Les dieux du campus Tome 2 - Sander

F.V. Estyer · Chapitre 24 sur 44

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Les dieux du campus Tome 2 - Sander

23 - Sander

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SANDER

 

Les soirées feu de camp sur la plage du Cottonmouth Lake sont vraiment celles que je préfère ici, et celle-ci s’annonce particulièrement réussie. La chaleur du brasier réchauffe mon visage, tandis que l’odeur des burgers et des hot-dogs que Knox a fait cuire sur le barbecue de camping me fait saliver d’avance. J’aime le scintillement des milliers d’étoiles dans le ciel, les rires de mes amis. Rien ne saurait égaler ce genre de moment. Mais ce soir, ce que j’apprécie plus que tout, c’est la présence de Jeremiah à mes côtés. Quand il est arrivé sur la plage juste après moi, il s’est installé suffisamment loin pour que nous ne soyons pas collés, mais assez près pour que personne ne puisse se mettre entre nous, à moins de se retrouver sur les genoux de l’un ou de l’autre.

Les conversations sur le match de l’après-midi vont bon train, mais je ne les écoute même pas. Ce putain de jeu m’a fait encore déborder. Mes mots ont été blessants. Est-ce qu’un jour j’arriverai à ne pas en envoyer plein la gueule à Jeremiah à la moindre occasion ? Les paris sont ouverts.

— Bon, c’est bien beau, tout ça, mais votre conversation m’ennuie profondément, les mecs, lance Nyx. Et vous savez ce que vous risquez en contrariant la déesse Margarita !

Je me lève d’un bond et mets un genou à terre.

— Ça ne va pas, bande de rustres, on ne déconne pas avec Moustique ! rétorqué-je, faussement horrifié. Déesse, lequel de ces manants veux-tu que je sacrifie sur le bûcher ?

Nyx peine à conserver son sérieux, et je crois même entendre Jer ricaner à ma droite.

— Brave Brutus, laissons-les vivre pour l’instant, me répond-elle avec emphase avant de reprendre une voix normale. Je voudrais surtout qu’on reparle de la virée à Nashville qu’on avait évoquée. Sander et Dante, c’est vous qui connaissez mieux la ville, quel est le meilleur moment pour s’y rendre ?

Je souris en reprenant ma position initiale. Tout le monde est très emballé par cette idée, et la conversation prend un tournant beaucoup plus enjoué. Dante se lance dans un descriptif des meilleurs bars de la ville et on convient d’aller y fait un tour demain. Comme tous, je suis excité à l’idée de retrouver un peu de civilisation. J’adore le camp, mais j’aime aussi voir du monde de temps en temps, et il n’y a pas meilleur endroit que Nashville avec ses rues pleines de bars et d’étudiants faisant la fête pour ça.

Je sirote ma margarita en me laissant porter par le bruit des voix de mes amis. Les heures défilent, certains commencent à se lever pour aller se coucher. Pour une fois, je ne suis pas du tout fatigué et je n’ai aucune envie de quitter la chaleur du brasier. Ou la proximité de Jer, si je dois être honnête avec moi-même. Lui non plus ne me donne pas l’impression de désirer que cette soirée prenne fin.

Je finis mon verre alors qu’il ne reste plus autour du feu que Scott et Eva, ainsi que Knox et Dante qui discutent tranquillement. Jer est toujours assis en silence non loin de moi, le regard perdu dans le lac sur lequel les flammes se reflètent. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour savoir à quoi il pense ?

Je me mets debout et lui montre mon verre vide.

— Je vais me resservir, tu veux quelque chose ? Une bière ? Tu devrais goûter la margarita de Moucheron, c’est la meilleure.

Il a l’air presque surpris par ma question. Je peux le comprendre, étant donné que je ne fais pas la même proposition aux autres personnes encore présentes.

— Va pour une margarita, je te fais confiance.

Ces derniers mots résonnent encore dans ma tête alors que je passe le seuil du chalet principal. Je ne peux pas m’empêcher de leur trouver un double sens et je ne suis pas certain que je sois digne de cette confiance. Je secoue la tête pour chasser ces pensées de mon esprit, sors un nouveau gobelet pour Jeremiah, et le remplis avec le pichet que Nyx a laissé au réfrigérateur. Je fais de même avec mon verre puis, à la dernière minute, j’embarque le pichet. Je n’ai pas l’intention de me soûler, mais je pense qu’un ou deux cocktails pourraient effacer un peu de cette nervosité que je ressens aux côtés de Jer. Le grand Sander Campbell, nerveux ! On aura tout vu.

