières. Je devrais être parmi eux, à rire et déconner. Au lieu de ça, je laisse ma colère me priver des meilleurs moments de ma vie. J’en ai conscience, pourtant je n’ai aucune idée de comment arrêter cette spirale infernale.
En descendant du quad, j’essaie encore de me raisonner. Une lointaine petite voix m’encourage à passer à autre chose. Malheureusement, elle est bien trop faible pour que je l’écoute.
Je marche jusqu’au chalet, puis monte les quelques marches jusqu’à la terrasse. J’entends à peine les autres qui m’alpaguent pour me demander ce que je foutais. Mon frère passe les immenses portes vitrées, et je ne suis plus vraiment au contrôle de mes propres actions quand je le plaque contre le mur extérieur. Je le maintiens par son tee-shirt roulé en boule dans mes points serrés. Autour de moi, j’entends des concerts d’exclamations. Il me semble que Leander fait un geste pour aider Dante, mais Nyx l’en empêche.
— Tu t’es dit que je n’avais pas assez de raisons pour péter les plombs ? Tu penses que ce n’est pas suffisamment difficile de me contrôler au quotidien pour en rajouter ?
Face à moi, mon frère a pris une expression stoïque que je lui connais trop bien. Il n’essaie même pas de se défendre.
— Tu veux savoir pourquoi je l’ai invité ?
Je ne réponds pas, sa question est sans aucun doute rhétorique. Il me fournira la réponse d’une seconde à l’autre.
— C’est le putain de camp de vacances Campbell, Sander ! Je suis encore un Campbell que je sache. Ici, c’est aussi chez moi. Et j’invite les amis que je veux.
Il a raison, bien sûr. Sauf que Jeremiah n’a jamais été son meilleur pote. Alors pourquoi l’avoir fait venir, si ce n’est pour me faire chier ? Quoi qu’il en soit, je ne suis pas certain d’être encore capable de réfléchir avec lucidité. Je ne ferais jamais de mal physiquement à Dante et il le sait, mais à quel point suis-je capable de détruire ce lien fraternel qui a toujours été fort entre nous ? À quel point suis-je capable de gâcher les vacances de tout le monde ?
— Sander…
Jer, que je n’ai pas entendu arriver, pose sa main sur mon épaule. Cela me ramène à la réalité et me permet de me rendre compte de ce que je suis en train de faire. Je lâche alors Dante avant de me dégager violemment de ce contact qui n’attise pas ma colère comme je l’aurais cru.
— Toi, tu me fous la paix, sifflé-je froidement en pointant un doigt dans sa direction.
Je me détourne et redescends les marches de la terrasse. Sans réfléchir, j’emprunte le petit chemin qui grimpe derrière le chalet principal.
Ma randonnée improvisée est courte, mais je suis essoufflé quand j’arrive en haut de la butte qui surplombe tout le camp de vacances. J’essuie mes joues des larmes que je n’avais pas senties couler. Je m’assieds sur un rocher, ferme les yeux et me laisse baigner par le soleil. Je n’en avais pas pris conscience, mais je suis gelé, mon short de bain trempé toujours sur moi.
Je garde les paupières fermées, même quand j’entends des pas provenant du sentier par lequel je suis arrivé. Je reconnais le parfum musqué de Jeremiah et ne réagis pas. Je ne l’envoie pas balader, je crois que je me suis suffisamment comporté comme un connard égoïste aujourd’hui.
Je sais qu’il est à quelques centimètres de moi, mais je garde ma position : les bras tendus derrière moi, le visage offert au soleil.
— J’ai longtemps hésité avant de venir, finit-il par lâcher.
Je ne réponds pas, je n’en ai pas envie. Je ne lui dis pas de la fermer non plus, ce qui pourrait déjà être considéré comme un progrès.
— Puis je me suis dit, peut-être à tort, que si on arrivait à bosser ensemble, on arriverait sans doute à se supporter assez pour passer des vacances au même endroit.
Sa voix est douce, comme quand il essayait de calmer Gregory l’autre jour. Qui pourrait lui reprocher d’utiliser le même ton avec moi ? Je suis largement plus instable que la plupart des ados que nous recevons à la fondation.
— Et puis ton frère a fait remarquer, à juste titre, que le camp était immense. Si tu veux qu’on s’évite, ça doit pouvoir se faire.
Je ne peux pas m’en empêcher, je ricane. Puis, je me mets à rire franchement. Quand j’ouvre enfin les yeux, Jer me regarde comme si j’avais perdu la raison pour de bon. Il n’a peut-être pas tort, toutefois je viens de me rendre brusquement compte du point auquel tout ça me paraît ridicule. Cette animosité et cette tension entre nous me font péter un plomb devant mes potes jusqu’à risquer de blesser mon frère.
Je plante mon regard dans le sien, à deux doigts de lui dire que je suis désolé. Désolé d’être celui que je suis, de ne pas pouvoir surmonter ce qui s’est passé entre nous. Mais j’en suis empêché par Nyx qui apparaît derrière Jeremiah.
— Je venais juste voir si tout le monde était encore vivant ! lance-t-elle avec son naturel habituel. Mais bon, je remarque que je me suis tapé une côte de la mort et qu’il ne vous manque aucune dent.
— J’aurais l’air de quoi, Moustique, avec une dent en moins ?
— D’un idiot. Vous venez manger ? Ce drama m’a ouvert l’appétit et je crois que Knox a fait cuire l’équivalent d’un bœuf.
Elle fait demi-tour avant de repartir en direction du chalet. Je me tourne une dernière fois vers le paysage. À mes côtés, Jer fait de même.
— Je l’aime bien, cette fille, déclare-t-il.
— Moi aussi. Et elle a raison, je crève la dalle. On va manger ?
J’essaie de faire comme si de rien n’était. Je prends peut-être mes désirs pour des réalités, mais si j’arrive à mettre toute mon agressivité de côté, je me dis qu’on pourrait peut-être finir par s’entendre, retrouver un semblant de cette amitié qui nous unissait avant.
OceanofPDF.com