Les dieux du campus Tome 2 - Sander

F.V. Estyer · Chapitre 14 sur 44

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Les dieux du campus Tome 2 - Sander

13 - Sander

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SANDER

 

— Sander ?

La voix du Dr Monroe me ramène à la réalité. Notre séance hebdomadaire me permet de trouver un peu de calme et de sérénité dans un quotidien au rythme effréné. Assis sur un des fauteuils colorés qui décorent son bureau, j’ai fermé les yeux et basculé la tête un instant sur le dossier. Seulement je ne sais plus combien de temps a duré cet instant.

J’ouvre les paupières et observe pendant quelques secondes la psychiatre qui a pris soin d’écouter mes envies et mes besoins sans m’assommer de médicaments. Je ne sais pas où j’en serais aujourd’hui si le hasard ne l’avait pas mise sur mon chemin. Elle hausse un sourcil, je comprends qu’elle attend la réponse à une question que je n’ai pas entendue.

— Désolé. Je suis un peu crevé, et pas vraiment attentif.

La plupart des gens pensent qu’en après-saison on ne fait plus rien, mais ce n’est pas du tout le cas. Les entraînements avec l’équipe, les matchs et mon investissement à la P. B. Foundation repoussent mes limites côté fatigue. Et cet hiver glacial n’arrange rien. Je commence à avoir besoin de soleil. Furtivement, une idée germe dans mon esprit, mais je la repousse dans un coin de ma tête pour plus tard.

— On s’est parlé juste après ta dernière crise, reprend le Dr Monroe, mais j’aimerais qu’on revienne sur le contexte dans lequel elle est arrivée. Est-ce que tu sais ce qui l’a déclenchée ?

Je baisse la tête, ferme de nouveau les yeux un instant. Derrière mes paupières closes, des images de Jeremiah apparaissent, celles de ces quelques minutes à l’association que je préférerais oublier. De son mouvement de recul quand j’ai voulu le toucher. Un air de panique s’est affiché sur son visage.

— Juste… Rien de très important. Depuis quand mes crises suivent une logique, de toute façon ?

— Tout est important, Sander. Tu es important. Savoir ce qui déclenche ces moments où tu n’as plus aucune prise sur toi l’est aussi.

Elle a raison. C’est ce qui est agaçant avec elle, elle a toujours raison.

— Un type que je connais… L’année dernière, il s’est passé quelque chose entre nous. Ça n’est pas allé loin, il m’a repoussé. Il n’assume pas du tout le fait d’être attiré par un mec. L’autre jour, il était au local de l’assoc et je… Il était blessé et j’ai voulu m’assurer qu’il allait bien. Je me suis approché et… C’est son rejet qui a tout déclenché.

L’impression d’en avoir trop dit est écrasante. Toutefois, il y a quelque chose que je ne peux pas m’empêcher d’ajouter :

— Ce n’est pas sa faute. Ça couvait depuis un moment déjà. La dernière crise date vraiment… J’avoue que je m’étais convaincu que je pouvais être tranquille. J’ai bêtement songé que j’en avais fini avec tout ça, que les scientifiques avaient tort et que je pouvais me débarrasser de ce trouble. C’est un peu ridicule, quand on y pense.

Le Dr Monroe secoue la tête.

— Rien n’est ridicule quand on souffre, ce n’est pas moi qui vais te l’apprendre. Des jeunes en souffrance, tu en vois assez.

Elle semble réfléchir, comme si elle pesait le pour et le contre avant d’ajouter quelque chose. C’est la seule psy que j’ai rencontrée qui a conscience de l’impact de ses mots. On n’imagine pas le nombre d’adultes qui se cachent derrière leur joli diplôme de Harvard ou de Stanford pour dire des trucs horribles.

— Ce jeune homme dont tu me parles, est-ce qu’il te rappelle Parker ?

Quatre ans se sont écoulés, pourtant entendre ce prénom me met toujours autant l’estomac en vrac. Je me fige, harassé par des souvenirs douloureux qui ne me quitteront jamais. Malgré cette souffrance, j’essaie de réfléchir à la question qu’elle vient de me poser. Est-ce que Jer me fait penser à Parker ?