Je presse le pas, craignant qu’il soit reparti dans son chalet avant mon retour. Je ne sais pas ce que j’ai ce soir, mais j’éprouve le besoin de cette proximité qu’il a instaurée en s’asseyant à côté de moi. Un courant semble passer entre nous depuis le début de la soirée et j’en suis sans doute responsable avec mon massage tout à l’heure. Comme si les choses n’étaient pas assez compliquées entre nous ! J’ai maintenant le souvenir de la sensation de sa peau sous mes doigts, de son frisson quand j’ai appuyé un peu trop fort, de… Tu tournes en boucle, Sander ! Il ne se passera rien, il n’est pas prêt pour ça. Même si je veux considérer comme un progrès le fait qu’il m’ait laissé le toucher sans fuir, il faut que je me rende à l’évidence : Jer n’est pas apte à assumer celui qu’il est au fond de lui.

Alors que j’arrive près du lac, je pousse un soupir de soulagement en constatant que Jeremiah est toujours là. Il n’a pas bougé, alors qu’autour de lui tout le monde a quitté le navire. Les deux derniers à s’en aller sont Scott et Eva, qui se dirigent main dans la main en direction du chalet de cette dernière.

Je m’assieds au même endroit que tout à l’heure et tends son gobelet à Jer. Il ne fait pas attention à moi, trop occupé à observer d’un air noir ce couple inédit.

— J’ai comme l’impression que tu n’apprécies pas beaucoup ton capitaine, à cet instant.

Comme pris sur le fait, Jer détourne vivement le regard. Il me jette un rapide coup d’œil, saisit le verre et boit une gorgée de margarita avant de se focaliser sur les flammes.

— Je me trompe ? insisté-je.

— Non, tu as raison. Eva est ma meilleure amie. J’adore Scott, mais il va immanquablement lui briser le cœur.

Je lorgne le couple que je vois encore s’éloigner au loin.

— Tu ne peux pas en être sûr. Certaines personnes sont capables du pire comme du meilleur. Peut-être que Scott va te surprendre.

Je ne suis pas absolument certain de parler uniquement pour Scott. À mes côtés, Jer hausse les épaules, peu convaincu par ce que j’avance. Le silence s’installe entre nous. Seuls les bruits des braises qui crépitent et des grillons retentissent. Puis, n’y tenant plus, je lui pose la question qui me démange depuis cet après-midi, après mon passage dans son chalet.

— Comment tu savais pour Parker ?

Je sens Jer se figer à mes côtés, je ne peux pas dire que je sois très détendu moi-même. Je déteste aborder ce sujet, mais je ne veux pas non plus qu’il s’imagine le pire, ce qui pourrait être le cas.

— Je…

Il se tait, le regard toujours rivé sur le feu, puis il pousse un grand soupir avant de se lancer.

— Google. Un jour, je me suis demandé d’où venait le nom de l’association et… J’ai trouvé des articles en ligne.

Il finit par se tourner vers moi, rive ses yeux aux miens.

— Tout à l’heure, tu as dit que je te faisais penser à Parker, alors j’ai additionné un plus un.

Je hoche la tête, soudain muet de nouveau. J’en ai trop dit pour m’arrêter là, Jer a besoin d’entendre cette histoire pour comprendre que se cacher ne sert à rien.

— J’ai fait la connaissance de Parker en première année de lycée, lors des essais pour rentrer dans l’équipe de foot, commencé-je à raconter.

Jer est toujours tourné vers moi, mais je choisis de contempler le lac. C’est plus simple comme ça.

— On venait du même milieu, même si nos parents ne se connaissaient pas, et ça a tout de suite matché entre nous. Je n’avais pas beaucoup d’autres potes au lycée, mais lui, il m’acceptait comme j’étais, avec mes défauts.

Alors que je parle, des images défilent dans ma tête. Celles d’une époque bénie.

— Une fois, il est venu passer une soirée à la maison, comme ça arrivait souvent. On avait l’habitude de s’enfermer dans la salle cinéma, de commander des pizzas et de faire un marathon de films. Pourquoi ce soir-là spécialement ? Aucune idée. Les choses ont dérapé, on s’est embrassés. Je ne peux pas dire lequel de nous deux a été le plus surpris, au départ. Je savais déjà que j’étais attiré par les mecs, mais c’était mon meilleur pote, alors il m’a fallu aussi un moment pour l’accepter.

Je secoue la tête, noyé dans les souvenirs de cette soirée, ceux du goût des lèvres de Parker, de mon cœur qui battait à cent à l’heure.

— Mais pour Parker, ça a été différent. Il était terrifié que quelqu’un finisse par l’apprendre… Entre nous, il y avait ce magnétisme, on ne pouvait pas s’empêcher d’être l’un avec l’autre. Je ne pouvais pas me passer de lui, même si ça signifiait cacher les sentiments que j’avais pour lui à tout le monde.

Je frissonne alors même que ma peau est rendue brûlante par la proximité du feu. Aujourd’hui, tout ce qui me reste de lui me fait mal : les regards que nous échangions, les moments que nous passions ensemble dans notre petite bulle.

