Les dieux du campus Tome 2 - Sander
21 - Sander
21
SANDER
Installé sur la terrasse autour de la grande table extérieure, je déguste mon café et profite du soleil. Les températures du Tennessee sont beaucoup plus clémentes que celles du Missouri. De plus, cette journée s’annonce exceptionnellement chaude. Chase, Dee, Knox, Dante et Eva sont à mes côtés, en train de prendre leur petit déjeuner. Leander et Nyx dorment encore, je suppose que Scott aussi, même si je ne suis pas allé vérifier.
— Où est Jer ? me questionne mon frère.
— Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne suis pas sa baby-sitter, que je sache.
Je lui adresse un grand sourire pour lui faire comprendre que malgré sa capacité à m’agacer, je l’aime.
En réalité, je sais parfaitement où se trouve Jeremiah. Mon chalet, légèrement en hauteur, a une vue plongeante sur le sien. Je l’ai vu partir ce matin, baskets aux pieds. Pas que je l’espionne ou quoi que ce soit du genre… Mon petit Sander, même à toi-même, tu mens très mal.
Ça fait d’ailleurs presque deux heures qu’il est parti, je commence à me demander ce qu’il fout. Mais après tout, il a pu décider de piquer une tête dans le lac depuis le chemin qui en fait le tour.
Je repose ma tasse sur la table quand le portable de Dante se met à sonner.
— Tu tombes bien, mec ! On se demandait justement ce que tu foutais. Tu t’es perdu entre ton bungalow et le chalet principal ?
Je comprends aux paroles de mon frère qu’il discute avec Jeremiah. Je tends l’oreille, tout en faisant semblant de ne pas être intéressé par leur conversation.
— Ah merde ! Euh… C’est pas trop mon domaine, ça. Je vais te passer mon frère, c’est son truc, les bestioles.
Les bestioles ?
Je me retourne vers Dante en fronçant les sourcils, celui-ci me tend le téléphone sans me fournir d’explication. Je souffle suffisamment fort pour que le hockeyeur en vadrouille m’entende, puis je m’empare de l’appareil. Autour de la table, toute l’attention s’est portée sur moi.
— Allô ?
— Euh… Sander ?
Au bout du fil, la voix de Jeremiah est légèrement tremblante.
— Le seul et l’unique ! Un problème ?
— Oui. Mais je voudrais pas te déranger.
Qu’est-ce qu’il me fait, là ? Depuis mon gros pétage de plombs à son arrivée, on a mis en place une sorte de trêve. On est toujours pas meilleurs potes, mais je n’ai plus envie de lui coller mon poing dans la figure à tout bout de champ. Ça me paraît donc vraiment bizarre qu’il ait l’air si peu sûr de lui.
— Crache le morceau, Jer ! J’aimerais bien pouvoir finir mon café.
Je ne peux pas m’empêcher d’être désagréable quand on me prive de caféine.
— Y a un énorme serpent qui me barre le chemin, débite-t-il à toute vitesse.
— Contourne-le.
— Il est complètement en travers du sentier, Sander. Je ne peux pas le contourner.
La panique fait monter sa voix dans les aigus. Apparemment, il n’est pas un fan des serpents.
— Alors fais demi-tour.
— Il… il me regarde, Sander. Il va forcément me suivre.
Je suis tenté de lui demander s’il court si lentement pour se faire rattraper par un reptile sans jambes, mais j’ai compris au timbre de sa voix que ce n’est pas le moment de me foutre de sa gueule.
— OK. Je vais venir te chercher en quad. Tu es où ?
Je me lève de table alors qu’il commence à m’expliquer combien de temps il a couru avant de tomber sur le serpent et quels sont les repères dans le paysage, autour de lui, qui pourraient m’aider à déterminer sa position. Je pourrais lui demander de me partager sa localisation avec son téléphone, mais je ne suis pas certain que ce soit très précis au bord du lac.
— Je pense voir où tu te trouves, finis-je par lui répondre. Ne bouge pas.
