Les dieux du campus Tome 2 - Sander

F.V. Estyer · Chapitre 6 sur 44

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Les dieux du campus Tome 2 - Sander

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SANDER

 

En traversant le campus, je resserre les pans de ma veste d’hiver, comme si ça allait me protéger contre les – 25 °C que l’on se coltine depuis le premier jour de l’année. Étant originaire du Connecticut, je devrais être habitué aux hivers à rallonge, mais je n’ai jamais aimé ça. Et puis, ma famille a toujours réussi à écourter la période des grands froids en partant au soleil dès qu’elle en avait l’occasion. Résultat : aujourd’hui, je me gèle le cul. Je regrette presque de ne pas avoir pris ma voiture, mais à l’idée de mon bébé lancé sur ces routes verglacées, un frisson me remonte l’échine. Je préfère encore perdre un orteil.

J’arrive enfin devant le bâtiment qui abrite les cours de poterie et m’engouffre dans le hall. Je pousse un soupir de soulagement sonore lorsque la chaleur du bâtiment m’enveloppe. Sans doute un peu trop sonore, puisqu’un groupe de filles se retourne dans ma direction, la bouche entrouverte et l’œil brillant. Je leur fais un clin d’œil charmeur – juste parce que je ne peux pas m’empêcher de les faire rougir davantage – avant de me diriger vers l’atelier.

J’enlève mes gants et souffle sur mes doigts glacés. Un jour, je comprendrai sans doute que de vrais gants d’hiver valent mieux que ces espèces de trucs en laine que je porte. Un jour, je comprendrai que ça ne vaut pas la peine de perdre un doigt juste pour ne pas avoir l’air d’un abruti.

Il n’y a presque personne dans la salle quand j’y pénètre. Je suis en avance, une fois n’est pas coutume. Je m’installe derrière ma table de travail et reluque le tabouret qui trône au milieu de la pièce. Il va encore falloir qu’on passe une heure à essayer de reproduire l’Adonis en toge qui se trouvera sous notre nez. Les dernières semaines avant les vacances, notre prof était revenu à quelque chose de plus basique : vase, plat et porte-savon. Pas que ce que j’ai produit à ce moment-là ressemblait à quelque chose, mais ça me frustrait beaucoup moins qu’essayer de sculpter le corps d’un homme à moitié nu. Toutefois, au vu de l’organisation de l’atelier aujourd’hui, je devine que mon répit aura été de courte durée.

La porte s’ouvre de nouveau pour faire entrer une créature difficilement identifiable. En tout cas, ça a deux jambes et ça se dirige vers moi. C’est le petit nez retroussé que j’aperçois, entre une écharpe et un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, qui finit par me mettre sur la voie.

— Nyx ?

— Qui veux-tu que ce soit ? L’abominable femme des neiges ?

Elle est noyée dans un immense manteau qui lui arrive presque jusqu’aux pieds. Sa tête disparaît sous son couvre-chef de laine, tandis que la moitié basse de son visage est couverte d’un cache-nez improvisé. Le tout est saupoudré d’une légère couche de givre blanc, comme si elle avait marché suffisamment longtemps pour que ses vêtements gèlent.

— Tu ne crois pas si bien dire. Tu t’es vue dans une glace, Miss Yeti ?

Elle grommelle une chose rendue inaudible par le tissu qui cache sa bouche puis finit par soupirer. Devant mon air ahuri, elle commence à se déshabiller. Je me demande si je ne me suis pas trompé de cours. J’ai plus l’impression d’assister à une leçon de cuisine : « Les basiques : l’épluchage de l’oignon ».

Quand j’ai devant moi la Nyx que je connais, je remarque qu’elle a les mains qui tremblent et les dents qui claquent. J’attrape ses doigts entre les miens et les frotte pour y faire revenir la circulation sanguine.

— Bordel, Brutus ! Tes mains sont des bouillottes. C’est décidé, je les emmène pour le restant de la journée.

— Si tu me coupes les mains, Moustique, elles ne vont pas rester chaudes longtemps. Et je ne pourrai plus venir faire des poteries minables avec toi une fois par semaine.

Elle éclate de rire. C’est pour ça que Nyx et moi, on s’est toujours si bien entendus : on rit souvent des mêmes conneries douteuses. Et on manie l’art de l’esquive comme personne. Si elle a fait de ses sarcasmes son armure, je me cache souvent derrière un comportement de clown. Dès que ce petit bout de bonne femme est entré dans nos vies, j’ai reconnu une partie de moi en elle.

La prof finit par arriver et prend place sur son estrade. Elle nous souhaite une bonne année et nous fait tout un laïus sur les bonnes résolutions qui ont tendance à ne pas être tenues. Cette femme pourrait s’entendre avec ma psy. C’est d’ailleurs cette dernière qui m’a conseillé de venir manier la glaise une fois par semaine pour essayer de travailler sur mes sautes d’humeur. Ça marche… la plupart du temps.

Après un instant, Mme Jones fait entrer le même Adonis que la dernière fois, vêtu de son habituelle toge. Il rejoint le milieu de l’atelier, mais ne s’assied pas sur le tabouret. Il pose son pied dessus, appuie son coude sur son genou et son menton sur son poing fermé en une mimique de statue de dieu grec.

