Les dieux du campus Tome 2 - Sander
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SANDER
Le soleil n’est pas encore couché quand nous sortons de l’Arena. L’air est même porteur d’une petite saveur de printemps. Les jours rallongent et les températures remontent. Même si dans la région nous ne sommes jamais à l’abri d’une chute de neige imprévue, les jours les plus froids sont désormais derrière nous.
J’attends Jer qui est allé prévenir son coach que nous quittions la patinoire. Je sais que c’est une soirée comme les autres et qu’un match l’attend demain, mais ces moments passés ensemble m’ont donné envie de plus. Je me doute pourtant que c’est peine perdue. Depuis notre retour du Tennessee, je vois bien que Jeremiah fait tout son possible pour que notre relation, ou peu importe le nom que l’on pourrait lui donner, reste la plus secrète possible.
Tout en l’attendant, je me suis approché tranquillement de sa voiture. Je suis toujours perdu dans mes pensées plus ou moins moroses quand il me surprend en s’adossant à la carrosserie à côté de moi.
— Tu te rappelles que je t’ai filé mes clés avant d’aller voir le coach ? me charrie-t-il.
— Je profitais du beau temps. J’en avais ras le bol des températures polaires.
Il acquiesce avant de laisser retomber sa tête en arrière comme pour admirer l’immensité céruléenne au-dessus de nous. Le ciel, lisse et sans nuage, commence à se parer d’orange et de rose au fur et à mesure que le soleil descend. J’aimerais parfois que la vie soit comme ça : lisse et sans nuage. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que tout serait bien plus simple si c’était le cas. Ça serait surtout très chiant, me souffle une petite voix qui ressemble bizarrement à celle de Moustique. Et elle n’aurait pas tout à fait tort. Une vie sans challenge, ça doit être barbant. Ça ne m’empêche pas de rêver que mes troubles me lâchent la grappe, ou de pouvoir embrasser Jeremiah là où j’en ai envie, quand j’en ai envie.
— Tu es bien pensif, ce soir, constate-t-il face à mon manque de loquacité.
— Je suis juste un peu crevé. Et nostalgique. Ça me fait ça chaque fois que je passe des vacances au camp et que je dois en revenir. C’est dur de quitter mon petit havre de paix.
Je hausse les épaules et me retourne vers sa voiture pour en déverrouiller les portes. Nous nous installons dans l’habitacle et je me penche pour glisser la clé dans le démarreur. Je m’attends à ce que Jer mette en route le moteur, mais ce n’est pas le cas. Il me regarde fixement, presque comme s’il me voyait pour la première fois.
— Tu sais, j’ai toujours cru que tu étais un gars de la ville. Tu es tellement à l’aise au milieu des gens, tellement exubérant, que je n’aurais jamais deviné que la campagne est ton truc avant de te voir au camp.
Le regard verrouillé au sien, je réfléchis une seconde à ce qu’il vient de dire.
— C’est dans un espace comme le camp que je me projette plus tard. Peut-être même exactement dans cet endroit, si j’arrive à convaincre mes parents de me le laisser. Je ne me vois pas vraiment passer toute ma vie en ville. Et puis, tu devrais être bien placé pour savoir que l’habit ne fait pas toujours le moine. Ma façade de bringueur bon vivant n’est rien de plus que ça. Quelque chose dont je me suis entouré pour ne pas laisser les gens voir ce qui se cache au plus profond de moi.
Une lueur passe dans ses yeux bleus, je crois y reconnaître de la peine ou du regret. Est-ce parce que je projette mon avenir dans un coin paumé alors qu’il rêve de devenir hockeyeur pro ? J’ai du mal à le croire alors que chaque jour qui passe, je le sens s’éloigner petit à petit. Tout va bien dans le confort et la sécurité de ma chambre, mais sorti de ce petit cocon il se montre distant. Comme si nous n’étions rien de plus que des potes. S’il se rendait compte que personne n’en a rien à foutre, de qui il baise – personne d’important, en tout cas –, je pourrais lui dire que j’aimerais bien envisager un avenir avec lui, que ce que je croyais n’être que de l’attirance physique se révèle bien plus que ça.
J’aimerais plus. J’aimerais essayer ce que je ne me suis jamais autorisé avec personne d’autre que Parker : parler du futur, de projets et de nous. Même si ça me terrifie. Toutefois, je sens bien qu’il n’est pas prêt à m’offrir ça. Je n’ai pourtant pas envie de me priver de ce que l’on vit tous les deux, même si c’est derrière des portes closes. Je suis donc sur le point de lui proposer de rentrer avec moi à la coloc quand il me prend de court.
— Ça te dirait d’aller manger un morceau en ville ?
Je suis tellement surpris que je le regarde un long moment sans réagir, la bouche entrouverte.
— Je connais une super pizzeria. Le patron est un type de Chicago qui
fait des 1 deep dish.
