Les dieux du campus Tome 2 - Sander
32 - Jeremiah
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JEREMIAH
Ma crosse dans une main et mon casque dans l’autre, je quitte le vestiaire en compagnie de mes coéquipiers. L’ambiance est électrique, mélange d’adrénaline et d’appréhension. C’est notre dernier entraînement à domicile avant le début du championnat. Demain, nous quittons Saint-Louis pour le premier match, et autant dire que nous avons intérêt à être à la hauteur.
La tension est à son comble. Du moins, c’est ce que je croyais jusqu’à ce que je mette un pied sur la glace où Scott m’alpague d’un coup de coude.
— C’est mignon que ton mec soit venu te voir.
Je me fige en l’entendant prononcer ces mots, et tourne la tête pour m’assurer que personne n’y a fait attention. Heureusement, la plupart de nos coéquipiers sont déjà en train de tirer dans les palets.
— Ce n’est pas mon mec, grommelé-je, même si mon cœur rate un battement lorsque je l’aperçois dans les gradins.
Il n’est pas tout seul, d’ailleurs, mais accompagné de Leander et Knox. Mon regard glisse sur eux avant de s’attarder sur Sander, qui m’offre un léger sourire, les pieds posés sur le siège devant lui. Ma bouche s’assèche. Même si je lui rends son sourire, un sourire crispé, mal à l’aise, je n’espère qu’une chose : qu’il s’en aille. Comment me concentrer sur l’entraînement en sachant que ses yeux sont braqués sur moi ?
— Ah bon ? Au temps pour moi. J’aimerais bien savoir quel lit tu squattes, du coup, vu que tu découches tous les soirs.
Mes joues s’échauffent. C’est vrai. Depuis notre retour du spring break, j’ai passé toutes mes nuits avec Sander. Toutes étant un bien grand mot, vu que nous sommes revenus il y a trois jours. C’est peu, certes, mais ça ne prend pas en compte celles que nous avons partagées au camp Campbell.
Dire que je n’avais rien vu venir est un euphémisme. Dire que je ne me suis jamais senti aussi bien de ma vie en est un plus grand encore. Bien, oui, mais pétri d’appréhension également. Je connais Sander. Depuis presque deux ans. Malgré notre inimitié, nous avons toujours fréquenté le même cercle, et durant tout ce temps, je n’ai cessé de l’observer. J’ai même eu régulièrement envie de lui arracher la tête. Sander ne fait pas dans les relations. Il fait dans les coups d’un soir. Comme moi, d’ailleurs. Nous nous lassons vite. Lui, parce qu’il préfère varier ses partenaires. Moi, parce que j’ai préféré me perdre dans du sexe avec des femmes pour mieux cacher au monde, et peut-être à moi aussi, que je désirais tout autant les hommes. Alors comment se fait-il que nous nous retrouvions, nuit après nuit, enlacés ? Je n’ai pas de réponse à cette question, et ça me fait peur. J’ai l’impression de marcher constamment sur un fil, me demandant quand je finirai par me casser la gueule parce que Sander en aura marre de moi et décidera d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Chaque jour qui passe, je m’attache un peu plus à lui, redoutant toujours davantage d’entendre les mots fatidiques sortir de sa bouche. Des mots qui ressembleraient à un « C’est terminé ». Mais pour ça, il faudrait que ça ait commencé. Nous n’avons pas mis de mots sur notre relation. J’ai envie de me convaincre que c’est parce qu’il est trop tôt, plutôt que parce que Sander souhaite garder toutes ses options.
— Marner ? Sors-toi la tête du cul !
Je cligne des yeux en entendant mon coach crier. Puis j’enfile mon casque et me mets à patiner. Il a raison, il est temps d’arrêter de réfléchir et de bosser. Le championnat ne se gagnera pas tout seul.
