Les dieux du campus Tome 2 - Sander

F.V. Estyer · Chapitre 15 sur 44

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Les dieux du campus Tome 2 - Sander

14 - Jeremiah

14

 

JEREMIAH

 

Il fait déjà nuit lorsque je quitte la patinoire. Je suis le dernier de l’équipe à en franchir les portes, étant resté pour voir Steve, notre physiothérapeute, suite à un choc violent lorsque j’ai percuté l’un de mes coéquipiers. Heureusement, plus de peur que de mal. Je pourrai jouer notre prochain match ce week-end.

Je me dirige d’un pas pressé en direction de ma nouvelle voiture : une Chevrolet bleu passé qui a connu des jours meilleurs, mais que j’ai pu m’acheter en revendant mon épave et grâce au – plus que généreux – pourboire de Leander. Celui-ci a froncé les sourcils et m’a répondu d’un « Laisse tomber, c’est rien » quand je l’ai remercié. Désormais, je n’ai plus besoin d’attendre des heures que le moteur chauffe avant de pouvoir rouler. Et, comble du luxe, mon bolide possède même l’ouverture centralisée.

Alors que je pensais être seul sur le parking de la patinoire, mon attention est attirée par une caisse dont les phares sont allumés, tandis que le moteur ronronne doucement. Je n’ai pas le temps de me poser davantage de questions que Dante en sort et se dirige vers moi. Parfois, le regarder me fait un peu mal. Même s’il n’est pas la copie conforme de son frère, leurs traits sont suffisamment ressemblants pour que je perçoive Sander dans le sourire de Dante et dans le vert de ses yeux. Je le laisse approcher, la mine perplexe.

— Pourquoi tu me regardes comme ça ? s’enquiert-il en arrivant à ma hauteur.

— Excuse-moi de trouver ta présence ici étrange…

Il balaie ma remarque d’un geste avant de répondre :

— Je voulais te parler d’un truc.

— On dirait plutôt que tu es venu me vendre de la drogue.

Qui se retrouve sur un parking désert à la tombée de la nuit pour discuter ? Déjà en été, ça serait étrange, mais là, il caille vraiment. Si on reste dehors, on risque des engelures. Dante éclate de rire, je frissonne en constatant que son rire est similaire à celui de son frère…

— Ta voiture ou la mienne ?

Je fronce les sourcils.

— Pour quoi faire, exactement ? demandé-je, de plus en plus perplexe.

Dante ricane et secoue la tête.

— Allez, viens.

Il n’attend pas ma réponse avant de se diriger vers sa vieille Mustang. Je lève les yeux au ciel et ouvre mon coffre pour déposer mon sac de sport avant de trottiner pour le rejoindre.

La chaleur qui me frappe le visage lorsque je m’enfonce dans le cuir du siège passager me fait soupirer de bonheur. J’ôte mon bonnet et passe une main dans mes cheveux, toujours humides de ma douche. Le silence s’installe quelques secondes avant que je ne le brise.

— Alors, de quoi tu voulais me parler ?

Il scrute le vide un instant, comme s’il avait oublié, puis il se tourne vers moi.

— Mes parents possèdent un camp de vacances dans le Tennessee, m’informe-t-il.

D’accord… Et qu’est-ce que je suis censé faire de cette information ? Je suppose qu’il n’est pas venu là juste pour m’en informer.

— Tu m’en vois ravi, réponds-je.

— J’espère bien ! Parce qu’on a prévu de passer le spring break là-bas. Et on s’est dit que tu serais peut-être partant pour te joindre à nous.

Dante m’observe, un sourire au coin des lèvres. Je trouve ça de plus en plus suspicieux.

— C’est qui, « on » ?

— Leander, principalement. Scott aussi, vu qu’il sera de la partie. Et Eva, bien sûr. Bref, ça serait cool que tu viennes avec nous. Sans compter qu’il y aura aussi Chase, Nyx et Dee. Ça va être génial de passer du temps tous ensemble.

Leander. Scott. Eva. Étrangement, un pic de déception m’envahit en constatant qu’il n’a pas prononcé le seul prénom que j’aurais aimé entendre. Dire que je suis surpris par cette invitation serait un euphémisme. Non que je sois étonné que Leander ait pensé à moi, au contraire, mais…

— Ton frère ne vient pas ?

Je ne vois pas ce qui aurait pu lui faire accepter ma présence. Même si son meilleur pote a plaidé ma cause, il n’aurait jamais cédé. La dernière fois que je l’ai croisé, j’ai bien vu qu’il n’avait qu’une envie : refermer ses doigts autour de ma gorge, et pas du tout d’une manière érotique.

Le regard de Dante vacille un instant. Même s’il se reprend rapidement, j’ai eu le temps de deviner la réponse.

