Les dieux du campus Tome 2 - Sander

F.V. Estyer · Chapitre 41 sur 44

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Les dieux du campus Tome 2 - Sander

40 - Jeremiah

40

 

JEREMIAH

 

La main d’Eva ne lâche pas la mienne durant tout le trajet jusqu’à l’hôpital. Celui-ci me semble durer une éternité.

J’ai assommé mon amie de questions auxquelles elle n’avait quasiment aucune réponse, si ce n’est que Sander a été retrouvé inconscient dans le couloir après avoir été passé à tabac. Puis le silence s’est installé entre nous. Un silence lourd, empli de peur.

Je ferme les yeux pour essayer d’arrêter les images qui s’imposent à moi : Sander, le visage en sang, qui ne réagit plus. Mon cœur bat trop vite, tout mon corps tremble. Et s’il ne se réveillait pas ? Cette possibilité me donne envie de chialer.

Je ravale mes larmes et la boule qui me noue la gorge. Je resserre mon emprise sur les doigts d’Eva, qui vient se coller contre moi. Ensemble, enlacés à l’arrière de la voiture, nous tâchons de nous apporter un soutien mutuel, de la force, nous obligeant à ne pas lâcher prise, à ne pas sombrer. À espérer.

Le chauffeur a à peine le temps de s’arrêter devant la porte d’entrée que je me précipite en dehors de l’habitacle, Eva sur les talons. Leander nous fait signe, je me rue vers lui.

— Où est-il ? Est-ce qu’il va bien ?

Dis-moi oui, je t’en supplie. Dis-moi qu’il va bien.

Lorsque j’avise son visage blafard et ses yeux brillants, je comprends que ce n’est pas le cas. Je prends une profonde inspiration, appuie les doigts sur mes paupières pour ne pas craquer.

— Il est au bloc, répond mon pote.

Au bloc ? En train d’être opéré ? Mais pourquoi ? J’ouvre la bouche pour parler, mais les mots restent bloqués dans ma gorge.

— Pourquoi ? demande Eva.

— Il a eu une hémorragie cérébrale.

Hémorragie cérébrale.

Je me fige, sous le choc, mon cerveau refusant d’enregistrer cette information.

Non. Non. Non. Non. Putain, non.

Le bras que Leander pose sur mon épaule m’oblige à revenir à la réalité. Sans rien dire, il me conduit jusqu’à la salle d’attente ou tous nos potes sont présents. Nyx discute à voix basse avec Delilah et Chase, le teint blême et les mains accrochées autour d’un gobelet de café. Knox berce un Dante effondré. Dante. Mon Dieu, Dante.

Je reste là, à les observer, lorsque son regard beaucoup trop familier croise le mien. Il se lève et vient me prendre dans ses grands bras.

— Ça va aller. Ça va aller, murmure-t-il, autant pour lui que pour moi.

Nous nous étreignons, fort, puis je me laisse tomber sur une chaise en plastique avant de passer une main dans mes cheveux. Et l’attente commence.

Mes yeux me brûlent. Je suis épuisé. Mais bien trop flippé pour fermer l’œil. Dee s’est endormie dans les bras de Chase, Leander ne cesse ses allées et venues pour nous procurer à boire et à manger. Moi, je suis incapable d’avaler quoi que ce soit. Les yeux rivés sur la porte battante, j’attends que quelqu’un se pointe pour nous informer de l’état de Sander.

Knox m’a fait un topo peu après mon arrivée. Il était le seul à en être capable. Sander a été retrouvé le visage en sang, des hématomes sur les flancs et les jambes. Les secours ne sont pas parvenus à lui faire reprendre connaissance. Il a été transporté ici au plus vite pour des analyses plus poussées. Après un scanner alarmant, on a décidé de l’opérer.

Qu’est-ce qui s’est passé, putain ? Qu’est-ce qui s’est passé pour qu’il finisse dans cet état ?

— C’est ma faute, soufflé-je.

Dante, qui n’a pas ouvert la bouche depuis tout à l’heure, se tourne vers moi.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Il est… il est venu pour me voir jouer. Il est venu pour… Putain !

Il était là. Il était là, et je sais qu’il était fier de moi. Malgré le fait que j’aie décidé de tout envoyer balader, il est quand même venu.

Je t’aime aussi.

Mes yeux se remplissent de larmes. Est-ce que la dernière conversation que j’aurai eue avec Sander aura été celle de notre rupture ? Celle où j’ai tout gâché ? Je voudrais remonter le temps, ravaler mes mots, ne pas m’être montré aussi lâche. J’aurais dû lui montrer qu’il comptait bien plus que ça pour moi, bien plus que tout.

— Il serait venu dans tous les cas, Jer. Tu n’y es pour rien.

— Je l’ai quitté, grondé-je d’une voix tremblante, la fureur s’emparant de moi. Je l’ai quitté alors que je savais que ça nous détruirait.

Je déglutis, serre les poings avec une furieuse envie de les enfoncer contre un mur. Ou mieux, dans le visage des connards qui s’en sont pris à lui.

— Et si… et s’il ne se réveillait pas ?

— Je t’interdis de dire ça ! crache Dante. Il va s’en sortir. Il s’en sort toujours.

Il se raccroche à ces mots comme s’ils étaient parole d’évangile. Moi aussi, j’ai envie d’y croire. Mais alors que le temps passe, alors que personne ne vient nous donner de nouvelles, je sens l’espoir me quitter.

Nous nous levons de concert lorsque le médecin passe enfin les portes battantes après ce qui m’a paru être une éternité. Dante en tête, nous nous ruons vers lui.