Dès que Scott intercepte le palet, je fonce à toute vitesse sur la glace pour le rattraper. Le choc de mon corps contre le sien lorsque je le percute fait trembler le Plexiglas qui entoure la patinoire. Lewis en profite pour récupérer le palet. Je me détache de mon capitaine et rejoins Lewis, qui me passe le palet au moment où Dean débarque. Je vise la cage dans un tir parfaitement contrôlé. Des applaudissements et des cris se font entendre lorsque le palet atterrit dans le filet.
— Tu es en feu aujourd’hui, Marner ! s’exclame Lewis en me gratifiant d’une tape dans le dos.
Je lui souris et quitte la glace pour me poser sur l’un des bancs. Il y a plus d’une heure que notre entraînement a commencé, et mes potes sont toujours là, juste derrière moi, si près que j’entends même Sander essayer d’expliquer quelques règles à Leander. Je souris en attrapant ma gourde. J’ai envie de croire qu’il a commencé à s’intéresser au hockey grâce à moi, comme moi avec le football.
Je suis d’ailleurs l’un des seuls, avec Scott, à assister à leurs matchs. Il y a toujours eu une certaine rivalité entre nos deux équipes, une certaine jalousie de notre part, aussi. Partout, lorsque les gens évoquent les Thunder, tout le monde pense irrémédiablement au football. Jamais au hockey. « Je ne comprends pas pourquoi ce sont eux les idoles alors qu’ils ne sont même pas foutus de passer les premières phases de championnat », a lâché Dean l’autre jour, alors que des filles se baladaient avec sur le dos des maillots floqués du nom de McNeil. Ça m’a fait sourire. C’est vrai qu’ils ont eu un championnat merdique, cette année. La faute à une défense trop faible. À nous de saisir l’occasion, il n’est jamais trop tard pour inverser la vapeur, pas vrai ?
Sous la douche, j’étire mes muscles et me débarrasse de la sueur qui maculait ma peau et mes cheveux. Je me sens bien, ce soir, grisé par les félicitations de notre head coach et par le succès de cet entraînement.
Je me donne toujours à cent pour cent, ne perdant pas de vue pourquoi j’ai intégré cette école. Pour jouer au hockey. Pour être repéré. Pour espérer commencer une carrière. Mais aujourd’hui, avoir conscience du regard de Sander posé sur moi, observant mes moindres faits et gestes, ça m’a donné envie de me surpasser. Pour qu’il voie de quoi je suis capable. Pour qu’il soit fier de moi. La manière dont son regard s’est illuminé lorsque j’ai marqué mon troisième but m’a filé des frissons.
Tout à coup, des souvenirs m’assaillent. Ceux de mon oncle et moi, alors que je n’étais qu’un gosse, en train de jouer au hockey sur un lac gelé. Je souris et pose mon front contre l’émail, sachant que lui aussi, je le sais, est fier de moi.
Je finis par me sécher, revêtir mon jean et mon sweat-shirt, puis enfiler un bonnet sur mes cheveux humides.
Alors que je m’apprête à quitter les vestiaires, mon portable vibre. Je découvre un texto de Sander.
Sander : T’as une paire de patins pour moi ?
Je fronce les sourcils et tape rapidement.
Jeremiah : Pourquoi ? T’as décidé de laisser
tomber le football ?
Je sais que, contrairement à moi, Sander ne compte pas passer pro. Pour lui, jouer au football est juste une manière de se défouler, de faire le vide dans sa tête. Il adore être sur le terrain, mais ça ne fait pas partie de ses plans de carrière. Il s’agit davantage d’une sorte de thérapie.
Depuis la soirée où tout a basculé entre nous, alors que nous étions seuls autour du feu de camp, j’ai beaucoup pensé à ce qu’il m’a confié. À Parker. À son deuil impossible. À sa colère. À ce sentiment d’injustice.
Je suis content d’avoir accepté de le rejoindre au camp. Pas seulement parce que c’est ce qui nous a conduits là où nous en sommes maintenant, mais parce que j’ai eu la chance de découvrir le vrai Sander. L’homme meurtri derrière sa carapace. Et si mon cœur saigne toujours pour lui, je suis content qu’il ait accepté de me faire suffisamment confiance pour s’ouvrir à moi comme il l’a fait.