— Il n’est pas au courant, soufflé-je.

Il acquiesce. J’ai vu juste.

— Tu dois te venger de quelque chose ?

C’est la seule raison à laquelle je puisse penser, même si elle est carrément tordue. Je sais que les jumeaux ne s’entendent pas toujours très bien, même s’ils s’aiment profondément.

— Alors, ouais, y’a un tas de crasses pour lesquelles je voudrais me venger. Pas plus tard qu’hier, il a glissé une putain d’araignée dans ma chaussure. Une araignée ! Je déteste ces bestioles.

Je m’esclaffe en avisant la mine dégoûtée de Dante.

— D’accord, donc c’est à cause de l’araignée ?

— Pas du tout !

Il secoue la tête puis me scrute avec tant d’intensité que je me sens carrément mal à l’aise. Puis il finit par soupirer.

— Est-ce qu’on peut parler franchement ?

D’un signe, je lui fais comprendre que oui. Même si mon cœur bat un peu trop vite, tout à coup. S’il y a un sujet que je ne pensais jamais aborder seul à seul avec Dante dans une voiture sur un parking désert, c’est bien celui de son frère.

— Il… Il est en colère, soupire-t-il.

— Je sais.

— Contre toi.

Je tressaille et baisse les yeux.

— Ça aussi, je sais.

Soudain, la culpabilité que je ressens chaque fois que je vois Sander enfle en moi, alors qu’il n’est même pas là. Et ça me tue, putain. J’ai l’impression d’avoir gâché quelque chose d’important. De rare. La tension entre nous a crépité depuis le jour où nos regards se sont croisés pour la première fois. Cette connexion est inexplicable. Je ne la comprends pas, parce que ça ne m’est arrivé qu’avec lui. Une force invisible nous pousse l’un vers l’autre, et j’ai eu beau lutter, encore et toujours plus fort, la fin était inéluctable. Une fin qui aurait pu signifier un commencement, mais j’ai préféré fuir plutôt que me risquer à découvrir ce qui aurait pu se passer.

— Contre le monde entier aussi, parfois. Mais en ce moment, surtout contre toi.

Les mots de Dante m’incitent à sortir de mes pensées moroses. « Contre le monde entier ». Qu’est-ce que c’est supposé vouloir dire, putain ?

— Je… je ne sais pas quoi te dire.

— Alors laisse-moi parler, d’accord ?

Je hoche la tête.

— Sander et moi, on a été très proches, un jour. Et puis quelque chose s’est brisé, et même si on essaie de retrouver ce qu’on a perdu, il y a des sujets qu’on évite d’aborder.

Le regret est audible dans sa voix. La curiosité me pousserait presque à lui demander de s’expliquer, mais je la refoule, parce qu’après tout, ce n’est pas la raison de sa venue, pas vrai ?

— Mais je le connais. Et tout ce qu’il ressent, j’ai parfois l’impression de le ressentir aussi. Je suppose que c’est un truc de jumeaux, ajoute-t-il en haussant les épaules. Bref… Ce que j’essaie de te dire, c’est que, même s’il ne m’en a jamais parlé, je sais qu’il y a une histoire entre vous. Laquelle ? Aucune idée. Et je ne lui demanderai pas de me la raconter.

Mes muscles se tendent, je me force à garder mes pieds plaqués au sol pour ne pas faire sautiller mes jambes comme je le fais lorsque je suis nerveux.

— Cette haine mêlée de désir que je vois dans ses yeux lorsqu’il les pose sur toi, je la reconnais. Et j’aimerais… Je ne sais pas. J’aimerais que les choses aillent mieux entre vous. Je sais que c’est ce qu’il voudrait, même s’il est trop fier ou borné pour l’admettre.

Dante ancre son regard au mien. J’ai honte, tout à coup. Honte de la manière dont je me suis comporté avec Sander. Honte d’avoir agi comme un lâche alors que j’aurais pu me montrer honnête et lui avouer que je n’étais pas prêt à me laisser aller avec lui. Peu importe combien j’en crevais d’envie. Combien j’en crève toujours d’envie.

— C’est ma faute, finis-je par souffler.

La surprise de Dante est palpable. C’est la première fois que je fais cet aveu à voix haute. Étrangement, c’est assez libérateur. Ses sourcils levés, il attend que je continue.

Je secoue la tête et déglutis, chassant la boule qui cherche à se loger dans ma gorge.

— Je suis terrifié à l’idée qu’on apprenne que je suis attiré par les mecs.

— Pourquoi ? À cause du hockey ?

— Ouais. Je sais que les choses changent, que la NHL est devenue plus inclusive et tout ça, mais… je ne veux pas être le premier.