— Oui, sans doute un peu, finis-je par répondre. Leurs personnalités sont complètement différentes, mais… Cette honte d’être eux-mêmes, que le monde sache qui ils sont vraiment… là-dessus, on peut dire qu’ils se ressemblent.

Je n’avais jamais pensé à ça avant. Est-ce ce qui m’attire irrésistiblement vers Jer ?

— Cet homme…

— Jeremiah, soufflé-je avant de pouvoir m’en empêcher, poussé par un besoin de prononcer son prénom.

— Est-ce que quelque chose d’autre vous lie, avec Jeremiah ? Est-ce qu’il fait partie de l’équipe de foot, lui aussi ? Est-ce qu’il vit à la coloc ?

Je m’esclaffe en imaginant le carnage si c’était le cas. Jer et moi sous le même toit, la maison n’y survivrait pas.

— Rien de tout ça. Il est hockeyeur. Mais nous étions potes avant… Avant tout ça.

— Est-ce que vous ne pourriez pas envisager de redevenir potes ? D’enterrer la hache de guerre et d’en apprendre plus l’un sur l’autre ?

On pourrait, oui. Essayer de ne plus se foutre sur la gueule à la moindre occasion, étouffer ce désir omniprésent dès que nous sommes en présence l’un de l’autre… On pourrait, mais je sais que c’est surtout à moi de faire des efforts. Suis-je prêt à ça ? À renoncer à cette alchimie de dingue, à ce qui aurait pu se passer entre nous ?

— Comment se passe la poterie ? me demande-t-elle en comprenant sûrement qu’elle n’obtiendra pas de réponse à sa dernière question.

J’éclate de rire en repensant à mes tentatives de transformer un bloc de glaise en quelque chose qui ne ressemble pas à un épouvantail.

— Euh… C’est intéressant. Je ne suis pas très doué, mais je dois reconnaître que le travail de la glaise a un côté relaxant. En tout cas, quand je me concentre là-dessus, je ne pense pas à tout briser autour de moi.

J’ai prononcé ces derniers mots avec un ras-le-bol flagrant. En effet, j’en ai marre de devoir être toujours sur mes gardes. Le Dr Monroe en a pleinement conscience.

— Tu sais que si un jour tu préfères reprendre un traitement médicamenteux, c’est tout à fait possible. Tu n’as jamais aimé la sensation que cela te procurait, mais de nouvelles possibilités voient le jour régulièrement. La médecine est en constante évolution, y compris pour des pathologies comme la tienne.

Je hausse les épaules. Ce qu’elle dit est sans doute vrai, mais j’aurais l’impression d’avoir échoué si je devais reprendre un traitement.

— J’en ai conscience, mais je ne suis pas prêt à ça. J’ai l’impression que ce qu’on a mis en place marche, les crises s’espacent. Je ne veux pas abandonner.

Elle hoche la tête, et je peux presque lire dans ses yeux quelque chose qu’elle me dit fréquemment : « Reprendre un traitement, ne serait pas synonyme d’abandonner, Sander. Ce n’est pas une solution de facilité. » Cependant, aujourd’hui, elle ne me le répète pas, sans doute consciente du fait que je n’ai pas envie de l’entendre à nouveau.

Je sors du cabinet et brave le froid glacial jusqu’à ma voiture garée sur le seul parking à peu près déneigé du coin. D’habitude, je n’utilise pas mon bébé par ce temps, mais Dante ne pouvait pas me prêter sa caisse aujourd’hui.

Alors que j’avance à grands pas sur le trottoir, les mains dans les poches de ma veste pour essayer de les réchauffer, l’idée qui a éclos sur le fauteuil de ma psy me revient en mémoire. Le spring break est dans moins d’un mois et je suis certain que le Summer camp de la famille Campbell sera vide à cette époque de l’année.

Quand Dante et moi étions ados, nos parents ont acheté un ancien camp de vacances abandonné. Ils ont rénové tous les bungalows ainsi que le bâtiment principal. C’est désormais une résidence secondaire de luxe, au bord d’un lac, dans le Tennessee, mais on a coutume d’appeler ça le Summer camp.

Je presse alors un peu plus le pas, impatient d’aller proposer à toute la bande un petit tour chez les Campbell pour les vacances de printemps. Aucune chance que qui que ce soit refuse l’invitation !

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