Les dieux du campus Tome 2 - Sander
38 - Jeremiah
38
JEREMIAH
Me battre comme un forcené sans jamais perdre de vue mon objectif est la seule chose qui m’empêche de trop réfléchir. La seule chose qui m’empêche de rester roulé en boule dans mon lit en regrettant mes décisions.
Il n’y avait pas d’autre issue possible. Mieux valait mettre un terme à ma relation avec Sander avant que nos sentiments ne deviennent incontrôlables, avant que nous soyons incapables de nous relever. Mais n’était-ce pas déjà trop tard ? Je n’aurais jamais cru que rompre avec lui serait aussi douloureux. Alors je m’évade comme je le peux pour ne plus y penser. Heureusement, le Frozen Four tombe à pic. Il me rappelle les raisons de mon choix. Il me permet de me focaliser sur mon avenir, raison pour laquelle j’ai choisi de nous faire souffrir. Aujourd’hui, je vais tout donner. Je vais me battre pour la victoire, pour obtenir ce que j’ai toujours désiré. Et ce pour quoi j’ai accepté de nous briser.
À la fin de la première période, nos adversaires mènent deux à zéro. Concentré, j’écoute avec attention notre head coach faire son débrief. Il nous reste du temps pour remonter au score, mais nous devons être plus performants. Nous devons tout donner. Nous avons trop d’occasions ratées, trop de palets perdus à cause d’une mauvaise communication.
Je fais rouler mon épaule endolorie après avoir été plaqué violemment contre le Plexiglas.
— Est-ce que ça va ? me demande Scott.
— Ouais, ça va aller. Tu me connais.
Il sourit et hoche la tête. Nous savons tous les deux qu’il nous faut davantage qu’un léger inconfort pour nous arrêter. La brutalité fait partie du hockey, nous sommes suffisamment entraînés pour la gérer.
— Allez, il faut qu’on montre à ces enfoirés de footballeurs qu’on mérite plus d’attention qu’eux.
Je ricane et saisis ma gourde pour avaler plusieurs longues gorgées d’eau. Encore cette foutue concurrence ! Contrairement aux adeptes du ballon, qui se sont fait éliminer en début de championnat, nous avons atteint la demi-finale. Ce sont leurs maillots que les étudiants portent fièrement sur le dos sur le campus.
— Tu parles. Ils doivent avoir mieux à faire que regarder le match.
La majorité d’entre eux, du moins. Peut-être que Leander nous regardera – poussé par Nyx, sûrement – et peut-être que Sander… Je tente de bloquer mes pensées, ce n’est pas le moment de me laisser déconcentrer.
— Je ne sais pas, venir à Boston juste pour les pop-corns et les hot-dogs de l’Arena, ça fait cher le voyage…
Je m’immobilise, avant de laisser retomber mon bras. Hein ? Je cligne des paupières, incertain d’avoir compris le sens de ses paroles.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Scott fronce les sourcils, tout aussi confus que moi.
— Ils ne t’ont pas prévenu ? Ils sont tous là… Je pensais que Sander te l’aurait dit.
Je déglutis, la gorge soudain sèche. Est-ce que j’ai bien saisi ? Est-ce que Sander est là ? Ce soir ? À Boston ? Dans cette putain de patinoire ?
Tandis que la fin de la pause retentit et que nous nous préparons à retourner sur la glace, les mots de Scott résonnent dans ma tête. Sander est là. Il est venu. Pour me voir jouer. Cette constatation agit comme un électrochoc. Au lieu de me foutre l’estomac en vrac, elle me donne la rage qui m’a manqué en ce début de match.
Ce soir, je dois lui montrer le pourquoi de mes choix. Je dois lui prouver que je ne nous ai pas foutus en l’air pour rien. Que si j’ai décidé de rompre, je l’ai fait parce qu’il n’y avait pas d’autre possibilité. Je veux qu’il comprenne que je mérite de faire carrière, quitte à devoir sacrifier une partie de qui je suis. Quitte à devoir le sacrifier, lui.
D’un geste déterminé, je me lève et attrape ma crosse. Il est temps de retourner sur la glace, et de montrer à nos adversaires que nous sommes loin d’avoir dit notre dernier mot.
Je donne tout. Alors que je fonce vers le but adverse, je ne pense qu’à une chose : la cage devant moi. Je passe le palet à Scott, parviens à esquiver l’ailier adverse, récupère le palet, fonce derrière le but et me fais plaquer contre un joueur. Je le repousse tandis que Kyle parvient à récupérer le palet, puis me le passe à nouveau. Un mouvement dans la périphérie de mon regard m’incite à le transmettre à Scott, qui se tient sur mon côté gauche. Il tire, et je saute pour ne pas bloquer sa trajectoire. Le palet atterrit dans le filet. But !
Je souris et patine jusqu’à Scott pour le féliciter. C’est son troisième but de la soirée. Encore un hat trick pour notre capitaine. Je lui donne une accolade avant de me diriger vers le banc sur lequel j’échoue lourdement en attrapant ma gourde.