— Ça ne risque pas.
Sans prendre le temps d’expliquer quoi que ce soit à personne, je rentre dans le chalet et me dirige jusqu’au panneau où les clés des quads sont accrochées. J’en saisis une et sors en trombe du bâtiment. Les quads sont tous garés au même endroit, j’enfourche celui qui correspond à la clé que j’ai dans la main. Je ne peux pas emprunter le sentier qui borde le lac, il est souvent trop étroit et n’est parfois composé que de planches sur pilotis, j’opte donc pour le chemin de terre qui sillonne le bois.
Je roule à vitesse réduite et repère rapidement ce dont Jeremiah m’a parlé au téléphone. Je coupe le moteur de mon véhicule tout-terrain avant d’en descendre, puis je me dirige entre les arbres en direction de la rive du lac.
Je m’arrête dès l’instant où j’aperçois Jer. Il est perché sur un gigantesque tronc d’arbre tombé suite à la dernière tempête, les yeux rivés au sol. Dans n’importe quelle autre circonstance, j’aurais ri, mais je sais à quel point les phobies ne se contrôlent pas. Je continue alors à avancer lentement jusqu’à repérer le reptile fauteur de troubles. C’est un mocassin d’eau, un serpent de la famille des vipères. Pour le coup, Jeremiah a eu du bol de ne pas marcher dessus par inadvertance. L’animal l’aurait inévitablement mordu, alors que son venin est potentiellement mortel. Cela dit, il ne barre pas vraiment le chemin puisqu’en signe de défense, le serpent s’est enroulé sur lui-même et siffle en montrant ses crochets.
Sur le bord du chemin, je ramasse un long morceau de bois. Je m’approche ensuite derrière l’animal, faisant signe à Jeremiah de ne pas faire de bruit. Ses yeux s’agrandissent de terreur quand il comprend ce que je suis sur le point de faire.
D’un mouvement rapide, je place le bout de bois sur la tête du mocassin avant de me pencher et de le saisir au plus près de sa mâchoire. Il n’est pas spécialement ravi de mon traitement, je m’empresse donc d’aller le relâcher dans un buisson près des bords du lac. Quand je dis relâcher, cela ressemble plutôt à « lancer aussi loin que je peux ». Je ne crains pas les serpents, mais je n’ai pas envie de me faire mordre pour autant.
Quand je reviens vers Jer, il est toujours perché sur le tronc de l’arbre.
— Tu peux descendre, maintenant.
— Tu es sûr ? Je veux dire, il ne risque pas de revenir pour se venger ?
Cette fois, je ris pour de bon.
— Je t’assure qu’il avait sans doute aussi peur de toi que toi de lui.
— Permets-moi d’en douter fortement.
Il finit par descendre de son perchoir, blanc comme un linge. Des gouttes de sueur coulent le long de ses tempes, et je suis presque certain que ce n’est pas dû à son footing matinal.
— Tu ne vas pas tomber dans les pommes, quand même ? le questionné-je.
Il me lance un regard noir dans lequel je pourrais presque lire : « Excuse-moi d’avoir eu la trouille de me faire attaquer par un féroce reptile. »
— Je ne sais pas.
— On peut s’asseoir un moment, si tu veux.
Je n’attends pas sa réponse et me pose sur le sable de la petite plage. Jeremiah me regarde avec méfiance, visiblement peu convaincu par l’idée de rester dans le coin. Je lui montre le morceau de bois que je tiens toujours dans les mains :
— Tu peux venir, je suis armé.
Il se résout à me rejoindre, en scrutant autour de lui, en quête d’un animal rampant. Il s’installe à quelques centimètres de moi et pousse un soupir de soulagement avant de s’allonger sur le sable chauffé par les rayons du soleil.
— Merci, lâche-t-il après un long silence.
Je hausse les épaules. Je me demande un instant comment nous avons pu passer d’une animosité ouverte à la paix qui s’est désormais installée entre nous. Je n’ai pas de réponse, mais je trouve ça beaucoup plus agréable que cette rage qui m’habitait avant.