— Cette fois, poursuit Mme Jones, nous allons nous acclimater à la splendeur du corps humain sans aucune barrière.

— Mais de quoi elle parle ? marmonné-je à l’attention de Nyx tout en me tournant vers elle.

Ses yeux s’écarquillent et elle plaque sa main sur sa bouche. Je me demande bien pourquoi elle est choquée de si peu, étant donné que le type était encore moins habillé la dernière fois.

Je finis par me retourner vers notre modèle du jour, qui a complètement lâché son drap et se tient nu devant nous comme s’il faisait ça tous les jours.

— Oh, putain ! juré-je en sourdine. C’est quoi ? Une blague cosmique ?

Je lève la tête vers le plafond comme si je m’adressais à une puissance supérieure. Mais je sais que ça n’a rien à voir avec ça. Non, c’est juste le karma qui me fait comprendre qu’il faudrait que j’arrête de sauter des inconnus en me mettant sous le nez un type plus que comestible et que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. En temps normal, j’aurais mis un point d’honneur à faire en sorte que cet Adonis finisse dans mon lit, mais je me suis promis de me calmer ce fameux matin du 1 er janvier.

Depuis le réveillon, ma confrontation dans la cuisine avec celui dont je ne prononcerai pas le prénom et mon réveil aux côtés de Machin, j’ai été d’une humeur de merde. J’ai la sensation de perdre le contrôle. Tout part en sucette, je subis les événements plutôt qu’en être le maître. Je déteste le stress que ça engendre et le risque de faire une crise que cela me fait courir. Je respire donc un bon coup, ouvre mon bloc de glaise et me mets au travail. Je sais que je n’arriverai à rien qui rendrait justice à la plastique parfaite de l’homme qui pose face à nous, mais malaxer et pétrir ne pourra que me faire le plus grand bien. Nyx me dit souvent que ce n’est pas de la pâte à pizza que je travaille, mais moi, c’est ça qui me détend. Et au diable les petits détails ! Enfin, petits…

À côté de moi, mon amie s’est mise en action également, mais je vois bien qu’elle n’est pas aussi concentrée qu’habituellement. Le spectacle qui s’offre à nous en distrairait plus d’un, toutefois je comprends rapidement que ce n’est pas ce qui la préoccupe. Son regard ne cesse de revenir sur moi.

— Moustique, arrête de me regarder comme ça, je vais finir par croire que c’est mon corps de rêve que tu sculptes.

— Pfff ! N’importe quoi.

— Si tu as quelque chose à dire, dis-le ! Ce n’est pas comme si tu pouvais vraiment t’en empêcher, de toute façon.

Elle abandonne son bloc de glaise pour me scruter sans vergogne. Sous mes mains, ce qui ressemble vaguement à un Chewbacca sans fourrure a pris forme.

— Il s’est passé quoi dans la cuisine avec Jeremiah le soir du réveillon ?

Voilà, elle a lâché sa bombe. Je ne pouvais que m’y attendre, Nyx est la seule à qui je me suis confié à propos de Jer. Et je ne l’ai fait que parce qu’elle avait déjà plus ou moins deviné.

— Avec qui ? demandé-je innocemment.

Elle lève les yeux au ciel.

— Le grand hockeyeur sexy, celui dont tu ne sais pas si tu voudrais le mettre dans ton lit ou lui casser la gueule.

— Oh ! Crois-moi, je sais définitivement ce dont j’ai envie. Le problème ne vient pas de moi.

Elle me regarde intensément, comme si elle essayait de lire en moi, et le pire, c’est qu’elle y parvient sûrement. Encore une qui s’entendrait bien avec ma psy.

— Pourquoi tu n’as jamais ébruité ce qu’il s’est passé entre vous ? finit-elle par demander sérieusement.

La question me déstabilise un instant, je ne me la suis jamais vraiment posée à moi-même.

— Parce qu’il n’y avait rien à ébruiter, réponds-je en espérant qu’elle se satisfasse de ça.

— À d’autres. Tu es en rage contre lui depuis ce jour-là, voire contre la terre entière. Il te fait sortir de tes gonds et coucher avec des mecs dont tu ne te souviens même pas du prénom le lendemain. Toi et moi, on sait que ce n’était pas rien, même si vous n’avez pas couché ensemble. Tu aurais pu révéler à tout le monde ce qu’il s’est passé.

Je réfléchis un instant à ce qu’elle vient de me dire. Je n’ai rien ébruité parce que ça ne me serait jamais venu à l’esprit, tout simplement. Je ne suis peut-être pas toujours un type bien, mais je suis incapable de faire subir ça à quelqu’un.

— Jamais je ne ferai ce choix pour quelqu’un : celui de l’exposer aux yeux de tous alors qu’il aurait préféré rester caché. On a tous une histoire, un passé, et j’ai vu de mes yeux les ravages causés par le fait d’être pointé du doigt pour quelque chose que l’on n’assume pas. Est-ce que j’aimerais qu’il cesse de faire semblant avec moi ? Oui. Mais jamais je ne ferai ce choix pour lui.

Nyx me scrute pendant de longues minutes. Je sais qu’elle devine ce que je ne dis pas et souhaiterais taire à jamais.

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