Les joueurs se remettent en place, et je croise les doigts pour que nous parvenions à égaliser. Quatre à cinq, rien n’est perdu. Rien n’est gagné non plus. Il reste moins de trois minutes avant la fin du match, mais j’y crois. Je n’ai pas le choix.
Lorsque la sonnerie signalant la fin de la rencontre résonne, je cligne des yeux tandis que Scott se jette sur moi, un immense sourire sur le visage. On a gagné. On a gagné, putain ! Je me mêle à la liesse générale de nos coéquipiers qui se congratulent et se tapent dans les mains.
La foule applaudit, les lumières des gradins se rallument, les gens commencent à s’en aller. Mon cœur bat la chamade, je suis en nage, mais je suis heureux. Et je ne peux m’empêcher de penser que, quelque part parmi les spectateurs, Sander me voit. Et je sais qu’il est heureux pour moi.
C’est la première fois depuis sept ans que notre équipe arrive jusque-là. Je suis fier de chacun d’entre nous. Personne n’a rien lâché. Je sais que nous ne ferons pas tous carrière au sein de la ligue nationale, mais si tout se passe comme je l’espère, certains y deviendront mes adversaires. Je scrute les visages rougis et en sueur qui m’entourent, et je me demande de quoi l’avenir sera fait.
— C’était du bon boulot les gars, déclare notre head coach, mais ne relâchez rien. Le plus dur reste à faire.
Nous hochons la tête de concert. Nous n’avons pas l’intention de diminuer nos efforts, et comptons fermement lutter jusqu’au bout.
— Profitez de votre soirée. On se voit demain.
Chacun commence à se diriger vers les douches. De mon côté, je décide d’aller faire un tour chez le kiné après m’être lavé, pour qu’il vérifie mon épaule.
— Tu viens avec nous, hein ? s’assure Scott, une serviette autour de la taille.
Toute l’équipe a décidé d’aller faire la fête pour célébrer la victoire et je compte bien être de la partie.
— Pourquoi, tu ne veux pas de moi ?
Il rit et passe sa main dans ses cheveux humides.
— Abruti. Je me disais que tu préférerais t’enfermer dans ta chambre d’hôtel avec…
Il s’arrête lorsque je lui lance un regard paniqué, puis observe autour de moi pour m’assurer que personne ne nous entend.
Je n’ai pas avoué à Scott que j’ai rompu avec Sander. Peut-être parce que j’ai du mal à me l’avouer à moi-même. Pourtant, je ne peux nier la douleur qui s’empare de moi dès que je pense à lui. Ce qui arrive souvent. Ce soir, c’est pire encore. Parce que je sais qu’il n’est pas loin, que je risque de le croiser. Je suppose que les autres nous attendent pour nous féliciter, et je ne suis pas certain d’être suffisamment fort pour lui faire face.
Depuis que j’ai quitté sa chambre au beau milieu de la nuit, j’ai réussi à l’éviter. Les entraînements s’intensifiant pour préparer la suite du championnat m’ont donné une raison parfaite pour ne plus me rendre à l’association. Même si je me sens coupable d’avoir lâché ces gosses, lâché Sander, et tout ce qu’il a accompli, je reste persuadé que c’est un mal pour un bien.
— Non ? insiste Scott, me sortant de mes pensées.
Je pousse un soupir.
— Nous ne sommes… Entre nous, c’est… terminé.
Putain que ça fait mal.
— Tu veux en parler ?
Je secoue la tête.
— Pas ce soir. Ce soir, je veux faire la fête.
Et oublier tout ce qui ne concerne pas le hockey.
Une fois prêt, je récupère mes affaires avant de sortir de la patinoire. En saisissant mon téléphone, j’avise plusieurs appels manqués. De Leander. D’Eva. De Dante. Mon cœur rate un battement quand je lis la liste des prénoms. Un mauvais pressentiment m’envahit. Je me rue à l’extérieur, dans la chaleur de la nuit, appuyant sur l’écran pour contacter Leander.
Il répond presque instantanément.
— Jer ?
— Qu’est-ce qui se passe ? grondé-je, tentant de faire taire la vague de panique qui s’est emparée de moi.
Un bruit de sirène parvient à mes oreilles. Je m’immobilise aussitôt.
— C’est Sander… Il s’est battu… Il a perdu connaissance…
Je ne peux plus respirer. Des lumières dansent devant mes yeux. Je pince mes paupières tandis que je cherche mon souffle.
— Jer ?
Je serre mon portable si fort dans ma main que je crains de le briser.
— Où est-ce que vous êtes ?
— On suit l’ambulance. Ils l’emmènent au Massachusetts General.
L’hôpital. Il est en route pour l’hôpital.
— Rappelle Eva. Elle a commandé un Uber et t’attend devant la patinoire.
Je hoche la tête avant de me souvenir qu’il ne peut pas me voir.
— D’accord. On arrive.
Je raccroche. Les mains tremblantes, un frisson glacé dévalant ma colonne vertébrale, je me précipite vers l’entrée principale, priant de toutes mes forces pour ne pas m’effondrer.
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