Sander : Alors ?
Je ricane en lisant son message. Lui et la patience, ça fait vraiment deux. Tu m’étonnes qu’il n’arrive à rien dans son foutu cours de poterie.
Jeremiah : Du combien tu chausses ?
Sander : 45.
Jeremiah : Je vais te trouver ça.
Sander : Nickel. Je t’attends dans les gradins.
Je souris, me dépêche de lui trouver ce qu’il réclame. Je chausse de nouveau mes patins avant de me hâter hors des vestiaires.
La patinoire est déserte, tout le monde est rentré. J’ai demandé au coach si je pouvais rester encore un peu, et il a accepté, le temps qu’il termine ce qu’il a à faire. Je rejoins Sander, installé sur le banc des joueurs, en train de pianoter sur son portable.
— Ça t’a pris comme une envie de pisser ? demandé-je en arrivant à sa hauteur après avoir traversé la patinoire.
Je lui tends une paire empruntée à Scott et pose mon sac sur le banc près de lui.
— Salut, souffle-t-il en levant la tête pour me regarder.
Ses mèches châtains tombent sur son visage, mais je n’ose pas tendre la main pour les remettre en place.
— Salut.
— C’est tout ?
Je lève les yeux au ciel et repousse mon sac pour m’installer à côté de lui.
— Je ne te demande pas de me tailler une pipe, Jer, déclare-t-il en voyant que je ne m’approche pas.
Je sais. Il veut juste que je l’embrasse. Et Dieu sait si j’en crève d’envie.
— La patinoire est vide. Il n’y a que nous.
— Et le coach. Et le personnel d’entretien. Et des caméras, et…
Il ne me laisse pas le temps de finir ma phrase, il saisit ma nuque pour plaquer sa bouche contre la mienne. Je me fige, sur le point de le repousser, mais mon cœur qui s’emballe, comme chaque fois que ses lèvres percutent les miennes, m’incite à me perdre dans cette étreinte. Après quelques secondes, il recule et sa main glisse sur ma joue avant de retomber.
— Tu vois ? Il ne s’est rien passé.
Je hoche la tête, légèrement penaud. Je comprends pourquoi il fait ça. Je sais qu’il souhaite que j’arrête de me refréner, que je cède à mes envies. Une part de moi aussi, mais peut-être pas suffisante pour l’emporter sur mes craintes.
— Je sais, finis-je par soupirer. Mais ça ne sera pas toujours le cas.
Il me dévisage un instant, puis serre ma cuisse et se détourne. J’ai conscience qu’il lutte intérieurement pour ne pas me pousser trop fort alors qu’il voudrait que je lui ressemble davantage. Moi aussi, pour être honnête. J’aimerais faire taire cette peur qui me tord l’estomac. Je voudrais pouvoir me balader main dans la main avec lui et me foutre des qu’en-dira-t-on. Ce qui est arrivé à Parker l’a marqué au fer rouge, laissant une cicatrice qui ne guérira jamais complètement. Sander est fier de qui il est, et attend la même chose de moi.
Je l’observe tandis qu’il noue ses patins dans un silence légèrement inconfortable. C’est la première fois depuis longtemps que je ressens une distance entre nous, ce qui me fout en vrac.
— Je suis désolé.
Il se redresse et se tourne vers moi.
— Arrête, Jer. Ne t’excuse pas. C’est simplement que ça me tue.
Ma gorge est sèche tout à coup, je déglutis.
— Je sais.
Son sourire est doux, mais légèrement triste lorsqu’il finit par se lever. Il pose un pied sur la glace et commence à patiner, de manière étonnement gracieuse malgré son gabarit. Je l’ai déjà vu évoluer sur la glace, mais je suis toujours surpris de constater à quel point il se débrouille bien.
Il se tourne vers moi et tend la main.
— Allez, viens, admire et apprends.
J’éclate de rire et secoue la tête, heureux que la tension soit retombée. Sans plus attendre, je le rejoins, heureux de pouvoir partager ma passion avec lui l’espace de quelque temps.
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