En assumant mon orientation sexuelle, je braquerais tous les regards sur moi. Aucun joueur en activité n’a encore fait son coming out, que ce soit en

NHL 1 2 ou en NCAA. Et imaginer les projecteurs braqués sur moi me bloque. Mais ce n’est pas la seule raison.

— Je suis certain que ça ne nuirait pas à ta future carrière, déclare Dante.

Je me mords les lèvres et secoue la tête.

— Je ne pense pas non plus. Au contraire. Et tout le problème est là.

Le frère de Sander semble perdu, alors je m’oblige à continuer :

— Je n’ai pas envie d’être un porte-parole. Et surtout, je n’ai pas envie d’être sélectionné parce que je suis bi. Je refuse de servir de porte-étendard à une équipe qui m’aurait drafté non pas pour mes performances mais pour ma sexualité.

J’ai beaucoup réfléchi à la question. Je sais que des tas de gens se battent tous les jours, pour faire entendre leur voix, pour montrer que le talent d’un joueur ne dépend pas de son orientation sexuelle. Qu’un joueur de premier plan assume sa bisexualité pourrait faire progresser les mentalités dans ce sens. Mais je ne me sens pas le courage de faire peser ça sur mes épaules. Je veux qu’on me connaisse pour mes résultats. Point. Les équipes désireuses de redorer leur image en recrutant le joueur bi du milieu ne m’intéressent pas.

Dante hoche la tête.

— Je comprends, oui. Et tu sais, je pense que si mon frère avait voulu faire carrière, peut-être qu’il n’aurait pas affiché sa sexualité. Mais ça m’aurait vraiment fait chier parce que j’aurais détesté le voir lutter pour faire semblant d’être quelqu’un d’autre.

— Ce n’est pas mon cas, dis-je après quelques secondes de silence.

— Non, parce que tu es bi, pas gay, mais tu dissimules quand même une part de toi. Ça pourrait ne pas être gênant… sauf quand tu craques pour la personne pour laquelle tu ne devrais pas.

Un sourire se forme au coin de ses lèvres, et je souris à mon tour.

— Ouais, soufflé-je en laissant reposer ma tête contre le siège passager.

Je ferme brièvement les paupières. Souvent, je fantasme sur ma relation avec Sander. Dans les films qui se déroulent dans mon esprit, je ne l’ai pas repoussé. Je lui ai rendu ses baisers, ses caresses, ses gémissements. Je me suis laissé aller dans ses bras et j’ai aimé chaque seconde passée avec lui. Je me suis aussi imaginé ce que serait l’après, et ça m’a conforté à penser que, nous deux, c’était une mauvaise idée. Pourquoi risquer ma carrière pour un coup d’un soir ? Parce que s’il y a une chose dont je suis parfaitement au courant avec Sander, c’est qu’il ne fait pas dans les relations. Il préfère les baises éphémères. Ce que je tiens à expliquer à son frère. Je suis peut-être un lâche, mais tous les paramètres sont à prendre en compte.

— C’est tout le cœur du problème. Je craque pour Sander. Depuis des mois. Mais je ne peux pas tout risquer juste pour une histoire sans lendemain, tu comprends ?

Il ricane et répond :

— Ouais, clairement. Mon frangin n’est pas doué pour les relations. Je crois qu’en fait, il n’essaie même pas. C’est plus facile, tu vois. Juste du sexe. Du bon temps partagé, et pas de cœur brisé.

— J’imagine que c’est la même chose pour toi.

Sur ce point, les frères Campbell sont exactement pareils. Des coureurs qui sautent sur tout ce qui bouge, mais ne s’attardent jamais bien longtemps. Dante me sourit et m’adresse un clin d’œil.

— Qui sait ? Peut-être que je n’ai pas encore trouvé la bonne.

— Peut-être… réponds-je, même si je ne suis pas franchement convaincu.

— Et peut-être que Sander refuse de voir qu’il pourrait avoir trouvé le bon.

Je frissonne et mon cœur rate un battement. Même si je refuse de m’attarder sur les paroles de Dante, je sais qu’il est trop tard, elles reviendront constamment me hanter.

— Du coup, qui sait ? Il y a une chance pour qu’il ouvre enfin les yeux. Et quoi de mieux que quelques jours loin du campus avec toi pour le faire ?

Je dois avouer que ses mots me font espérer qu’une telle chose est possible. Sûrement en vain, mais après tout, qui ne tente rien n’a rien.

— Alors, tu es partant ? finit par demander Dante devant mon silence prolongé.

Je hoche la tête.

— C’est d’accord. Tu peux compter sur moi.

Quelque chose me dit que je vais vite le regretter.

 

1. Ligue nationale de hockey.

2. National Collegiate Athletic Association (association sportive des universités américaines).

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