— J’oublie parfois que tu as vécu là toute ta vie.
Il hoche la tête en faisant démarrer sa voiture.
— Mon beau-père a mis un point d’honneur à m’emmener au resto une fois par mois quand il a débarqué dans nos vies, pour me montrer qu’il voulait apprendre à me connaître. On changeait souvent d’endroit, c’est devenu un jeu entre nous au fil des années. Alors tu en penses quoi ?
— Va pour une pizza ! D’autant plus que Leander n’est pas là ce soir, je ne sais pas trop ce qu’on aurait pu manger à la coloc.
Il rit et démarre pour sortir du parking.
Je passe tout le trajet jusqu’au centre-ville à me demander pourquoi il a changé brusquement de comportement. Lui qui refusait de m’embrasser dans une patinoire vide m’emmène maintenant dîner, en public.
Je comprends mieux une fois arrivé devant le restaurant d’où s’échappent des odeurs de pâte à pizza et de fromage. Nous sommes à l’autre bout de la ville par rapport à la fac, et aussi assez loin du quartier dans lequel a grandi Jer, si je ne me trompe pas. Ici, le risque que quelqu’un le reconnaisse et le surprenne en compagnie d’un mec est faible.
Je cache ma déception comme je le peux – je suis devenu assez fort à ce jeu – et le suis dans l’établissement. La serveuse nous place à une petite table à côté d’une fenêtre donnant sur un jardin intérieur. Des plantes aromatiques et d’autres végétaux que je ne pourrais pas nommer le recouvrent presque entièrement. Le cadre est vraiment sympa, l’ambiance chaleureuse m’aide rapidement à me détendre. Après tout, je dois reconnaître que Jer a fait un grand pas en avant ce soir.
— Ton beau-père connaît de bonnes adresses, ça sent vraiment bon.
— Il est critique culinaire, c’est son job de connaître de bonnes adresses. J’en ai d’autres en stock, si tu veux.
Je lui souris et attrape le menu posé devant moi. Tout a l’air alléchant, mais je ne suis pas du tout un spécialiste de deep dish.
— Tu sais quoi ? Tout à l’air bon, je te fais confiance.
Il me sourit à son tour et passe commande à la serveuse qui arrive à côté de notre table.
— Ça n’a pas dû être facile d’accueillir un étranger dans la famille que tu as formée avec ta mère pendant toutes ces années.
— En fait, j’ai été plutôt soulagé quand elle a rencontré mon beau-père. Elle cumulait deux emplois pour pouvoir joindre les deux bouts. Je ne la voyais jamais et… Le stress permanent de savoir qu’on allait peut-être perdre la maison ou la voiture, saisies par la justice, s’est arrêté quand il s’est installé chez nous.
Une boule me serre la gorge, la culpabilité me fait gigoter sur mon siège. De mon côté, je n’ai jamais manqué de quoi que ce soit. Dante et moi, nous avons été pourris gâtés et nous le sommes encore aujourd’hui. Je sais que ça ne m’empêche pas d’avoir les pieds sur terre, mais mes tripes se retournent en imaginant ce qu’a dû vivre Jeremiah, enfant.
À défaut de trouver les mots justes, je me penche par-dessus la table pour lui prendre la main. Il se fige et moi aussi, me demandant ce qu’il lui arrive brusquement. Quand je le vois regarder à droite à gauche pour vérifier si quelqu’un nous a vus, je me laisse retomber dans ma chaise et pousse un long soupir de frustration.
— J’aurais cru qu’en m’emmenant à l’autre bout de la ville, loin du campus, où tu ne connais personne, tu pourrais te lâcher un peu plus, craché-je, d’un ton plein d’amertume.
— Je…
— J’ai déjà vécu ça avec Parker. Il nous a enfermés tous les deux dans ce placard dont il n’était toujours pas sorti. Je l’ai supporté parce que je pensais que c’était la chose à faire. Je pensais qu’il fallait que j’attende qu’il soit prêt, même indéfiniment. J’étais heureux de simplement être avec lui, même si je crevais de jalousie devant les couples qui avaient le droit de se tenir la main dans les couloirs du lycée.
Je m’arrête un instant pour calmer les battements erratiques de mon cœur. Je bois une gorgée d’eau et prends une grande inspiration.
— J’ai juste besoin d’un peu de temps.
— C’est aussi ce que Parker me demandait. Juste un peu de temps. « À la fac, tout sera différent, Sander. » Juste un peu plus de temps. Jusqu’au moment où du temps, il n’en a plus eu. Je ne peux pas revivre ça, Jer. Je sais que toi et lui, vous êtes différents, mais quelque part, vous vous ressemblez aussi beaucoup. Je ne peux pas revivre ça.
1. Sorte de pizza à la croûte profonde et à la garniture très épaisse. Spécialité de Chicago.
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