— Ça a duré trois ans. Trois ans à s’aimer en secret. Ça me bouffait, mais j’aurais tout fait pour lui… Et un jour, des mecs de l’équipe de basket, des gros cons avec qui on ne s’entendait déjà pas, nous ont vus. Ils ont pris des photos à notre insu, et les ont fait circuler dans tout le lycée. Perso, je m’en foutais, mais Parker…

Je m’interromps une seconde, la gorge nouée, les yeux pleins de larmes. C’est toujours aussi difficile à revivre.

— Il s’est suicidé une semaine plus tard, dans sa chambre.

Je vide mon verre d’un trait, puis le remplis à nouveau, juste pour me donner le courage de finir.

— Ce jour-là, il n’était pas en cours et ne répondait pas au téléphone. Je suis allé chez lui pour voir ce qu’il avait, la boule au ventre, parce qu’une infime partie de moi avait déjà deviné. Je savais de quoi il était capable.

La main de Jer se pose sur mon bras, me permettant de me rendre compte à quel point mes mains tremblent. Chaque fois, revivre ces moments, les plus douloureux de ma vie, me déchire le cœur. Me remémorer que le mec que j’aimais a décidé d’en finir avec la vie, que je ne le reverrai plus jamais, me provoque une douleur indescriptible. Alors je laisse Jeremiah, par son contact, m’apaiser un instant. Je ferme les yeux, tâche de me resituer dans le moment présent. Je suis au camp, avec Jer, sur la plage. Jer n’est pas Parker, même s’ils ont des points communs. Jeremiah n’a pas cette fragilité que Parker dissimulait aisément sous une montagne de muscles et les sourires qu’il distribuait à tout-va.

— Il s’est passé quoi avec les types ? Ceux de l’équipe de basket.

— Comment tu sais qu’il s’est passé quelque chose ?

Il hausse les épaules, évite mon regard.

— Il y a une rage en toi, quelque chose qui frémit en permanence sous la surface. Je sais que tu es capable d’une immense maîtrise, mais je n’imagine pas le moment où tu t’es retrouvé face à ces types.

Il ne peut pas savoir à quel point il a raison et tort à la fois.

— Trouble Explosif Intermittent. Voilà ce qui frémit en permanence en moi. Quand je me suis retrouvé dans la même pièce qu’eux, le lendemain de la mort de Parker, j’ai lancé une chaise sur l’un d’eux. La suite, je ne m’en souviens plus vraiment. Quand je fais une crise, tout devient flou. Mais mon frangin était dans les parages pour dire aux mecs de se barrer et empêcher quiconque de m’approcher. Apparemment, j’ai cassé trois bureaux, quatre chaises, une vitre. Je me suis aussi pété la main gauche et l’arcade sourcilière…

Les yeux de Jer sont revenus sur moi. Il n’évite plus mon regard et me scrute au contraire avec une expression farouche que j’ai du mal à analyser.

— Ce n’est pas ta faute, tu sais, finit-il par dire.

— Quoi ?

Je sais ce qu’il veut dire, mais je ne suis pas apte à l’entendre.

— Parker.

Ma respiration s’accélère, j’ai soudainement trop chaud près des flammes.

— Bien sûr que si, sifflé-je.

Si j’avais mis fin à ce qu’il y avait entre nous, si j’avais ouvert les yeux sur les signes avant-coureurs, Parker serait sans doute encore là.

— Non, Sander.

— Arrête.

Mes poings se serrent, mes mâchoires se crispent, mais je lis dans ses yeux une détermination nouvelle.

— Ce n’est pas ta faute, mais celle de la société, des adultes qui aimeraient nous mouler à leur image même quand c’est impossible.

Je me lève d’un bond. C’est trop, beaucoup trop. Je ne peux pas le laisser me pousser comme ça, il n’a absolument aucune idée de la réaction que je pourrais avoir.

Je ne marche pas jusqu’à mon chalet, je cours, ne répondant pas aux appels de Jer derrière moi. Je ne m’arrête qu’une fois à l’intérieur et pousse un cri que j’aimerais libérateur. Mais ce n’est pas le cas. J’ai la sensation que ma peau est trop petite pour tout ce que je contiens à l’intérieur, l’impression que je vais exploser.

Je passe les mains dans mes cheveux, tire dessus suffisamment fort pour me les arracher. La porte d’entrée de mon bungalow qui claque contre le mur en s’ouvrant violemment me fait prendre conscience du point auquel ma respiration est erratique, le rythme de mes battements cardiaques, anarchique. Dans l’encadrement de la porte se tient Jer, cette même détermination farouche dans le regard.

— Va-t’en, soufflé-je. Tu ne sais absolument pas de quoi je suis capable.

— Peut-être pas. Mais je sais une chose : tu ne me feras jamais de mal.

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