— Comment ça se fait que tu aies su exactement comment attraper ce… truc ?
— C’était un mocassin d’eau. Potentiellement mortel. Tu as bien fait d’appeler Dante, mais il a aussi peur des serpents que toi. La prochaine fois, appelle-moi directement.
— Il n’y aura pas de prochaine fois, je me passerai de courir jusqu’à mon départ. Alors ? Comment tu sais tout ça ?
Je ne réponds pas immédiatement à sa question, savourant la facilité avec laquelle nous arrivons à discuter.
— J’ai toujours aimé les animaux. De toutes sortes. Avec eux, pas de faux-semblant. Je voudrais être vétérinaire, on verra si j’arrive à être pris dans une école.
Jeremiah se redresse et plonge son regard dans le mien. Il affiche un air surpris qui me déroute un instant.
— Je n’aurais jamais imaginé que c’était ton truc. Vu le but de l’association que tu as créée, je croyais que tu te dirigerais vers la psychologie ou la psychiatrie.
Je secoue la tête avant de reporter mon attention sur la surface de l’eau devant moi.
— Non. J’aime faire ça en associatif, et je savais qu’il y avait des besoins dans le domaine. Certains lycées sont vraiment pauvrement fournis en aide psychologique. Mais je ne pourrais pas y dédier ma vie, ça nécessite beaucoup trop de contacts avec les gens…
— Tu as pourtant l’air d’être à l’aise avec les autres, rétorque-t-il.
De nouveau, je hausse les épaules. Ce n’est qu’une façade, et je sais au ton de sa voix qu’il l’a compris. Le silence s’étire. Aucun de nous deux ne cherche à le briser. Nous sommes perdus dans nos pensées respectives.
Je ne sais pas depuis combien de temps nous sommes assis là quand Jer finit par me poser la question que je redoute depuis son premier jour à l’association.
— Si je te demandais pourquoi tu as appelé la fondation « Parker Barnes », tu me répondrais quoi ?
Aurai-je toujours cette impression qu’on me plante un poignard dans le bide quand j’entendrai son nom dans dix ans ? Dans vingt ans ?
— Non.
Ma réponse est sans appel, et je suis reconnaissant envers Jeremiah de ne pas insister pour avoir une explication. C’est une histoire que je ne suis pas prêt à raconter. Seul Dante est au courant.
— Des pizzas, ça te tente, ce soir ?
Le changement de conversation improvisé par Jer me surprend tellement que je me tourne pour le scruter. Une lueur brille dans ses yeux rieurs. J’adore lui voir cette expression, ce que je me garde évidemment de lui dire.
— Pour me faire pardonner de t’avoir fait venir jusqu’ici, précise-t-il.
— Tu as conscience qu’on est au milieu de nulle part ? Personne ne viendra nous livrer de pizzas.
— J’ai vu de la levure fraîche au congélateur.
Je hausse les sourcils. Je ne savais même pas ce qu’on a au congélateur, ici. En général, c’est Leander et Knox qui gèrent la bouffe à la coloc, et mes parents ou Dante ici. La levure est sans doute un reste d’une lubie de ma mère. Elle a eu une longue période « pain maison ».
— Tu veux dire que tu vas faire de la pizza avec tes mains ?
— C’est beaucoup plus pratique qu’avec les pieds.
Je ne sais pas pourquoi imaginer les mains de Jer en train de pétrir la pâte est soudainement si sensuel, mais mon corps aime beaucoup l’idée, en tout cas. Je ferme fort les paupières pour chasser ces images teintées d’érotisme. C’est casse-gueule, nous le savons tous les deux, et je ne veux pas faire exploser le semblant de paix qui est revenu entre nous. L’amitié de Jer, c’est ce dont je devrai me contenter. Quand je rouvre les yeux et que mon regard tombe directement dans le sien, je comprends à quel point rien ne sera plus compliqué que ça.
OceanofPDF.com