— L’opération s’est bien passée, déclare-t-il avec un sourire fatigué.

Mon cœur bat vite. Trop vite. Je me raccroche à la branche qu’il vient de nous tendre.

— Est-ce qu’il est hors de danger ? demande aussitôt Nyx.

— Nous devons attendre de voir s’il se réveille pour pouvoir nous prononcer.

Si ? Comment ça, « si » ? Je sens Dante se tendre à côté de moi et j’agrippe son bras.

— Vous devriez rentrer chez vous, il y en a encore pour plusieurs heures.

Tout le monde secoue la tête en signe de dénégation. Et l’attente reprend.

Mon téléphone, qui vibre dans ma poche, m’extirpe d’un demi-sommeil. Je sursaute et le sors en clignant des paupières. Il affiche le numéro de Scott.

— Allô ?

— Comment va-t-il ? me demande aussitôt mon pote.

Quand il m’a appelé hier pour me demander pourquoi je n’étais toujours pas arrivé à la soirée, je lui ai expliqué la situation. Je lui ai promis de le tenir au courant, mais je n’ai pas eu la force de le faire jusque-là.

— Il est en réanimation, soupiré-je.

— Est-ce que tu veux que je parle au coach ? Ou est-ce que tu vas venir à l’entraînement ?

Je me mords les lèvres. Si je n’y vais pas, je risque gros. D’autant que nous avons une finale à jouer. Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre, putain ? Mon mec est entre la vie et la mort, rien n’a d’importance sinon m’assurer que la vie remporte le combat.

— Je… je ne peux pas. Préviens le coach que je suis désolé. Je lui expliquerais que…

Je n’ai pas le temps de finir ma phrase qu’on m’arrache le téléphone des mains. Je cligne des paupières et avise Dante à côté de moi.

— Il arrive. Il sera là à l’heure, dit-il à Scott.

Lorsqu’il raccroche, je l’observe toujours, les yeux comme des ronds de flan.

— Hors de question que je bouge d’ici, grogné-je.

Il agrippe ma nuque et m’oblige à le regarder droit dans les yeux

— Écoute-moi bien. Tu vas aller à ce putain d’entraînement. Et tu vas tout donner. C’est pour ça que tu l’as quitté, pas vrai ? Pour être un champion de hockey.

Je déglutis, mon souffle se fait erratique, honte et regrets s’entremêlent en moi. Je finis par hocher la tête. Parce que oui, c’est exactement pour ça.

— Alors fais ce que tu as à faire. Et je te promets que je te préviendrai quand il se réveillera.

Quand. Pas « si ». Quand. Quand, quand, quand.

— Je vais t’y déposer, déclare Leander en nous rejoignant avant de poser une main sur mon épaule.

J’acquiesce et Dante me libère. Il a raison. J’ai fait un choix, loin d’être anodin. Autant que ce n’ait pas été en vain.

Sur mes patins, je tente de faire abstraction du monde qui m’entoure et de me concentrer sur l’instant. Malgré la fatigue, je donne tout. Je me focalise sur nos stratégies, sur la voix du coach qui ne cesse de nous reprendre. Mais dès que je quitte la glace, je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil à mon portable.

Nous ne sommes pas autorisés à le garder durant les entraînements, pour ne pas être déconcentrés, mais j’ai désobéi parce que je veux m’assurer de ne pas louper la moindre nouvelle.

Une nouvelle qui arrive après plus de deux heures. En nage, je récupère une nouvelle fois mon téléphone et découvre le message de Leander.

Leander : Il est réveillé. Il va bien.

Il va bien. Il va bien. Je me répète ces mots en boucle alors qu’un sourire s’étire sur mon visage. Un souffle m’échappe, j’ai l’impression de pouvoir vraiment respirer pour la première fois depuis des heures.

— Scott !

Il s’arrête en pleine action et se tourne vers moi. Quand il avise mon sourire, il sourit aussi, puis s’approche de moi et nous nous enlaçons, chacun d’un côté de la rambarde.

L’entraînement est loin d’être terminé, mais je ne peux pas rester. Je dois le voir. J’ai besoin de le voir. De lui dire que je suis désolé. Que j’ai merdé. Que je l’aime. Que je l’aime à en crever. Le supplier pour qu’il m’accorde une autre chance.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Marner ? demande le coach.

Je me dirige vers lui et plante mon regard dans le sien. Je prends une profonde inspiration, tentant de trouver le courage pour que les mots sortent.

— Sander est réveillé.

Lui aussi est au courant de ce qui s’est passé. Scott en a informé toute l’équipe. Parce que même si nous sommes en quelque sorte concurrents, nous nous connaissons tous et partageons de nombreuses valeurs. Tout le monde s’inquiétait donc pour lui.

— C’est une bonne nouvelle.

— Ouais, et je… Je dois y aller.

Il fronce les sourcils.

— Ça attendra la fin de l’entraînement, Marner.

Je secoue la tête.

— Non, vous ne comprenez pas. Je veux le voir. Je dois le voir.

Je déglutis, mais ne dévie jamais le regard. Je veux qu’il comprenne que je n’ai pas honte, au contraire. Je suis fier.

— Explique-moi pourquoi c’est si urgent.

— Parce que c’est mon mec.

Son visage reste impassible, puis il finit par secouer la tête.

— Vas-y, Marner. Mais ne traîne pas.

— Merci. Merci, coach.

Il acquiesce et, alors que je m’éloigne en direction des vestiaires, ajoute :

— Mais il va falloir qu’on en parle.

Pour la première fois, je n’ai pas peur de ce qui risque d’arriver. Parce que rien d’autre n’a d’importance que savoir Sander sorti d’affaire.

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